Un procès de l’Inquisition (1859-1862)

 

Evoquer l’Inquisition fait ressurgir des faits redoutables et sanglants. On n’a pas oublié, qu’au Moyen Age, des tribunaux d’exception furent érigés pour extirper les hérésies, en particulier, le catharisme et que, devant la résistance de ces hérétiques, on n’avait pas hésité à brûler certains ; le bûcher de Montségur reste tristement célèbre. Puis, en Espagne, l’État utilisa l’Inquisition pour venir à bout des musulmans et des juifs. Enfin, en 1542, pour combattre l’hérésie protestante, le pape Paul III créait  « la Sainte Inquisition romaine et universelle ».

Un historien allemand Hubert Wolfa a découvert, dans les archives secrètes du Vatican, ouvertes en 1998, les sources des procès de l’Inquisition romaine. Il nous raconte, dans un livre qui vient de paraître au Seuil sous le titre Le vice et la grâce, un étonnant procès qui s’est déroulé au milieu du XIXe siècle. Minutieux, l’historien a consulté aussi d’autres archives, comme celles des Jésuites, et beaucoup d’autres en Allemagne. En un peu plus de 400 pages, il a reconstitué, comme un puzzle, une affaire que Rome a voulu étouffer car elle mettait en cause un personnage qui contribua à la proclamation de l’infaillibilité du pape en 1870. En toile de fond, des mentalités déroutantes et des moeurs… peu catholiques.

Rome, 1859. Pie IX règne en monarque absolu sur des États pontificaux réduits au Latium et à la Campanie. Il reste traumatisé par la révolution de 1848 qui l’a obligé à fuir Rome. Au coeur de Rome, près de la célèbre Fontaine des Tortues, le monastère Sant’ Ambrogio della Massina abrite des femmes du Tiers Ordre de saint François, vouées à la clôture absolue. On les taxait volontiers d’« enterrée vivantes ». Pour entrer dans ce monastère, il fallait apporter une dot de 500 scudi, une somme considérable. En 1857, la princesse Katharina von Hohenzollern, convertie au catholicisme, vint à Rome, fut admise à la cour de Pie IX puis, en septembre 1858, sur le conseil du cardinal Reisach, elle devenait novice dans le monastère de Sant’ Ambrogio dont les confesseurs appartenaient tous à la Compagnie de Jésus, soutien actif du souverain pontife.

 Les mystères du monastère Sant’ Ambrogio

Katharina von Hohenzollern apprit très vite que les soeurs vénéraient comme une sainte la fondatrice du monastère alors qu’elle avait été condamnée par l’Inquisition et envoyée en exil. Cependant, la fondatrice, connue dans toute l’Europe, avait des partisans jusqu’au sein de la Curie.

Ce n’était pas tout : Maria Luisa, jolie femme de 26 ans, intelligente et d’une séduction irrésistible, cumulait, avec la charge de maîtresse des novices, celles d’intendante et de vicaire. Elle ne participait pas aux offices, ne mangeait pas au réfectoire, recevait beaucoup au parloir et la plupart des novices restaient souvent autour de son lit, tard le soir. Complice, l’abbesse expliqua à Katharina qui avait, elle, acquis un regard critique que, si elle voyait des actes mauvais commis par Maria Luisa, il s’agissait d’apparitions du Démon qui avait pris son apparence ! Le confesseur, Giuseppe Peters, affirmait que Maria Luisa jouissait de grâces extraordinaires, d’une connaissance surhumaine des choses secrètes, d’extases et de visions. Toutes les novices, sauf Katharina, étaient subjuguées et considéraient Maria Luisa comme une sainte, une sainte vivante ! D’ailleurs ne sentait-elle pas « la bonne odeur de la sainteté », qui, dans la tradition de l’Église, était un des attributs classiques de la vraie sainteté ? Or l’odeur de Maria Luisa était celle de la rose : la rose, devenue la fleur de la Mère de Dieu.

En ce milieu de XIXe siècle les phénomènes extra-normaux, les apparitions de personnes célestes et, particulièrement, les apparitions de la Vierge Marie se multipliaient et semblaient conforter la foi catholique. Pour les soeurs d’un monastère romain, tous ces phénomènes étaient donc crédibles.

Vint le pire : Maria Luisa voulut se débarrasser de Katharina, l’incrédule, en l’empoisonnant. Il fallut que la princesse ait une solide constitution pour résister aux diverses tentatives d’en finir avec elle mais aussi et surtout qu’elle ait suffisamment de relations pour obtenir du pape qu’elle puisse quitter le monastère. Après quoi, elle porta plainte par obligation de conscience devant l’Inquisition.

 Des investigations préalables

Pie IX écarta d’abord l’idée d’un procès. Mais des investigations extra-judiciaires furent entreprises et une soeur qui avait été renvoyée de Sant’ Ambrogio finit par avouer que Maria Luisa l’amena à coucher dans son lit et à s’unir à elle pour « me sanctifier sur l’injonction du Seigneur ». Le dominicain du Saint-Office qui recueillit cette confession fut certainement bien embarrassé : autant les relations sexuelles entre hommes étaient connues et considérées comme le péché sexuel le plus grave, autant la doctrine catholique avait du mal à imaginer des relations sexuelles entre femmes. Cependant, il finit par considérer que les relations de Maria Luisa étaient de la sodomie féminine.

Les éléments rassemblés étaient suffisamment solides pour que Pie IX autorisât l’Inquisition à ouvrir un procès.

 L’instruction

Le procès commença par un travail d’instruction, appelé « procès informatif ». Toutes les religieuses de Sant’ Ambrogio furent donc interrogées ainsi que les deux confesseurs. Il fallut souvent deux ou trois interrogatoires successifs pour que les religieuses avouent, sous la pression d’un nouveau confesseur, ce qu’elles cherchaient d’abord à dissimuler. L’usage instauré par Maria Luisa était que, la nuit précédant leur prise d’habit, les novices dormaient ensemble dans sa cellule et « de deux lits n’en faisaient qu’un seul ». Elle simulait des entretiens avec la Mère de Dieu ou avec le Seigneur ; les novices l’embrassaient et la caressaient.

Le rôle des « lettres célestes » expliqua comment Maria Luisa avait assis son autorité sur le monastère. Ces lettres écrites le plus souvent par la Mère de Dieu ne se contentaient de chanter les louanges de Maria Luisa mais donnaient des consignes concrètes, correspondant, évidemment, aux exigences de la maîtresse des novices. Les lettres, écrites par l’une ou l’autre soeur, étaient déposées dans une petite boite en bois, sans doute sous l’autel, et le confesseur, le P. Peters, croyait être le seul à posséder la clé. Ce dernier faisait ensuite savoir la volonté céleste à la communauté. Les lettres étaient ensuite brûlées. Le jésuite protégeait ainsi Maria Luisa et lui révélait même parfois le contenu des confessions qu’il recevait.

Précisons que, depuis le VIe siècle, des « lettres célestes » de la Mère de Dieu étaient fréquentes.

 La bénédiction extraordinaire ou « bénédiction jésuite »

Maria Luisa finit par dévoiler aux inquisiteurs un des mystères de Sant’ Ambrogio. Dans les écrits de la Mère fondatrice du monastère, elle avait découvert que cinq confesseurs jésuites avaient pratiqué en faveur des abbesses une « communication substantielle » qui se déroulait de la manière suivante : le confesseur pénétrait avec sa langue dans la bouche de la pénitente ; un acte qui était censé correspondre à l’imposition des mains que les disciples pratiquaient avec leurs disciples pour leur insuffler l’Esprit. Cette tradition durait depuis plus de soixante ans et, selon la Mère fondatrice, ne devait pas être interrompue. Elle établissait une curieuse complicité entre les jésuites et ce monastère.

Maria Luisa, bien qu’elle n’ait pas été abbesse, obtint souvent du P. Peters la bénédiction extraordinaire ; cependant, devant les juges, elle refusa toujours d’y voir un acte impudique.

 Intimités entre le confesseur et sa pénitente

L’appétit de Maria Luisa ne pouvait se satisfaire de quelques bénédictions. Les dominicains de l’Inquisition apprirent peu à peu, au cours des interrogatoires, que Maria Luisa, prétextant un « malheur hors du commun », obtenait du P. Peters qu’il s’introduise dans la clôture et vienne dans sa cellule. Il y restait souvent des heures, de jour comme de nuit. Maria Luisa simulait des visions ou des entretiens célestes qu’elle évoquait ensuite avec lui. Le confesseur l’embrassait, l’enlaçait, mais selon elle, le jésuite ne l’aurait pas touchée à la poitrine ni sur une autre « partie impudique du corps ».

Après avoir tenté de mêler le confesseur à sa tentative d’empoisonnement de la princesse Katharina, Maria Luisa finit par avouer : « Je suis responsable de beaucoup de meurtres, j’ai commis de tels forfaits bien des fois. » Elle avait ainsi empoisonné soeur Maria Agostina qu’elle jalousait pour ses visions et ses extases.

 Le procès offensif contre les deux confesseurs

Le P. Giuseppe Leziroli était le confesseur ordinaire et directeur spirituel de Sant’ Ambrogio depuis 1839, mais, de 1856 à 1859, il fut assisté par le P. Peters. Or, le nom de ce dernier n’était qu’un pseudonyme porté à la demande de ses supérieurs pour échapper à la police du gouvernement protestant de Prusse. Derrière le pieux confesseur, il y avait un grand théologien et philosophe, Joseph Kleutgen, qui s’était engagé dans la défense du pape et de la « théologie d’avant le temps », titre de son oeuvre principale, et s’opposait au mouvement catholique cherchant la réconciliation entre la foi et la raison représenté à Rome par les Bénédictins de Saint-Paul-hors-les-murs. Pour le jésuite, le pape protégeait l’Église contre l’infiltration de l’esprit des Lumières ; on ne s’étonnera pas qu’il ait été nommé, en 1850, consulteur de la Congrégation de l’Index où il contribua activement à la condamnation de théologiens modernes.

Comment cet homme d’influence, proche du Général des Jésuites, a-t-il pu être, en même temps, le confesseur si naïf de Sant’ Ambrogio ? Dans une brochure publiée en 1846, et qui fut très remarquée, Sur la foi au miraculeux, Kleutgen-Peters avait défendu les apparitions miraculeuses, les dons aux femmes mystiques, et, affirmait-il, il n’était pas invraisemblable que « les saints et la Reine des saints eux-mêmes descendent du Ciel. » Cependant, il fallait faire preuve de prudence et le directeur spirituel de ces mystiques ne devait pas se laisser entraîner à la crédulité. A Sant’ Ambrogio, le jésuite n’avait évidemment pas fait preuve de cette prudence, sans doute par amour.

 Le jugement du Saint-Office

On décida d’abord de supprimer définitivement Sant’ Ambrogio et les religieuses furent dispersées dans divers monastères. L’ancienne abbesse qui avait laissé faire Maria Luisa et couvert ses méfaits fut condamné à une année de réclusion puis transférée dans un couvent romain. Maria Luiza qui aurait pu risquer la peine de mort devant un tribunal civil fut condamnée à vingt ans de réclusion que Pie IX réduisit à dix-huit. Après constat de sa démence, elle fut libérée en 1869.

Restaient les deux confesseurs. Le P. Leziroli fut condamné à un an d’emprisonnement dans une maison qui donnait les Exercices Spirituels. Quant au P. Kleutgen, il devait subir une peine de trois ans de réclusion, que Pie IX réduisit à deux ans. Comme pour tout procès d’Inquisition, les quatre accusés durent abjurer solennellement, après quoi la sanction d’excommunication était levée. Pour Joseph Kleutgen, la cérémonie eut lieu le 18 février 1862. Le jésuite écouta à genoux la sentence puis prononça la formule d’abjuration : « Je sais que personne n’est sauvé en dehors de la foi que la Sainte Église catholique et apostolique observe, croit, prêche, confesse et enseigne. Je reconnais avoir gravement manqué à cette foi. Je le regrette profondément. »

Ainsi s’achevait, au bout de deux ans et demi ce procès d’Inquisition dont la décision ne fut pas rendue publique. Pratique fréquente quand des clercs étaient impliqués. Mais, cette fois, des raisons étaient plus impérieuses encore. Joseph Kleutgen n’était-il pas un théologien précieux pour le pape ? Pour lui, sa réclusion – si l’on peut dire – se réduisit à un séjour dans une maison jésuite de cure et de repos, hors de Rome, près d’Ariccia ; un exil agréable qui lui permit de poursuivre ses travaux. Un an et demi plus tard, en octobre 1963, il revint à Rome pour reprendre ses cours au Collège germanique. Il est vrai qu’il bénéficiait du soutien de tout le réseau jésuite et aussi de cardinaux comme le cardinal Kark von Reisach qui avait conseillé à la princesse de Hohenzollern d’entrer à Sant’ Ambrogio et du cardinal Costantino Patrizi, protecteur du monastère et connu pour sa bigoterie.

 La destinée du jésuite Joseph Kleutgen

Dans les années 1850, le jésuite avait développé le concept de « magistère ordinaire ». Or, Pie IX reprit ce concept dans deux brefs, Gravissimas inter (décembre 1862) et Tuas libenter (décembre 1963). L’Église ne connaissait jusqu’alors que le magistère solennel des conciles et des papes. Toutes les questions qui n’avaient pas été tranchées par ce magistère restaient ouvertes à la libre discussion des théologiens. Mais il fallut attendre le concile de Vatican I pour lire dans la constitution dogmatique Dei filius (24 avril 1870) que l’on doit croire « d’une foi divine et catholique », non seulement ce que contiennent les Saintes Écritures et la tradition, mais aussi ce qui est proposé par l’Église comme « vérité divinement révélée, soit par un jugement solennel, soit par son magistère ordinaire et universel. »

Joseph Kleutgen joua en coulisses un rôle majeur dans l’élaboration de cette constitution, tout comme dans celle intitulée Pastor Aeternus (juillet 1870) qui définit l’infaillibilité pontificale !

Qu’un prêtre ait succombé à moultes reprises à la luxure, rompu le secret de la confession, importa peu finalement au regard des services rendus à la papauté, à la proclamation de son infaillibilité, pour la plus grande gloire de Dieu.

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3 réflexions sur « Un procès de l’Inquisition (1859-1862) »

  1. Nauséeusement intéressant tout ça….
    1859…. la même année la vierge « apparaissait » à Bernadette Soubirous….
    d’une manière un peu plus … disons… saine !

    La « merveilleuse » (?!) formule d’abjuration a-t-elle toujours cours ?
    Y a-t-il encore ce genre de procès ?

    • La congrégation de l’Inquisition ayant disparu, les formules de soumission ont dû disparaître en même temps. Reste que nombreux sont les théologiens des années d’après le concile qui ont eu bien des difficultés avec la congrégation pour la doctrine de la foi.

  2. Très intéressant! 1859, c’est aussi l’époque de grands procès politiques en Italie, cette fois-ci la partie dominée par l’Autriche, où l’inquisition était politique et non ecclésiastique, et où les tribunaux étaient composés d’un président, d’ascesseurs appelés ainsi que d’un « inquisiteur », qui englobait à la fois les rôles de magistrat instructeur, avocat des accusés et procureur! La procédure était écrite, et les accusés n’avaient pour seul contact que cet inquisiteur, leur cause étant plédée devant leurs juges par ce même magistrat et en leur absence! Avec l’abolition du régime impérial autrichien, ce type de procédure en matière criminelle a dû disparaître!

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