La déclaration Balfour (2 novembre 1917)

Le 2 novembre 1917, lord Arthur Balfour, secrétaire du Foreign Office, écrit une lettre à lord Lionel Walter Rothschild :

« Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les juifs jouissent dans tout autre pays.

Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste ».

A l’époque, lord Rothschild est une des plus éminentes personnalités de la communauté juive britannique et il soutient le mouvement sioniste. En établissant son « mandat » sur la Palestine, un petit bout de terre de 27 000 km² (moins que la superficie de la Belgique), la Grande-Bretagne a favorisé le mouvement « sioniste » né vingt ans plus tôt. Sans cette déclaration Balfour, il n’y aurait pas eu, en 1947, la décision de partager le pays et de créer un État d’Israël. Cette promesse est faite, remarquons-le, avant la fin de la Première guerre mondiale et avant le partage du Proche-Orient par les deux grandes puissances coloniales. On mesure son importance.

La Palestine en 1869

Présentons d’abord la Palestine. Elle est alors une province de l’empire ottoman gouvernée par un pacha qui réside à Jérusalem ; elle s’étend de la Galilée au nord au golfe d’Aqaba au sud et de la Méditerranée au Jourdain à l’est. En 1869, la population était estimée à 250 000 habitants, en grande majorité musulmans, mais avec près de 17 000 chrétiens, presque tous orthodoxes, et 13 000 juifs, soit 5,2 % de la population. Les musulmans étaient, pour beaucoup, des paysans habitant pour l’essentiel dans des villages tandis que les juifs étaient concentrés à Jérusalem, Hébron, Saphed et Tibériade. La plupart étaient nés dans le pays, parlaient l’arabe et étaient de rite séphardi. Beaucoup vivaient d’aumônes provenant d’Europe et l’Alliance israélite universelle1, une association fondée pour défendre les juifs et « moderniser » les juifs d’Orient par l’éducation, tentait de promouvoir le travail agricole dans ces communautés, en vain.

Ajoutons que, depuis 1843, la France a un consul à Jérusalem ; elle a obtenu de l’empire ottoman des traités qui lui donnent un véritable protectorat sur les non-musulmans et les Lieux saints. Rome, en rétablissant en 1847 le patriarcat latin de Jérusalem (disparu après les croisades), favorise l’afflux des congrégations missionnaires, encouragées d’ailleurs par la France. Les établissements catholiques ouvrent des écoles, des couvents et des hôpitaux à Bethléem, à Nazareth et, bien sûr, à Jérusalem. Le français est la langue moderne pour communiquer. Des religieux français s’installent par milliers en Terre sainte, accueillent les pèlerins qui viennent nombreux à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Quant aux dominicains, ils créent en 1890 l’École biblique et archéologique.

Naissance du sionisme

Dans les milieux puritains du XVIIIe siècle, l’Apocalypse de saint Jean suggère que le rassemblement en Terre sainte du peuple juif devait précéder le retour du Christ. Ces idées circulaient dans les milieux protestants et les communautés juives apparurent comme un possible point d’appui de la politique britannique. En 1880, les pogroms suivis d’une législation antisémite russe provoquèrent une émigration vers l’Ouest, principalement l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale. Le baron Edmond de Rothschild finança une première aliya2 en Palestine ; mais les colons, installés sur des terres, abandonnaient très vite le travail agricole. La présence juive se concentrait à Jérusalem où elle formait la majorité de la population.

Après un séjour à Paris, en pleine affaire Dreyfus, Theodor Herzl publie en 1896 L’État des Juifs. En août 1897, il réussit à organiser le premier congrès sioniste. Le programme adopté par le congrès prévoyait : 1° l’encouragement à la colonisation de la Palestine avec l’appui des financiers juifs ; 2° l’achat de terres qui, ensuite, ne pourront jamais être vendues à des étrangers. Dans son journal, Herzl écrit : « A Bâle, j’ai fondé l’État juif. Si je disais cela à haute voix, je déclencherai un rire universel. D’ici cinq ans peut-être, cinquante ans sûrement, chacun le comprendra » (31 août 1897). Herzl présentait le mouvement sioniste dans le cadre de l’expansion coloniale européenne. Il expliquait que la Palestine pourrait être « une voie commerciale et culturelle menant à l’Asie » et que « les pays civilisés ont donc un intérêt d’autant plus grand à voir établir […] une station de culture dont profiterait toute l’humanité évolué »3. Et de tendre la perche à « l’Angleterre dont le regard embrasse toutes les mers ». Nous ne reviendrons pas sur les négociations qu’il entama avec le sultan, la Russie et la Grande-Bretagne ; enfin, au début de 1904, Theodor Herzl se rendit même à Rome et fut reçu par le pape Pie X qui lui dit : « Les juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, c’est pourquoi nous ne pouvons reconnaître le peuple juif ».

En 1903, la Grande-Bretagne avait proposé officiellement l’Ouganda au mouvement sioniste qui, à son septième congrès, affirmait : la Palestine ou rien. De nouveaux pogroms en Russie déclenchèrent, entre 1904 et 1914, une deuxième aliya. Les nouveaux immigrants, des laïcs et des socialistes, perçurent, cette fois, le travail agricole comme une forme de rédemption et le moyen, par la conquête de la terre, de s’emparer du pays. Le Fonds national juif (KKL en hébreu)4, créé en 1901 par l’Organisation sioniste, achetait des terres et installait des colonies. Naturellement, là où les juifs étaient nombreux, ils revendiquaient l’exclusion de la main d’oeuvre arabe par la considération que le mélange avec la population arabe aurait des effets dégradants sur les jeunes juifs. A la veille de 1914, les premiers kibboutzim sont fondés.

Remarquons qu’à quelques exceptions près, le rabbinat fut hostile au projet sioniste. En France même, malgré l’affaire Dreyfus, les juifs n’oubliaient pas qu’ils devaient leur émancipation à la Révolution française et n’aspiraient qu’à une totale assimilation.

La prise de conscience arabe

En 1908, un premier incident violent opposa arabes et juifs à Jaffa où ces derniers étaient devenus nombreux. A Jérusalem, les notables, et en particulier les familles de notables des Khalidi et des Husseini, s’inquiétèrent de l’afflux des immigrants juifs. Après la révolution des Jeunes-Turcs, se développait une revendication d’autonomie arabe ; certains musulmans de Damas demandaient un protectorat anglais, d’autres, chrétiens, l’annexion du pays par l’Égypte où ils avaient bénéficié de l’occupation anglaise. En 1914, dans la presse arabe, le danger représenté par la création d’un État juif est formulé nettement. Alors même que la région Palestine-Syrie est sous la prépondérance française, les arabes ne se tournent par vers elle pour envisager leur avenir. L’activité colonisatrice de la France en Afrique du Nord est en effet très critiquée5.

Le partage entre la France et la Grande-Bretagne

Prévoyant l’effondrement de l’empire ottoman, des négociations furent engagées, dès novembre 1915, entre la France, représentée par Georges Picot et Mark Sykes, conseiller britannique, pour le partage du Proche-Orient. En même temps, Chaim Weizmann, un chimiste anglais et sioniste convaincu, plaidait la cause d’un protectorat britannique qui favoriserait l’établissement des juifs en Palestine. En décembre 1916, le libéral Lloyd George devenait Premier ministre et le resta jusqu’en 1922 ; d’origine juive, il est acquis au projet sioniste si bien qu’en juillet 1917, un projet de déclaration est rédigé. Les Britanniques prirent la précaution de consulter le président américain Wilson ; bien que favorable au projet, ce dernier ne s’exprima pas officiellement.

On l’aura remarqué, la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 supposait que la Grande-Bretagne prenne le contrôle de la Palestine. Les troupes britanniques stationnées en Égypte s’étaient avancées dans le Sinaï en 1916 grâce à la révolte arabe et, au début de décembre 1917 – donc un mois après la déclaration Balfour – les troupes du général Allenby entraient à Jérusalem.

La toute nouvelle Société des Nations ayant admis le principe de « mandats » confiés aux « nations développées » pour conduire des peuples qui ne sont pas encore « capables de se diriger eux-mêmes », la Palestine passait sous mandat britannique mais la Transjordanie, à l’est du Jourdain, en était détachée et était confiée à l’émir Abdallah, sous contrôle anglais. En 1920, le Liban et la Syrie devenaient deux mandats français mais la France perdait son protectorat catholique et son influence culturelle allait s’amoindrir. En plein essor, l’organisation sioniste connut cependant plusieurs déceptions : d’abord, avec la restriction de la déclaration Balfour à l’espace palestinien coupé de la Transjordanie ; ensuite avec le refus français de fixer la frontière entre la Palestine et le Liban sur le fleuve Litani et le mont Hermon, véritable château d’eau pour la région6.

Après avoir proclamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les mandats imposaient une nouvelle oppression. En 1919-1920, des rapports témoignaient du rejet du sionisme dans la population musulmane et chrétienne, de l’attitude arrogante et provocatrice des juifs qui en viennent à envisager un État juif sous tutelle britannique, avec si nécessaire, expulsion d’une partie de la population arabe. Tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne limitaient l’immigration sur leur territoire, la puissance mandataire ne se souciait pas de la capacité d’absorption du pays. Le troisième « Congrès arabe palestinien » qui se tint en décembre 1920 réclamait un gouvernement national avec une chambre des députés élue par les habitants parlant arabe et habitant en Palestine au début de la guerre. Le nationalisme palestinien était né. Mais le premier haut-commissaire désigné par Londres était un juif, sir Herbert Samuel.

1 L’Alliance fut fondée deux ans après l’affaire Mortara ; Edgardo Mortara, un enfant juif de six ans, baptisé secrètement, fut enlevé à sa famille en Italie pour être éduqué dans la foi catholique.

2Aliya : en hébreu, « montée », « ascension » , désigne l’émigration en Terre sainte.

3 Citation tirée d’Henri Laurens, Le retour des exilés. La lutte pour la Palestine de 1869 à 1997, Robert Laffont, 1998, p. 69. J’emprunte d’ailleurs beaucoup à cet ouvrage.

4Le KKL existe toujours aujourd’hui.

5On n’oubliera pas que la France a établi son protectorat sur la Tunisie en 1881 et sur le Maroc en 1912.

6L’État d’Israël n’a cessé de revendiquer ces frontières.

Guerres au Moyen-Orient

La menace d’une intervention américano-française en Syrie a ramené le Moyen-Orient au coeur de l’«actualité ». Et pourtant, si l’on parle beaucoup depuis deux ans de la guerre civile qu sévit en Syrie, on n’évoque guère les attentats meurtriers, quasi quotidiens en Irak, l’occupation militaire de la Cisjordanie et le blocus inhumain de Gaza qui dure depuis cinq ans. Est-ce le pétrole qui suscite le sang et les guerres ?

Le grand journaliste anglais Robert Fisk « couvre » le Moyen-Orient depuis 35 ans pour le quotidien The Independant. En début de carrière, il a vu les Soviétiques envahir l’Afghanistan et a eu le rare privilège de rencontrer plusieurs fois Ben Laden. Dans un livre qu’il faut absolument lire, La grande guerre pour la civilisation. L’Occident à la conquête du MoyenOrient (1979-2005), Fisk fait le récit de ces rencontres saisissantes. Après quoi, le journaliste a suivi tous les conflits du Liban aux deux guerres du Golfe, arpenté sans peur tous les champs de bataille en passant par la Palestine et la guerre Iran-Irak. Cet humaniste bourlingueur n’a jamais sombré dans le cynisme mais garde une émouvante capacité d’indignation contre l’injustice. Le 4 septembre dernier, donc avant la proposition russe qui a bouleversé la donne, il publiait dans The Independant l’article suivant. Comme on le verra, sa pensée est dérangeante.

« C’est l’Iran, non la Syrie, qui est la véritable cible de l’Occident. L’Iran est plus que jamais impliqué dans la protection du gouvernement syrien. Dès lors, une victoire de Bachar est une victoire de l’Iran. Et des victoires de l’Iran ne peuvent être tolérées par l’Occident.

Avant que débute la guerre occidentale la plus stupide dans l’histoire du monde moderne – je fais évidemment référence à l’attaque contre la Syrie qu’on veut nous faire avaler – il serait aussi bien de dire que les missiles de croisière, dont nous attendons avec confiance qu’ils soient balancés sur l’une des plus anciennes cités humaines, n’ont absolument rien à voir avec la Syrie.

Leur objectif est de nuire à l’Iran. De frapper la république islamique, alors qu’elle a maintenant un nouveau et dynamique président, et alors que le pays pourrait être un peu plus stable.

L’Iran est l’ennemi d’Israël. De ce fait, tout naturellement, l’Iran est l’ennemi de l’Amérique. D’où le lancement de missiles contre l’unique allié arabe de l’Iran.

Il n’y a rien de plaisant dans le régime en place à Damas. Et ces commentaires ne le disculpent pas, y compris concernant l’usage de gaz chimiques. Mais je suis assez vieux pour me rappeler que, quand l’Irak – alors allié des Américains – a fait usage de gaz contre les Kurdes de Hallabiah, nous n’avons pas attaqué Bagdad. A vrai dire, il a fallu pour cette attaque attendre 2003, quand Saddam ne disposait plus d’aucun gaz toxique ni des autres armes qui nous donnaient des cauchemars.

Il m’arrive aussi de me souvenir que la CIA avait prétendu en 1988 que l’Iran était responsable du gazage de Hallabiah, un mensonge patent qui ciblait l’ennemi de l’Amérique que Saddam était alors en train de combattre pour notre compte. Et ce sont des milliers – non pas des centaines – de gens qui ont péri à Hallabiah. Mais ainsi vont les choses. Autres temps, autres normes.

Et je suppose qu’il vaut la peine de remarquer que, tandis d’Israël tuait quelque 17 000 hommes, femmes et enfants au Liban en 1982, lors d’une invasion prétendument provoquée par la tentative de meurtre par l’OLP de l’ambassadeur israélien à Londres – c’est en réalité Abou Nidal, le copain de Saddam qui avait organisé la tuerie – l’Amérique s’est bornée à appeler les deux parties à la « retenue ». Et lorsque, quelques mois avant cette invasion, Hafez el-Assad, le père de Bachar, a envoyé son frère à Hama pour éradiquer des milliers d’opposant Frères musulmans, personne n’a seulement grommelé un mot de protestation. « Les règles de Hama », comme mon vieux camarade Tom Friedman a cyniquement qualifié ce bain de sang.

De toute façon, il y a désormais d’autres Frères musulmans en scène – et Obama n’a même pas été capable d’un mot de réprobation quant leur président élu a été destitué.

Mais ne lâchons pas prise. Est-ce que l’Irak – quand il était « notre » allié contre l’Iran – n’a pas aussi eu recours à des armes chimiques contre l’armée iranienne ? Bien sûr que si. J’ai vu, semblables à ceux de la bataille d’Ypres, les blessés de cette ignoble attaque de Saddam. Je devrais ajouter que des officiers américains ont ensuite arpenté le champ de bataille et fait leur rapport à Washington. Et nous, nous nous en sommes souciés comme d’une guigne. Des milliers de soldats iraniens lors de la guerre de 1980 à 1988 ont été mortellement empoisonnés par cette arme immonde.

Le lendemain, je suis retourné à Téhéran dans un train de soldats blessés, et l’on sentait effectivement son odeur, au point qu’il fallait ouvrir les fenêtres des couloirs pour évacuer la puanteur du gaz. Ces jeunes hommes avaient, littéralement, blessure sur blessure. Des plaies horribles à l’intérieur desquelles s’ouvraient d’autres plaies encore plus atroces, à peu près indescriptibles. Pour autant, lorsque les soldats ont été envoyés pour traitement vers des hôpitaux occidentaux, nous autres journalistes – après que l’ONU eut fourni des preuves infiniment plus convaincantes que ce qu’il est probable d’obtenir de Damas – avons désigné ces blessés comme « possibles victimes de gaz ».

Ainsi, au nom du Ciel, que sommes-nous en train de faire ? Après que d’innombrables milliers de victimes ont péri dans l’abominable tragédie syrienne – maintenant, après des mois et des années de tergiversations – nous nous excitons au sujet de quelques centaines de morts. Terrible. Inconcevable. Oui, c’est vrai. Mais c’est en 2011 que le traumatisme de cette guerre aurait dû nous pousser à l’action. Et en 2012. Mais pourquoi maintenant ? J’en suspecte la raison. Je pense que l’armée impitoyable de Bachar el-Assad pourrait bien l’emporter sur les rebelles que nous armons secrètement. Avec l’aide du Hezbollah libanais – l’allié de l’Iran au Liban – le régime de Damas a écrasé les rebelles à Quseyr et elle peut être en train de les vaincre au nord de Homs. L’Iran est encore plus impliqué dans la protection du gouvernement syrien. Une victoire de Bachar serait dès lors une victoire pour l’Iran. Et des victoires iraniennes ne peuvent être tolérées par l’Occident.

Et puisque nous sommes sur le sujet de la guerre, qu’est-il donc advenu de ces magnifiques négociations israélo-palestiniennes dont se vantait John Kerry ? Tandis que nous exprimons nos angoisses sur les hideuses attaques chimiques en Syrie, la terre de Palestine continue à être avalée morceau par morceau. La politique israélienne du Likoud – négocier la paix jusqu’à ce qu’il ne reste rien de la Palestine – continue à grands pas. C’est pourquoi s’intensifie le cauchemar du roi Abdallah de Jordanie (cauchemar bien plus puissant que les « armes de destruction massive » sur quoi nous fabulions en 2003), à savoir que la « Palestine » se trouvera en Jordanie et non pas en Palestine. »

PS personnel : depuis que La Russie a ouvert la voie à un règlement écartant des frappes, seul gouvernement israélien manifeste sa déception.

 

 

Les premiers chrétiens, nos pères

On sait que les premiers disciples de Jésus furent des juifs, les Douze, Paul, et ces femmes qui, elles, ne s’enfuirent pas après l’arrestation du Maître : au pied de la croix, avec sa mère, il y avait en effet Marie de Magdala et plusieurs autres, comme nous le dit Marc, XV, 41.

Mais qui sont aujourd’hui, les descendants de ces premiers chrétiens ? Des Arabes en Palestine, Liban, Syrie, Irak, Égypte qui appartiennent à diverses communautés : copte, assyro-chaldéenne, syriaque, grecque-orthodoxe, grecque-catholique, maronite, latine. Des chrétiens qui ont, après la conquête arabe, assimilé la culture arabe mais ont gardé courageusement leur foi chrétienne alors que, devenus des dhimmis, ils furent contraints à payer un impôt spécial. Un sort longtemps plus enviable, rappelons-le, que celui des musulmans et des juifs dans l’Europe chrétienne… Mais aujourd’hui ?

Chacun a entendu parler des attaques dont les coptes sont l’objet en Égypte. A Jérusalem, depuis 1967, la politique de judaïsation bat son plein et les chrétiens en sont victimes tout autant que les musulmans. Combien de chrétiens reste-t-il dans la Ville sainte aujourd’hui ? 4 ou 5.000, peut-être moins.

Le sort des chrétiens irakiens est moins souvent évoqué. Le boycott occidental au temps de Saddam Hussein puis et surtout l’invasion américaine de 2003 a fait exploser le pays où coexistaient auparavant sunnites, chiites, kurdes et chrétiens. L’occupation militaire fut une catastrophe pour les chrétiens, perçus par les islamistes comme des alliés de l’Occident. A partir de 2004, les attaques contre les chrétiens se multiplièrent. Au sud de Bagdad, le quartier de Dora qui abritait des milliers de familles chrétiennes modestes groupées autour d’églises fut littéralement vidé de ses habitants et les églises brûlées. Ceux qui restent à Bagdad subissent des menaces pour les faire partir, parfois de la part de de promoteurs immobiliers qui les poussent à vendre leurs maisons. Les chrétiens durent aussi fuir du sud de l’Irak, et même de Mossoul pour s’installer au Kurdistan, province semi-autonome depuis 1991. Les chrétiens revenaient dans leur région d’origine, la plaine de Ninive mais les attentats contre eux ont gagné aussi cette région ; reste à la fuite à l’étranger.

Si les troupes américaines se sont finalement retirées, elles ont laissé l’Irak dans le chaos : les attentats ne cessent d’ensanglanter le pays. Les chrétiens ne sont évidemment pas épargnés : au moins 900 chrétiens assassinés, 182 autres enlevés, souvent torturés et rendus seulement après le versement de rançons, 51 églises détruites ou attaquées dans les grandes villes. Ce fut le cas, le 31 octobre 2010 de la cathédrale syriaque catholique de Bagdad : le commando d’Al-Qaida y fit 58 morts.

Mgr Georges Casmoussa, ancien archevêque syriaque catholique de Mossoul a témoigné récemment dans un livre intitulé Jusqu’au bout. Lui-même fut enlevé à Mossoul mais libéré ensuite. Cependant, en février 2008, Mgr Faraj Rahho, évêque chaldéen de Mossoul, fut assassiné. On comprend que quelques 500.000 Irakiens chrétiens aient quitté le pays.

Dans son livre, Mgr Casmoussa interpelle avec colère Georges W. Bush et Tony Blair : « Qui vous a autorisés à détruire mon pays au nom d’une imposture ? (…) Vous êtes partis fin 2011 en laissant un pays en ruines, en butte à la guerre civile entre les différents clans et miné d’attentats terroristes. » Mgr Casmoussa ne regrette certes pas Saddam Hussein mais a la nostalgie de « la sécurité relative qui régnait dans les années où il était au pouvoir. L’Occident nous a débarrassés d’un dictateur pour le remplacer par des dizaines d’autres qui agissent comme lui, sinon de façon pire. » Et, ajoute-t-il, s’il s’agissait de faire tomber Saddam Hussein, il y avait bien d’autres solutions, comme les Américains l’ont montré ailleurs dans le monde.

La situation sera-t-elle bientôt identique en Syrie ? Là aussi un régime dictatorial assurait la sécurité et la liberté de culte aux chrétiens et on comprend que la plupart aient été attachés à la dynastie des Assad. Le poids de plus en plus grand des islamistes dans une opposition très composite n’est d’ailleurs pas fait pour les rassurer. Les chrétiens sont de plus en plus souvent menacés et frappés. Le 21 octobre 2012, un attentat dans le quartier chrétien de Bab Touma, à Damas faisait 13 morts. Mais qui étaient les auteurs ? Un mois plus tard, un nouvel attentat faisait une cinquantaine de morts dans le quartier de Jaramana habité par des druzes et des chrétiens ; cette fois les choses sont plus claires puisque les rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL) avaient sommé à plusieurs reprises les habitants du quartier de choisir entre eux et le gouvernement. Ces deux attentats ont terrorisé les chrétiens.

Alep, la première ville chrétienne de Syrie, a perdu plus de 65 % de ses fidèles. A Homs qui comptait environ 40.000 chrétiens avant la guerre civile, il en resterait moins de 5.000. D’après l’agence catholique Fides, il n’y aurait plus de chrétiens à Deir Ezzor dans l’Est de la Syrie, au-delà de l’Euphrate, entre Palmyre et la frontière irakienne ; la seule église encore à peu près intacte dans cette région a été détruite, le 15 avril dernier, en même temps que le couvent  des Capucins. Enfin, le 22 avril dernier, deux évêques orthodoxes ont été enlevés près d’Alep. Les grecs orthodoxes qui  forment 60% des chrétiens de Syrie, sont les plus touchés.

Certes, il y a des Syriens chrétiens dans l’opposition ; ils reprochent d’ailleurs aux divers responsables des communautés de soutenir Bachar el-Assad ; mais le sentiment dominant chez ces chrétiens est la peur. Ils constatent que le régime ne parvient plus à les protéger mais ils craignent une opposition divisée.

De leur côté, les responsables chrétiens critiquent sévèrement les gouvernements occidentaux qui, au lieu de rechercher un compromis, soufflent sur le feu et poussent à la guerre. Les trois patriarches qui résident à Damas (grec-orthodoxe, melchite et syriaque-orthodoxe) ont publié en décembre 2011 un communiqué refusant toute forme d’intervention étrangère et rejetant tout recours à la violence.

Ajoutons que lorsqu’un conflit provoque l’émigration, l’exode des chrétiens se révèle toujours définitif. Les musulmans reviendront, pas les chrétiens qui trouvent en Occident des parents pour les aider à s’intégrer ailleurs. Interrogé par l’agence Fides, l’archevêque maronite de Damas, Mgr Samir Nassar, avouait le dilemme auquel les responsables ecclésiaux étaient confrontés : « Dire à leur fidèles de rester, serait les condamner à mort ; les aider à partir veut dire vider la Terre Biblique de ses derniers chrétiens. »

Mais qui, en Europe, se soucie d’eux dans le conflit syrien ? Leur présence dans des pays à dominante musulmane apparaît à beaucoup comme une aberration ; tout comme, pour certains, la présence de musulmans en Europe. L’idéal serait-il chacun dans sa case, sans mélange porteur, dit-on, de danger ?

Les chrétiens d’Orient, sans lesquels nous n’aurions pas reçu la foi en Jésus-Christ, vont-ils disparaître de la Terre biblique ?