Du déclin du catholicisme en Amérique latine

 

On a beaucoup souligné que le sous-continent d’où vient le pape François concentre 40 % des catholiques du monde. On a moins dit que, dans tous les pays d’Amérique latine, le recul du catholicisme est spectaculaire. L’élection d’un pape latino-américain serait-elle une tentative d’enrayer ce déclin ?

Au Brésil, le pays qui rassemble le plus grand nombre de catholiques dans le monde, ces derniers représentaient 91,8 % de la population en 1970, en 2000, 73,6 % et seulement 64,6 % en 2010. En Argentine, l’Église aurait perdu en vingt ans 4 millions (10 %) de fidèles ; même situation au Mexique et, pire encore, en Amérique centrale. Tandis que dans les régions rurales le catholicisme reste dominant, les diverses Églises évangéliques et en particulier le pentecôtisme progressent spectaculairement dans les milieux urbains.

L’Église avait pourtant démontré un dynamisme remarquable pendant les années soixante et soixante-dix. La fameuse « option préférentielle pour les pauvres » qui avait été adoptée à la conférence de Medellin (1968) avait donné naissance à de multiples communautés de base, immergées dans les populations pauvres. Remarquons aussi que l’Église avait été la seule institution assez forte pour s’opposer, sauf en Argentine, aux pouvoirs militaires qui proliféraient.

Chacun a su l’assassinat, dans la cathédrale du Salvador en 1980, de Mgr Oscar Romero. On sait moins qu’un évêque argentin, Mgr Angelelli, a aussi payé de sa vie, en 1976, son engagement aux côtés des pauvres ; et, plus récemment, en 1998, au Guatemala, Mgr Gerardi. Quant aux prêtres, jésuites et laïcs, ils sont légion à être tombés sous les balles des militaires ou des para-militaires. Des militants catholiques avaient rejoint les syndicats et partis et, au Brésil, ils ont contribué à la création du Mouvement des Sans-Terre (MST) et à la victoire du Parti des Travailleurs avec Lula.

Le phénomène de désaffection à l’égard du catholicisme s’amorce dès le début des années quatre-vingt. Jean-Paul II, obsédé par la menace communiste, s’efforce de changer la donne. Il n’apporta aucun soutien à Mgr Romero menacé. En visite en Argentine, il pousse la complaisance à l’égard de la dictature militaires jusqu’à accepter la censure du Magnificat dont une strophe est trop audacieuse : « Il renverse les puissants de leur trône » ! Les évêques progressistes sont, en fin de mandat, remplacés par des conservateurs qui étouffent les communautés de base et les initiatives de leurs prédécesseurs ; suspectée de marxisme, la théologie de la libération est condamnée.

Donnons encore deux exemples. A la fin des années 80, Rome décida de diviser le diocèse de Sao Paulo pour affaiblir le cardinal Arns, archevêque de la ville, en nommant à ses côtés cinq évêques conservateurs ; il est vrai que le cardinal avait le grand tort de soutenir la théologie de la libération. Mais l’exemple le plus triste et spectaculaire est celui de Mgr Helder Camara, évêque de Recife, remplacé en 1985 par José Cardoso Sobrinho, un évêque de l’Opus Dei : ce dernier s’empressa de détruire tout ce qu’avait créé Dom Helder Camara. Mgr Sobrinho se fit d’ailleurs remarquer, en fin de mandat, en 2009, en excommuniant la mère d’une fillette de 9 ans qui avait avortée après avoir été violée par son beau-père ; il s’appuyait sur le droit canon et fut soutenu à Rome par le cardinal Battista Re, préfet de la congrégation romaine pour les évêques. « L’avortement est un crime pire que le viol », affirmait Mgr Sobrinho. Cette fois, c’était trop : la conférence des évêques du Brésil le désavoua en lui reprochant de ne pas avoir tenu compte des circonstances particulières.

L’incident illustre dramatiquement le positionnement actuel de l’Église catholique qui maintient ses structures hiérarchiques éloignées des humbles et de leurs besoins de compassion et d’amour. Le successeur du cardinal Arns, Mgr Moreira Neves suscita l’incompréhension en dénonçant le préservatif pour éviter le sida.

L’influence de l’Opus Dei

La nouvelle orientation catholique est défendue par diverses congrégations comme la Légion du Christ (fondée en 1941 par le P. Maciel, célèbre pour ses abus sexuels, et pourtant soutenu par Jean-Paul II), le Chemin Néo-catéchuménat (né dans les années soixante) et plus encore l’Opus Dei que Jean-Paul II a élevé au rang de prélature personnelle. L’Opus Dei cherche à s’implanter dans les élites. Ainsi, au Chili, où l’Oeuvre dispose d’un évêque, son influence est forte dans les milieux du pouvoir et de l’armée, elle possède de nombreux collèges et a ouvert une Université en 1990.

En Équateur, un évêque de l’Opus Dei, Antonio Arregui Yarza, préside la conférence épiscopale. Au Pérou, 11 évêques sur un total de 50 sont aujourd’hui membres de l’Opus Dei. Une fois nommés, ces évêques – qui dominent dans le sud du pays – débarquent dans leurs diocèses comme s’ils amenaient (enfin) la véritable Église. Ils disposent de ressources financières, de moyens de communications ; ils relèguent le clergé local au second rang. Le plus grave est leur attitude à l’égard de la culture locale andine. Rompant avec la pastorale d’inculturation, ces évêques considèrent la population comme inculte et païenne.

A Lima, l’archevêque, Juan Luis Cipriani Thorne, fut le premier cardinal de l’Opus Dei, nommé en 2001. Il s’est fait remarquer par ses positions de soutien au pouvoir en place ; ami de l’ancien président Fujimori, il a toujours minimisé la répression sanglante tout comme la corruption ; il est pour la peine de mort et n’a que sarcasmes pour les organisations qui défendent les droits de l’homme. Le péruvien Gustavo Gutierrez, considéré comme le père de la théologie de la libération, est entré dans l’ordre dominicain pour échapper à son autorité !

Cipriani n’a cependant le soutien que d’une partie de l’épiscopat péruvien et n’admet pas que le catholicisme soit traité à égalité avec les autres religions ; il rappelle le rôle de l’Église depuis l’indépendance et réclame des privilèges fiscaux.

La pastorale développée par tous ces évêques est centrée sur les sacrements. Elle réactive, bien inutilement, la piété traditionnelle et les pèlerinages. En développant le culte marial, les évêques se démarquent des églises protestantes.

Le succès des Églises évangéliques

L’exemple le plus frappant est celui de « l’Église Universelle du Royaume de Dieu » (EURD), créée au Brésil en 1977 par un ancien employé de la loterie nationale, Edir Macedo, qui, dès le début s’est autoproclamé « «évêque » pour attirer les catholiques. Venue du pentecôtisme, la nouvelle « Église » a connu une expansion foudroyante avec son slogan « Pare de Sufrir » (Arrêter de souffrir). Du sud du Brésil, elle a gagné l’Argentine, toute l’Amérique latine, sauf Haïti, le Canada, l’Afrique et principalement l’Afrique du Sud ; l’Asie commence à être touchée tout comme l’Europe.

Dans la doctrine de cette Église, le démon est à l’origine de tous les malheurs des hommes. Au Brésil, les démons sont identifiés avec les entités du panthéon afro-brésilien ; mais, ailleurs, l’EURD a su s’adapter à la culture locale. L’important est d’affirmer sa capacité à libérer ses fidèles par des exorcismes collectifs, le vendredi, dans ses milliers d’églises.

Ses moyens matériels sont puissants. Au Brésil, elle dispose d’un journal qui tire à un million d’exemplaires, de chaînes de radio et de télévision et n’hésite pas à faire élire des députés et conseillers municipaux afin de protéger ses intérêts. Car l’UERD ne manque pas d’argent. Il faut aussi souligner que les États-Unis ont soutenu la création et l’essor de ces Églises pentecôtistes qui sont généralement conservatrices. Il s’agissait de contrer l’influence des communautés catholiques de base qui continuent d’exister, des mouvements d’action catholiques et de la théologie de la libération.

Le bilan est le suivant : plus de 30 % de la population est protestante au Guatemala, au Honduras, au Nicaragua et au Salvador ; au Brésil, les protestants (donc essentiellement des Évangéliques) représentent 24 % et en Argentine, 9 %.

Certes, il y a encore des évêques au service du peuple. Au Mexique, un dominicain, Mgr Paul Vera Lopez avait été nommé évêque coadjuteur de Mgr Samuel Ruiz, l’évêque prophétique de San Cristobal de Las Casas (Chiapas), pour contre-carrer ce dernier. Au contact des réalités, Dom Lopez prit, à son tour, la défense des Indiens. Écarté de San Cristobal et nommé évêque de Saltillo, il ne cesse de dénoncer la corruption du gouvernement et sa complicité avec le cartel de la drogue. Au Brésil, la commission pastorale de la Terre continue son action ; au nordeste, Mgr Luis Flavio Cappio, un franciscain, n’a pas hésité à faire deux grèves de la faim contre le projet de dérivation du fleuve Sao Francisco destiné à favoriser la grande agriculture aux dépens de millions de pauvres vivant grâce au fleuve.

La politique des nominations d’évêques par le nouveau pape dessinera-t-elle un changement d’orientation par rapport à ces deux prédécesseurs ? Ce sera une question décisive pour l’Église catholique, tout particulièrement en Amérique latine.

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