L’abbé Marc Oraison : pour une nouvelle morale sexuelle

 

Après avoir présenté, la semaine dernière, une personnalité si négative, je tiens, cette fois, à rappeler à ceux qui veulent bien me lire la figure si sympathique de l’abbé Oraison. J’avais, il y a des années, donné une conférence sur ce thème à la Faculté protestante de Paris. Comme elle n’a pas été publiée, je la reprends ici largement, d’autant plus que je suis la seule à avoir consulté certaines archives.

« En tant que prêtre de l’Église catholique romaine, je reconnais au Saint-Office la fonction supérieure de trancher en dernière analyse à propos de la légitimité de mes publications. »

C’est en ces termes que Marc Oraison se soumettait à la mise à l’Index de sa thèse, présentée en mars 1951, à l’Institut catholique de Paris. Jusqu’à sa mort en 1979, Marc Oraison n’a cessé de batailler pour rester à la fois prêtre de l’Église catholique, soumis à la hiérarchie, et un moraliste introduisant les apports de la psychanalyse dans la théologie catholique ; il en fut d’ailleurs un vulgarisateur exceptionnel pour le monde catholique.

De Bordeaux à l’Institut catholique

Né en 1914 près de Bordeaux, ce fils de médecin fait de brillantes études de médecine et réussit en 1936 le concours de l’Internat des hôpitaux de Bordeaux. Mais, à Noël 1942, il décide d’entrer au noviciat des dominicains de Toulouse : il abandonnait ainsi la chirurgie, non sans déchirement, écrit-il dans Ce qu’un homme a cru voir. Il n’y resta que quelques mois et obtint de l’archevêque de Bordeaux – qui était alors Mgr Feltin – l’autorisation de s’inscrire au séminaire des Carmes et à l’Institut catholique de Paris pour la rentrée 1943. Il suit, en 1946-47, le cours de morale du jésuite Eugène Tesson qui lui conseille de lire le Manuel de sexologie du docteur Hesnard. Oraison écrit plus tard : « D’emblée j’eus l’impression que cet apport clinique, scientifique et indiscutable sur les réalités sexuelles mettait fondamentalement en question toute la morale qu’on nous enseignait sur ce point. Il fallait penser autrement ! » Il lit aussi le grand introducteur de Freud en France, Roland Dalbiez qui l’aide à distinguer dans le freudisme l’apport scientifique et les positions philosophiques plus discutables.

Ordonné prêtre en 1948, Oraison reste à Paris : il a obtenu de Mgr Feltin l’autorisation de faire une thèse sur la sexualité et la morale sous la direction du P. Tesson. Il est rattaché à la paroisse de la Trinité où le curé, le P. Lancrenon, lui-même médecin, le prend sous sa protection. Jusqu’à sa mort, Oraison ne quitta plus la paroisse de la Trinité. Il travaille donc à sa thèse pendant plus de deux ans ; son expérience de vicaire à la Trinité et de confesseur vient compléter les observations cliniques qu’il accumule auprès de psychothérapeutes et de psychanalystes. Mais il ne s’engagea lui-même jamais dans une analyse. Dans Ce qu’un homme a cru voir, Oraison s’interroge sur les raisons de cette esquive ; le manque d’argent ne lui semble pas la seule explication et il évoque « certaines défenses affectives ». Ce qu’il ne dit pas et que son ami Bruno Lagrange m’a confié bien plus tard est qu’il avait servi de psychanalyste pour Oraison qui lui écrivait une lettre presque chaque jour ; une lettre à laquelle Lagrange ne répondait jamais. Dans une réception, Jacques Lacan l’aborda pour lui dire qu’il était le psychanalyste d’Oraison ! Mais on ne sait pas à partir de quelle année cette relation se noua.

Marc Oraison soutint sa thèse de théologie en mars 1951 à l’Institut catholique et le Centre Laënnec se chargea immédiatement de la faire publier chez Lethielleux ; le dominicain Albert Plé, directeur du Supplément à la vie spirituelle, donna le Nihil obstat et le livre parut en avril 1952 sous le titre Vie chrétienne et problèmes de la sexualité. L’ouvrage s’adressait à un public chrétien et aux moralistes catholiques. Il commence par résumer la conception sexologique actuelle : « L’instinct sexuel est bien l’un des dynamiques essentiels qui commandent le comportement, un élément spécifique qui subit une évolution complexe dès la naissance de l’individu » (p. 45). Et d’introduire les notions classiques de la psychanalyse : inconscient, surmoi, complexe d’Oedipe, refoulement etc. Pourtant l’abbé Oraison se défend de tout pansexualisme : « Autre chose est de dire que l’homme n’est qu’un sexe (…) autre chose de dire que la réalité humaine de la personne humaine est tout entière conditionnée dans son exercice par sa constitution selon un sexe, et donc par la sexualité (ce qui n’est qu’une constatation expérimentale difficile à éliminer) » (p. 4).

Cependant, dès la première partie de sa thèse, Oraison relativise la notion de faute. Il présente quatre cas. Le premier est celui d’un étudiant de 21 ans qui ne parvenait pas à se défaire de pratiques masturbatoires. Le deuxième est celui d’un homosexuel de 30 ans ayant des rapports avec des garçons de 14 à 16 ans. Troisième cas, un étudiant présentant deux symptômes distincts : le fétichisme et l’homosexualité. Enfin, quatrième cas, un novice d’une communauté religieuse affecté par de nombreux signes pathologiques. Pour chacun, après le diagnostic clinique, Oraison avançait un diagnostic de moralité. Ainsi, il dédramatisait la pratique de la masturbation par les adolescents. Face à un cas de fétichisme corporel, il écrivait : « Un effort d’amour plus oblatif, plus pénétré de vraie charité, demeure toujours nécessaire pour le conjurer » (p. 145). Le dernier chapitre est consacré à « Vocation et sexualité ». Oraison dénonçait « le climat actuel de conspiration du silence qui règne encore » ; il mettait en garde contre « le-petit-jeune-homme-bien-pur » qui ne s’est jamais posé aucun problème ; presque toujours, il y avait là un refoulement très puissant qui, au moindre choc affectif, pouvait craquer et déchaîner l’instinct biologique. Il y a de « fausses vocations religieuses dont la motivation réside dans un pur conflit psychologique inconscient » (p. 209) ; elles étaient encore nombreuses. Oraison dénonce les « erreurs pratiques commises par de très consciencieux directeurs d’âmes » et de « pieux psychiatres très traditionnels ». Pour autant, il affirme qu’une vocation ne se juge que sur le plan spirituel et qu’un psychologue, même très expérimenté ne peut le faire ; il peut seulement éclairer le directeurs de séminaire et les maîtres de noviciat.

Dans une revue très lue par les prêtres, L’ami du clergé, le sulpicien Gerlaud, qui avait ses entrées à Rome, publiait une recension très critique de la thèse d’Oraison ; il donnait trop de crédit aux thèses freudiennes et sous-estimait le sacrement de pénitence qui constitue « une irremplaçable psychothérapie épanouissantes à souhait ». Le sulpicien ne pouvait qu’être heurté par un Oraison déclarant que « le péché mortel formel concrètement commis par un individu concret est un événement rare ». La morale traditionnelle affirmait, en effet, que pour la sexualité, il n’y a pas de « légèreté de matière ».

Quand Rome condamne

En avril 1953, les autorités romaines commencent à se manifester. A l’occasion d’un congrès de psychiatrie qui se tenait à Rome, l’abbé Oraison est convoqué au Saint-Office et est reçu par le cardinal Pizzardo et son assesseur, Mgr Ottaviani. Oraison apprend que son ouvrage vient d’être mis à l’Index par un décret du 18 mars mais que la décision restera secrète puisqu’il accepte de retirer de la vente les exemplaire restants et de faire des corrections pour une nouvelle édition. Pourtant, en janvier 1955, l’Osservatore romano publiait le décret de mise à l’Index en expliquant que le livre continuait d’être lu, cité et recommandé. Le quotidien dénonçait « les assertions dangereuses avancées par l’auteur en matière de morale d’une extrême délicatesse », ses « affirmations confuses au sujet de la gravité et de la vénialité des péchés » ; des assertions qui avaient désorienté un certain nombre de directeurs spirituels. Il rappelait enfin l’importance de la chasteté.

Comme je l’ai dit au début de ce texte, Marc Oraison s’est « humblement soumis au décret du Saint-Office ». Telle fut d’ailleurs sa stratégie chaque fois qu’il fut en conflit avec Rome : se soumettre et continuer son travail au service de l’Église. Il profita cependant de l’esprit de liberté qui régna pendant le Concile pour prendre une petite revanche sur le Saint-Office. Dans Le Monde du 11 juin 1964, Oraison raconta son entrevue avec Pizzardo et Ottaviani, en 1953. Pizzardo lui avait répété deux fois la solution qu’il préconisait : « Pour la pureté, l’épouvante, les spaghetti et les haricots. »

Cet article provoqua de vives réactions d’évêques venant au secours du Saint-Office : le cardinal Feltin, désormais archevêque de Paris, Mgr Garrone, le cardinal Richaud. En sens inverse, le dominicain Liégé écrivait à Oraison pour le remercier de son courage et regretter qu’à la deuxième session du Concile, lui-même n’ait pas dénoncé « la bêtise et la malhonnêteté de cet Office ».

Le secrétariat de l’épiscopat français émit un blâme et la congrégation du Saint-Office adressa à Oraison une monition. Comme à son habitude, Oraison déclara au Monde qu’il se repentait amèrement pour, comme simple prêtre et sans mandat, avoir osé formuler publiquement des critiques contre une « si haute et puissante instance que la Suprême Congrégation du Saint-Office ». Notre abbé maniait la soumission et l’ironie après avoir ridiculisé la tristement célèbre congrégation romaine.

Depuis sa soutenance de thèse, Oraison n’avait cessé de recevoir des prêtres et religieux en difficulté mais aussi d’être sollicité par des grands séminaires et des monastères lui demandant son aide. C’est ce que nous verrons dans le prochain épisode.

(à suivre)

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