Vie de prêtre (7) : Arthur Mugnier

Vie de prêtre (7) : Arthur Mugnier

Il est né le 27 novembre 1853 dans une famille modeste : son père était le gardien d’un château du Limousin ; il a deux frères et une sœur. Lorsque meurt son père, il a huit ans et sa mère décide de revenir à Paris dont elle est originaire. La famille s’installe rue de Vaugirard. A onze ans, sans doute poussé par sa mère, Arthur Mugnier entre au petit séminaire de Nogent-le-Rotrou. Il aime cette nature enchanteresse qui l’environne et qui nourrit son sens du beau. La guerre survint au moment où il devait intégrer au grand séminaire de Chartres ; de retour à Paris, il assiste au triomphe des Prussiens. A la fin de 1871, le voilà au grand séminaire d’Issy, puis en 1873 à celui de Saint-Sulpice d’où il sort, le 26 mai 1877, ordonné prêtre par l’archevêque de Paris. Ces années de séminaire ont été douloureuses. Il s’en plaindra plus tard dans son journal : « On nous disait d’admirer les fleurs. On ne nous disait pas d’admirer la femme. Et qui sait si le culte de la beauté féminine n’eût pas spiritualisé nos sens » (2 mai 1922). Le séminariste compense la rudesse de sa formation en s’enivrant de littérature, et d’abord de Chateaubriand, lu en cachette.

L’abbé Mugnier a en effet laissé un Journal écrit à partir de 1879 et jusqu’en 1939, moins de cinq ans avant sa mort le 1er mars 1944, à l’âge de 90 ans. C’est ce Journal1, publié en 1985, qui nous permet de connaître ce prêtre qu’on a qualifié de « mondain » même s’il a rempli sans fléchir ses devoirs de prêtre.

En 1879, il est nommé vicaire de la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs, dans le quartier des Halles. Un quartier riche mais qui ne brille pas par sa culture. Il déchante : « Pauvre vie que celle de vicaire ! Pauvre être renfermé dans sa sacristie entre les chandeliers éteints et les bureaux ouverts ! […] Le clergé actuel a fait un pacte avec la vulgarité, avec l’étroitesse de tout ce qu’il y a de vraiment idéal et beau » (7 mars 1880). L’abbé Mugnier n’est pas un prêtre ordinaire : il est germanophile parce qu’il admire au plus au point Goethe et Wagner ; il ne cultive aucune haine de la République, comme nombre de ses confrères, et, pour se mêler aux manifestations du 14 juillet, il quitte sa soutane pour un habit laïc. Il déplore l’immobilisme de l’épiscopat : « J’ai fait, la semaine dernière, ma retraite à Saint-Sulpice. Le cardinal Guibert et son coadjuteur Mgr Richard ont parlé tour à tour. Pas une idée hardie ne sortira de cette hiérarchie pressée et, je crois, décidément fermée à toute idée nouvelle. On ne pense plus. On n’imagine plus. On revient à tout bout de champ sur la « vie intérieure ». […] On ne voit, dans le sacerdoce, que l’administration des sacrements, les exercices de piété (oraisons et lectures de piété) la régularité extérieure. Le prêtre séculier n’est-il qu’un religieux absorbé dans sa propre perfection ? Le prêtre n’est-il pas plutôt l’homme de relation par excellence ? Rien pour le travail, rien pour l’étude » (6 septembre 1880). Il vilipende « la bêtise des dévots, la vulgarité décorée » (29 août 1890).

Le succès du vicaire du faubourg Saint-Germain

En 1881, le voilà nommé vicaire de la paroisse Saint-Thomas d’Aquin puis en 1896, de celle de Sainte-Clotilde. Deux paroisses huppées. Son confessionnal commence à être assailli car on le sait indulgent : « Défilé de femmes et de jeunes filles à mon confessionnal. Toutes les fautes. L’humanité est incorrigibles. Confessé de très grands noms et de très humbles » (29 mars 1899).

En pleine affaire Dreyfus, il refuse de céder au fanatisme : « Cette haine des juifs est vraiment insensée ! Des femmes qui se disent chrétiennes. Quelle misère ! » (2 juin 1899). Et il ajoute, trois jours plus tard : « Drumont est la pire canaille de ces dernières années, canaille en ce sens qu’il ameute toute une partie du pays contre l’autre ; en ce sens qu’il fait dévier les catholiques vers la haine et le fanatisme. Où est l’Évangile ? » (5 juin 1899).

L’abbé Mugnier n’aime pas prêcher ; en revanche, à partir de 1899, il commence à faire des conférences qui, bientôt, vont avoir beaucoup de succès. La rencontre avec Huysmans lui permet de rentrer dans l’intimité d’un écrivain qu’il convertit d’ailleurs à la foi catholique. Il est invité de plus en plus souvent à dîner dans les salons aristocratiques du Faubourg Saint-Germain. Petit – il ne dépasse pas les 1, 55m – il y va avec une soutane usée, ses gros souliers cloutés et un parapluie dépenaillé. On l’appelle « l’abbé » mais il ne s’en offusque pas. Il avoue franchement dans son Journal : « Ce que j’aime dans ce monde, c’est le cadre, les noms, les belles demeures, la réunion des beaux esprits, le contact des célébrités ». Et aussi : « J’aime les salles à manger parées de fleurs et de femmes. La mondanité est, en moi, incorrigible » (16 mai 1901). Il note les bons mots et a une répartie qui remet à sa place l’impertinent et qui enchante les salons. L’abbé Munier sait écouter les histoires les plus scabreuses, il est tolérant, surtout, il aime tous ceux qu’il rencontre et n’est pas effarouché par les anticléricaux. Il nous donne dans son Journal son témoignage sur les grand écrivains qu’il a rencontrés : Anatole France, Colette, Léon Bloy, Francis Jammes, Maurice Barrès, Claudel, Gide. Grand admirateur de Huymans, il donne des conférences littéraires et publie des critiques dans les grands journaux parisiens.

L’abbé Mugnier et les femmes

Les grandes dames l’accueillent avec empressement. Deux d’entre elles l’ont protégé : la princesse Martha Bibesco et la comtesse de Castries. Beaucoup d’autres l’ont reçu, comme la princesse Murat et plus encore la comtesse et poétesse Anna de Noailles, « une femme étonnante qui habite au 40 de la rue Scheffer ». Il note ses tenues, ses « mouvements de tête », ses babillages, ses excentricités. Une autre le requiert à son domicile car elle vient de perdre l’être qu’elle aime le plus au monde, son chat.

En revanche, les femmes qui hantent les églises l’agacent : elles « ne pensent qu’à faire dire des neuvaines pour la conversion des gens, pour le salut de la France. Jeanne d’Arc nous sauvera ! […] Le surmenage labial des dévotes ne renferme aucune grandeur, aucune poésie. Les douairières de Sainte-Clotilde laissent froid » (2 mars 1911).

Ce témoin de la vie littéraire de son temps était aussi un pasteur à la fois fidèle à sa vocation et d’esprit indépendant. Mais il n’est pas un théologien ; il commet l’erreur d’entamer un dialogue avec l’ex-Père Loyson, excommunié depuis 1869 et marié. Il suscite le scandale et, en octobre 1909, l’archevêque de Paris l’oblige à démissionner de sa charge de premier vicaire de Sainte-Clotilde. Mugnier part alors en voyage, visite la Grèce, la Palestine, Rome et ne revient à Paris qu’au bout de dix mois. Aucun curé ne voulant de lui dans sa paroisse, il est finalement nommé aumônier d’un modeste couvent, celui des Soeurs de Saint-Joseph-de-Cluny. De surcroît, une ancienne paroissienne lui offre un petit appartement au 7 rue Méchain où il habita durant trente ans. Cette fonction, peu enviable pour un prêtre parisien, lui convient parfaitement car elle lui laisse beaucoup de temps pour mener le ministère tel qu’il l’entend.

« L’aumônier général de nos Lettres » (Charles Maurras)

Mugnier est souvent invité midi et soir ; il doit refuser des déjeuners. Il écrit : « Jamais prêtre ne mangea plus en ville que moi. Je dissipe mon âme à pleine assiette » (29 janvier 1911). Il voit percer de nouveaux écrivains ou philosophes : Cocteau, Mauriac, Maritain, Bergson. Quelques-une de ces notes campent en quelques lignes un personnage : « François Mauriac, grand, avec un faux air de Barrès, mais sans son regard ni son sourire. Une figure terne, maigre, sans joie. Il a été élevé à Bordeaux par les marianistes. […]. Il a eu, dit-il, une « éducation de la pureté » terrible. Longue chemise, etc. […] Nous souvenant de cette conversation, en auto, la princesse [Bibesco] me disait : Mauriac n’a pas assez de santé pour être un païen » (1er mars 1924).

De Cocteau et des Maritain : « Cocteau s’est égaré parmi ces prêtres laïques [les Maritain] qui forment la société Ferrari. On prie pour lui, pour que les « farfadets » s’éloignent de lui. Maritain a rappelé la prédiction de La Salette : « Il y aura avant la vague d’amour, des simulacres ». Cocteau en est un. Maritain a été deux fois à Rome. Il est le porte-voix du pape en ce qui concerne L’Action française. Dans le milieu Maritain, il n’est question que du diable. […] Ce que Cocteau n’aime pas chez les Maritain, c’est qu’ils mêlent la littérature à la religion. On a le Saint-Sacrement chez soi, et on ne manque aucun concert. On veut être tout » (16 janvier 1929).

Un pacifiste

A la veille de la Première guerre mondiale, l’abbé Mugnier reproche au clergé de n’avoir rien fait pour rapprocher les individus et les peuples : « Toujours l’âpre rappel des principes, l’esprit combatif, une religion faite pour les cloîtrés, et en même temps des manifestations qui remplacent la vie intérieure, tout le Aucune main tendue à l’incroyant ramené au Sacré-Coeur, à l’Eucharistie, à Lourdes, au pape. Des anathèmes faciles, obstinés. La charité oubliée. Rien d’élevé, de généreux. Le zèle dans la sacristie. Je ne regrette pas d’être étranger maintenant à cette administration sans génie et sans entrailles » (29 juillet 1914).

Dans les années 1920, il déplore la violence et la grossièreté de la propagande du journal L’Action française, de Léon Daudet et de Maurras – qu’il connaît bien – et qui appelle la démocratie « le plus bestial des gouvernements ». Et d’ajouter : « Ah ! Quelles canailles que ces directeurs d’un journal royaliste ! Tous les moyens les plus bas sont bons » (5 juillet 1927). Il faut se souvenir de l’emprise du mouvement de Maurras sur le clergé français pour juger l’indépendance d’esprit de l’abbé Mugnier. Comme beaucoup d’autres, il garda ces idées pacifistes jusqu’à la fin. Le 28 juin 1939, il écrit encore : « La pensée d’une guerre à l’occasion de l’unique ville de Dantzig me soulève le coeur. « Mais nous sommes engagés », me dira-t-on. Eh bien ! qu’on se dégage. Cette question d’honneur est un reste de la sotte et étroite formation classique ».

Le 10 décembre 1938, à 85 ans, l’abbé Mugnier écrit : « Un lecteur qui ne connaît pas ma vie s’imaginera en me lisant que je me promenais chaque jour, que je déjeunais et dînais ici et là et que c’était là toute mon existence. Les personnes qui me jugeraient ainsi se tromperaient infiniment. Pendant des années et des années, soit modestie, soit persuasion que ma vie de prêtre et d’apôtre, de vicaire ou d’aumônier, n’avait pas besoin d’être relatée dans le détail, que tout cela allait de soi et que le reste était le cadre d’un tableau aisé à imaginer, les lecteurs de mon journal finiraient par croire que chez moi l’accessoire débordait le principal et qu’en effet je courais toujours par monts et par vaux. Je proteste énergiquement contre cette assertion. Ma vie de prêtre a été des plus actives. J’ai baptisé, marié, prêché, confessé, catéchisé, assisté aux offices, mené la vie d’un vicaire ».

1Journal de l’abbé Mugnier (1879-1939), Mercure de France, 1985, 639 pages.

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