Vie de prêtre (5) : Paul Jury

Paul est né à Bergerac, le 20 septembre 1878, d’un couple marié civilement et incroyant. Il est donc élevé hors de toute religion. De 1880 à 1887, il vit avec ses parents en Cochinchine jusqu’à l’âge de 9 ans puis est envoyé à Paris au lycée Michelet1 ; là, il doit suivre les catéchismes d’un pasteur protestant. A treize ans, il devient catholique et se fait baptiser sous l’influence de sa mère qui s’est convertie et de son oncle, l’écrivain Stanislas Fumet. Sa première communion le déçoit : « Et rien, rien qu’une hostie qui fondait dans ma bouche sans laisser de trace, ni de goût, ni de joie. […] Ce fut une déception qui ne laissa pas de trace. Mais qui empêcha que je fusse très dévot. La dévotion ne vint que peu à peu ».

Sa rencontre avec Léon Bloy fut un moment décisif ; il allait le voir presque tous les dimanches. S’il vivait dans la misère, il avait une bonne et, dans chacune de ses lettres, lui réclamait de l’argent. Il entre à Pau dans un collège jésuite et y passe ses deux bacs. En novembre 1896, à 18 ans, il entre chez les Jésuites. « A force de vivre pieusement conformément au christianisme le plus constant et le plus subtil, je m’étais fait une âme chrétienne, influencée par toutes les dévotions chrétiennes. Je m’était fait un monde tout surnaturel où présidait le Saint-Sacrement et je vivais dans sa lumière, dans son rayonnement, dans son ambiance ». Il suit la longue formation jésuite et est ordonné prêtre en 1909. Il est envoyé à Tournai ; en 1916, il est à Toulouse où il prêche. On le retrouve ensuite à Montpellier, à Béziers, mais, en 1923, il quitte les Jésuites sans rupture dramatique et entre dans le ministère paroissial à Paris. Paul Jury affirme avoir, à 47 ans, rencontré la psychanalyse et il commence une analyse avec le docteur Charles Nodier. Il affirme : « Il y a ma vie avant la psychanalyse, et ma vie après ».

Un prêtre incroyant

Il écrit : « Je n’ai aucune religion et suis persuadé qu’un homme assez évolué ne peut pas en avoir. […] Je me suis demandé pourquoi j’avais pu faire sauter si parfaitement ma foi, car c’est un fait qu’elle a glissé de moi comme une pèlerine des épaules ». Il écrit plus tard : « J’ai été, gratuitement, victime pendant quarante ans des machinations de l’Église. Est-ce que, maintenant que j’y ai échappé, je n’ai pas le droit de me revancher [sic] et de vivre sur ce que j’arrache à mon ennemie ? J’ai donc le droit de garder la soutane, de toucher des indemnités de messe ou autres salaires, de recevoir des coups de chapeau, d’être traité de Révérend Père, moi qui suis encore non seulement incrédule, mais impie… On m’a assez nui, on tient encore à me nuire pour que je puisse en conscience vivre aux dépens de mon perfide et gratuit adversaire. Il m’a volé, je me compense ».

En 1932, il s’installe dans un petit appartement à Passy, 94 rue de la Tour, où il mourut vingt-trois ans plus tard. Il continue de prêcher et, à partir de 1933, commence une carrière de psychanalyste, tout en conservant toujours sa soutane. Il participe à toutes les séances de la Société psychanalytique de Paris et donne des articles à la Revue française de Psychanalyse. Paul Jury ne passe pas inaperçu : un prêtre psychanalyste ! Il s’impose un rythme de travail très soutenu : 1 heure de bicyclette, 1 heure de recherche psychanalytique, jusqu’à neuf heures de séances, 1 heure de correspondance, et 1 heure de composition qui porte sur le livre qu’il prépare sur le prêtre. Il écrit le 15 février 1940 : « Ah ! Que je regrette de m’être fourvoyé dans les ordres. Maudits soient les Fumet, les Léon Bloy, les Jésuites, ma mère qui m’y ont fourvoyé ».

Avec la défaite française de 1940, il fuit Paris, prêche à Brive et s’installe ensuite à Grenoble. A 62 ans, Paul Jury se dit heureux : « Je n’ai pas de femme. Je n’ai pas d’enfant. Je n’ai pas de fortune. Je vis au jour le jour ou à peu près. Je travaille. Je suis à peu près sans feu. Je dors mal. J’ai de mauvaises jambes. Je demeure dans une chambre dont je ne sors que pour aller déjeuner. Depuis deux ans et demi c’est comme ça. Pourtant, je suis heureux de plus en plus heureux, heureux à en avoir l’extase plusieurs heures tous les jours. […] J’ai des occupations qui m’enivrent. Je fais des découvertes du matin au soir ». L’occupation de la France par les nazis ne préoccupe apparemment pas Paul Jury qui a d’autres centres d’intérêt.

C’est là, à Grenoble, qu’André Michel2 qui n’a encore que 18 ans rencontre Paul Jury qui devint son maître à penser, son analyste et qui, plus tard, se chargea d’éditer son Journal dont le sujet est le prêtre. Mais Jury écrivit d’autres livres.

Extraits de son Journal

« La sexualité est au nœud de toute existence sacerdotale. Et cela on le cache. Songez, ce serait ignoble de penser que ces surhommes, ces anges, ont des corps et qui pèsent terriblement. Pourtant, c’est là le vrai, le simple vrai, le quotidien le plus quotidien. Qui osera le dire, du public ou des prêtres ? Ce sexuel est si important, et il est, par là, la définitive réfutation du système catholique, qu’on le cache, qu’on doit le cacher. Le prêtre se cache, le prêtre est secret. Il ne parle jamais de la seule chose qui l’occupe. Il a honte, le malheureux. Le prêtre se cache, sur le point essentiel de sa vie » (p. 75).

« C…, à onze ans, prenait son bain. Sa mère regardant sa virilité, laissa tomber d’un ton pénétré : – et dire que ce sera pour une autre ! Il ne comprit pas très bien, mais le mot, pourtant, resta dans sa mémoire. Quand il quitta les Jésuites, elle ne put s’empêcher de dire : – Tu n’es plus à Dieu ni à ta mère ! » (p. 85).

« Ce qui m’étonne encore plus, c’est que les supérieurs, voyant combien on pratique peu la continence chez les prêtres et les séminaristes, continuent à y pousser les gens. Si l’on voulait être sincère, on devrait crier : Renoncez à ce rêve impossible, absurde  ». Comment n’y a-t-il pas plus de bonne foi ? Car enfin j’en vis partout, de ces malheureux qui n’avaient au départ aucune chasteté et qu’on a poussés quand même » (p. 121).

« Le docteur P., psychanalyste, m’a raconté : « Un protonotaire quelconque vient me trouver : « Je suis pédéraste pratiquant. J’en ai des remords. J’ai eu des affaires ennuyeuses, je voudrais changer. On dit que les psychanalystes ont des moyens… »

– Oui, Monseigneur. Mais je dois vous avertir que je ne fais pas de miracle : je ne puis vous arracher à la vie sexuelle. Je ne puis que vous faire changer d’objet. Vous aimez les garçons, vous aimerez les filles. C’est normal, ça fait courir des risques moindres.

– Les femmes ? Jamais, je suis prêtre ! »

Là-dessus, le violet s’enfuit et court encore » (p. 137).

« PRÊTRE.

Ce que je veux, c’est qu’après moi l’idée de continence sacerdotale soit déconsidérée, qu’à partir de moi aucun prêtre ne se croie obligé par la virginité en soi, par le célibat religieux. Je ne travaille pas pour moi, mais pour les autres, pour l’avenir, pour les évêques qui lèvent contre moi un bâton inefficace et rageur. […]

Certains se réjouiront à la pensée que je serai en enfer. Ça, mes petits amis, vous vous vantez. Ces ombres-là ne me font pas peur ! Croire à l’enfer est la pire injure que l’on puisse faire à Dieu » (p. 171).

Nouvelle Église

Tel est le projet de Paul Jury. « Le pape reste. Mais pas forcément à Rome. Les cardinaux aussi. Les évêques de même. Le prêtre peut se marier et, sauf exception, est toujours marié.

Il fait des études humanistes et littéraires jusqu’à la licence. On encourage agrégation et doctorats qui sont exigés pour les instituts et l’épiscopat. Outre la formation générale, il étudie les sciences religieuses dont il doit se faire, cinq ans durant, une véritable spécialité ».

« Il ne suffit pas de sortir de l’Église, il faut en sortir bien. Assurément ! Garçons, libérez-vous. Épousez, convolez… Mais cela n’est rien. Vous avez l’air de fuir, d’échapper, de renier, de lâchez Dieu pour un jupon. Ce qu’il faut, c’est passer à une vie supérieure. C’est continuer d’être guides, chefs, apôtres. Sortez pour le bon motif. Sortez dignement : mettez-les à la porte. Unissez-vous aussi, organisez-vous. Refusez d’être des épaves, qu’on voie à votre victoire que vous avez non pas cédé lâchement et fui, mais enfoncé et enlevé ceux qui croyaient vous avoir enchaînés ».

Paul Jury meurt dans la nuit du 24 mars 1953 ; on lui avait donné l’extrême-onction qu’il n’était plus en état de refuser. Ses obsèques ont lieu en l’église Notre-Dame-de-Grâce de Passy. Sur sa tombe, à sa demande, est écrit « Paul Jury, fidèle ».

1Toutes ces précisions biographiques puisent dans la préface d’André Michel au Journal d’un Prêtre, de Paul Jury, Gallimard, 1956.

2André Michel (1922-2014) : écrivain et professeur au lycée Michelet de Vanves.

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