Vatican II dépassé ?

 


 

L’hebdomadaire La Vie a publié à la fin de septembre dernier un entretien avec un grand intellectuel, Marcel Gauchet, au sujet de Vatican II. Rappelons qui est Marcel Gauchet  : directeur d’études à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences sociales), rédacteur en chef de la revue Débat  ; il est l’auteur d’un livre important, Le désenchantement du monde (1985) dans lequel il présente le christianisme comme «  la religion de la sortie de la religion», c’est-à-dire une religion qui porte en elle une dynamique de sécularisation. La réflexion d’un intellectuel agnostique peut être stimulante par rapport à notre perception, à condition qu’il connaisse bien l’histoire du catholicisme.

Interrogé sur le concile, Marcel Gauchet affirme d’emblée que Vatican II est «  dépassé  ». Selon lui, le concile a été «  une entreprise de rattrapage tardive par rapport à l’énorme évolution qui s’était jouée depuis un siècle  » mais le monde a continué de bouger et le concile est désormais «  en porte-à-faux  ». Et d’affirmer que le concile a réglé deux problèmes  : la liberté religieuse et la liberté politique  ; il a aussi, concède-t-il, affirmé la vocation de l’Église au coeur du monde en l’ouvrant à la société. Point final  ?

Les apports de Vatican II oubliés par Marcel Gauchet

Si l’affirmation de la liberté religieuse est une grande conquête de Vatican II et une nouveauté dans l’Église, si l’ouverture au monde a été une grande préoccupation du concile, l’oeuvre de Vatican II a été plus vaste et concrète. Ainsi la déclaration sur les relations avec les religions non-chrétiennes (Nostra Aetate) est un texte court mais décisif. Il a radicalement transformé les relations avec le judaïsme et les juifs mais aussi, en reconnaissant que ces religions «  apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes  », il légitime l’oecuménisme et le dialogue interreligieux.

On comprend bien que la réforme liturgique et l’affirmation du «  peuple de Dieu  » par la constitution sur l’Église n’intéressent guère Marcel Gauchet  : elles sont pour nous essentielles  ! Quant à la constitution sur l’Église dans le monde de ce temps (Gaudium et spes), si sa seconde partie sur des problèmes concrets (la famille, l’économie, la paix et la guerre) est largement dépassée, la première partie sur l’Église et la vocation humaine mérite d’être relue et méditée.

Si Marcel Gauchet sous-estime beaucoup, sans doute par ignorance, les apports de Vatican II, il surestime – par naïveté ou calcul  ? – le «  libéralisme  » des évêques français d’aujourd’hui. N’affirme-t-il pas que, par leur discours, les évêques français font de l’Église France «  l’une des plus ouvertes de la catholicité actuelle  »  ?  !

Du «  libéralisme  » des évêques français

Pour nous catholiques, qui suivons les déclarations individuelles et collectives de ces évêques, c’est au contraire le recul de leurs positions et déclarations par rapport au concile qui est évident. Recul par rapport aux évêques du concile et de l’après-concile, les Liénart, Gerlier, Riobé, Huyghe, Le Bourgeois, Guyot, Schmitt, Matagrin, pour ne citer que les plus connus. Aujourd’hui, quand un Mgr Gaillot prend des positions audacieuses, on lui enlève le diocèse d’Évreux et peu, très peu de ses confrères évêques affirment leur solidarité.

Rome qui procède aux nominations, n’a cessé d’ailleurs, depuis plus d’un quart de siècle, de substituer souvent à des évêques conciliaires des évêques plus ou moins, voire très conservateurs. Voyez dans le Trombinoscope de Golias les portraits des évêques actuels. En introduction, Golias remarque que c’est à partir de 1983, sous l’influence de Lustiger, que le profil des nominations change progressivement et s’éloigne de l’esprit de Vatican II.

Aujourd’hui, on le sait, le grand combat de l’épiscopat français dans la société française se concentre sur la défense de la famille traditionnelle  ; l’opposition au mariage pour les homosexuels est devenu un thème de combat. Mais est-il bien nécessaire d’insister  ?

Quelle vision de l’histoire de l’Église  ?

Quand Marcel Gauchet écrit tranquillement que «  la hiérarchie catholique a beaucoup relâché sa volonté d’autorité traditionnelle  », il se dévoile un piètre historien de l’Église. Nous, nous avons expérimenté un retour en arrière étourdissant depuis les années soixante-dix. Faut-il rappeler brièvement l’évolution  ?

Le concile avait changé radicalement le «  climat  » dans l’Église après la glaciation des années cinquante dominées par Pie XII. Les condamnations romaines s’étaient alors multipliées et, en France particulièrement, les intégristes, forts de leur influence à Rome, avaient même souvent intimidé les évêques français. Le concile libéra la parole non seulement à Rome mais aussi dans la presse et parmi les laïcs. Un véritable enthousiasme, un peu naïf d’ailleurs, a régné en ces années conciliaires et post-conciliaires. Le concile entraîna d’indéniables réformes mais il faut bien avouer que l’atmosphère ne tarda pas à se refroidir. Il y eut non seulement l’encyclique Humanae vitae (juillet 1968) mais le synode de 1971 fut une vraie caricature de «  collégialité  » et vit, avec les manipulations de la curie, la «  majorité conciliaire  » devenir minorité. Un vrai tournant comme le souligna à l’époque René Laurentin.

On connaît trop bien la suite pour qu’il soit nécessaire de la raconter. Un exemple pourtant. En décembre 1965, la Sainte congrégation du Saint-Office était remplacée par la congrégation pour la doctrine de la foi dont les procédures devaient permettre aux personnes suspectes de pouvoir se défendre. Cela n’empêcha cette congrégation nouvelle de garder à sa tête le cardinal Ottaviani jusqu’à ce qu’il démissionne de son plein gré en 1968 ni surtout de multiplier les sanctions contre des théologiens. Il faut dire qu’avec le cardinal Ratzinger à sa tête de novembre 1981 à son élection pour succéder à Jean-Paul II, celui que l’on a appelé le «  panzer-cardinal  » a eu le temps de sévir…

Pour toutes ces raisons, proposer aujourd’hui un concile Vatican III me semble vraiment dangereux. Loin d’une «  ouverture sur le monde  », on a assisté à un repli sur le ghetto ecclésial. Mais revenons à Vatican II.

Un concile «  dépassé  » ou un concile point de départ  ?

Les théologiens qui ont «  fait  » Vatican II ne l’ont pas tous idéalisé. Dès février 1965, dans une conférence au centre catholique des intellectuels catholiques, le grand théologien Karl Rahner déclarait que la théologie conciliaire était… dépassée. Selon lui, «  la théologie d’aujourd’hui et de demain devra se faire théologie du dialogue avec les hommes qui pensent ne pas pouvoir croire.  (…) L’on ne pourra échapper à la nécessité de repenser théologiquement ce que le christianisme proclame.» Mais les mêmes théologiens conciliaires ont affirmé que Vatican II était un point de départ, que les textes du concile – qui étaient des textes de compromis – comptaient moins que «l’esprit du concile  ». Le P. Congar écrit dans un Document-Épiscopat de 1975 qu’il serait «  vain de se contenter de réaffirmer, d’exploiter et d’appliquer Vatican II. (…) A certains égards, nous sommes au-delà et le concile, tout riche et fécond qu’il soit, ne peut être traité seulement comme un point d’arrivée.  »

Cette idée d’un dépassement nécessaire du concile était d’ailleurs très répandue dans les années soixante-dix. Ainsi, le jésuite Henri Holstein, professeur à l’Institut catholique de Paris, écrivait dans un livre sur la constitution conciliaire sur l’Église que c’était «  une tentation intégriste  » que de vouloir, par fidélité au concile, s’en tenir à la lettre en niant ou en refoulant «  les problèmes post-conciliaires.  » Comme chacun sait, Benoît XVI dénonce le « prétendu esprit du concile » pour ne retenir que la lettre.

Pour conclure, je rappelle le diagnostic d’un cardinal  : «  La tension est réelle et elle crée un malaise grave. (…) Tendance centralisatrice, juridique, statique, bureaucratique et essentialiste par nature  : elle caractérise des hommes plus sensibles à l’ordre établi et au passé qu’aux exigences de l’avenir, plus proches de Vatican I que de l’an 2000, plus soucieux de réprimer les abus que de comprendre et de promouvoir les valeurs et les aspirations nouvelles qui se font jour, dans l’Église comme dans le monde.  »

C’était, en 1969, le diagnostic du cardinal Suenens dans une interview célèbre. Est-ce vraiment dépassé 43 ans plus tard  ? Son diagnostic n’est-il pas plus réaliste que celui de Marcel Gauchet  ?

Une dernière question  : quelle était donc l’intention de l’hebdomadaire La Vie en choisissant d’interviewer Marcel Gauchet  ?

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2 réflexions au sujet de « Vatican II dépassé ? »

  1. Merci beaucoup pour l’article cher Martine. Nous attendons avec patience la réponse de votre question: ‘Quelle était donc l’intention de l’hebdomadaire La Vie en choisissant d’interviewer Marcel Gauchet ?’
    Amitiés.
    Ismail

  2. Il a été mis fin Vatican 2, comme Vatican 1, avant qu’il aient été achevés. Aucun « contrepouvoir » n’a été érigé face à infaillibilité de V1, et Paul 6 mit fin à V2 sans que la même question centrale et épineuse de la gouvernance et des « statuts » -évêques, prêtres aient été abordés. Aujourd’hui comme dans les années 50 le pape est le « premier et seul évêque » auquel tout est subordonné * (Michael Browne, général des dominicains et consulteur du St Office), … sauf la Curie, seul contre pouvoir, et contrepouvoir coupé du monde réel. C’est c que signifient les tournées internationales incessantes de JP2 et B16. Quand les évêques sont réduits au rôle de fonctionnaire, Il est obligatoire que l’institution se détache de l’Église.
    * La rigueur du mot obéissance, au sens de l’institution, a été détaillé par « Quand Rome Condamne » collection terre humaine », il n’y a rien de changé quand au fond: L »unicité de la vérité oblige à maintenir le fatras médiéval, le péché originel, … dans lequel l’institution disparaît.

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