Un prophète au XXe siècle : Marie-Dominique Chenu (1)

 

J’ai eu la chance de rencontrer plusieurs fois le P. Chenu (1895-1990), un dominicain exceptionnel. En 1966, je participais à une session sur le thème « christianisme et socialisme » qu’il animait avec son fils spirituel, Paul Blanquart. Ce théologien, spécialiste des XIIe-XIIIe siècles et de saint Thomas, suivait avec la plus grande attention l’évolution de notre temps pour y discerner ce qu’il appelait les « signes des temps ». Je reviendrai plus loin sur cette notion. Je le rencontrai ensuite à plusieurs reprises dans des réunions et je me souviens de l’avoir vu, dans des messes en semaine, à l’église du Saulchoir, arrivant à tout petits pas pour s’asseoir à droite de l’autel tandis que le P. Congar, se traînant sur deux béquilles, venait s’asseoir en face de lui, à gauche. Dans leur grande vieillesse, Congar et Chenu, les deux grands dominicains ! Au début de 1990, avec Jacques Chatagner, j’allais lui souhaiter la bonne année. Hélas, depuis plusieurs années, il ne pouvait plus lire ce qui était une épreuve terrible pour le grand intellectuel qu’il était. Un mois plus tard, il s’éteignait et l’archevêque de Paris tint à lui faire des obsèques solennelles à Notre-Dame, ce qui ne lui aurait certainement pas plu : non seulement parce qu’il fuyait les honneurs mais aussi parce que l’église du Saulchoir avait été sa maison depuis plus de soixante-dix ans.

Marcel Chenu entra chez les dominicains à 18 ans, mais qu’on ne s’y trompe pas : il n’avait ni l’intention d’être prêtre (même s’il le devint plus tard), ni de mener une vie monastique ; ses grands-parents qui l’élevèrent étaient d’ailleurs des instituteurs laïcs. Mais le Saulchoir était un couvent d’études et c’est cela qui lui convenait. La Première guerre mondiale arrive et ses supérieurs l’envoient étudier à Rome.

A l’Angelicum avec le redoutable Père Garrigou-Lagrange

Rome était alors dominée par la réaction antimoderniste déclenchée par le pape Pie X. Le climat était au soupçon au point qu’on a parlé de « terreur blanche ». A l’Université pontificale saint Thomas d’Aquin, appelée Angelicum, un dominicain régnait : Réginald Garrigou-Lagrange y enseignait une philosophie nourrie d’Aristote, la théologieainsi que la mystique. Celui qui restaura le thomisme était admiré par le jeune Chenu mais plus comme maître en spiritualité que comme théologien ; il déclara en 1975, dans des entretiens avec Jacques Duquesne, que Garrigou-Lagrange « était complètement étranger à l’histoire. (…) L’Incarnation le gênait parce qu’on ne pouvait pas la déduire métaphysiquement à partir de Dieu. » Or, pour Chenu, « la Parole de Dieu est dans l’histoire » ; il soutint cependant sa thèse sur la contemplation chez saint Thomas d’Aquin sous sa direction ; Garrigou-Lagrange qui l’appréciait, voulait le conserver près de lui, à Rome, comme maître-assistant. Pourtant, en 1920, Chenu préféra regagner le Saulchoir qui était alors en Belgique, près de Tournai : le couvent avait dû s’exiler en Belgique avec la loi sur les congrégations.

Une école de théologie, le Saulchoir

Chenu appréciait la vie communautaire du couvent, nourrie de belle liturgie et d’une vie de travail intellectuel intense. Devenu jeune professeur d’histoire des doctrines chrétiennes, il créa avec quelques frères un « Institut d’Études médiévales », orienté plus spécialement sur l’étude du XIIIe siècle, à cause de saint Thomas, bien sûr. L’objectif était d’appliquer la méthode historique à la théologie de Docteur angélique, tout comme le P. Albert Lagrange (à ne pas confondre avec Garrigou-Lagrange) l’appliquait à la Bible, à l’École biblique de Jérusalem qu’il avait fondée. Pendant douze ans, entre 1923 et 1935, le travail du P. Chenu fut centré sur l’histoire médiévale dont il devint un éminent spécialiste. Il écrit : « Nous avons, en quelque sorte, introduit l’historicité dans la théologie », alors qu’au début du siècle, la théologie se devait d’être immuable. Mais, à Rome, cette méthode d’approche historique restait suspecte.

En même temps, il s’intéresse aux activités plus concrètes des aumôniers de la JOC. Et de déclarer plus tard : « D’emblée, j’ai donc récusé le dualisme contemplation-action apostolique. » En août 1932, Chenu est nommé Maître en théologie, placé à la tête du Saulchoir et fit du couvent, selon le témoignage du P. Duval, un « lieu familier de fréquentation pour la jeunesse du nord ». Il est le premier à introduire au Saulchoir un cours sur Marx. Sa connaissance du Moyen Age suscita son intérêt pour les grands penseurs arabes (Averroès, Avicenne) et l’amena à former trois jeunes dominicains destinés au dialogue avec l’islam et le monde arabe : il préparait ainsi la création de l’Institut dominicain au Caire.

Au début, avoua Chenu, « je redoutais la séduction du monde et sa tiédeur. Et j’ai découvert que le monde est un bienfait de Dieu, c’est le lieu même où se manifeste la présence de Dieu ».

En 1939, à la veille de la guerre, le Saulchoir revint s’établir dans la région parisienne, à Étiolles, près d’Évry.

Les ennuis commencent

En mars 1936, Chenu prononçait une allocution pour la fête de saint Thomas qui dressait un bilan du travail accompli et un programme de développement de la réforme théologique en cours. Ce discours, discrètement publié en 1937 sous le titre Une école de théologie : le Saulchoir, n’était qu’à usage interne mais il fut dénoncé à Rome, sans doute par des (ou un seul) dominicain(s) hostile(s) au P. Chenu. Ce dernier se rendit à la curie et à l’Angelicum pour s’expliquer. Il dut signer dix propositions. D’après le P. Congar, ce serait Garrigou-Lagrange qui serait à l’origine de cette « saloperie ». Mais cela ne suffit pas : le 6 février 1942, Chenu apprenait par la radio la mise à l’Index de son petit livre. Déjà, il est condamné par ses supérieurs pour la « tendance communiste » qui se dégage de ses écrits. La Croix publia la traduction d’un article de l’Osservatore Romano qui lui reprochait « des idées inacceptables sur le développement de la révélation et du dogme », alors que le donné révélé est fixe et immuable.

Un homme de l’Angelicum, le P. Thomas Philippe, vint au Saulchoir et devant ses frères, Chenu fut accusé de « modernisme », l’horreur pour Rome ! Il est déchargé de ses fonctions et assigné à résidence au couvent Saint-Jacques, à Paris. Les dominicains furent scandalisés mais la soumission ne pouvait faire question. Cependant, le cardinal Suhard fit venir Chenu et lui dit très tranquillement : « Ne vous troublez pas, petit père, dans vingt ans tout le monde parlera comme vous. » Et le cardinal ne publia pas la mise à l’Index dans sa Semaine religieuse.

Malgré ce coup dur, Chenu collaborait à quantité de revues ; pendant la guerre, aux premiers Cahiers du Témoignage chrétien, puis àÉconomie et Humanisme, Jeunesse de l’Église, Masses ouvrières (lancée en 1944), L’Actualité religieuse dans le monde, sans oublier, à partir de 1950, la sulfureuse Quinzaine, lancée par Ella Sauvageot et dont il fut le garant théologique auprès du cardinal-archevêque de Paris ; il y publia de temps à autre un billet sous le pseudonyme d’Apostolus. Et toutes ces revues sont orientées à gauche ! Il suscite un débat passionné, en mars 1945, quand il propose la présence du quotidien L’Humanité dans la salle de lecture du couvent.

Proche des résistants des réseaux, mais non de la France libre à Londres, il fit une conférence à Uriage, en 1944, à cent combattants sortis du Vercors et de l’Oisans. Gilles Ferry raconta plus tard : « Il fait voir le mouvement de l’Histoire. (…) Le Père Chenu apportait la révélation de ce monde pour lequel chacun avait combattu sans en soupçonner les dimensions. »

En 1947, il publiait, dans Masses ouvrières, un article audacieux intitulé « L’âme de tout apostolat ». Chenu reprenait ainsi le titre d’un livre célèbre de Dom Chautard, un abbé cistercien, qui affirmait que l’âme de tout apostolat, c’était la vie intérieure. Mais le contexte avait changé : il fallait incarner la foi et la charité dans les structures temporelles. Ainsi, Chenu revalorisait-il l’engagement des militants ouvriers. Chenu fut parmi les trois dominicains signataires, avec beaucoup d’autres chrétiens, d’une affiche : « Des chrétiens contre la bombe atomique » ; un appel qui reprenait intégralement le fameux Appel de Stockholm lancé par le mouvement de la Paix. Tant pis s’il se fit encore mal voir dans l’Ordre.

A côté de ses activités intellectuelles, Chenu s’active dans de multiples milieux. Le soir, il quitte le couvent pour participer à des groupes des plus divers : aumôniers du monde ouvrier, équipes jocistes, équipes enseignantes et tous ces lieux d’effervescence catholique du XIIIe arrondissement, en particulier la maison du 48 avenue d’Italie et le 144 rue Nationale. Mais Chenu suit aussi des groupes de foyers de milieu ouvrier ou très modeste dans les XIIIe et le Xve arrondissements, à Châtillon, plus tard en grande banlieue. Il écoute beaucoup, parle dans un langage que tous comprennent, aide concrètement et discrètement ; pour le dîner, à l’occasion, il épluche les pomme de terre et, ensuite, il fait toujours la vaisselle. Il est chaleureux et optimiste car il croit au Saint-Esprit et il dit lui-même : « Je suis très friand d’expériences concrètes, ce qui va à l’encontre du goût de clercs pour l’abstraction, ou du goût de hiérarques pour le dogmatisme. Je commence par écouter de toutes mes oreilles les expériences, quitte à en faire ensuite une analyse critique. »

Il lui fallut démentir la légende des deux Chenu : un médiéviste savant et « une espèce de gamin qui court dans les tranchées de la sainte Église », alors que Chenu et Chenu sont une seule et même personne.

(à suivre)

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