Un homme politique français bientôt béatifié ?

Mgr Raffin, évêque de Metz, a annoncé, le 29 mai 2004, que le procès diocésain de Robert Schuman était achevé et que le dossier avait été transféré à Rome auprès de la Congrégation pour la Cause des saints.

On savait que le Lorrain Robert Schuman (1886-1963) avait été un catholique fervent, mais rappelons que la béatification suppose la pratique « héroïque » des trois vertus théologales (foi, espérance et charité) et des quatre vertus cardinalices (prudence, justice, force et tempérance). Pour un homme qui a eu une longue vie politique (député de Lorraine pendant 34 ans) et surtout de hautes responsabilités nationales, de 1946 à 1956, on peut se demander, comme le fait Mgr Raffin, s’il a « privilégié la venue du Royaume à travers la gestion des tâches temporelles au moment des choix les plus décisifs. » Cette description rapide de l’itinéraire de Robert Schuman permettra à chacun de se faire une idée.

Robert Schuman qui était avocat entra en politique, au lendemain de la guerre, à la demande de l’évêque de Metz pour « défendre les intérêts des catholiques lorrains au sein d’une République réputée anticléricale ». Il fut donc élu député en 1919 et travailla activement à l’adoption du fameux statut juridique de l’Alsace-Moselle qui a préservé, au sein d’une République laïque, ayant séparé l’Église et l’État, un régime concordataire toujours en vigueur aujourd’hui ! Grâce à ce statut, les prêtres, tout comme les pasteurs et les rabbins, sont traités comme des fonctionnaires rémunérés. La religion est enseignée à l’école primaire et au collège ; les deux universités de Strasbourg et de Metz comportent chacune un département de théologie. Depuis 1919, rien n’a bougé. En avril 2012, le candidat François Hollande a bien précisé qu’il ne remettrait pas en cause le régime concordataire. On comprend que l’Église ait de la reconnaissance pour Robert Schuman, même si son rôle dans l’élaboration de ce concordat soit souvent tu.

Dans l’entre-deux-guerres, Robert Schuman apparaît comme un homme du centre-droit qui s’oppose au Cartel des Gauches, jugé anticlérical. En septembre 1938, il approuve les accords de Munich et, en juillet 1940, vote les pleins pouvoirs à Pétain. Faut-il lui reprocher d’avoir manqué de lucidité ? Tant d’autres ont fait comme lui. En tout cas, cela démontre que d’aller à la messe tous les matins et de recevoir l’Eucharistie n’empêchent pas des erreurs lourdes de conséquences pour ses frères. Mais on lui sera gré d’avoir refusé d’entrer dans le gouvernement de Pétain et de coopérer en Moselle avec les Allemands. Emprisonné ensuite, il s’évade en août 1942 et mène une vie clandestine dans des couvents où il prie et médite mais reste à l’écart de la Résistance.

Le « père de l’Europe »

Dans un article publié dans la revue dominicaine Lumière et Vie d’avril juin 2012, Mgr Raffin se contente d’énumérer les responsabilités ministérielles de Robert Schuman, devenu un des leaders du MRP (le « Mouvement des Révérends Pères », selon Le Canard Enchaîné). Car pour l’évêque de Metz, ne compte que le rôle de Schuman dans les débuts de la construction européenne. Et, certes, la fameuse déclaration de Schuman, comme ministre des Affaires étrangères, le 9 mai 1950, est une initiative majeure, presque révolutionnaire, qui déboucha, en 1952, sur la Communauté du charbon et de l’acier (CECA) et enclencha le processus européen. Décision très politique, me direz-vous : quel rapport avec la béatification ? La question trouve sa réponse sous la plume de l’évêque de Metz : l’Église était et reste très attachée à ce projet européen que Pie XII soutenait. Mgr Raffin nous indique d’ailleurs que le procès diocésain a été, au départ, souhaité par l’Institut Saint-Benoît, patron de l’Europe, regroupant des amis et anciens collaborateurs de Schuman, Allemands comme Français.

A travers Robert Schuman, la béatification qui se prépare est donc celle de l’Europe ! On sait pourtant que la béatification – qui est tout de même celle d’un homme – suppose, non point seulement de la piété et une vie personnelle exemplaire, mais des vertus « héroïques ». Il faudra donc bien, au cours de son procès à Rome, que l’on démontre que les choix et décisions politiques de Robert Schuman ne sont pas entachée de défaillances.

Questions sur les responsabilités d’un homme d’État

Mes interrogations portent donc sur la période 1947-1956 durant laquelle Robert Schuman eut des fonctions nationales. Il fut d’abord ministre des Finances de juin 1946 à novembre 1947 et déclara à ce sujet : « Les finances sont insensibles à toute idéologie, à toute rêverie, dans le budget d’un État comme d’une famille. » Rome se satisfera sans doute d’une telle conception, mais nombre d’économistes récuseront cette comparaison entre la gestion du budget d’un État et celle du budget d’un père de famille ! Gestion, en tout cas, typiquement conservatrice.

Voici ensuite notre Lorrain président du Conseil de novembre 1947 à la fin de juillet 1948. Il est confronté à des grèves insurrectionnelles orchestrées par le Parti communiste. Certes, depuis leur expulsion du gouvernement en mars 1947, les communistes soufflent sur le feu et, en novembre 1947, Jacques Duclos n’hésite pas à accueillir Schuman à l’Assemblée nationale par cette infâme apostrophe : « Voilà le Boche ! ». Mais on oublie trop vite la très grande misère ouvrière (les cartes de rationnement alimentaires existent jusqu’en 1949) et l’effort demandé à la classe ouvrière pour reconstruire la France fut immense. Le PC ne retient plus les explosions populaires comme il le faisait quand il participait au pouvoir, mais ces grèves partaient de « la base » et exprimaient une frustration réelle. Ministre de l’Intérieur, le socialiste Jules Moch mobilisa non seulement les CRS mais des troupes pour étouffer le mouvement. Robert Schuman n’eut, semble-t-il, pas d’état d’âme pour les grévistes licenciés qui ne parvinrent pas à retrouver du travail ailleurs.

Les questions coloniales

La question se pose encore plus pour la répression terrible de l’insurrection malgache qui éclata en mars 1947 et se poursuivit jusqu’en été 1948. Si le président du Conseil, en mars 1947, était Paul Ramadier, Robert Schuman lui succède dès novembre. Or, la répression par les troupes françaises fut massive et aveugle, dirigée contre l’ensemble de la population malgache, femmes et enfants inclus. On utilisa même la technique consistant à jeter des suspects vivants d’un avion pour terroriser la la population villageoise. Difficile d’avancer un bilan : il varie entre 11.000 et 80.000 morts. Si cette sinistre affaire fut à peu près ignorée des Français, le président du Conseil était le premier informé et, à ce titre, le premier responsable.

Pourtant, c’est au poste de ministre des Affaires étrangères que Robert Schuman resta le plus longtemps, de fin juillet 1948 à début janvier 1953. Durant toute cette période, la question coloniale est très présente mais, nous disent les historiens, Schuman s’y intéresse peu et la connaît mal parce qu’il concentre son attention sur l’Europe. On ne peut que s’interroger sur son action concernant la guerre que la France mène en Indochine. Cependant, son action en Afrique du Nord, du moins pour les deux protectorats du Maroc et de la Tunisie, est mieux connue. Au sein du MRP, il se heurte à l’hostilité déclarée de Georges Bidault, partisan de la manière forte et, en comparaison, apparaît nettement comme un modéré. Ainsi, le 10 juin 1950, il donne pour mission à Louis Périllier, qui vient d’être nommé résident général de France en Tunisie, la mission de « conduire la Tunisie vers le plein développement de ses ressources et et vers l’indépendance qui est l’ultime objectif de tous les territoires de l’Union française. » Otage des Français de Tunisie, des milieux de droite et du centre, Georges Bidault, alors président du Conseil, désavoua les propos de Robert Schuman ; plus tard, ce dernier fut attaqué à l’Assemblée nationale pour avoir semé le désordre et le sang en Tunisie.

Au Maroc, le maréchal Juin, résident général de 1947 à 1951, avait les mains libres. Son successeur – désigné par Juin ! – réprima dans le sang la manifestation du 7 décembre 1952 et, le 9, les chars français tirèrent sur la foule. Aux dizaines de morts s’ajoutèrent des centaines d’arrestations. Mais, en janvier 1953, Georges Bidault succédait à Robert Schuman. Reste la dernière fonction ministérielle de notre Lorrain, celle de Garde des Sceaux, ministre de l’Intérieur du 23 février 1955 au 1er février 1956 alors que sévit la guerre d’Algérie. Trop tôt sans doute pour être confronté comme son successeur, François Mitterrand, à des décisions dramatiques.

Ceux qui ont mené le « procès de béatification » à Metz ont-ils examiné de près cette longue carrière politique ? Se sont-ils entouré d’historiens pour une telle évaluation ? Ont-ils répondu positivement à la question de Mgr Raffin : Robert Schuman a-t-il privilégié la venue du Royaume à travers la gestion des tâches temporelles ? Et puisque cette période de la IVe République a été particulièrement agitée, comment échapper aux jugements idéologiques pour se prononcer ?

Je crains que l’on se fonde sur quatre caractéristiques pour trancher : une vie personnelle pieuse et irréprochable, l’appartenance à un parti de démocratie chrétienne (le MRP), un zèle peu commun à appliquer les consignes venues de Rome, et surtout une action exemplaire en faveur de l’Europe. A chacun d’évaluer si ces mérites sont suffisants ou s’il s’y mêle beaucoup – et trop – d’idéologie.

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1 réflexion sur « Un homme politique français bientôt béatifié ? »

  1. Merci pour cette article très impréssionant. Dans ce cas, il faut ‘mettre à jour’ (aggiornamento!) les quatres -nouveaux- vertus cardinalices: prudence politique, justice pour les forts, force contre les faibles et tempérance pour les consignes de Rome! Amitiés. Ismael

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