Les résistances d’André Mandouze

Juin 2006-juin 2013. Voici sept ans que ce grand résistant est mort à la veille de ses 90 ans. Je l’ai bien connu, nous avons eu des relations amicales pendant plus de trente ans mais c’est beaucoup plus tôt qu’il s’est illustré dans deux guerres successives.

Entre 21 ans et 23 ans, il est à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm où il est élu comme le « prince tala », c’est-à-dire le leader des catholiques qui vont-à-la-messe. Il est reçu à l’agrégation de Lettres en 1939 mais la guerre arrive. Il a juste le temps d’épouser Jeannette Bouissou qui lui donnera sept enfants.

Son aversion pour le régime de Vichy est immédiate et totale. Nommé au lycée de Bourg-en-Bresse, il entraîna ses élèves à chahuter le film antisémite Le Juif Süss dont la projection dut être interrompue. A l’automne 1942, le voici nommé assistant de latin à la faculté des Lettres de Lyon. Or, cette ville est le haut-lieu de la résistance française ; il y rencontra le P. Chaillet et collabora vite au Courrier français du Témoignage chrétien clandestin. (On trouvera dans l’ouvrage publié par Olivier Aurenche et Martine Sevegrand, Un chrétien dans son siècle, Kathala, 2007, une sélection de textes publiés par André Mandouze, dont 9 textes du TC clandestin). Cette responsabilité l’amena à rendre visite à de nombreux évêques et il découvrit la myopie politique de la plupart ; Mandouze écrit dans ses mémoires : « Quelle épreuve que d’essayer de faire comprendre à ces pitoyables prélats que leur soumission à Pétain était en fait une soumission à Hitler ! » On comprend alors que plus tard, le 6 juin 1945, il interpella publiquement l’archevêque de Marseille : « Monseigneur, humiliez-vous et reconnaissez vos erreurs. Si un certain nombre de vos fils, prêtres et laïcs, n’avaient pas eu le courage de vous désobéir pendant quatre ans pour obéir à leur conscience, ni vous, ni la plupart de vos confrères n’occuperiez actuellement vos palais épiscopaux. » 

Le plus étonnant est que, bien qu’entré dans la clandestinité, André Mandouze disait haut et fort ce qu’il pensait. A la faculté des lettres, il décrocha le portrait de Pétain dans la salle où il enseignait et le porta aux WC, là où, selon lui, était sa vraie place. La faculté lui avait d’ailleurs assigné une salle au rez-de-chaussée pour qu’en cas d’arrivée de la police, il puisse sauter par la fenêtre. Les témoins disent qu’il fut intrépide. Il n’empêche qu’un jour, Jeannette eut juste le temps de quitter leur domicile en catastrophe, emmenant les trois jeunes enfants, pour échapper à la police.

A la libération, Mandouze refusa les postes politiques qu’on lui offrait. Il était rédacteur en chef de Témoignage chrétien (désormais TC), mais, dès l’automne 1945, mis en minorité au comité de rédaction de l’hebdomadaire, il démissionna. Il faut dire que certains lecteurs de TC avaient certainement été choqués par certains articles, tel celui du 15 décembre 1944, dans lequel Mandouze, sous le titre « Vive la Russie soviétique », soulignait « qu’à l’est de l’Europe, il existe un grand pays qui se bat admirablement et à qui nous sommes en partie redevable de notre redressement. » Mandouze rejeta avec dégoût le MRP, le nouveau mouvement politique qui rassemblait désormais les catholiques ; bien que ses dirigeants fussent issus de la résistance, il allait capitaliser une bonne part des voix du centre et de la droite. Mandouze écrit, dans ses mémoires, que TC était passé de la critique du nazisme à la critique du communisme. Lui, était « progressiste », c’est-à-dire qu’il prônait l’alliance politique avec les communistes : n’avait-elle pas fonctionné dans la Résistance entre « ceux qui croyaient au ciel » et « ceux qui n’y croyaient pas » ? Il précisa longuement sa position dans un long texte en date du quatrième trimestre 1948, intitulé « Prendre la main tendue ».

L’Algérie

En janvier 1946, il fut nommé assistant de latin à la Faculté des Lettres d’Alger. C’est là qu’il commença à travailler à sa thèse sur saint Augustin, évêque d’Hippone de 395 à 430 ; donc évêque évêque algérien. Mais – faut-il dire surtout ? -, Mandouze découvrit la triste réalité algérienne ; il présida le comité d’action des intellectuels algériens pour la liberté et la démocratie et, dès 1948, commença à publier sur la situation algérienne ; ainsi, dans Esprit, en novembre 1948, l’article intitulé « Le dilemme algérien : suicide ou salut public » ; il publia aussi dans Alger-Républicain, le journal du parti communiste algérien. Dès 1950, il présidait le comité directeur de la revue Consciences algériennes où son talent de polémiste s’épanouit. Mais le journal ne tint pas longtemps. En 1954, des jeunes, chrétiens et musulmans, vinrent le trouver pour qu’il prenne la direction de la revue Consciences maghribines qu’ils voulaient lancer : il leur fallait une personnalité connue ; Mandouze fit confiance à ces jeunes. Les papiers de notre André, à l’automne 1954, sont étonnants : dans le le numéro d’octobre-novembre 1954, donc avant le soulèvement de la Toussaint, il titrait : « Sous le signe de la contradiction. Au secours, messieurs : l’Algérie est calme ». Le 15 novembre, dans le bi-mensuel La Quinzaine, il écrit: « Qui mettra fin aux deux formes de terrorisme autorisé : la police et la presse ? » Alors qu’en France, politiques et médias sont unanimes à dénoncer les insurgés comme des terroristes, alors que le ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, proclamait : « L’Algérie, c’est la France », Mandouze écrit dans cet article : « Ceux qui niant qu’il y ait un problème algérien, répètent « L’Algérie, c’est la France », sont ou des ignares ou des gredins. »

A l’approche des élections législatives de 1956, alors qu’on attendait l’arrivée d’un gouvernement conduit par Pierre Mendès-France (PMF), Mandouze servit d’intermédiaire entre PMF et le FLN : l’opinion française aspirait à la paix. Las, c’est Guy Mollet qui arriva au pouvoir et capitulait, dès février, devant les ultras d’Alger. La situation devint intenable pour André : menacé par les partisans de l’Algérie française, il doit, avec sa famille, quitter précipitamment Alger et fut nommé à la Faculté des Lettres de Strasbourg. Mais, le 9 novembre 1956, il était arrêté sous l’inculpation d’ « entreprise de démoralisation de l’armée ou de la nation ayant pour but de nuire à la Défense nationale ». Un comité de soutien, présidé par François Mauriac, rassembla en sa faveur nombre de grands intellectuels : l’orientaliste Louis Massignon, l’historien Henri Marrou, Jean-Marie Domenach, Jean Daniel, etc,. Au bout de quarante jours à la prison de la Santé, André était libéré. François Mauriac lui aurait fait promettre d’être sage. Mais comment était-ce possible ? Il continua d’écrire, souvent dans TC, mais aussi dans Le Monde et France-Observateur. Ainsi, le 12 novembre 1959, il publiait dans cet hebdomadaire une Lettre ouverte au cardinal Feltin, archevêque de Paris, vicaire des armées dans laquelle il dénonçait le voyage en Algérie du cardinal qui n’avait rencontré que des militaires français et appuyé le travail de « pacification » de l’armée !

En 1961, il n’hésitait pas à publier La Révolution algérienne par les textes. Après l’indépendance, il fut nommé directeur de l’enseignement supérieur en Algérie. Situation peu commode, en réalité, dont il ne s’expliqua jamais publiquement mais qui motiva son retour en France en 1968. Pas question de critiquer l’Algérie nouvelle !

A Paris, un mandarin engagé (juin 1968-juin 2006)

C’est le 6 juin 1968 que Mandouze soutint – enfin – sa thèse sur saint Augustin, dans un amphithéâtre d’une Sorbonne en ébullition. Il fut nommé maître de conférence puis professeur de l’université Paris IV de la Sorbonne. Je fis sa connaissance dès l’automne 1968, à l’Équipe de la revue Lettre dans laquelle je venais d’être introduite. Mandouze avait bien connu sa fondatrice, Ella Sauvageot, une femme exceptionnelle. Tous les premiers mercredis du mois, l’Équipe se réunissait dans ses locaux, au 68 rue de Babylone, où, pendant des années, nous avons dégusté du jambon accompagné de petits pois. La réunion commençait à 19 h. 30 mais André arrivait en général en retard, venant de la Sorbonne, avec une énorme serviette. Ses éclats de voix, indignés ou plein d’humour, surpassaient les autres, avec cet accent bordelais qu’il n’a jamais perdu. Sa joie de vivre était communicative.

Je jugeais alors sa foi chrétienne trop classique à mon goût et, surtout, son attachement indéracinable à l’Église, déraisonnable. De surcroît, il agaçait souvent son auditoire en mettant en avant ses succès et mérites. Mais il fallait savoir dépasser ce travers pour découvrir André. Quel courage quand, il commenta à Lille, au micro de France-Inter avec Jean-Pierre Elkabach, le 29 août 1976, la messe de Mgr Lefebvre, entouré d’intégristes d’extrême-droite qui menaçaient de lui « faire sa fête » ! Dix mois plus tard, au cours d’un meeting à la Mutualité, il fut frappé à la tête et jeté par terre par un commando de lefebvristes. Certains, qui avaient soutenu l’OAS, n’oubliaient pas son action en Algérie.

Ce grand spécialiste des Pères de l’Église démontrait souvent que nombre de soit-disantes traditions étaient, en fait, récentes et trahissaient l’Église des premiers siècles. Le catéchisme de Jean-Paul II lui parut moins actuel que la catéchèse d’Augustin. Dans Le Monde où il avait ses entrées grâce à Hubert Beuve-Méry, il critiquait avec virulence la hiérarchie ecclésiastique ; il publia ainsi, en septembre 1977, un article intitulé « De la soumission des enfants de choeur à la liberté des enfants de Dieu ». Ses victimes favorites étaient les cardinaux Lustiger et Ratzinger. Sur ces deux princes de l’Église, il nous racontait de bonnes histoires ; telle celle d’un Ratzinger – je résume – se présentant à la porte du paradis et en expulsant Jésus dont les idées étaient vraiment trop suspectes.

« Homme de gauche sans parti », comme il aimait se définir, il affirmait que l’Algérie était son « pays adoptif » et ne cessa de défendre l’Algérie nouvelle avec passion.

J’entrais plus en connivence avec lui et nous sommes devenus amis ; cet homme était non seulement courageux mais très chaleureux. Plus tard, lorsque je le ramenais en voiture à son domicile, il était devenu un vieil homme titubant sur ses jambes, que je prenais par le bras pour le ramener à la porte de son appartement où Jeannette, sa femme, l’attendait. Je suis fière d’avoir eu la chance de rencontrer un tel résistant.