Vie de prêtre (2) : Jean Ploussard

Né en Lorraine en 1928, Jean Ploussard mourut en 1962 sous le nom de frère Yakhia ag Rissa (Jean de Jésus) dans la peau d’un touareg. Pour retracer son parcours, nous disposons de ces Carnets de route qui ont été partiellement publiés1.

Élevé chrétiennement, il s’enthousiasme adolescent pour l’idéal scout : servir. En 1946, sa décision est prise : il sera prêtre et missionnaire. Il écrit : « Vendredi 30 août 1946 : je m’éveille « dispensé » du mariage, de R. (une jeune fille aimée), du foyer, des enfants. Christ appelle ». Il entre au noviciat des Rédemptoristes, une congrégation de missionnaires. Tout de suite, sa vocation achoppe sur la loi du célibat et, toute sa vie, Jean va mener un combat pour la respecter.

Au début des années cinquante, l’existence des prêtres-ouvriers l’attire. Il est aussi fasciné par le P. de Foucauld et, dès 1953, ressent « l’appel de là-bas, du désert, du Sahara, du Hoggar, des sous-prolétaires, je ne sais pas trop ». La condamnation des prêtres-ouvriers, en 1954, suscite chez lui des réflexions violentes : « Est-ce que je ne suis pas en train de m’engager sur cette voie bordée de murs mesquins, ce chemin à curés, à part, couvert, abrité, gainé de noir, chaussé de noir, coiffé de noir. Avec ce col blanc ridicule. Ces bas ridicules. Ces culottes ridicules. […] Ils sont truffés de préjugés, bourrés de réflexes à part. […] Nos paroles, nos mœurs, nos habits leur soulèvent le coeur ! Alors, il faut redescendre. Redevenir de la foule » (8 mai 1954). En juillet 1954, Jean est ordonné prêtre.

Au Niger

En décembre 1955, Jean arrive au Niger. En brousse, il est tout de suite séduit : « J’ai rencontré des gens purs. J’ai rencontré des hommes saints et religieux. J’ai rencontré des femmes et des filles qui ne cherchent pas à faire tomber ». Mais il est affecté à Niamey et apprend le sonraï. Il écrit à ses parents son bonheur : « Je me sens tous les jours un peu plus profondément uni à l’Afrique par une espèce de sacrement de mariage. Une personnalité nouvelle monte en moi comme un coeur nouveau. […] Je me sens même – tenez-vous bien – que ce serait une immense joie pour moi que de voir tout à coup ma peau se foncer et devenir noire » (8 février 1956).

Cependant, dans ses carnets, il crie sa souffrance du célibat et parle de « croix ». Il écrit : « Les motifs mystiques du célibat sacerdotal ne m’ont jamais paru, je crois, suffisants à eux seuls pour contrebalancer l’appel au mariage et à la paternité » (20 février 1956). Il écrit même à Rome : l’Église d’Afrique ne pourrait-elle pas être rattachée à une Église orientale qui admet des prêtres mariés ? Le cardinal Tisserant qui dirige la congrégation pour les Églises orientales lui répond que, dans ces Églises, la cause du célibat gagne progressivement les esprits et la pratique.

Jean souffre aussi d’être assimilé aux autres Blancs, les patrons, les colons. « J’en ai marre de m’entendre encore appelé « patron » comme les autres… Alors j’ai demandé à vivre en ville avec tous ceux du petit peuple, comme eux autant que possible ». Mais il est obligé de vivre à la résidence de la mission.

Intermède en France et retour au Niger

Très malade, à l’automne 1957, il est obligé de rentrer en France pour se faire soigner et il y reste jusqu’en fin juin 1958. A la radio de Niamey, le dimanche, il prêche dans deux langues vernaculaires. Jean n’est pas un bien-pensant : « Répugnance d’une certaine « église », curés, bonnes sœurs, vierges et purs, gens bien intentionnés, bien-pensants, etc., etc. La Vérité vient par l’Église. Mais toute la Vérité ne vient pas par l’Église visible. Les musulmans, païens ou marxistes ont une part de vérité. Les paillards aussi » (18 octobre 1959).

La solitude et la chasteté lui pèse toujours autant. « Je me prends à détester un peu la vie des « mis à part ». Pourquoi ? Mais parce qu’elle à l’air de dire qu’il y a quelque chose d’impur dans l’amour d’une femme, dans l’amour charnel, dans la possession des enfants » (13 janvier 1960). En Afrique, le célibat est considéré comme anormal et suspect Serait-il impuissant ou affecté d‘une maladie cachée ? Il a des moments de lassitude : « J’en ai marre. C’est salutaire. Marre de moi, de la Mission » (31 mai 1960). Or, en novembre 1960, il est nommé missionnaire auprès des 300 000 touaregs du Niger. Il logera à Agadès et servira d’aumônier aux Petites Soeurs du Père de Foucault.

Avec les touaregs

Le 4 décembre 1960, dans la petite église d’Agadès, il n’y a aucun touareg mais il déclare : « Je suis venu pour vous… Pour rester avec vous… Je ne suis pas venu ici pour quelques années. Mais pour y vivre… Et puis, surtout, pour y mourir… Je ne pense pas à rentrer en France. Jamais… Je viens ici pour toujours. Je viens rester ici. Je deviens targui2 à partir de maintenant… Désormais je suis un des touareg, un point c’est tout ».

Il fait un pèlerinage à l’Asekrem et « nage dans le bonheur le plus complet ». Le 21 février, il part à chameau pour sa première mission nomade. Il est désormais habillé en targui et on ne voit que ses yeux. Il coupait ainsi les ponts avec les Européens. Il explique : « Aimer son chameau d’affection. En prendre un soin extrême. C’est un animal qui, à la fin du monde, ne sera pas jeté au feu comme les autres animaux, mais entrera avec son maître au paradis. Faire quelquefois des dizaines de kilomètres à pied pour ne pas le fatiguer. En rentrant de voyage, penser d’abord à lui, l’abreuver, lui assurer à manger avant de se restaurer soi-même. […] Acquérir l’art de retrouver son chameau à la trace (parmi des dizaines d’autres) après une nuit de pâturage au cours de laquelle il a pu faire cinq à huit kilomètres. Savoir monter son chameau à la targui (on reconnaît un Européen à chameau à cinq kilomètres). Acquérir le petit coup de pied en avant, qui à chaque pas empêche le balancement du corps d’avant en arrière. Rester droit, silencieux, immobile, fier, etc. ». Il est accompagné de trois goumiers qui s’habituent à le voir s’éloigner pour prier. Mais ils ne comprennent pas qu’il ne soit pas marié. A chaque halte, on lui présente de belles jeunes filles dont certaines à la peau aussi claire que lui qui, donc, doivent d’autant plus le séduire. Puis, après quelques jours, les goumiers comprirent et présentent Jean dans les campements comme un marabout et expliquent les raisons de son célibat.

Il s’attache tellement aux touaregs qu’il leur demande de lui raser la tête et écrit : « Il faut que je sois Targui jusqu’à la moelle des os : langue, habit, maison, meubles, vaisselle, manières, coutumes, hospitalité, prière, jeûne, nourriture (dattes, fromage, arjira) » (6 mars 1961). Il y a une chose que les touaregs ont du mal à accepter : c’est qu’il vive chez eux en pauvre. Cela les choque et les déçoit un peu. Leurs marabouts à eux sont riches.

Un jour, deux touaregs se mirent en tête de le convertir à l’islam. Ils le font par amitié pour lui en lui affirmant qu’il gagnera plus vite le Paradis et avec moins de peine en disant simplement : « Dieu est unique et Mahomet est son prophète ». Jean leur répond en riant qu’il se méfie de ce qui est facile. Pour finir, il leur prononça sa Chahada à lui : « Lahilla illelah, Dieu est unique, le Très-Haut, Annahi Rissa rassouroullah, et Jésus est son Envoyé, plus encore même son Fils ». En plus du chapelet marial, Jean récite celui de l’islam : sofran Allah (« Miséricorde de Dieu »), Khamdull Illahi (« Merci à Dieu », Deo Gratias), Allah Akbar (« Dieu est grand »). Jean constate qu’il n’est pas pris pour un Kafer, un païen, mais pour « un marabout de Jésus vivant en frère des touareg ». Il suscite une réaction de très grande sympathie et d’accueil ; de partout on invite ce marabout, on veut lui faciliter son installation, sa pénétration, son intégration au sein du peuple targui.

Pourtant, Jean constate aussi que le tempérament européen ne permet pas de supporter la sous-alimentation que supportent les touaregs ; il doit prévoir du lait et des œufs en poudre. Et, pour garder la chasteté, Jean ne voit qu’une solution : « la passion, l’amour-passion du Seigneur-Jésus, semée, poussée et épanouie jusqu’à la destruction complète de la confiance en soi ».

En août 1961, il s’installe sous la tente à Tchirozérine, un centre de pâturage et de culture, à 40 km d’Agadès, et y crée une école, avec au début, quinze garçons et une fille. Il se lève à 4 h. et demi du matin pour avoir le temps de prier et de dire la messe avec toutes ses occupations. Au début, il souffre du rythme de vie du campement et de la promiscuité puis il réagit, s’organise et sa vie monastique prend forme.

La mort d’un targui

Les notes de Jean dans son carnet se font plus rares, signes qu’il a trouvé la sérénité. Le 7 février, après son heure d’adoration et sa messe, il préside à l’ouverture de la classe puis il part travailler au jardin ; il a pris sa hache pour enlever une vieille souche. Quand il revient, à 8 heure, il dit au moniteur en montrant sa tempe gauche : « J’ai une veine qui vient d’éclater là ; cela peut être très grave. Je vais me coucher ». Quelques minutes plus tard, on le retrouve inanimé devant sa chapelle, ayant vomi beaucoup de sang. Il agonise. Hospitalisé à Agadès, il sombre dans le coma et s’éteint le 18 février à l’âge de 33 ans. On dit de lui qu’il avait été « un grand vivant ».

1Carnet de route de Jean Ploussard, Seuil, 1964, 315 pages.

2Targui est le singulier de touareg.