Bernard Guetta et « la guerre des deux islams »

Le journaliste Bernard Guetta a roulé sa bosse dans des publications successives, entre autres L’Expansion, Le Nouvel Observateur, L’Express et Le Monde, avant d’officier tous les matins sur France-Inter, pour la chronique de géopolitique de 8 h. 17 qui lui vaut, paraît-il, une audience dépassant le million d’auditeurs.

On l’a entendu monter au créneau, en 2005, pour convaincre les Français de voter en faveur du traité constitutionnel européen soumis à référendum et l’on peut se demander si une semblable propagande est dans la vocation d’une radio du service public. On sait qu’elle fut la réponse des Français mais aussi qu’on se passa de leur avis avec le traité de Lisbonne, à la plus grande satisfaction de Guetta. Un peu plus tard, Pierre Rimbert énonçait ce qu’il appelait « le théorème de Guetta » : « Toute réussite s’explique par l’Europe ; tout échec est imputable au manque d’Europe ; toute réussite et tout échec appellent davantage d’Europe »1.

Pourtant, à l’approche de l’offensive américaine contre l’Irak en 2003, à l’heure où tant de médias français, et en particulier Le Monde, vantaient l’avancée démocratique qu’apporterait une occupation de l’Irak, Bernard Guetta ne céda pas aux mirages. On aurait donc pu espérer qu’il ne serait pas dupe des projets d’interventions militaires en Syrie. Hélas, depuis septembre 2013, il plaida avec passion : « Il ne faut pas, autrement dit, renoncer à la force » (10 septembre). Il adoptait ainsi la position du président français, de certains intellectuels et de nombreux journalistes qui hurlèrent avec les loups, jusqu’à ce que celui qui détenait la force (le président Obama) ramène tout ce petit monde à la raison. Mais notre journaliste n’a pas digéré son échec et, parmi les quatre raisons que nous aurions eu de bombarder la Syrie, il en avançait deux bien curieuses : Si on n’intervenait pas, on encouragerait les Iraniens à fabriquer la bombe A et on laisserait les Russes reprendre la main mondialement au niveau stratégique.

A l’automne dernier, Bernard Guetta prit passionnément partie pour les insurgés d’Alep « massacrés par la Russie, l’Iran et le régime de Damas » (7 décembre 2016). Il aurait pu s’interroger sur ces « insurgés » : au mieux, un étrange mélange de combattants de toutes sortes… Mais non, pour notre journaliste l’interrogation était tout autre : quand Bachar el-Assad aura repris Alep avec ses alliés, comment reconstruira-t-il un pays de plus de 60 % de sunnites alors que « le régime est issu d’une branche du chiisme » ? Curieuse interrogation si l’on songe qu’Hafez el-Assad puis son fils Bachar ont gouverné la Syrie pendant quarante ans, de 1979 à 2011, certes d’une main de fer, mais avec le soutien d’une forte part de la population sunnite comme chrétienne – et pas seulement les 10 % d’Alaouites !

Mais le « géopoliticien » Bernard Guetta semble ne plus avoir qu’une seule grille de lecture pour les tragédies du Proche-Orient : les religions et leurs conflits. Il est vrai que, depuis longtemps, des stratèges américains pensent en termes de religions et d’ethnies, au point que pendant l’été 2006, à Tel Aviv, pendant l’opération israélienne au Liban, la secrétaire d’État Condoleeza Rice annonçait un « Nouveau Moyen-Orient », avec l’éclatement des États actuels pour donner naissance à des États confessionnels : sunnites, chiites, kurdes2. On sait que les Américains manquent d’une véritable expertise du monde arabo-musulman ; mais on sait également qu’Israël a toutes les raisons de vouloir faire éclater les États du Proche-Orient en petits États confessionnels rivaux, aisément manipulables. Bernard Guetta a-t-il été séduit par cette analyse ?

Il est en tout cas significatif qu’en août 2013, pour justifier des bombardements sur la Syrie, parmi les quatre raisons avancées, trois laissent perplexes : 1° si on n’intervient pas, on favorise les islamistes ; 2° il ne faut pas encourager les Iraniens à fabriquer la bombe A ; 3°il ne faut pas laisser aux Russes les mains libres au niveau stratégique. Bernard Guetta, comme d’autres journalistes bien de chez nous, aime transformer Poutine et les Russes en méchants. Pense-t-il que, pour le peuple qui l’écoute, il faut absolument tout lire en noir et blanc ?

Encore mieux. Dans sa chronique du 3 janvier dernier, notre expert prend de la hauteur et affirme que « l’Europe n’a rien à voir dans cette bataille » [celle du Proche-Orient]. Et de conclure : « L’Europe est une victime collatérale de la guerre des deux islams ». Nous ne serions donc que des victimes ? Il faut que l’auditeur ait la mémoire vraiment courte pour gober cette absolution de tous les péchés de l’Europe : oublier le partage du Proche-Orient à l’issue de la Première guerre mondiale, oubliée la déclaration Balfour qui permit l’afflux d’immigrants juifs en Palestine, oubliés l’alliance des États-Unis avec l’Arabie saoudite et les coups d’État fomentés par la CIA en fonction des besoins pétroliers ; vous devez tout oublier pour qu’il ne reste que des sunnites et des chiites, et, pour le coup, ce n’est pas de notre faute !

1Pierre Rimbert, « Le théorème de Guetta », Le Monde diplomatique, novembre 208.

2 La référence qui fait autorité était la carte du lieutenant-colonel Ralph Peters, présentée dans la revue militaire renommée Armed Forces Journal de juin 2006, donc un mois avant l’agression israélienne du Liban.

Armes chimiques ou la mémoire courte

On parle beaucoup, ces temps-ci, des armes chimiques, qui, comme l’a dit le président Obama dans son discours du 10 septembre à la nation, peuvent « tuer à une échelle massive, sans distinguer le soldat du nourrisson. » Cet argument est d’ailleurs maladroit puisque, depuis la seconde Guerre mondiale, les bombardements des villes – des Américains comme des Allemands – n’ont pas distingué les civils des militaires. Cependant, l’élimination de ces armes en Syrie comme à l’échelle de la planète est plus que souhaitable.

Dès la première Guerre mondiale, en 1915, l’armée allemande utilisa à Ypres des bouteilles libérant du chlore qui, porté par le vent, atteignit les soldats français et anglais. Les Français répliquèrent et l’usage des gaz toxiques ne fit que se développer. L’horreur suscitée par cette nouvelle « technique » de guerre explique que, dans le traité de Versailles signé en 1919 avec l’Allemagne, l’emploi de ces gaz asphyxiants fut interdit. Curieusement, l’interdiction était limitée à l’usage et non à la production. Il n’empêche que Mussolini utilisa ces « armes » en Ethiopie. Dans son discours du 10 septembre, Obama évoqua l’utilisation des gaz par les nazis pour commettre l’Holocauste mais « oublia » leur usage intensif pendant la guerre américaine menée au Vietnam.

Au Vietnam, l’« Agent Orange »

Ce nom désigne un mélange de deux molécules herbicides, produit principalement par les firmes Monsanto et Dow Chimicals, destiné primitivement à l’agriculture et considéré donc comme non toxique. Cependant au Vietnam, il sera surdosé treize fois pour défolier les forêts, sur les routes et aux frontières pour créer un no man’s land et empêcher ainsi les Vietcongs de s’y cacher, mais aussi pour détruire les récoltes et ainsi affamer l’ennemi et les populations. Le nom d’« Agent Orange » provient des bandes de couleur orange inscrites sur les fûts dans lesquels il était stocké.

L’herbicide fut testé en 1959 au Vietnam et, à partir de l’été 1961, le président Kennedy donna son accord pour le programme d’épandage, appelé d’abord « Opération trail Dust » (traînée de poussière) puis « Opération Ranch Hand » (ouvrier agricole). Cependant Monsanto avait délibérément caché à l’armée américaine que la version militaire (l’Agent Orange) contenait une plus grande concentration de dioxine TCDD que la version agricole habituelle. Un document interne déclassé par la firme Dow Chimicals, en date du 22 février 1965, relate une réunion secrète de principaux fournisseurs de l’agent orange pour discuter des problèmes toxicologiques. Fallait-il prévenir le gouvernement ? Monsanto reprocha à Dow Chimicals de vouloir lever le secret sur un produit qui apportait un tel « marché ». Le secret fut donc gardé pendant au moins quatre ans. Enfin, en 1969, une étude de l’Institut national de la Santé américain révélait le résultat des expériences réalisées sur des souris soumises à des doses très importantes d’agent orange : malformations fœtales, bébés mort-nés. Si bien qu’en 1971, l’armée américaine interrompit ses épandages. Le gouvernement américain ayant interdit aussi tout retour aux États-Unis des stocks restants, les Américains procédèrent donc à des déversements sauvages dans des zones isolées, à un enfouissement dépourvu de toute préoccupation écologique et, finalement, à incinérer ce qui restait encore sur un navire spécialement aménagé, le Vulcania.

Cependant, pendant dix ans, des avions et des hélicoptères avaient déversé l’agent orange sur les campagnes, soit, selon l’Académie nationale des sciences des États-Unis, près de 80 millions de litres contenant au total 400 kg de dioxine TCDD. (A titre de comparaison, la catastrophe de Seveso a été provoquée par moins de 2 kg répandus en un temps très court sur 1 800 hectares). Bilan au Vietnam : 300 villages furent contaminés et un chercheur a évalué à 400 000 hectares les terres agricoles qui furent ainsi empoisonnées.

Conséquences sanitaires et écologiques

On estime qu’il y eut entre 2 millions et 4,8 millions de Vietnamiens exposés à l’agent orange. Divers symptômes se développèrent, des maladies de la peau à différents types de cancers. Les autorités vietnamiennes comptabilisent 800 000 personnes malades. Mais les effets des épandages se perpétuent aujourd’hui encore. En effet, la dioxine ne se dégrade que lentement, s’infiltre dans la terre, les eaux et passe dans la chaîne alimentaire ; on la retrouve partout, dans le lait, les œufs, les poissons, les viandes. Si bien qu’à la troisième génération, des Vietnamiens « normaux » engendrent encore des bébés sans jambes ou aux déformations monstrueuses ; des bébés naissent parfois avec deux têtes. Dans des régions qui ont subi cinq ou dix épandages d’agent orange, chaque famille comprend au moins un membre handicapé et, dans un pays pauvre comme le Vietnam, le gouvernement n’a guère les moyens de leur fournir une aide importante. Ainsi, aujourd’hui, 150 000 enfants vietnamiens souffrent de déformations supposées dues à la dioxine. Ajoutons que des régions entières sont pratiquement incultivables : la végétation très réduite est d’ailleurs appelée « herbe américaine ».

Washington qui a toujours nié toute responsabilité verse, depuis 1989, près de 54 millions de dollars d’aide aux Vietnamiens handicapés. Depuis août 2012, les États-Unis ont lancé avec le Vietnam des opérations de décontamination sur l’un des sites les plus touchés : l’ancienne base américaine de Danang.

Ce n’est pas tout : des soldats américains et leurs alliés (Cambodgiens, Laotiens et Sud-coréens) furent aussi contaminés pour avoir manipulé le fameux produit ou tout simplement arpenté des sols empoisonnés ! Ces vétérans développèrent en effet les mêmes symptômes que les Vietnamiens. Faute de pouvoir mettre en cause l’État fédéral américain, ils attaquèrent en justice les firmes ayant fabriqué ces produits et d’abord Monsanto. Comme toujours, dans ce genre de procès, il est difficile de démontrer le lien entre le cancer et le produit mis en cause. Si bien qu’en 1984, les vétérans américains durent se contenter d’un règlement amiable : les fabricants de l’agent orange acceptèrent de payer 180 millions de dollars à 4 000 Américains qui reçurent, suivant les cas, entre 256 et 12 800 dollars. Un dédommagement sans rapport avec les frais médicaux auxquels ils devaient faire face.

De l’Irak à la Syrie

Saddam Hussein a fait un grand usage d’armes chimiques dans sa guerre contre l’Iran mais, jusqu’à aujourd’hui, les médias se taisent : l’Iran n’est-il pas notre ennemi ? Quant au massacre de la population kurde d’Halabja par Saddam, il fallut attendre, comme le remarque le journaliste Robert Fisk, que le régime irakien devienne notre ennemi pour qu’on s’en souvienne soudain ! Précisons qu’une vingtaine d’entreprises allemandes, françaises, néerlandaises et suisses ont vendu à l’Irak, entre 1981 et 1991, près de 55 tonnes de produits destinés à la fabrication d’armes chimiques.

En 1993, une convention internationale sur l’interdiction des armes chimiques a été signée par 190 pays. Cette fois, elle porte non seulement sur l’usage mais aussi sur la production, le stockage, et prévoit leur destruction. Un organisme de vérification des engagements a été créé (OIAC). Le calendrier envisageait leur élimination complète en avril 2007 mais certains pays ont demandé cinq années supplémentaires. Ainsi, les États-Unis avaient détruit 50 % de leurs stocks en décembre 2007 mais estimaient ne pas pouvoir terminer avant 2014. On soupçonne la Russie d’être encore plus en retard.

Reste sept États qui n’ont pas signé ou ratifié la Convention : la Corée du Nord, la Birmanie, l’Angola, le Soudan du Sud, Israël et la Syrie. Concernant ce dernier pays, on sait qu’il vient de fournir un inventaire de ses armes chimiques à l’OIAC. Comme pour le puissant armement nucléaire israélien qu’on n’évoque jamais, on fait silence sur les armes chimiques de l’État hébreu qui serait stocké, d’après un rapport de la CIA, dans le désert du Néguev.

Pourtant, est-il si sûr que seul Assad dispose d’armes chimiques, ce qui justifiait des frappes contre son régime ? Des informations provenant de sources diverses affirment que certains opposants disposent de gaz sarin.

Premier indice : début mai dernier, Carla Del Ponte, qui fut procureur général du TPI pour l’ex-Yougoslavie, aujourd’hui membre d’une commission d’enquête de l’ONU sur les violations des droits de l’homme en Syrie, concluait que tout porte à croire que des rebelles avaient utilisé du gaz sarin. Elle ne pouvait apporter de preuve formelle puisque les enquêteurs de l’ONU ne peuvent entrer en Syrie ; mais elle se fonde sur les témoignages de réfugiés syriens dans les pays voisins. Bien sûr, Carla Del Ponte fut désavouée par l’ONU.

Deuxième indice : à la fin de mai dernier, 2 kg de ce gaz ont été retrouvés dans la maison de membres syriens d’Al-Qaida, au sud de la Turquie.

Enfin, en septembre, le site d’information américain World Net Daily a révélé un document qui atteste que l’armée américaine sait que des rebelles détiennent du gaz sarin. Le gaz aurait été fabriqué en Irak par l’ancien commandant militaire irakien Adnane Al-Dulaimi, avant d’être expédié aux combattants soutenus par l’Arable saoudite.

Il n’est pas dans mes intentions de dédouaner le régime syrien des horreurs qu’il a commises ni d’insinuer qu’il n’a pas utilisé des armes chimiques mais de souligner que certaines affirmations ne sont pas si évidentes en Syrie.

Guerres au Moyen-Orient

La menace d’une intervention américano-française en Syrie a ramené le Moyen-Orient au coeur de l’«actualité ». Et pourtant, si l’on parle beaucoup depuis deux ans de la guerre civile qu sévit en Syrie, on n’évoque guère les attentats meurtriers, quasi quotidiens en Irak, l’occupation militaire de la Cisjordanie et le blocus inhumain de Gaza qui dure depuis cinq ans. Est-ce le pétrole qui suscite le sang et les guerres ?

Le grand journaliste anglais Robert Fisk « couvre » le Moyen-Orient depuis 35 ans pour le quotidien The Independant. En début de carrière, il a vu les Soviétiques envahir l’Afghanistan et a eu le rare privilège de rencontrer plusieurs fois Ben Laden. Dans un livre qu’il faut absolument lire, La grande guerre pour la civilisation. L’Occident à la conquête du MoyenOrient (1979-2005), Fisk fait le récit de ces rencontres saisissantes. Après quoi, le journaliste a suivi tous les conflits du Liban aux deux guerres du Golfe, arpenté sans peur tous les champs de bataille en passant par la Palestine et la guerre Iran-Irak. Cet humaniste bourlingueur n’a jamais sombré dans le cynisme mais garde une émouvante capacité d’indignation contre l’injustice. Le 4 septembre dernier, donc avant la proposition russe qui a bouleversé la donne, il publiait dans The Independant l’article suivant. Comme on le verra, sa pensée est dérangeante.

« C’est l’Iran, non la Syrie, qui est la véritable cible de l’Occident. L’Iran est plus que jamais impliqué dans la protection du gouvernement syrien. Dès lors, une victoire de Bachar est une victoire de l’Iran. Et des victoires de l’Iran ne peuvent être tolérées par l’Occident.

Avant que débute la guerre occidentale la plus stupide dans l’histoire du monde moderne – je fais évidemment référence à l’attaque contre la Syrie qu’on veut nous faire avaler – il serait aussi bien de dire que les missiles de croisière, dont nous attendons avec confiance qu’ils soient balancés sur l’une des plus anciennes cités humaines, n’ont absolument rien à voir avec la Syrie.

Leur objectif est de nuire à l’Iran. De frapper la république islamique, alors qu’elle a maintenant un nouveau et dynamique président, et alors que le pays pourrait être un peu plus stable.

L’Iran est l’ennemi d’Israël. De ce fait, tout naturellement, l’Iran est l’ennemi de l’Amérique. D’où le lancement de missiles contre l’unique allié arabe de l’Iran.

Il n’y a rien de plaisant dans le régime en place à Damas. Et ces commentaires ne le disculpent pas, y compris concernant l’usage de gaz chimiques. Mais je suis assez vieux pour me rappeler que, quand l’Irak – alors allié des Américains – a fait usage de gaz contre les Kurdes de Hallabiah, nous n’avons pas attaqué Bagdad. A vrai dire, il a fallu pour cette attaque attendre 2003, quand Saddam ne disposait plus d’aucun gaz toxique ni des autres armes qui nous donnaient des cauchemars.

Il m’arrive aussi de me souvenir que la CIA avait prétendu en 1988 que l’Iran était responsable du gazage de Hallabiah, un mensonge patent qui ciblait l’ennemi de l’Amérique que Saddam était alors en train de combattre pour notre compte. Et ce sont des milliers – non pas des centaines – de gens qui ont péri à Hallabiah. Mais ainsi vont les choses. Autres temps, autres normes.

Et je suppose qu’il vaut la peine de remarquer que, tandis d’Israël tuait quelque 17 000 hommes, femmes et enfants au Liban en 1982, lors d’une invasion prétendument provoquée par la tentative de meurtre par l’OLP de l’ambassadeur israélien à Londres – c’est en réalité Abou Nidal, le copain de Saddam qui avait organisé la tuerie – l’Amérique s’est bornée à appeler les deux parties à la « retenue ». Et lorsque, quelques mois avant cette invasion, Hafez el-Assad, le père de Bachar, a envoyé son frère à Hama pour éradiquer des milliers d’opposant Frères musulmans, personne n’a seulement grommelé un mot de protestation. « Les règles de Hama », comme mon vieux camarade Tom Friedman a cyniquement qualifié ce bain de sang.

De toute façon, il y a désormais d’autres Frères musulmans en scène – et Obama n’a même pas été capable d’un mot de réprobation quant leur président élu a été destitué.

Mais ne lâchons pas prise. Est-ce que l’Irak – quand il était « notre » allié contre l’Iran – n’a pas aussi eu recours à des armes chimiques contre l’armée iranienne ? Bien sûr que si. J’ai vu, semblables à ceux de la bataille d’Ypres, les blessés de cette ignoble attaque de Saddam. Je devrais ajouter que des officiers américains ont ensuite arpenté le champ de bataille et fait leur rapport à Washington. Et nous, nous nous en sommes souciés comme d’une guigne. Des milliers de soldats iraniens lors de la guerre de 1980 à 1988 ont été mortellement empoisonnés par cette arme immonde.

Le lendemain, je suis retourné à Téhéran dans un train de soldats blessés, et l’on sentait effectivement son odeur, au point qu’il fallait ouvrir les fenêtres des couloirs pour évacuer la puanteur du gaz. Ces jeunes hommes avaient, littéralement, blessure sur blessure. Des plaies horribles à l’intérieur desquelles s’ouvraient d’autres plaies encore plus atroces, à peu près indescriptibles. Pour autant, lorsque les soldats ont été envoyés pour traitement vers des hôpitaux occidentaux, nous autres journalistes – après que l’ONU eut fourni des preuves infiniment plus convaincantes que ce qu’il est probable d’obtenir de Damas – avons désigné ces blessés comme « possibles victimes de gaz ».

Ainsi, au nom du Ciel, que sommes-nous en train de faire ? Après que d’innombrables milliers de victimes ont péri dans l’abominable tragédie syrienne – maintenant, après des mois et des années de tergiversations – nous nous excitons au sujet de quelques centaines de morts. Terrible. Inconcevable. Oui, c’est vrai. Mais c’est en 2011 que le traumatisme de cette guerre aurait dû nous pousser à l’action. Et en 2012. Mais pourquoi maintenant ? J’en suspecte la raison. Je pense que l’armée impitoyable de Bachar el-Assad pourrait bien l’emporter sur les rebelles que nous armons secrètement. Avec l’aide du Hezbollah libanais – l’allié de l’Iran au Liban – le régime de Damas a écrasé les rebelles à Quseyr et elle peut être en train de les vaincre au nord de Homs. L’Iran est encore plus impliqué dans la protection du gouvernement syrien. Une victoire de Bachar serait dès lors une victoire pour l’Iran. Et des victoires iraniennes ne peuvent être tolérées par l’Occident.

Et puisque nous sommes sur le sujet de la guerre, qu’est-il donc advenu de ces magnifiques négociations israélo-palestiniennes dont se vantait John Kerry ? Tandis que nous exprimons nos angoisses sur les hideuses attaques chimiques en Syrie, la terre de Palestine continue à être avalée morceau par morceau. La politique israélienne du Likoud – négocier la paix jusqu’à ce qu’il ne reste rien de la Palestine – continue à grands pas. C’est pourquoi s’intensifie le cauchemar du roi Abdallah de Jordanie (cauchemar bien plus puissant que les « armes de destruction massive » sur quoi nous fabulions en 2003), à savoir que la « Palestine » se trouvera en Jordanie et non pas en Palestine. »

PS personnel : depuis que La Russie a ouvert la voie à un règlement écartant des frappes, seul gouvernement israélien manifeste sa déception.

 

 

Les premiers chrétiens, nos pères

On sait que les premiers disciples de Jésus furent des juifs, les Douze, Paul, et ces femmes qui, elles, ne s’enfuirent pas après l’arrestation du Maître : au pied de la croix, avec sa mère, il y avait en effet Marie de Magdala et plusieurs autres, comme nous le dit Marc, XV, 41.

Mais qui sont aujourd’hui, les descendants de ces premiers chrétiens ? Des Arabes en Palestine, Liban, Syrie, Irak, Égypte qui appartiennent à diverses communautés : copte, assyro-chaldéenne, syriaque, grecque-orthodoxe, grecque-catholique, maronite, latine. Des chrétiens qui ont, après la conquête arabe, assimilé la culture arabe mais ont gardé courageusement leur foi chrétienne alors que, devenus des dhimmis, ils furent contraints à payer un impôt spécial. Un sort longtemps plus enviable, rappelons-le, que celui des musulmans et des juifs dans l’Europe chrétienne… Mais aujourd’hui ?

Chacun a entendu parler des attaques dont les coptes sont l’objet en Égypte. A Jérusalem, depuis 1967, la politique de judaïsation bat son plein et les chrétiens en sont victimes tout autant que les musulmans. Combien de chrétiens reste-t-il dans la Ville sainte aujourd’hui ? 4 ou 5.000, peut-être moins.

Le sort des chrétiens irakiens est moins souvent évoqué. Le boycott occidental au temps de Saddam Hussein puis et surtout l’invasion américaine de 2003 a fait exploser le pays où coexistaient auparavant sunnites, chiites, kurdes et chrétiens. L’occupation militaire fut une catastrophe pour les chrétiens, perçus par les islamistes comme des alliés de l’Occident. A partir de 2004, les attaques contre les chrétiens se multiplièrent. Au sud de Bagdad, le quartier de Dora qui abritait des milliers de familles chrétiennes modestes groupées autour d’églises fut littéralement vidé de ses habitants et les églises brûlées. Ceux qui restent à Bagdad subissent des menaces pour les faire partir, parfois de la part de de promoteurs immobiliers qui les poussent à vendre leurs maisons. Les chrétiens durent aussi fuir du sud de l’Irak, et même de Mossoul pour s’installer au Kurdistan, province semi-autonome depuis 1991. Les chrétiens revenaient dans leur région d’origine, la plaine de Ninive mais les attentats contre eux ont gagné aussi cette région ; reste à la fuite à l’étranger.

Si les troupes américaines se sont finalement retirées, elles ont laissé l’Irak dans le chaos : les attentats ne cessent d’ensanglanter le pays. Les chrétiens ne sont évidemment pas épargnés : au moins 900 chrétiens assassinés, 182 autres enlevés, souvent torturés et rendus seulement après le versement de rançons, 51 églises détruites ou attaquées dans les grandes villes. Ce fut le cas, le 31 octobre 2010 de la cathédrale syriaque catholique de Bagdad : le commando d’Al-Qaida y fit 58 morts.

Mgr Georges Casmoussa, ancien archevêque syriaque catholique de Mossoul a témoigné récemment dans un livre intitulé Jusqu’au bout. Lui-même fut enlevé à Mossoul mais libéré ensuite. Cependant, en février 2008, Mgr Faraj Rahho, évêque chaldéen de Mossoul, fut assassiné. On comprend que quelques 500.000 Irakiens chrétiens aient quitté le pays.

Dans son livre, Mgr Casmoussa interpelle avec colère Georges W. Bush et Tony Blair : « Qui vous a autorisés à détruire mon pays au nom d’une imposture ? (…) Vous êtes partis fin 2011 en laissant un pays en ruines, en butte à la guerre civile entre les différents clans et miné d’attentats terroristes. » Mgr Casmoussa ne regrette certes pas Saddam Hussein mais a la nostalgie de « la sécurité relative qui régnait dans les années où il était au pouvoir. L’Occident nous a débarrassés d’un dictateur pour le remplacer par des dizaines d’autres qui agissent comme lui, sinon de façon pire. » Et, ajoute-t-il, s’il s’agissait de faire tomber Saddam Hussein, il y avait bien d’autres solutions, comme les Américains l’ont montré ailleurs dans le monde.

La situation sera-t-elle bientôt identique en Syrie ? Là aussi un régime dictatorial assurait la sécurité et la liberté de culte aux chrétiens et on comprend que la plupart aient été attachés à la dynastie des Assad. Le poids de plus en plus grand des islamistes dans une opposition très composite n’est d’ailleurs pas fait pour les rassurer. Les chrétiens sont de plus en plus souvent menacés et frappés. Le 21 octobre 2012, un attentat dans le quartier chrétien de Bab Touma, à Damas faisait 13 morts. Mais qui étaient les auteurs ? Un mois plus tard, un nouvel attentat faisait une cinquantaine de morts dans le quartier de Jaramana habité par des druzes et des chrétiens ; cette fois les choses sont plus claires puisque les rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL) avaient sommé à plusieurs reprises les habitants du quartier de choisir entre eux et le gouvernement. Ces deux attentats ont terrorisé les chrétiens.

Alep, la première ville chrétienne de Syrie, a perdu plus de 65 % de ses fidèles. A Homs qui comptait environ 40.000 chrétiens avant la guerre civile, il en resterait moins de 5.000. D’après l’agence catholique Fides, il n’y aurait plus de chrétiens à Deir Ezzor dans l’Est de la Syrie, au-delà de l’Euphrate, entre Palmyre et la frontière irakienne ; la seule église encore à peu près intacte dans cette région a été détruite, le 15 avril dernier, en même temps que le couvent  des Capucins. Enfin, le 22 avril dernier, deux évêques orthodoxes ont été enlevés près d’Alep. Les grecs orthodoxes qui  forment 60% des chrétiens de Syrie, sont les plus touchés.

Certes, il y a des Syriens chrétiens dans l’opposition ; ils reprochent d’ailleurs aux divers responsables des communautés de soutenir Bachar el-Assad ; mais le sentiment dominant chez ces chrétiens est la peur. Ils constatent que le régime ne parvient plus à les protéger mais ils craignent une opposition divisée.

De leur côté, les responsables chrétiens critiquent sévèrement les gouvernements occidentaux qui, au lieu de rechercher un compromis, soufflent sur le feu et poussent à la guerre. Les trois patriarches qui résident à Damas (grec-orthodoxe, melchite et syriaque-orthodoxe) ont publié en décembre 2011 un communiqué refusant toute forme d’intervention étrangère et rejetant tout recours à la violence.

Ajoutons que lorsqu’un conflit provoque l’émigration, l’exode des chrétiens se révèle toujours définitif. Les musulmans reviendront, pas les chrétiens qui trouvent en Occident des parents pour les aider à s’intégrer ailleurs. Interrogé par l’agence Fides, l’archevêque maronite de Damas, Mgr Samir Nassar, avouait le dilemme auquel les responsables ecclésiaux étaient confrontés : « Dire à leur fidèles de rester, serait les condamner à mort ; les aider à partir veut dire vider la Terre Biblique de ses derniers chrétiens. »

Mais qui, en Europe, se soucie d’eux dans le conflit syrien ? Leur présence dans des pays à dominante musulmane apparaît à beaucoup comme une aberration ; tout comme, pour certains, la présence de musulmans en Europe. L’idéal serait-il chacun dans sa case, sans mélange porteur, dit-on, de danger ?

Les chrétiens d’Orient, sans lesquels nous n’aurions pas reçu la foi en Jésus-Christ, vont-ils disparaître de la Terre biblique ?