Les cathos français sont-ils fondamentalistes ?

 

Le fondamentalisme est une maladie qui ronge toutes les grandes religions du monde et, en premier lieu, les trois monothéismes. Cette menace qui pèse sur l’islam est trop connue pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder ici ; le judaïsme qui justifie l’occupation des terres de toute la Palestine par des références bibliques est lui aussi concerné. Et le christianisme ? Un évêque anglican américain, John Spong, a lancé un cri d’alarme à travers quelques livres traduits en français par les éditions Karthala. Son dernier ouvrage s’intitule Sauver la Bible du fondamentalisme et a suscité l’intérêt de certains catholiques français. L’éditeur présente d’ailleurs son œuvre comme « un nouveau point de départ, une nouvelle voie d’accès à la vérité ». Rien que cela ! Cela méritait bien d’aller y voir de plus près.

Spong, un auteur marqué par la « Bible belt ». Né dans le Sud des États-Unis où l’emprise des églises évangéliques est considérable, on comprend bien que Spong ait été traumatisé par un fondamentalisme qu’on a du mal à imaginer en Europe. Même si des églises du même genre existent sur notre continent, le phénomène des « télévangélistes » qui utilisent la Bible pour justifier jusqu’à la ségrégation n’existe pas ici. Il en résulte, dans son ouvrage, de longs chapitres qui, pour nous, semblent, comme on dit, enfoncer des portes ouvertes. Franchement, la cosmologie de la Bible nous pose-t-elle problème ? Chacun comprend spontanément que ces textes sont datés.

Spong consacre un chapitre à Noël et un autre à Pâques et croit utile de souligner les détails contradictoires pour en conclure qu’il ne s’agit pas de récits historiques. Son raisonnement est souvent élémentaire ; ainsi par exemple quand il se demande comment le Christ peut être ressuscité sans que son corps soit tangible.

Nous n’avons pas attendu Spong pour douter des récits miraculeux, depuis la naissance virginale de Jésus jusqu’à son ascension ! Cependant, quand, plus loin, Spong écrit que « la réalité de Dieu est devenue une expérience de l’histoire universellement accessible » (p. 260), il se situe bien dans une société américaine profondément croyante alors qu’en Europe, c’est l’expérience de l’absence et de l’incroyance qui est commune.

De la nécessité d’interpréter les textes sacrés. Personne ne peut nier le fossé qui nous sépare du monde du premier siècle et des évangélistes. Les mots qu’ils emploient et leurs images sont nécessairement limités par l’époque qui les a produits et ce monde ne peut que nous paraître étrange. Mais il s’agit d’interpréter les « mots » venus de si loin au lieu de les rejeter. C’est ce qu’on appelle l’herméneutique qui n’est pas une nouveauté dans le christianisme. En France, le dominicain Claude Geffré a, dès les années 70, appelé ses confrères à un « tournant herméneutique » en substituant à l’exposé et à la justification des dogmes de l’Église « une réinterprétation du message chrétien en fonction de notre expérience historique », permettant ainsi de « libérer le sens actuel » des textes bibliques. De son côté, le grand philosophe Paul Ricoeur a proposé une « herméneutique textuelle » qui insiste sur l’importance des textes évangéliques, y compris des récits miraculeux, et prend au sérieux la dimension historique pour mettre les textes à distance et ensuite les interpréter. Paul Ricoeur est sans illusion : « quelque chose est perdu, irrémédiablement perdu, l’immédiateté de la croyance ». Mais Spong semble tout ignorer de ces travaux. Comment ne pas remarquer d’ailleurs qu’il ne fait pratiquement, dans son livre, aucune référence à des travaux scientifiques d’exégètes ?

L’hypothèse de la source Q. Elle a pris de l’ampleur depuis une vingtaine d’années. De nombreux chercheurs, essentiellement des protestants, la considèrent comme acquise. Selon eux, les passages identiques de Matthieu et de Luc proviendraient d’un document antérieur cohérent (et disparu) apportant une série de paroles de Jésus, sans récit de vie ni paraboles, ni miracles, ni mort ni résurrection. Je n’ai pas exploré ces recherches parce que tel n’est pas mon terrain d’investigation mais je n’ignore pas qu’il y a là des questions vraiment essentielles, cette fois, pour une lecture « moderne » des textes. Un des ces chercheurs les plus éminents, Frédéric Amsler, professeur à l’Université de Lausanne, souligne que la collection des paroles de Jésus se prolonge au moins jusqu’au IIIe siècle et ne se limite pas à la littérature biblique car il existe des traditions qui se sont réclamées du Nazaréen et qui dessinent d’autres figures de Jésus1. Et de citer non seulement la Didachè (incluse ensuite parmi les Pères de l’Église), mais aussi l’évangile des Ébionites et les évangiles dits apocryphes. Il est étonnant qu’un évêque anglican comme Spong, présenté comme un chercheur sérieux, ne fasse aucune référence à cette source Q (Q initiale de Quelle en allemand signifiant source), ne serait-ce que pour la discuter.

Les catholiques en Europe et en France. Tandis que 78 % des États-Uniens déclaraient croire en Dieu en 2007, les statistiques d’Eurostat, en 2010, révélaient que la moyenne n’est que de 51 % des citoyens dans les 28 pays de l’Union européenne, avec d’énormes écarts entre la Croatie (89%) et la France (27%), la Suède, l’Estonie (18%) et la République tchèque (16%). Plus remarquable encore est le record des « non croyants » battu par la France : 40 %.

On ne doit pas sous-estimer le cas français. Notre pays s’est engagé très tôt dans la sécularisation. On sait que la pratique religieuse catholique n’atteint plus aujourd’hui les 5 %. Mais le plus important n’est pas là. Il est dans la diversité des croyances des catholiques que l’institution ne parvient plus à contrôler et à maîtriser. Un sondage de 2007 révélait ainsi que 37 % d’entre eux seulement croyaient à la Trinité et 10 % à la résurrection des morts, tandis que 8 % croient à « la réincarnation sur terre dans une autre vie » et 64 % aux miracles2 ! Depuis plusieurs décennies, l’heure est aux emprunts, en particulier aux religions orientales, et beaucoup se fabriquent tranquillement « leur religion », comme on dit. C’est le cas de Spong qui, tout évêque anglican qu’il est – ou a été -, déclare ne pas croire à l’incarnation, sans préciser ce que cela signifie pour lui. Veut-il dire que Jésus n’est pas « fils de Dieu » ni Dieu lui-même ? On s’interroge d’autant plus que Spong rejette la Trinité. Attaché, nous dit-il, à la lecture du Nouveau Testament, il n’en arrive pas moins à réduire la foi chrétienne à un humanisme de bon aloi, pourtant très individualiste.

La question du fondamentalisme est devenue en France une affaire marginale. La faute en est d’ailleurs à l’institution romaine qui s’accroche au Catéchisme publié par Jean-Paul II en 1992 et à des formules qui ne signifient plus rien pour les catholiques du XXIe siècle. Que veut dire aujourd’hui, par exemple, l’affirmation dans le Credo d’un Jésus « engendré, non pas créé, de même nature que le Père » ? En revanche, il y a dans la foi chrétienne une dimension collective de solidarité et de justice que le jugement dernier du chapitre 25 de Matthieu a exprimé en termes saisissants : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » . Cette identification de Jésus avec les plus pauvres est, à coup sûr, le point décisif de son message et donne au christianisme une dimension sociale qui fait toute son originalité.

Le véritable défi que doivent affronter les croyants est celui d’un athéisme qui, aujourd’hui, est rarement virulent mais plus souvent indifférence à la question métaphysique. La réduction du christianisme à la quête d’un salut individuel explique largement les réactions de nos contemporains. Comment le chrétien de ce début de siècle pourrait-il échapper aux questions qui assaillent nos sociétés : concentration grandissante de la richesse au profit d’une minorité, pouvoir gigantesque et décisif des banques dictant leurs lois aux États, crise écologique qui menace l’avenir de la planète ? Nous sommes devant une urgence que le chrétien doit assumer, sauf à marginaliser définitivement la foi en Christ.

1F. Amsler, L’Évangile inconnu. La Source des paroles de Jésus, Labor et Fides, Genève, 2001. Citons aussi N. Siffer et D. Fricker, « Q » ou la source des paroles de Jésus, « Lire la Bible », n° 162, Cerf, 2010 et J. M. Babut, Un tout autre christianisme. Traduction nouvelle et commentaire de la source Q, Desclée de Brouwer, 2010 ; ce dernier a aussi fait paraître deux articles en 2004 et 2006 dans la revue savante des Études théologiques et religieuses.

2 Sondage CSA-Le Monde des religions, janvier 2007, dans La Croix, 8 janvier 2008.