Feuilleton : les catholiques français et la Première Guerre mondiale

Feuilleton sur les catholiques français et la Première guerre mondiale

Les médias ont fort peu évoqué le rôle des catholiques dans cette guerre. Pourtant, les émissions télévisées n’ont pas manqué, l’an dernier, à l’approche de l’été 2014. Nombre d’entre elles étaient de qualité. Or, on a donc oublié que la masse des Français étaient, sinon de pratique catholique, du moins d’éducation. Leurs réactions durant la guerre ne pouvaient être, pour beaucoup, étrangères à ce qui leur avait été inculqué dans leur enfance. Affrontés à la mort au front ou à celle d’un mari ou d’un frère, pouvaient-ils oublier les enseignements reçus dans leurs premières années ? Quant aux anticléricaux virulents, ceux qui « bouffaient du curé » et festoyaient le Vendredi saint, ils ne pouvaient que s’interroger sur le comportement de ces catholiques pour la plupart hostiles à la République. L’énorme conflit suscité par la loi de 1905 condamnée par le pape, les heurts violents des inventaires avaient ouvert des plaies qui n’étaient pas refermées en 1914.

C’est ce qui a donné l’idée, à l’historienne du catholicisme que je suis, de me plonger dans La Croix, de ces quatre grandes années, au jour le jour ; j’ai complété cette source fondamentale avec quelques revues catholiques (Études, la Revue pratique d’apologétique et la Revue du clergé français), ainsi que les précieux Carnets du cardinal Baudrillart1.

Face aux « Boches », les « deux France » se retrouvent unies et le clergé, pourtant massivement hostile à la République, fit preuve d’un patriotisme et même souvent d’un héroïsme aujourd’hui oublié. Au fil de ses numéros, La Croix présente une multitude de figures chrétiennes, laïcs comme ecclésiastiques, remarquables ; certaines d’entre elles proviennent de la vieille noblesse fidèle à l’Église.

Quelle découverte que l’extraordinaire renouveau religieux, au front tout particulièrement, où les poilus réclament des prêtres pour se réconcilier avec Dieu !

Autre surprise, celle de découvrir la virulence de la « rumeur infâme » qui, en pleine guerre, accuse encore le clergé français et le pape de complicité avec l’Allemagne. La guerre intestine continue aussi avec le gouvernement, par exemple autour du sort des orphelins de guerre.

Peu d’allusion antisémites, sauf dans les citations par La Croix d’articles de l’Action française et de la Libre Parole, le journal d’Édouard Drumont. Cette sombre page était-elle en train d’être tournée ? Comme l’écrit à plusieurs reprises La Croix, la guerre n’a pas été qu’un immense malheur, elle a été aussi providentielle.

14-18 (1) : « Un insupportable malaise pèse sur le monde civilisé »

Ainsi commençait le grand article qui, en première page, ouvrait le numéro de La Croix du 4 juin 1914. Son auteur, l’abbé Masquelier, signe de son pseudonyme Cyr2. Il évoquait les crises mexicaine et albanaise, la crise financière mais aussi le rôle de l’Allemagne qui, avec ses « armements monstrueux et injustifiés », entraîne les « répliques inévitables et nécessaires » des puissances qu’elle menace. Cela donnait, disait-il, l’impression que cette situation ne pouvait se résoudre que par « une conflagration générale ». Après quoi, l’auteur appelait au Congrès eucharistique de la paix qui allait, en juillet, se tenir à Lourdes.

L’assassinat par un étudiant serbe, le 28 juin 1914, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie et son épouse, fut l’incident qui mit le feu aux poudres. Le 30 juin, La Croix évoque le « vénéré empereur François-Joseph » tout en dénonçant « l’aveuglement austro-hongrois qui, par sa serbophobie intense, préparait sa perte » ; une analyse singulièrement lucide. Un mois plus tard, constatant la volonté de l’Autriche-Hongrie de saisir l’occasion pour écraser la Serbie, le quotidien catholique prenait le parti du faible que l’on veut égorger et soulignait la « magnifique attitude » des Serbes. Le conflit entre l’Autriche et la Serbie s’étendit aux autres grandes puissances européennes par le jeu des alliances. Le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie puis, le 3 août, à la France.

Les catholiques français : persécutés et pourtant nationalistes

La lecture de La Croix – qui, à la veille de la guerre, diffuse 170 000 exemplaires – révèle un monde catholique sur la défensive face aux expulsions de congrégations et aux fermetures d’écoles que le gouvernement radical poursuit. A la fin de juin 1914, à Paris, 20 écoles catholiques sont fermées et l’archevêque, le cardinal Amette, proteste en vain. Au début de juillet, la fermeture de la maison des Soeurs du Calvaire est décidée à Orléans. Le 19 juillet, le quotidien catholique rapporte que 6 frères des Écoles chrétiennes vont passer devant un tribunal correctionnel pour avoir reconstitué une « maison d’enseignement ». La Croix évoque « la chasse aux religieux », « l’école laïque contre la nation » et dénonce la fête du 14 juillet, avec ses « souvenirs sanglants », qu’il faudrait remplacer par la fête de Jeanne d’Arc.

Cependant, le nationalisme catholique est puissant et puise ses références dans le passé d’avant la Révolution française. La Croix regrette qu’il n’y ait pas de célébrations de nos victoires et de nos grands hommes : saint Louis, Jeanne d’Arc, Louis XIV, Napoléon. Lors de la fête de Jeanne d’Arc, 16 procès-verbaux – qui cependant ne débouchèrent pas sur des condamnations – sont dressés contre des citoyens qui avaient arboré le drapeau du pape. Et c’est l’Église, et non la République qui, en juillet 1914, célèbre la victoire de Bouvines3. En première page du quotidien catholique, un Christ en croix est accompagné de la légende Adveniat regnum tuum et, en dessous : « Dieu sauve la France ! » Le quotidien catholique se félicite d’ailleurs qu’un des sujets à la composition française au baccalauréat porte sur le sentiment national, s’inquiète des « armements monstrueux et injustifiés de l’Allemagne » mais émet des réserves sur l’alliance avec la Russie qui prend des « mesures persécutrices » contre le catholicisme.

Devant la menace de guerre

Devant la menace de guerre, La Croix publie, le 24 juillet, des extraits d’un article de La Libre Parole4 intitulé « Sommes-nous prêts ? Sinon, qui en est responsable ? » L’auteur, le commandant Driant5, dénonce les faiblesses de l’armée française : pas d’artillerie lourde, pas de dirigeables, peu d’avions ni de sections d’automobilistes. Et de dénoncer l’instabilité ministérielle (sept ministres de la guerre en trente mois) mais aussi le rôle de Jean Jaurès. Pour sa part, le quotidien catholique dénonce « l’abaissement déplorable auquel nous a réduit le régime actuel ». La France est « affaiblie par son anticléricalisme » ; ce dernier se manifeste, par exemple, le 30 juillet : un chasseur à pied qui, à Saint-Mihiel, avait joué du clairon durant une cérémonie religieuse est condamné à 15 jours de prison par le général Sarrail6.

En bonne patriote, La Croix ne cesse de mettre en accusation l’Allemagne ; c’est elle qui prépare la guerre tandis qu’en France, nos instituteurs, « imbus de préjugés anticléricaux, [sont] gavés dans les écoles normales d’idées anti-patriotiques ». A la fin de juillet, l’approche de la guerre amène le journal à changer de ton : le quotidien souligne, cette fois, que la France est « admirable » par son sang-froid, son « patriotisme indomptable et accepte la guerre sans la moindre faiblesse ». Le 1er août, La Croix écrit : « Notre unique pensée est pour la France […] C’est sur la France, malgré le gouvernement athée et persécuteur qui la défigure, que nous appelons les bénédictions du Très Haut. » Car le choix sera bientôt entre la « caserne prussienne » et « la belle maison à la française ».

Le 2 août, Franc, pseudonyme de Georges Bertoye7, signe un article qui affirme que les catholiques n’ont pas provoqué la guerre et demande « qu’on cesse enfin cette guerre idiote et criminelle contre Dieu, contre les curés, contre les religieux et les religieuses8 ». Franc condamne aussi l’assassinat de Jean Jaurès comme un « acte abominable », tout en ajoutant que le leader socialiste a « fait

beaucoup de mal » en répandant les idées socialistes et pacifistes.

Pie X, la France et la guerre

L’intransigeant Pie X dirige l’Église romaine depuis 1903 ; il a condamné le « modernisme » et s’est opposé à un compromis entre les évêques français et la République qui a voté, en décembre 1905, la loi de séparation de l’Église et de l’État. Le pape a ainsi placé l’Église de France dans une situation difficile. Cependant, Pie X ressent avec angoisse la montée des tensions qui devaient aboutir à la guerre. En novembre 1906, il s’est adressé au Congrès de la paix en ces termes : « Tous les efforts faits dans le but d’éviter les horreurs de la guerre sont absolument conformes à l’esprit et aux préceptes de l’Évangile. » Le pape a suivi attentivement les guerres balkaniques et s’inquiète des ambitions de la Serbie qui, comme le note La Croix, veut démembrer la très catholique Autriche-Hongrie. Derrière la Serbie, le Saint-Siège voit l’orthodoxie soutenue par la Russie ; une orthodoxie qui représente « le principal adversaire religieux en Europe pour l’Église catholique9 ».

Après l’assassinat perpétré à Sarajevo, Pie X et son secrétaire d’État approuvent la fermeté de l’Autriche. Craignant le prosélytisme des orthodoxes, il aurait même dit devant le ministre de Bavière près le Saint-Siège : « Mieux vaut encore les Turcs que les Russes10 ».

Le 2 août, le pape publie une exhortation dans laquelle il dit se « sentir angoissé de douleur et d’épouvante » devant une guerre « dont personne ne peut envisager les périls, les massacres et les conséquences » ; il demande aux évêques d’organiser dans toutes les paroisses des prières publiques afin que la miséricorde de Dieu « arrête le plus tôt possible les douloureuses pertes de la guerre et qu’il inspire aux chefs des nations de former des pensées de paix et non d’affliction ». C’est trop tard : l’engrenage de la guerre est, le 2 août, enclenché irréversiblement et les catholiques français eux-mêmes aspirent au combat. Il est significatif qu’en première page de La Croix, le message du pape soit suivi immédiatement par un texte belliciste de l’association Notre-Dame du Salut.

L’union sacrée

Le 4 août, le président du Conseil, Viviani, lit devant la Chambre des députés le message du Président de la République, Raymond Poincaré, qui salue l’armée, l’énergie de la nation et « l’union sacrée ». La Croix reproduisit, le 6 août, l’intégralité du message sans souligner alors l’importance de la formule qui allait être reprise tout au long du conflit. Allait-elle interrompre, voire stopper la politique anticléricale du gouvernement ? On pouvait l’espérer puisque le ministre de l’Intérieur, Louis Malvy11, annonçait qu’il suspendait toutes les mesures contre les congrégations. Le lendemain, le Christ en croix qui figure en haut et à gauche de la première page du quotidien catholique est accompagné du drapeau tricolore. Le 10 août, la Revue du clergé français écrit : « Nous combattons pour défendre contre les barbares agresseurs la terre sacrée de nos pères. Nous combattons pour le droit et la civilisation. » Ainsi, les « deux France » s’unissent pour la défense de la patrie.

Martine Sevegrand

1J’ai bien entendu vérifié et complété mon information par quelques ouvrages d’historiens : Jacques Fontana, Les catholiques français, 1914-1918, Cerf, 1990 ; Francis Latour, La papauté et les problèmes de la paix pendant la Première guerre mondiale, L’Harmattan, 1996 ; Xavier Boniface, Histoire religieuse de la Grande Guerre, Fayard, 2014.

2L’abbé Henri Masquelier a été rédacteur en chef de La Croix pendant un an, en 1900.

3Bouvines : victoire des troupes royales, le 20 juillet 1214, conduites par Philippe Auguste sur une coalition soutenue par l’empereur du Saint Empire romain germanique. Les Études consacrent une étude entière à ce « premier événement national de notre histoire ».

4La Libre Parole qui fut le journal de Drumont est, à partir de 1910, dirigé par des catholiques ultra-conservateurs.

5Ce brillant officier que ses prises de position politiques amène à démissionner de l’armée. En 1914, à 59 ans, il reprend du service et obtient le commandement de deux bataillons de chasseurs.

6Le général Sarrail, engagé dans les réseaux maçonniques, est très hostile au catholicisme. A l’inverse, le général Édouard de Curières de Castelnau, brillant officier, voit sa carrière militaire freinée par ses convictions catholiques qu’il ne cache pas.

7Georges Bertoye (1857-1929) : partage la fonction de rédacteur en chef de La Croix, jusqu’en 1917, avec Jules Bouvattier.

8Franc, « La guerre. L’assassinat », La Croix, 2 août 1914.

9Francis Latour, op. cit., p. 21.

10Cité par Francis Latour, op. cit., p. 22.

11Louis Malvy (1875-1949) : ce radical et ministre de l’Intérieur de mars 1914 au 21 août 1917 ; il est la bête noire des catholiques.