Les résistances d’André Mandouze

Juin 2006-juin 2013. Voici sept ans que ce grand résistant est mort à la veille de ses 90 ans. Je l’ai bien connu, nous avons eu des relations amicales pendant plus de trente ans mais c’est beaucoup plus tôt qu’il s’est illustré dans deux guerres successives.

Entre 21 ans et 23 ans, il est à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm où il est élu comme le « prince tala », c’est-à-dire le leader des catholiques qui vont-à-la-messe. Il est reçu à l’agrégation de Lettres en 1939 mais la guerre arrive. Il a juste le temps d’épouser Jeannette Bouissou qui lui donnera sept enfants.

Son aversion pour le régime de Vichy est immédiate et totale. Nommé au lycée de Bourg-en-Bresse, il entraîna ses élèves à chahuter le film antisémite Le Juif Süss dont la projection dut être interrompue. A l’automne 1942, le voici nommé assistant de latin à la faculté des Lettres de Lyon. Or, cette ville est le haut-lieu de la résistance française ; il y rencontra le P. Chaillet et collabora vite au Courrier français du Témoignage chrétien clandestin. (On trouvera dans l’ouvrage publié par Olivier Aurenche et Martine Sevegrand, Un chrétien dans son siècle, Kathala, 2007, une sélection de textes publiés par André Mandouze, dont 9 textes du TC clandestin). Cette responsabilité l’amena à rendre visite à de nombreux évêques et il découvrit la myopie politique de la plupart ; Mandouze écrit dans ses mémoires : « Quelle épreuve que d’essayer de faire comprendre à ces pitoyables prélats que leur soumission à Pétain était en fait une soumission à Hitler ! » On comprend alors que plus tard, le 6 juin 1945, il interpella publiquement l’archevêque de Marseille : « Monseigneur, humiliez-vous et reconnaissez vos erreurs. Si un certain nombre de vos fils, prêtres et laïcs, n’avaient pas eu le courage de vous désobéir pendant quatre ans pour obéir à leur conscience, ni vous, ni la plupart de vos confrères n’occuperiez actuellement vos palais épiscopaux. » 

Le plus étonnant est que, bien qu’entré dans la clandestinité, André Mandouze disait haut et fort ce qu’il pensait. A la faculté des lettres, il décrocha le portrait de Pétain dans la salle où il enseignait et le porta aux WC, là où, selon lui, était sa vraie place. La faculté lui avait d’ailleurs assigné une salle au rez-de-chaussée pour qu’en cas d’arrivée de la police, il puisse sauter par la fenêtre. Les témoins disent qu’il fut intrépide. Il n’empêche qu’un jour, Jeannette eut juste le temps de quitter leur domicile en catastrophe, emmenant les trois jeunes enfants, pour échapper à la police.

A la libération, Mandouze refusa les postes politiques qu’on lui offrait. Il était rédacteur en chef de Témoignage chrétien (désormais TC), mais, dès l’automne 1945, mis en minorité au comité de rédaction de l’hebdomadaire, il démissionna. Il faut dire que certains lecteurs de TC avaient certainement été choqués par certains articles, tel celui du 15 décembre 1944, dans lequel Mandouze, sous le titre « Vive la Russie soviétique », soulignait « qu’à l’est de l’Europe, il existe un grand pays qui se bat admirablement et à qui nous sommes en partie redevable de notre redressement. » Mandouze rejeta avec dégoût le MRP, le nouveau mouvement politique qui rassemblait désormais les catholiques ; bien que ses dirigeants fussent issus de la résistance, il allait capitaliser une bonne part des voix du centre et de la droite. Mandouze écrit, dans ses mémoires, que TC était passé de la critique du nazisme à la critique du communisme. Lui, était « progressiste », c’est-à-dire qu’il prônait l’alliance politique avec les communistes : n’avait-elle pas fonctionné dans la Résistance entre « ceux qui croyaient au ciel » et « ceux qui n’y croyaient pas » ? Il précisa longuement sa position dans un long texte en date du quatrième trimestre 1948, intitulé « Prendre la main tendue ».

L’Algérie

En janvier 1946, il fut nommé assistant de latin à la Faculté des Lettres d’Alger. C’est là qu’il commença à travailler à sa thèse sur saint Augustin, évêque d’Hippone de 395 à 430 ; donc évêque évêque algérien. Mais – faut-il dire surtout ? -, Mandouze découvrit la triste réalité algérienne ; il présida le comité d’action des intellectuels algériens pour la liberté et la démocratie et, dès 1948, commença à publier sur la situation algérienne ; ainsi, dans Esprit, en novembre 1948, l’article intitulé « Le dilemme algérien : suicide ou salut public » ; il publia aussi dans Alger-Républicain, le journal du parti communiste algérien. Dès 1950, il présidait le comité directeur de la revue Consciences algériennes où son talent de polémiste s’épanouit. Mais le journal ne tint pas longtemps. En 1954, des jeunes, chrétiens et musulmans, vinrent le trouver pour qu’il prenne la direction de la revue Consciences maghribines qu’ils voulaient lancer : il leur fallait une personnalité connue ; Mandouze fit confiance à ces jeunes. Les papiers de notre André, à l’automne 1954, sont étonnants : dans le le numéro d’octobre-novembre 1954, donc avant le soulèvement de la Toussaint, il titrait : « Sous le signe de la contradiction. Au secours, messieurs : l’Algérie est calme ». Le 15 novembre, dans le bi-mensuel La Quinzaine, il écrit: « Qui mettra fin aux deux formes de terrorisme autorisé : la police et la presse ? » Alors qu’en France, politiques et médias sont unanimes à dénoncer les insurgés comme des terroristes, alors que le ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, proclamait : « L’Algérie, c’est la France », Mandouze écrit dans cet article : « Ceux qui niant qu’il y ait un problème algérien, répètent « L’Algérie, c’est la France », sont ou des ignares ou des gredins. »

A l’approche des élections législatives de 1956, alors qu’on attendait l’arrivée d’un gouvernement conduit par Pierre Mendès-France (PMF), Mandouze servit d’intermédiaire entre PMF et le FLN : l’opinion française aspirait à la paix. Las, c’est Guy Mollet qui arriva au pouvoir et capitulait, dès février, devant les ultras d’Alger. La situation devint intenable pour André : menacé par les partisans de l’Algérie française, il doit, avec sa famille, quitter précipitamment Alger et fut nommé à la Faculté des Lettres de Strasbourg. Mais, le 9 novembre 1956, il était arrêté sous l’inculpation d’ « entreprise de démoralisation de l’armée ou de la nation ayant pour but de nuire à la Défense nationale ». Un comité de soutien, présidé par François Mauriac, rassembla en sa faveur nombre de grands intellectuels : l’orientaliste Louis Massignon, l’historien Henri Marrou, Jean-Marie Domenach, Jean Daniel, etc,. Au bout de quarante jours à la prison de la Santé, André était libéré. François Mauriac lui aurait fait promettre d’être sage. Mais comment était-ce possible ? Il continua d’écrire, souvent dans TC, mais aussi dans Le Monde et France-Observateur. Ainsi, le 12 novembre 1959, il publiait dans cet hebdomadaire une Lettre ouverte au cardinal Feltin, archevêque de Paris, vicaire des armées dans laquelle il dénonçait le voyage en Algérie du cardinal qui n’avait rencontré que des militaires français et appuyé le travail de « pacification » de l’armée !

En 1961, il n’hésitait pas à publier La Révolution algérienne par les textes. Après l’indépendance, il fut nommé directeur de l’enseignement supérieur en Algérie. Situation peu commode, en réalité, dont il ne s’expliqua jamais publiquement mais qui motiva son retour en France en 1968. Pas question de critiquer l’Algérie nouvelle !

A Paris, un mandarin engagé (juin 1968-juin 2006)

C’est le 6 juin 1968 que Mandouze soutint – enfin – sa thèse sur saint Augustin, dans un amphithéâtre d’une Sorbonne en ébullition. Il fut nommé maître de conférence puis professeur de l’université Paris IV de la Sorbonne. Je fis sa connaissance dès l’automne 1968, à l’Équipe de la revue Lettre dans laquelle je venais d’être introduite. Mandouze avait bien connu sa fondatrice, Ella Sauvageot, une femme exceptionnelle. Tous les premiers mercredis du mois, l’Équipe se réunissait dans ses locaux, au 68 rue de Babylone, où, pendant des années, nous avons dégusté du jambon accompagné de petits pois. La réunion commençait à 19 h. 30 mais André arrivait en général en retard, venant de la Sorbonne, avec une énorme serviette. Ses éclats de voix, indignés ou plein d’humour, surpassaient les autres, avec cet accent bordelais qu’il n’a jamais perdu. Sa joie de vivre était communicative.

Je jugeais alors sa foi chrétienne trop classique à mon goût et, surtout, son attachement indéracinable à l’Église, déraisonnable. De surcroît, il agaçait souvent son auditoire en mettant en avant ses succès et mérites. Mais il fallait savoir dépasser ce travers pour découvrir André. Quel courage quand, il commenta à Lille, au micro de France-Inter avec Jean-Pierre Elkabach, le 29 août 1976, la messe de Mgr Lefebvre, entouré d’intégristes d’extrême-droite qui menaçaient de lui « faire sa fête » ! Dix mois plus tard, au cours d’un meeting à la Mutualité, il fut frappé à la tête et jeté par terre par un commando de lefebvristes. Certains, qui avaient soutenu l’OAS, n’oubliaient pas son action en Algérie.

Ce grand spécialiste des Pères de l’Église démontrait souvent que nombre de soit-disantes traditions étaient, en fait, récentes et trahissaient l’Église des premiers siècles. Le catéchisme de Jean-Paul II lui parut moins actuel que la catéchèse d’Augustin. Dans Le Monde où il avait ses entrées grâce à Hubert Beuve-Méry, il critiquait avec virulence la hiérarchie ecclésiastique ; il publia ainsi, en septembre 1977, un article intitulé « De la soumission des enfants de choeur à la liberté des enfants de Dieu ». Ses victimes favorites étaient les cardinaux Lustiger et Ratzinger. Sur ces deux princes de l’Église, il nous racontait de bonnes histoires ; telle celle d’un Ratzinger – je résume – se présentant à la porte du paradis et en expulsant Jésus dont les idées étaient vraiment trop suspectes.

« Homme de gauche sans parti », comme il aimait se définir, il affirmait que l’Algérie était son « pays adoptif » et ne cessa de défendre l’Algérie nouvelle avec passion.

J’entrais plus en connivence avec lui et nous sommes devenus amis ; cet homme était non seulement courageux mais très chaleureux. Plus tard, lorsque je le ramenais en voiture à son domicile, il était devenu un vieil homme titubant sur ses jambes, que je prenais par le bras pour le ramener à la porte de son appartement où Jeannette, sa femme, l’attendait. Je suis fière d’avoir eu la chance de rencontrer un tel résistant.

Chapeau, Benoît !

En annonçant sa décision de démissionner de sa charge pontificale, le 28 février prochain, Benoît XVI a su terminer en beauté une longue carrière. Sans doute, d’avoir assisté à la longue et tragique dégradation de son prédécesseur, Jean-Paul II, l’a-t-il dissuadé de prendre le même chemin. Il lui a fallu cependant transgresser le poids des traditions si fortes dans l’Église. Il ne s’est pas posé, comme Jean-Paul II, la question : à qui remettre ma décision ? S’est-il souvenu de sa hardiesse du temps de Vatican II où il était le théologien personnel du cardinal Frings ? Un temps où il envisageait une réforme du Saint-Office et aida le cardinal à préparer sa sensationnelle intervention dans l’assemblée conciliaire sur ce thème ? En 1969 encore, il figurait parmi les 35 théologiens signataires d’une déclaration pour le droit à la liberté de recherche dans l’Église avec, entre autres, Küng, Rahner et Schillebeeckx.

Mais les temps changent ; après avoir été pendant quatre ans cardinal-archevêque de Münich, il devint en novembre 1981 Préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi. Ce sont ces 23 années que je voudrais rappeler, celles durant lesquelles il se révéla comme un nouveau grand inquisiteur.

Si l’on examine les documents émanant de cette congrégation et donc signés par Ratzinger, on trouve, dans les premières années (1982-1983) des réponses à des questions diverses, d’une importance inégale. Ainsi, la congrégation se prononce sur la communion de prêtres alcooliques (1982), évoque la réception, en mai 1983, de l’abbé Georges de Nantes, malgré ses accusations offensantes contre Paul VI et Jean-Paul II, par Mgr Hamer, secrétaire de la congrégation ; elle maintient l’incompatibilité entre l’appartenance à l’Église catholique et à la Franc-Maçonnerie (novembre 1983) et se prononce sur la traduction du « Carnis resurrectionem » dans le Symbole des apôtres.

Des prêtres et de l’Eucharistie

Dès août 1983, la question du ministère de l’Eucharistie préoccupait Ratzinger et la congrégation. Dans une lettre intitulée Sacerdotium Ministeriale, adressée à tous les évêques de l’Église catholique, Ratzinger mettait en garde contre des opinions erronées selon lesquelles les communautés privées longtemps de l’Eucharistie faute de prêtres pourraient désigner un président qui consacrerait l’Eucharistie. Ces idées étaient contraires à la doctrine traditionnelle de l’Église. Mais que répondre à ces catholiques ? La lettre tentait de les réconforter par les propos suivants : « Si, animés profondément par le désir du sacrement et unis dans la prière avec toute l’Église, ils invoquent le Seigneur et élèvent vers lui leurs cœurs, par la force de l’Esprit Saint ils vivent en communion avec l’Église, Corps vivant du Christ, et avec le Seigneur lui-même. Grâce au désir du sacrement en union avec l’Église, pour autant qu’ils soient loin extérieurement, ils sont intimement et réellement unis à elle et par conséquent reçoivent les fruits du sacrement. » Propos peu convaincants si l’on songe à l’insistance de l’Église sur la pratique sacramentelle.

La théorie erronée visée par Ratzinger était celle-là même que soutenait le grand théologien hollandais, Edward Schillebeeckx, un confrère de Ratzinger au Concile. Dans son ouvrage Le Ministère de l’Église (1981), le dominicain hollandais estimait établi « une possibilité dogmatique » d’un « ministère extraordinaire » permettant à des communautés sans prêtres de choisir en leur sein un président qui pourrait consacrer l’Eucharistie sans avoir reçu l’ordination sacramentelle. Dès le 13 juin 1984, Ratzinger écrivait à Schillebeeckx pour dénoncer ces théories et lui demander d’adhérer à l’enseignement de la Lettre Sacerdotium Ministeriale. On voit la manoeuvre : d’abord un texte qui condamne des « erreurs » sans viser personne et, dix mois plus tard, une mise en demeure contre le théologien coupable. Ratzinger ne vint pas à bout de la résistance du dominicain. L’affaire aboutit, en septembre 1986, à une « Notification » précisant que le professeur Schillebeeckx demeurait « en désaccord avec l’enseignement de l’Église sur des points importants. »

Contre les théologies de la libération (1984-1986)

C’est en août 1984 que Ratzinger commença son offensive contre la théologie dite de la libération avec une très longue Instruction, Libertatis nuntius, sur quelques aspects de la théologie de la libération. Il s’agissait d’attirer l’attention des pasteurs comme des fidèles sur les déviations et les risques « ruineux pour la foi » de certaines formes de cette théologie recourant à des concepts empruntés à la pensée marxiste. Le document reconnaissait que l’aspiration à la libération rejoignait un thème fondamental dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Cependant, il ne fallait pas localiser « le mal principalement et uniquement dans les « structures » économiques, sociales ou politiques mauvaises. » L’instruction concluait au nécessaire redressement théologique par la mise en valeur de l’enseignement social de l’Église.

En mars 1985, une Notification visait le livre Église : charisme et pouvoir, du brésilien Leonardo Boff. Certaines options de ce livre s’avéraient « insoutenables » : une conception relativisante de l’Église, un même relativisme pour les dogmes et la dénonciation de l’exercice hégémonique du pouvoir sacré. C’était « mettre en péril la saine doctrine de la foi. » Un an plus tard, une nouvelle Instruction, Libertatis conscientia, sur la liberté chrétienne et la libération, appelait à l’élaboration d’une théologie qui ne serait pas détournée vers un projet de libération purement terrestre.

En condamnant la théologie de la libération et un de ses principaux théologiens, Rome s’attaquait à tout le mouvement de rénovation de l’Église en Amérique latine ; en même temps, Rome remplaça peu à peu les évêques qui avaient soutenu, sinon cette théologie, du moins les « communautés de base », par des conservateurs bornés ; ainsi, Mgr Helder Camara vit son successeur, à partir de 1985, détruire toute son oeuvre. On ne s’étonnera donc pas que l’Église catholique soit aujourd’hui en perte de vitesse sur le sous-continent tandis que les églises évangéliques connaissent un succès foudroyant et inquiétant.

La morale sexuelle toujours sous surveillance

Avec Ratzinger, la congrégation pour la doctrine de la foi continua de produire des mises en garde concernant les questions sexuelles. Première victime, le grand moraliste américain Charles Curran qui recevait en juillet 1986 une lettre du cardinal Ratzinger. Curran, dès la publication de l’encyclique Humanae vitae (1968), avait dit publiquement son désaccord qui, finalement, s’étendit à tous les sujets : indissolubilité du mariage consommé, avortement, euthanasie, masturbation, contraception artificielle, relations pré-conjugales, actes homosexuels. A Charles Curran qui y voyait un « désaccord responsable », Ratzinger répondit dans sa lettre de 1986 que ces positions ne pouvaient être permises par l’Église et, en conséquence, qu’il lui était désormais interdit d’exercer la fonction de professeur de théologie catholique.

En octobre 1986, Ratzinger publiait une Lettre sur la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles qui estimait que la déclaration Persona Humana (décembre 1975) de la même congrégation avait donné lieu à de interprétations « excessives » et « bienveillantes » en distinguant entre la tendance homosexuels et les actes homosexuels. « Bien qu’elle ne soit pas en elle-même un péché, l’inclinaison particulière de la personne homosexuelle constitue néanmoins une tendance, plus ou moins forte, vers un comportement intrinsèquement mauvais. » Il en résultait que « bien qu’elle ne soit pas en elle-même un péché », cette inclinaison devait être « considérée comme objectivement désordonnée. »

En juillet 1992, des Observations étaient publiées au sujet des propositions de loi sur la non-discrimination des personnes homosexuelles. Se référant à la Lettre de 1986, Ratzinger y affirmait : « Les personnes homosexuelles, en tant que personnes humaines, ont les mêmes droits que toutes les personnes, y compris le droit de ne pas être traitées d’une manière qui porte atteinte à leur dignité personnelle. Entre autres droits, toute personne a le droit au travail, au logement, etc. Néanmoins, ces droits ne sont pas absolus. Ils peuvent être légitimement limités en raison d’un comportement externe objectivement désordonné. Ceci est parfois non seulement licite mais obligatoire. »Heureusement que nous vivons sous le régime de la séparation de l’Église et de l’État !

Ce n’est pas tout. L’Instruction Donum vitae condamnait en février 1987 la fécondation artificielle, même homologue (entre époux) et toute expérimentation sur les embryons. Plus tard, il renouvelait l’interdiction d’accès à l’Eucharistie pour les divorcés-remariés.

Les théologiens sous surveillance

Dès 1988, une profession de foi et un serment de fidélité étaient exigés des fidèles qui auraient une fonction à exercer au nom de l’Église. La nouveauté du document – qui fut très commentée par les théologiens – fut l’introduction d’un paragraphe demandant une adhésion à des vérités que l’Église propose « de façon définitive » bien qu’elles ne relèvent pas de la Révélation. (Pour plus de précisions, on consultera Jean-François Chiron, L’autorité du magistère infaillible s’étend-elle aux vérités non révélées ? Cerf, 1999).

La mise au pas des théologiens catholiques était en marche. Elle se concrétisa avec l’Instruction Donum veritatis (juin 1990) sur la vocation ecclésiale du théologien. Le cas de divergence entre le magistère et le théologien est longuement abordé et Ratzinger écrit : « Même si la doctrine de foi ne lui apparaît pas être en cause, le théologien ne présentera pas ses opinions ou ses hypothèses divergentes comme s’il s’agissait de conclusions indiscutables. Cette discrétion est commandée par le respect de la vérité ainsi que par le respect du Peuple de Dieu (cf. Rm 14, 1-15; 1 Co 8; 10, 23-33). Pour les mêmes raisons, il renoncera à leur expression publique intempestive. » Le théologien s’adressera à ses supérieurs mais il évitera, bien sûr, de recourir aux médias ! Il est appelé à « souffrir dans le silence et la prière. » Après quoi, on ne s’étonnera pas d’une série de Notifications mettant en garde contre des théologiens, principalement asiatiques. La plus grave sanction fut l’excommunication du Sri-lankais Tissa Balasuriya, en janvier 1997, pour son livre Marie ou la libération humaine. Mais une mise en garde visa aussi le jésuite indien Antony de Mello auquel on reprocha de considérer le Christ comme un maître parmi d’autres. En janvier 2001, ce fut le tour du jésuite Jacques Dupuy visé pour son livre Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux. Retenons au moins ce passage de la Notification : « Il est contraire à la foi catholique de considérer les diverses religions du monde comme des voies complémentaires à l’Église pour ce qui est du salut. » Désormais, les théologiens n’ont plus qu’à s’aligner sur Rome ou se taire.

Dominus Jesus (septembre 2000)

Enfin, la déclaration Dominus Jesus fut un document particulièrement important et grave puisqu’il fermait la voie à une théologie des religions. On relève, par exemple, l’affirmation suivante : « Il serait clairement contraire à la foi catholique de considérer l’Église comme un chemin de salut parmi d’autres. Les autres religions seraient complémentaires à l’Église, lui seraient même substantiellement équivalentes, bien que convergeant avec elle vers le Royaume eschatologique de Dieu. » Et de réaffirmer la médiation unique et universelle de Jésus.

On comprendra que Ratzinger ait été appelé le « panzer-cardinal ». Puisqu’aujourd’hui, on ne parlera plus que du pontificat de Benoît XVI, il n’était sans doute pas inutile de rappeler la « carrière » de celui qui fut le Préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi.

Retour de la minorité conciliaire (3)

Je commence par vous annoncer que Le feuilleton d’un Concile en 34 épisodes vient d’être publié, aux éditions Golias. Ce livre n’est pas destiné aux spécialistes d’histoire religieuse mais à tous ceux qui, à l’occasion de l’anniversaire de l’ouverture du Concile, cherchent à comprendre ce grand événement de l’Église catholique. Voici maintenant le troisième volet de mon étude sur :

le retour de la « minorité conciliaire »

La polémique déclenchée par les tradis se fonde sur le caractère « pastoral » de Vatican II. On se souvient que, dans son discours d’ouverture, Jean XXIII avait déclaré que le but du Concile n’était pas de condamner les erreurs mais de répondre « mieux aux besoins de notre époque. » Et Paul VI lui-même, en janvier 1966, qualifia le concile de « pastoral ». Très vite, les fidèles de Mgr Lefebvre opposèrent les « conciles dogmatiques » à ce concile qui n’était que pastoral.

Aujourd’hui, cette argumentation est reprise par des catholiques de « l’intérieur » de l’Église. Et ils ne manquent pas de faire référence à quelques textes du cardinal Ratzinger, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi. Ainsi, le 13 juillet 1988, dans une allocution aux évêques chiliens, ce dernier déclarait : « La vérité est que le Concile n’a défini aucun dogme et a voulu sciemment s’exprimer à un niveau plus modeste, simplement comme un concile pastoral. » Plus encore, il signait comme préfet de cette même congrégation, en mai 1990, une instruction sur la vocation ecclésiale du théologien intitulée Donum veritatis. A l’article 24, on lit que « dans le domaine des interventions d’ordre prudentiel, il est arrivé que des documents magistériels ne soient pas toujours exempts de déficiences. Les Pasteurs n’ont pas toujours perçu aussitôt tous les aspects ou toute la complexité d’une question. (…) Certains jugements du Magistère ont pu être justifiés à l’époque où ils furent prononcés (…) Ce n’est souvent qu’avec le recul du temps qu’il devient possible de faire le partage entre le nécessaire et le contingent. » Le cardinal songeait-il à Vatican II ?

En tout cas, Denis Sureau, rédacteur en chef de L’Homme Nouveau, s’appuyait, dans un article de mars 2009, sur cet article 24 de Donum veritatis pour affirmer qu’il serait « absurde » d’exiger l’assentiment inconditionnel à la totalité du Concile. Selon lui, on ne peut « isoler les textes conciliaires des interprétations magistérielles qui ont suivi. » Jean-Paul II et Ratzinger comme préfet puis comme pape, ont travaillé à « rectifier des lectures erronées du Concile par une série de documents. » On devine que, pour lui, ce travail de révision n’est pas achevé…

D’autres penseurs italiens vont beaucoup plus loin. Roberto de Mattei estime que la crise actuelle remonte au-delà du Concile : elle a « fermenté » sous le pontificat de Pie XII car ce dernier a subi des influences négatives de la part de certains collaborateurs dans les domaines de la liturgie et de l’exégèse. Et d’affirmer que l’encyclique Humani generis qui condamnait pourtant les erreurs de l’exégèse « n’a pas la force de l’encyclique Pascendi de saint Pie X » qui, en 1907, condamnait le modernisme !

Deux autres philosophes italiens se distinguent : Romano Amerio, théologien suisse d’origine italienne, décédé en 1997, et son disciple Enrico Maria Radaelli, philosophe de l’esthétique, affirment que le concile est plein d’assertions vagues, équivoques, interprétables de différentes manières, certaines étant en nette opposition avec le magistère de l’Église. Que faire ? Pour ces deux auteurs, la proposition de Mgr Gherardini est « seulement comme un premier pas pour débarrasser le terrain de nombreux, de trop nombreux malentendus. » Et de demander tout simplement que les erreurs de Vatican II soient condamnées sous la forme solennelle « ex cathedra » !

Dans un article de la revue Catholica, Radaelli qui vient de publier un livre, La Beauté qui nous sauve, lance un appel aux traditionalistes pour qu’ils dépassent leurs divergences et leurs querelles pour recréer « un milieu commun où l’Église recommence à respire l’air pur du dogme. » Cet appel est précédé d’une étude sur Vatican II, concile historiquement inédit par son caractère pastoral.

Pour Radaelli, les partisans de la « Nouvelle théologie »1 – les Chenu, de Lubac, Congar, Rahner et d’autres -, étaient prêts à profiter du Concile pour obtenir des évêques l’accomplissement de leurs intentions novatrices. Deux jours après l’ouverture du Concile, le cardinal Liénart « réussit d’un coup de main la rupture de la légalité conciliaire, jetant à l’eau deux années de travail préparatoire » approuvé par le pape. Un véritable complot, donc. Paul VI, d’ailleurs, n’hésita pas, en juillet 1969, à déclarer que « le mot « nouveauté » nous a été donné comme un ordre, comme un programme. »

Dans Catholica encore, Mgr Florian Kolfhaus, membre du Secrétariat du Saint-Siège, s’interroge longuement sur la valeur du magistère pastoral d’un concile qui n’a proclamé aucun dogme2. Certes, Vatican II nous a donné des constitutions à valeur doctrinale, Lumen gentium et Dei Verbum (sur la Révélation divine), et il admet que l’affirmation explicite de la sacramentalité de l’ordination épiscopale est un « élément de doctrine », mais les décrets et déclaration constituent deux autres catégories distinctes de documents qui « n’appartiennent au registre ni de la doctrine, ni de la discipline » : ils concernent plus l’agir pratique. Or, il se trouve que les trois textes qui concentrent l’opposition de cette « minorité conciliaire » appartiennent à ces deux catégories : le décret sur l’Oecuménisme et les déclarations sur la liberté religieuse et les religions non-chrétiennes !

La constitution Gaudium et spes attaquée

Deux autres intellectuels s’attaquent à l’article 22 de la Constitution Gaudium et spes qui affirme : « Par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme » (art. 22, 2). Juan-Fernando Segovia, professeur à l’université de Mendoza, en Argentine, met en cause l’anthropologie théologique de cette constitution conciliaire. Cette anthropologie a été renforcée par Jean-Paul II qui, dans sa lettre aux familles, affirma que « Dieu « veut » l’homme comme être semblable à lui, comme personne. » L’auteur critique donc non seulement l’anthropologie christologique de Gaudium et spes mais aussi « la dérive de la doctrine de l’Église postérieure au concile en direction du personnalisme et de l’oecuménisme sans frontières »3. Par la seule vertu de l’Incarnation du Verbe, l’homme est divinisé. Le professeur Segovia en conclut qu’il est temps de rectifier cette anthropologie théologique qui présente le grave inconvénient de donner pour établi que « la grâce sanctifiante vient au secours du projet terrestre de la cité humaine à l’échelle globale, et non pas pour obtenir la sanctification et le salut des hommes. »

Paolo Pasqualucci, professeur de droit à l’Université de Pérouse, estime, lui aussi que cet article 22 affirme une rédemption universelle, en contradiction avec une donnée fondamentale de l’Église. Or, notre auteur examine la postérité de ce texte dans l’encyclique Redemptor hominis (art. 13 et 14), dans le Catéchisme de l’Église catholique (art. 432 et 618), et même, par la formulation ambigüe, de Dominus Jesus ! Finalement, seul Benoît XV donne satisfaction en réduisant les citations de Vatican II, totalement absentes d’ailleurs, de l’encyclique Spe salvi (novembre 2007).

Les textes conciliaires formeraient-ils un « bloc doctrinal » ?

Mgr Florian Kolfhaus s’élève contre l’erreur qui consiste à considérer tous les documents conciliaires sur le même plan. On peut pourtant lui opposer nombre de textes de Paul VI qui n’a jamais distingué entre les textes conciliaires : pour ce pape, il y a bien un enseignement conciliaire et un seul. Citons, par exemple, ce qu’il déclare lors de l’audience générale du 1er septembre 1971 : « Nul doute que la lecture et la méditation des textes du Concile ne soient pour vous y aider (aux réformes) un moyen irremplaçable. C’est comme un grand catéchisme providentiel pour notre temps que l’Esprit-Saint nous a donné là ».

Et Benoît XVI vient, à l’occasion de l’anniversaire du Concile, dans ces allocutions des 10 et 11 octobre 2012, de demander qu’on se réfère aux documents conciliaires qui « constituent une boussole permettant à la barque de l’Église de naviguer en haute mer, en eaux calmes, comme en tempête, vers un port sûr. » La déception doit être grande chez nos tradis.

Pour moi, les analyses de ces catholiques ont été l’occasion de redécouvrir certains textes conciliaires un peu oubliés. N’a-t-on pas dit, par exemple, que Gaudium et spes était devenu obsolète parce qu’on avait changé d’époque ? Les chapitre I et II sont pourtant à relire car ils conservent, plus que jamais, leur actualité. Je ne puis que vous conseiller de les relire.

1Terme utilisé par Pie XII le 17 septembre 1946 pour mettre en garde contre les nouveautés théologiques qui menacent « les dogmes immuables de l’Église catholique » ainsi que l’unité de la foi.

2Florian Kolfhaus, « Le magistère pastoral du concile Vatican II », Catholica, n° 114, hiver 2011-2012.

3Juan-Fernando Segovia, « L’anthropologie théologique de Gaudium et spes », Catholica, n° 116, automne 2012.