La doctrine catholique peut-elle changer ? (suite)

Après l’examen du Credo qui se prête aisément à une comparaison entre les deux catéchismes, ceux de 1906 et de 1992, il est moins aisé de poursuivre ce travail dans les trois parties qui, d’ailleurs, ne sont pas ordonnées de manière identique. En 1992, les sacrements constituent la deuxième partie du catéchisme alors qu’en 1906, ils ne venaient qu’en quatrième partie après la prière et les commandements de Dieu. Cette fois, je n’examinerai que certains points sensibles.

La grâce et le péché

Les définitions de la grâce ne sont guère différentes mais le catéchisme de 1906 cède à la manie de la subdivision. Ainsi, il distingue des catégories : « grâce sanctifiante », elle-même divisée en « grâce première » (« l’âme passe de l’état de péché morte à l’état de justice ») et « grâce seconde » (qui « est un accroissement de la grâce première »), « grâce actuelle » (qui est « un don surnaturelle qui illumine notre esprit, meut et fortifie notre volonté, pour que nous fassions le bien et évitions le mal »). Mais on n’oubliera pas non plus la « grâce sacramentelle [qui] consiste dans le droit qu’on acquiert en recevant un sacrement quelconque, d’avoir, en temps opportun, les grâces actuelles nécessaires pour remplir les obligations qui dérivent du sacrement reçu ».

Le péché est défini en 1992 comme « toute offense à Dieu, rupture de la communion avec Lui. Il porte en même temps atteinte à la communion avec l’Église » (n°1440 et 1850) ; et de rappeler que la distinction entre péché mortel et péché véniel s’est imposée dans la tradition de l’Église, faute, apparemment, de pouvoir se référer à des textes du magistère ! Il n’empêche que le pénitent a l’obligation d’« énumérer tous les péchés mortels » dont il a conscience. Il précise les trois conditions pour qu’un péché soit mortel : 1° s’il a pour objet une matière grave, comme les dix commandements (tout en précisant que « la violence exercée contre les parents est de soi plus grave qu’envers un étranger ») ; 2° s’il est commis en pleine conscience et entier consentement ; 3° s’il est de propos délibéré. Il incite à une confession régulière des péchés véniels pour obtenir « le don de la miséricorde du Père ».

En 1906, le sens du péché semble si bien établi qu’il n’est pas nécessaire de le définir mais, au sein des réponses concernant le sacrement de pénitence, à trois reprises, l’expression « offense » à Dieu le caractérise, entraînant « des châtiments mérités en cette vie ou en l’autre ». Quant à celui qui garde « même un seul péché mortel, il reste l’ennemi de Dieu » et perd son « titre d’enfant de Dieu et le droit au céleste héritage ». Les deux catéchismes évoquent la « contrition imparfaite » qui naît de la crainte de la damnation éternelle. Mais en 1906, une question porte sur « les péchés dont on dit qu’ils crient vengeance devant la face de Dieu ? » et en énumère quatre : l’homicide, « le péché impur contre l’ordre de la nature », l’oppression des pauvres et le refus du salaire aux ouvriers.

Enfin, le catéchisme de 1906 approuve le confesseur qui diffère ou refuse l’absolution – « pour ne pas le profaner » – dans six cas : 1° le pénitent qui néglige de s’instruire des principaux points de la doctrine ; 2° ceux qui ne donnent pas des signes de douleur et de repentir ; 3° ceux qui ne veulent pas restituer le bien d’autrui qu’ils ont pris ; 4° ceux qui ne pardonnent pas du fond du coeur à leurs ennemis ; 5° « ceux qui ne veulent pas employer les moyens nécessaires pour se corriger de leurs mauvaises habitudes » ; 6° « ceux qui ne veulent pas fuir les occasions prochaines de péché ». En 1992, la désaffection à l’égard du sacrement de la pénitence ne permet sans doute plus une telle rigueur.

Viennent ensuite, dans les deux catéchismes, les indulgences. En 1992, Jean-Paul II se réfère à quatre reprises au texte le plus récent du magistère à ce sujet : la constitution apostolique Indulgentiarum doctrina (1er janvier 1967) de Paul VI. Et d’expliquer que le pardon du péché entraîne la remise des peines éternelles, mais ne dispense pas de « la peine temporelle due pour le péché » ; la « purification » pouvant se faire « soit ici-bas, soit après la mort, dans l’état qu’on appelle Purgatoire » (n° 1472). Or, l’Église, « en vertu de son pouvoir de lier et de délier qui lui a été accordé par le Christ Jésus » peut remettre des peines temporelles (n° 1478) ; ce sont les indulgences qui peuvent s’appliquer aux vivants ou aux défunts et qui peuvent être plénières ou partielles. Le catéchisme de 1906 disait exactement la même chose. Le catéchisme de 1992 croit seulement nécessaire d’expliquer qu’il ne faut pas voir dans ces deux peines « une espèce de vengeance infligée par Dieu de l’extérieur, mais bien comme découlant de la nature même du péché ». Ainsi, l’Église catholique, engagée dans le dialogue avec les protestants, ne fait aucune concession aux « frères dans le Seigneur ». Le catéchisme se réfère seulement, dans son commentaire du Credo, à deux textes conciliaires, la Constitution sur l’Église et le décret sur l’oecuménisme, pour reconnaître que « beaucoup d’éléments de sanctification et de vérité » existent en dehors des limites visibles de l’Église catholique. Jean-Paul II ne s’avance pas d’un pouce au-delà de ce que Vatican II avait proclamé.

Je ne commenterai pas un à un les commandements. Dégageons seulement les avancées entre les deux catéchismes.

Premier commandement (Tu aimeras le Seigneur ton Dieu) et la liberté religieuse. Le catéchisme de Jean-Paul II cite la déclaration conciliaire sur la liberté religieuse (décembre 1965) pour affirme que « nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ». Pourtant, le catéchisme formule des réserves : « des circonstances particulières » peuvent aboutir à une reconnaissance civile pour une société religieuse donnée, selon les termes de la Déclaration conciliaire. Mais, en se référant à Léon XIII et Pie XII, il est rappelé que le droit à la liberté religieuse n’est ni une permission d’adhérer à l’erreur ni un « droit supposé à l’erreur ». Ce n’est pas tout : s’appuyant sur un bref de Pie VI en 1791 et un passage de l’horrible encyclique Quanta cura (décembre 1864), le catéchisme affirme que le droit à la liberté religieuse ne peut être « illimité » ! On cherchera en vain, dans la déclaration conciliaire, une référence à ces deux papes, Pie VI et Pie IX, ennemis de la liberté. Mais, pour Jean-Paul II, il ne peut être question, ne serait-ce que par le silence, de renier un de ses prédécesseurs.

Quatrième commandement (Honore ton père et ta mère), « un des fondements de la doctrine sociale de l’Église ». Partant de la famille, les deux catéchismes en arrivent à la société civile voulue par Dieu et à l’obéissance aux lois dès lors qu’elles ne s’opposent pas à la loi de Dieu. Cependant, le commentaire de 1992 va plus loin et renvoie, d’entrée de jeu, à la doctrine sociale de l’Église, sans précision d’ailleurs. C’est là une véritable nouveauté introduite dans l’acte le plus solennel du pontificat de Jean-Paul II.

Cinquième commandement (Tu ne tueras point) et la peine de mort. Comme en 1906, le catéchisme de 1992 reconnaît la légitime défense et reprend la condamnation du suicide ; la condamnation de l’avortement et l’euthanasie sont inclus en se fondant sur l’Instruction Donum vitae (1987). La peine de mort est admise parce que « l’enseignement traditionnel de l’Église a reconnu » ce droit à l’autorité publique légitime « pour des cas d’une extrême gravité ». Or, en janvier 1999, en arrivant à Saint-Louis, aux États-Unis, le pape polonais demandait l’abolition de la peine de mort ! Il est vrai que, dans la version dite définitive (?) de 1997, le catéchisme écrit cette fois : « Aujourd’hui, en effet, étant données les possibilités dont l’État dispose pour réprimer efficacement le crime en rendant incapable de nuire celui qui l’a commis, sans lui enlever définitivement la possibilité de se repentir, les cas d’absolue nécessité de supprimer le coupable « sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants » (Evangelium vitae, n°56) ». Ainsi, l’encyclique Evangelium vitae (mars 1995) de Jean-Paul II sert de référence au même pape pour, en moins de dix ans, modifier un document censé exprimer la doctrine immuable de l’Église !

Sixième commandement (Tu ne commettras pas d’adultère) ou l’obsession d’un pape. En 1906, les sixième commandement et neuvième commandements sont commentés ensemble et le sixième est traduit par « Tu ne commettras pas d’impureté ». Certes, l’impureté est « un péché très grave et abominable devant Dieu et devant les hommes ; il avilit l’homme à la condition des animaux sans raison, l’entraîne à beaucoup d’autres péchés et de vices, et provoque les plus terribles châtiments en cette vie et dans l’autre ». Dramatisation, certes, mais une page seulement, sans précisions sur ces terribles péchés. Il est seulement recommander de prier Dieu et la Vierge Marie, Mère de la pureté, ainsi que de « fuir l’oisiveté, les mauvaises compagnies, l’intempérance, d’éviter les images indécentes, les spectacles licencieux, les conversations dangereuses et toutes les autres occasions de péché ».

En revanche, le catéchisme de Jean-Paul II consacre une douzaine de pages à mettre, si j’ose dire, les points sur les i, et à énoncer toutes offenses à la chasteté. Tout y passage : masturbation, « acte intrinsèquement et gravement désordonné », fornication, pornographie, prostitution, viol, homosexualité, contraception, adultère, polygamie, divorce, inceste, union libre. Si de nombreux textes bibliques, et de la Constitution conciliaire Gaudium et spes viennent légitimer les interdits, ils est frappant de constater que nombre de références sont récentes : une contre la contraception provient de l’encyclique de Pie XI sur le mariage (1930), une autre de Pie XII et les autres des pontificats de Paul VI et Jean-Paul II. Je relève cinq références à Humanae vitae, trois à Persona Humana (1976). Mais quinze autres références proviennent de documents du pontificat de Jean-Paul II, dont huit à l’exhortation apostolique Familiaris consortio (1981) et cinq à l’Instruction Donum vitae (1987). Encore une fois, le pape s’appuie sur ses propres documents pour préciser la doctrine de l’Église.

On remarquera que, dans cette énumération des « offenses à la chasteté », ne figure nullement la pédophilie. Il faut dire que, jusqu’aux années soixante au moins, l’Église n’a guère distingué l’homosexualité de la pédophilie. Et, dès lors que l’on juge les actes homosexuels comme des « actes intrinsèquement désordonnés » et « contraires à la loi naturelle », que dire de plus pour les actes de pédophilie ? Pourtant, les auteurs d’un catéchisme, préparé entre la fin des années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-dix du XXe siècle connaissaient parfaitement l’ampleur du scandale provoqué par les prêtres pédophiles. Le silence du catéchisme en dit long.

Septième commandement (Tu ne voleras pas) ou la justice sociale. Le commentaire en 1906 est des plus élémentaires : il « ordonne de respecter le bien d’autrui, de donner le juste salaire aux ouvriers, et d’observer la justice en tout ce qui concerne la propriété d’autrui ». Le catéchisme admet seulement qu’il n’y aurait pas péché « si quelqu’un était dans l’extrême nécessité, pourvu qu’il prît ce qui est strictement nécessaire pour subvenir à son besoin urgent et extrême ». En 1992, le catéchisme insiste deux principes : « la donation originelle de la terre à l’ensemble de l’humanité » et le droit à la propriété privée, avant de développer, cette fois longuement, la doctrine sociale de l’Église (n°2419-2425) en s’appuyant essentiellement sur deux encycliques de Jean-Paul II, Sollicitudo rei socialis (1987) et Centissimus annus (1991). On comprend aisément qu’en 1906, soit quinze ans seulement après la publication de Rerum novarum, la grande encyclique de Léon XIII, la dimension sociale de l’enseignement catholique n’était guère assimilée. Le catéchisme de 1992 introduit des concepts nouveaux comme la justice et la solidarité entre les nations ainsi que « un respect religieux de l’intégrité de la création » qui inclut les animaux, « créatures de Dieu » (n°2416).

Le catéchisme de 1992 a fait l’objet d’une élaboration sur sept ans. Primitivement destiné aux évêques, il a connu un immense succès et nous permet de connaître les textes par lesquels l’Église légitime aujourd’hui ses dogmes, ses exigences et ses interdits. Or, indépendamment de la masse des références bibliques – dont l’interprétation pourrait, pour certaines d’ailleurs, être contestée –, on est frappé par le nombre élevé des références récentes : très peu de références aux conciles avant Vatican II sauf au concile de Trente ; de même, fort peu de références aux documents pontificaux avant Pie XII et Paul VI mais surtout Jean-Paul II. Si certains commentaires du catéchisme s’expliquent par des possibilités scientifiques nouvelles qui s’ouvrent aux hommes, comme la procréation médicalement assistée ou par la dégradation de la création, d’autres présentent des affirmations nouvelles et même des dogmes comme ceux qui concernent la Vierge Marie : l’Immaculée conception (1851) et l’Assomption (1950).

Le catéchisme de Jean-Paul II démontre que l’Église procède par addition de textes, jamais par soustraction. Elle prétend qu’il ne s’agit pas de nouveautés mais que l’histoire permet d’approfondir une doctrine déjà contenue dans la Bible. C’est ainsi que le catéchisme écrit au sujet du dogme de l’Immaculée conception, qu’« au long des siècles l’Église a pris conscience que Marie […] avait été rachetée dès sa conception » (n°491) ; pour l’Assomption, le catéchisme s’appuie sur un texte de la liturgie byzantine. Jean-Paul II introduit l’écologie avec une référence à l’encyclique Centissimus annus, frayant ainsi le passage aux encycliques du pape François. Il introduit aussi la doctrine sociale de l’Église dans le catéchisme en la légitimant, en dehors de références à la Bible et à Gaudium et spes, par 29 passages provenant de ses trois grandes encycliques sociales, mais sans référence à Rerum novarum !

Comment expliquer la perception de « l’Ancienne Alliance » et de l’Israël biblique dans ce même catéchisme sinon par un changement radical d’orientation voulu par Jean-Paul II ? Rappelons que jusqu’au début des années soixante dominait la théologie de la substitution (la « Nouvelle Alliance » se substituant à l’ancienne avec le peuple juif), qu’aucun texte de Père de l’Église ne pouvait appuyer cette nouvelle théologie en faveur de « l’Ancienne Alliance ». Quant à la Déclaration conciliaire sur les religions non-chrétiennes, Nostra Aetate (1965), elle corrigeaitcertes enfin, la judéophobie catholique et rappelait le lien avec le peuple juif mais ne dessinait nullement les développements théologiques ultérieurs.

En revanche, Jean-Paul II ne poursuit pas l’ouverture de Vatican II qui avait introduit la notion de « Peuple de Dieu ». On le retrouve, certes, dans le catéchisme mais enfermé dans le discours sur la composition hiérarchique de l’Église. L’élan conciliaire est ici brisé. Ainsi, le pape polonais puise dans les textes conciliaires, fait le tri qui lui convient.

Non, le catéchisme de 1992 ne supprime rien de la vieille doctrine. Oui, il y ajoute du nouveau et, comme le jésuite Paul Valadier l’avait remarqué à l’époque, toutes les affirmations sont mises sur le même plan sans hiérarchiser les vérités comme l’avait fait Vatican II.


Les mérites oubliés des indulgences

 

A l’occasion des JMJ de Rio-de-Janeiro, en juillet dernier, le cardinal Préfet de la Pénitencerie avait annoncé que le pape François accordait une indulgence plénière aux jeunes qui rempliraient les conditions suivantes : conversion personnelle et renoncement au mal, confession et communion, prière aux intentions du pape. De surcroît, les fidèles légitimement empêchés de venir à Rio mais qui suivraient l’événement par internet avec dévotion pourraient, eux aussi, recevoir l’indulgence plénière. Quelle modernité ! Mais beaucoup ont-ils profité de cette occasion d’effacer, selon le vocabulaire des institutions ecclésiastiques, la « peine temporelle » inhérente à leurs fautes ?

Le pape François s’inscrit dans une vieille tradition de l’Église que le Concile n’a pu remettre en question et que Paul VI a rénovée en 1967. Tant pis pour les protestants.

On n’a pas oublié, en effet, que c’est la question des indulgences qui a déclenché la révolte de Luther. En 1517, ce dernier affichait ses 95 thèses contre le commerce et les indulgences elles-mêmes sur la porte du château de Wittemberg et affirmait que nous ne sommes pas sauvés par les dons en argent mais par la seule grâce de Dieu. Le pape Léon X, manquant d’argent pour construire la nouvelle basilique de Rome avait lancé une vente »en gros » de ces indulgences.

Qu’est-ce qu’une indulgence ?

Une indulgence est la remise de la « peine temporelle » encore liée à un péché déjà pardonné. Elle ne peut donc intervenir, normalement, qu’après la confession qui libère, en cas de péché mortel, de la « peine éternelle ». Quant à la « peine temporelle » du péché, elle est l’épreuve de purification que l’on doit subir « soit ici-bas, soit après la mort dans l’état qu’on appelle purgatoire », pour reprendre les termes exacts du Catéchisme de l’Église catholique de 1992 à l’article 1472..

Les indulgences sont donc en relation étroite avec le purgatoire dont l’existence ne fut affirmée que tardivement, au Moyen Age et en Occident, pour désigner d’ailleurs un état, et non un lieu, où se trouvent les âmes qui ne sont ni susceptibles d’entrer immédiatement dans la vision de Dieu ni destinées à la condamnation sans appel de l’enfer. Présentée prudemment par saint Thomas, la doctrine du Purgatoire n’est affirmée nettement qu’au concile de Florence (1438) et plus encore au concile de Trente ; mais cette doctrine est rejetée par les Églises d’Orient.

Soulignons aussi que le développement des indulgences est lié au pouvoir pontifical, seul capable d’accorder des indulgences : n’est-ce pas lui à qui le Christ a remis le « pouvoir des clés » (Mat. XVI, 19) ? Cependant, le pape peut concéder ce pouvoir à certains.

La doctrine des indulgences s’appuie sur la notion de « trésor » dont l’Église disposerait ; un trésor constitué par les expiations et mérites du Christ, mais aussi par les prières et les bonnes oeuvres de la Vierge Marie et de tous les saints. Ainsi, l’Église peut puiser dans ce « trésor » en faveur d’un fidèle. En 1973, le cardinal Journet, théologien de renom, justifiait les indulgences et écrivait : « En vertu de ce merveilleux transfert, vous aurez obtenu (…) l’indulgence du ciel pour ce qui manquait à votre désir de purification. » Quant au jésuite Bertrand de Margerie, dans son livre Le Mystère des indulgences, publié en 1998, il affirme : « Puisque les saints ont tant souffert afin de nous épargner la souffrance (…) estimons les indulgences : c’est après les sacrements ce qu’il y a de plus précieux dans l’Église de Dieu. » Remarquons que cet ouvrage est préfacé par Mgr Brincart, évêque du Puy et membre de la commission doctrinale des évêques de France.

A quelles occasions le pape accorde-t-il des indulgences ?

Dans une occasion solennelle, comme l’Année jubilaire de la Rédemption (1983), l’Année mariale ou les JMJ de 2013, le pape accorde des indulgences en fixant quatre ou cinq conditions, toujours à peu près identiques : célébration communautaire suivie avec dévotion, confession et communion, pèlerinage individuel ou en famille dans une des quatre basiliques patriarcales à Rome ou dans l’une des églises que les évêques désigneront selon les diocèses, prières aux intentions du Souverain Pontife.

Cependant, indépendamment de ces grandes fêtes solennelles, Rome a reconnu une multitude d’occasions où une indulgence plénière ou partielle peut être acquise. Car on doit distinguer les indulgences plénières de celles qui ne sont que partielles. Autrefois, ces dernières étaient quantifiés en années, mois et jours. Ainsi, Dans un Recueil et calendrier des principales indulgences plénières faciles à gagner, publié en 1910 avec l’Imprimatur, je relève des indulgences tarifées pour certaines prières : 100 jours pour l’invocation : « Soit loué et remercié à tout moment le très saint et très divin Sacrement », mais 300 jours pour : « Doux Coeur de Marie, soyez mon salut » ou « Mon Dieu, faites l’unité des esprits ans la vérité et l’union des coeurs dans la charité ! », ou encore : « Coeur de Jésus, j’ai confiance en vous ». D’autres prières obtiennent mieux : « Jésus, Marie et Joseph » permettent de « gagner » 7 ans et 7 quarantaines ; de même, les actes de foi, d’espérance et de charité garantissent 7 ans et 7 quarantaines. Il faudrait citer d’autres prières qui donnent des indulgences partielles, toujours de trois niveaux : 100 jours, 300 jours ou 7 ans et 7 quarantaines. Naturellement, une multitude de jours se prêtaient aussi à l’obtention d’indulgences : chemin de croix, les vendredis en l’honneur du Sacré-Coeur, le mois de janvier en l’honneur du Très Saint Nom de Jésus, etc. Au total 80 cas, le 63ème étant la pieuse lecture de l’Évangile pendant au moins un quart d’heure permettant de gagner une indulgence de 300 jours.

Aujourd’hui le Manuel des indulgences, édité en 1999, parle toujours des deux types d’indulgences – plénières ou partielles – mais la tarification en années et jours a disparu. On n’a donc pas osé aller jusqu’au bout de la logique : ou bien supprimer les indulgences partielles ou bien les tarifer. Mais on retrouve, dans le Manuel de 1999, une multitude de cas, indépendamment des grandes occasions pour lesquelles le pape institue une indulgence particulière.

Les indulgences destinées aux âmes du Purgatoire

Depuis le XVe siècle, les fidèles peuvent acquérir des indulgences, non pour eux, mais pour les morts « en voie de purification », c’est-à-dire au Purgatoire. Cependant, le cardinal Cajétan (1469-1534) précisa un point important : les défunts n’étant plus soumis à l’autorité de l’Église, l’indulgence ne peut fonctionner que comme une supplication adressée à la miséricorde du Créateur. En effet, l’âme qui souffre au purgatoire paie sa dette à l’égard de la Justice divine ; ses amis peuvent l’aider par leurs mérites mais l’effacement des peines n’est pas automatique. Quelle comptabilité « divine » !

Reste le cas des indulgences plénières accordées à l’article de la mort. Le Manuel de 1910 précisait : « 1° en se confessant et recevant le Saint Viatique ou, si on ne le peut, en concevant une grande douleur de ses péchés ; 2° en invoquant, au moins de coeur, le saint Nom de Jésus ; 3° en acceptant ses maux et la mort avec résignation et en expiation de ses péchés, le moribond gagne une indulgence plénière qu’il peut s’appliquer, sans qu’il soit besoin de l’intermédiaire d’un prêtre, ou plutôt elle lui est appliquée au moment précis de la mort par le seul fait qu’il a accompli les conditions prescrites. »

Le Manuel de 1999 précise que « Notre Sainte Mère l’Église concède avec bonté à ce fidèle l’indulgence plénière à l’article de la mort, pourvu qu’il soit bien disposé et qu’il ait récité habituellement quelques prières durant sa vie ; dans ce cas l’Église supplée aux trois conditions habituelles requises. » Il est simplement recommandé d’utiliser un crucifix ou une croix. Et d’ajouter que, dans l’enseignement catéchétique, il faut informer les fidèles « fréquemment et opportunément de cette salutaire disposition de l’Église. » Il semble, en effet, que les catholiques ignorent cette chance offerte d’aller directement au paradis sans passer par le purgatoire.

Il faut enfin signaler ce que la doctrine catholique appelle l’acte héroïque qui consiste à offrir ses oeuvres « satisfactoires » (bonnes et, à ce titre, diminuant les peines à subir au purgatoire) au profit des âmes du purgatoire. Cette pratique inspirée par l’exemple de sainte Gertrude a été répandue par saint Alphonse de Liguori.

Le souci oecuménique s’efface donc toujours devant la volonté de l’Église catholique de maintenir la continuité de son enseignement. Le concile de Trente n’avait-il pas anathémisé ceux qui douteraient des indulgences ?

En 1973, Paul VI avait annoncé une Année sainte qui devait être une année de « réconciliation » et de paix entre les hommes séparés. Le pasteur Lukas Vischer, secrétaire exécutif au Conseil oecuménique des Églises, prit le pape au mot pour proposer d’en faire une « Année sainte ensemble » ; ce qui supposait que Rome rompe avec la tradition des indulgences distribuées à cette occasion. S’inspirant de la loi juive qui prévoyait de célébrer l’année du sabbat tous les sept ans, Vischer proposait de faire de cette Anne sainte « une occasion pour les Églises de s’engager ensemble pour une justice plus grande, pour la lutte contre l’exploitation économique. (…) L’Année sainte pourraitelle devenir pour les Églises l’occasion de réfléchir à nouveau sur ce que le mot « libération » veut dire aujourd’hui (…) ? Ou contribuons-nous à l’oppression ? Une année des Droits de l’homme ? » Sur cette base, ajoutait Lukas Vischer, les doutes des chrétiens protestants disparaîtraient.

Il n’en fut rien.