Quand l’Église catholique parle des musulmans

Après plus de treize siècles de contacts plus ou moins pacifiques, l’Église catholique publiait, il y a exactement cinquante ans, un premier texte officiel sur l’islam, très court mais très positif. Il s’agit, dans la Déclaration du concile Vatican II sur les religions non-chrétiennes, Nostra Aetate, d’un paragraphe qui affirme que « l’Église regarde aussi avec estime les musulmans qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant ». En ces temps lourds de menaces, il est opportun de rappeler que la plus haute autorité de l’Église catholique exhortait chrétiens et musulmans « à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle ».

Comment en est-il venu là ?

Au début du Concile, en 1962, il n’était nullement question d’évoquer l’islam et les musulmans. Cependant, à l’automne 1963, lorsque fut présenté un texte en faveur des juifs, l’émotion fut immense dans le monde arabe. Le patriarche Maximos IV, « patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem », une des plus éminentes personnalités du Concile, prit la parole, le 18 novembre, pour affirmer que si l’on parlait des juifs, il fallait aussi parler des musulmans qui sont 400 millions et au milieu desquels vivaient les chrétiens. Et il ajoutait : « Si nous voulons désavouer l’antisémitisme – et nous le désavouons tous – une petite note condamnant et l’antisémitisme et la ségrégation raciale aurait suffi. Inutile de créer une agitation nuisible ». Le patriarche était conscient qu’un texte en faveur des juifs ne serait pas perçu comme « purement religieux », comme ses promoteurs l’affirmaient ; il serait interprété au Proche-Orient comme un acte politique en faveur de l’État d’Israël. D’autres évêques venus d’Asie demandèrent à leur tour que l’on évoque les grandes religions orientales.

Dans ce contexte, le pape Paul VI joua un rôle positif. Lors de son voyage en Terre sainte (4-6 janvier 1964), il se garda bien de prononcer le nom « Israël » mais saluait « quiconque professe le monothéisme et avec nous rend un culte religieux à l’unique et vrai Dieu, le dieu vivant et suprême, le Dieu d’Abraham, le Très-Haut ». En août 1964, le pape publiait une encyclique intitulée Ecclesiam suam, dans laquelle il évoquait « les hommes qui adorent le Dieu unique et souverain, celui que nous adorons aussi » ; Paul VI citait alors les juifs et les musulmans. Ainsi, et pour la première fois de l’histoire, un pape affirmait que le Dieu des musulmans était le même que celui des chrétiens. Quelques mois plus tard, il créait un secrétariat pour les non-chrétiens et il lui adjoignait, en mars 1965, un sous-secrétariat pour l’islam.

Il reste que le projet de déclaration était encore largement consacré aux juifs ; c’est pourquoi, en août 1964, le synode des évêques grecs-catholiques avait demandé qu’on insère un paragraphe réprouvant à l’avance toute interprétation lui donnant une signification politique. La sensibilité des musulmans et des États arabes provoquée par « l’invasion juive qui a chassé de la Palestine occupée un million de réfugiés arabes » était en effet à vif. Les évêques melkites eurent cependant bien des difficultés à faire comprendre leurs motivations et certains évêques européens les soupçonnaient d’antisémitisme.

En septembre 1964, le cardinal Bea présentait un projet de « Déclaration sur les juifs et les non-chrétiens » qui suscita bien des critiques : les juifs n’étaient-ils pas des non-chrétiens ? Le cardinal König, archevêque de Vienne et d’autres évêques demandèrent que le passage du texte consacré aux musulmans soit plus substantiel. Hors du Concile, Mgr Edelby, archevêque d’Edesse (Turquie), tint une conférence de presse, le 4 novembre, sur le thème « L’Église et le monde arabe » et plaidait : « Le moment de dialoguer avec l’islam est venu ! Nous avons beaucoup à apprendre ! »

Dans le projet final présenté au Concile, parmi les points qui furent débattus, deux doivent être soulignés. Le passage sur « l’estime pour la vie morale » (des musulmans) suscita des critiques mais fut finalement maintenu ; en revanche, l’expression de « fils d’Ismaël » fut écartée parce qu’elle n’apparut pas suffisamment fondée. Le texte définitif fut voté en octobre 1965 par 1910 voix pour contre 189.

Qu’y a-t-il dans la Déclaration ?

Le texte est très court, cinq pages au total. Deux pages sont consacrées aux diverses religions non-chrétiennes qui « apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes ». Deux autres pages précisent les liens de filiation entre le judaïsme et le christianisme. Le passage concernant les musulmans (le mot islam n’apparaît pas) fait moins d’une page et se divise en deux paragraphes. Le premier décrit la foi des musulmans et retient quelques noms divins qui sont aussi conformes au christianisme : « miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes ». En évoquant le « miséricordieux », la Déclaration reprend ainsi un qualificatif particulièrement cher aux musulmans puisqu’il ouvre chaque sourate, sauf une. Et tous ces qualificatifs rapprochent chrétiens et musulmans à la différence des religions asiatiques et africaines. Le Concile reconnaît l’islam comme troisième religion monothéiste.

La Déclaration relève que les musulmans « cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu ». Le texte évoque ensuite « le Dieu d’Abraham auquel la foi islamique se réfère volontiers » ; sans se prononcer sur la grande idée de Louis Massignon d’un islam faisant partie des trois « religions abrahamiques », le Concile constatait l’attachement des musulmans à Abraham, modèle des croyants pour sa soumission à Dieu. En revanche, le texte souligne que les musulmans vénèrent Jésus comme prophète et honorent Marie. Enfin, ils attendent le jour du jugement.

En écartant les traits qui auraient marqué les différences entre chrétiens et musulmans, le texte conciliaire veut inciter les uns et les autres au dialogue et à la coopération. C’est ce thème qui est développé dans le deuxième paragraphe ; le Concile exhorte à « oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales , la paix et la liberté ».

Les fruits portés par la Déclaration

Autant les deux pages consacrées au judaïsme ont donné un formidable élan au dialogue entre juifs et chrétiens, autant il faut constater que les relations entre musulmans et chrétiens sont à peine amorcées. Pourquoi ? D’abord parce que les juifs convertis au catholicisme ont joué un rôle très actif pour stimuler le dialogue judéo-chrétien non seulement au niveau théologique mais aussi au niveau politique. On évoque souvent le sionisme chrétien de certains protestants mais il existe aussi un courant sioniste au sein du monde catholique, même s’il est plus discret et moins caricatural. Ensuite parce que Jean-Paul II a favorisé le rapprochement avec les juifs qu’il qualifia de « nos frères aînés ». On connaît, en revanche, le fameux discours de Ratisbonne (12 septembre 2006), prononcé par Benoît XVI et très mal reçu dans le monde musulman.

Pourtant, le long paragraphe de la Déclaration sur les religions non-chrétiennes qui est consacré aux musulmans existe bel et bien et attend d’être mis en application ; il offre des perspectives nouvelles aux relations entre chrétiens et musulmans. Il est temps que les chrétiens s’en saisissent.

Martine Sevegrand

(Article paru, il y a dix jours sur le site « contre-attaques)

Le cardinal Ottaviani victime du Concile

[subscribe2]Il y a tout juste cinquante ans, le 8 novembre 1963, en pleine assemblée conciliaire, le cardinal Frings, archevêque de Cologne, osait déclarer : « Il faut souligner clairement que la nécessité de réformer la procédure, sans confondre les voies administratives et les voies judiciaires, vaut pour toutes les congrégations romaines, y compris le Saint-Office. Nul ne peut être condamné sans avoir été entendu, sans avoir eu la possibilité de se défendre et aussi de se corriger. La procédure du Saint-Office ne répond plus à notre temps et est pour beaucoup un objet de scandale. » Cette intervention visant le Saint-Office et mettant directement en cause son secrétaire, le cardinal Ottaviani, était une première qui fut saluée par une salve d’applaudissements.

Peu après, avec des sanglots dans la voix, le cardinal Ottaviani répondit : « Je proteste contre les parole prononcées contre la suprême congrégation du Saint-Office dont le président est le Souverain Pontife. Ces accusations procèdent de l’ignorance, pour ne pas dire un autre mot incompatible avec la charité. »

D’où venait donc le Saint-Office et son secrétaire ?

En 1908, le pape Pie X avait remplacé l’Inquisition par la congrégation du Saint-Office, avec pour mission de veiller sur la doctrine et les moeurs. C’est en novembre 1959 que Jean XXIII avait nommé Alfredo Ottaviani au poste de Secrétaire de cette « Suprême congrégation ».

Né en 1890 dans un quartier populaire de Rome, le Trastevere, d’un père ouvrier-boulanger, Ottaviani entra au service de la Curie, c’est-à-dire de l’administration du Vatican, dès 1922 et, en 1935, il devint assesseur du Saint-Office. Pie XII le nomma cardinal en 1953 et il devient pro-secrétaire du Saint-Office, c’est-à-dire adjoint du Secrétaire, le cardinal Pizzardo, celui-là même que le P. Congar qualifia, dans son Journal du Concile, à plusieurs reprises, d’imbécile.

On trouve des textes et allocutions d’Ottaviani à partir de 1953. Fidèle disciple de Pie XII, il prononçait, le 2 mars 1953, jour dédié au pape, un discours sur « Les Devoirs de l’État catholique envers la religion ». S’appuyant sur des textes pontificaux, de Léon XIII à Pie XII, le cardinal affirmait que les gouvernants d’un État catholique devaient « défendre contre toute embûche l’unité religieuse du peuple » qui se sait en possession de la vérité religieuse. Après la répression soviétique en Hongrie, Ottaviani méditait dans la basilique Saint-Pierre de Rome et demandait à Jésus, juge suprême, « le repos aux âmes des héros hongrois martyrisés par les féroces partisans de l’Antéchrist ». C’est la même inspiration qui, le 11 octobre 1961, à Madrid, lui faisait applaudir « la sagesse et le courage du Chef de l’État espagnol et de ses collaborateurs directs » (donc le général Franco) et célébrer « le 25e anniversaire de la Croisade », c’est-à-dire le soulèvement en Espagne contre la République. Le Concile pouvait-il faire évoluer cet homme de plus de 70 ans qui avait servi la Curie depuis exactement cinquante ans ?

Le cardinal Ottaviani à Vatican II

Loin d’être écarté de la préparation du Concile, Jean XXIII nomma Ottaviani à la tête de la commission théologique ; il ne pouvait pas avoir de poste plus important. Les textes que cette commission présenta à l’assemblée conciliaire étaient donc tous marqués par la volonté de s’en tenir à la tradition catholique du XIXe siècle et de la première moitié du XXe : il s’agissait de défendre la doctrine contre les dangereuses nouveautés. Mais au Concile, dès la première session, Ottaviani put constater qu’il suscitait une franche hostilité. Ainsi, quand, dépassant les dix minutes imparties à chaque orateur, le président de séance lui coupa le micro, des évêques applaudirent ; du coup, le cardinal boycotta le Concile pendant deux semaines. En novembre, le vieux cardinal, à demi aveugle, présenta le schéma (projet de texte) De Ecclesia qu’il avait mijoté dans la phase préparatoire. Ne se faisant pas d’illusion, le cardinal mania l’humour et l’amertume : « Je m’attends à entendre les litanies habituelles de vous tous : ce n’est pas oecuménique et c’est trop scolastique, ce n’est pas pastoral et c’est trop négatif et autres accusations similaires ». Le cardinal avait bien conscience du rapport des forces au Concile, mais convaincu de détenir la Vérité, il n’abandonna pas le combat et concentra son action sur deux questions : le mariage et la liberté religieuse.

Le débat sur le mariage et la régulation des naissances eut lieu à la fin d’octobre 1964. Outré par les interventions des cardinaux Suenens et Léger, Ottaviani rappela qu’il était le onzième enfants d’une famille de douze et s’éleva contre le texte discuté : « Cela est manifestement contre la fin du mariage qui ne pose pas de limite à la procréation ». Et de souligner la parole du Christ : « Regardez les oiseaux du ciel et les lys des champs… » Dans les coulisses du Concile, certains soupirèrent : « Ah, si Madame Ottaviani avait connu la pilule ! »

Le vieux cardinal fut pourtant très applaudi en une occasion, lorsque, durant le débat sur la question des armes nucléaires et l’éventualité d’une guerre juste, il soutint, comme il l’avait d’ailleurs fait toute sa vie que « la guerre devait être absolument proscrite. »

Le grand combat du cardinal au Concile

La Déclaration sur la liberté religieuse suscita plus encore l’hostilité du cardinal. « Le vrai et le faux ne sont pas égaux et ne peuvent jouir des mêmes droits, mais ici ils se trouvent sur le même plan », déclara-t-il. Ottaviani admettait la tolérance, rien de plus. Le chapitre qui avait été rédigé par la commission centrale préparatoire au Concile sur les relations entre l’Église et l’État affirmait que, dans les pays à dominante catholique, le Pouvoir civil devait « protéger la pleine liberté de l’Église » tout en assurant « une juste tolérance » pour ceux qui étaient éloignés de l’Église ; mais ce texte avait été écarté par le Concile. Face au nouveau texte, Ottaviani souligna qu’il manquait « une affirmation explicite et solennelle du droit premier et authentique de la liberté religieuse qui appartient objectivement à ceux qui sont membres de la véritable religion révélée. » Le cardinal estimait qu’il était « très grave » d’affirmer le droit à la liberté de propagande ; il en résulterait un grand dommage pour les nations dans lesquelles la religion catholique est « l’unique religion généralement reçue dans le peuple. » Leur unité de foi serait alors brisée.

On mesure, sur cette question de la liberté religieuse le fossé qui séparait Ottaviani et ses amis – car il en avait ! – de la majorité des Pères conciliaires.

A la fin du Concile, le jeudi 14 octobre 1965, Hans Küng fut convoqué à midi au Palazzo du Saint-Office pour avoir écrit que l’autorité de Paul Vi était affaiblie après la fin de la troisième session. Dans ses Mémoires, le théologien suisse raconte son entrevue avec Ottaviani qui l’accueillit en priant à haute voix : « Angelus Domini nuntiavit Mariae » (l’Ange du Seigneur annonça à Marie) et Küng continua : « Et concepit de Spirito Sancto » (et elle conçut du Saint-Esprit) ; en alternance, tous deux récitèrent en entier l’Angelus : pour Küng qui avait passé sept ans à Rome, il n’y avait pas là de quoi le désarçonner. Le cardinal sermonna le théologien mais ne le sanctionna pas.

Après le Concile

Lorsque, le 7 décembre 1965, Paul VI décida de remplacer le Saint-Office par la congrégation pour la doctrine de la foi, ce fut encore le cardinal Ottaviani qui en fut nommé préfet et le resta jusqu’à sa démission en 1968. Quelques mois plus tard, en juillet 1966, Ottaviani adressait aux évêques et conférences épiscopales du monde entier une lettre dans laquelle il s’inquiétait « d’abus croissants dans l’interprétation de la doctrine du concile » et d’opinions pervertissant l’esprit d’un grand nombre de fidèles. Ces thèses affectaient dans une certaine mesure « le dogme lui-même et les fondements de la foi ». Ottaviani énumérait alors dix erreurs ou périls parmi lesquels on trouve l’oubli de la tradition dans le recours à l’Écriture sainte, le manque de foi dans le magistère ordinaire du pape, la mise en cause de la filiation divine du Christ, de la doctrine sur le péché originel, enfin, comme avant le Concile, le « relativisme » ! Faut-il s’étonner d’un pareil texte de la part d’un cardinal dont la devise était : « Semper idem » ?

Les conférences épiscopales étaient invitées à livrer leurs réflexions. Celles des évêques français furent apaisantes, en revanche celles de Mgr Lefebvre, comme supérieur général de la congrégation du Saint-Esprit, furent des plus alarmistes : « Lorsque le Concile a innové, il a ébranlé la certitude des vérités enseignées par le Magistère authentique de l’Église. » Et d’ajouter : « La destruction de l’Église avance à pas rapides. »

Sans l’ouverture des archives du Vatican, on ne sait pas grand chose des manoeuvres d’Ottaviani pour affoler un Paul VI angoissé et le faire basculer dans le conservatisme. Après avoir démissionné de sa fonction de préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal se sentit sans doute encore plus libre de faire connaître ses opinions personnelles. En 1969, il adressa donc avec le cardinal Bacci, un confrère de la Curie, une lettre à Paul VI qui était un « Bref examen critique de la nouvelle messe ». La préface éclaire suffisamment l’argumentaire du texte pour qu’il soit inutile d’en dire plus : le nouveau Ordo Missae « s’éloigne de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la Sainte Messe telle qu’elle a été formulée à la XXe session du concile de Trente, lequel, (…) éleva une barrière infranchissable contre toute hérésie qui pourrait porter atteinte à l’intégrité du Mystère. » Les deux cardinaux suppliaient le Père commun de donner la possibilité de recourir « à l’intègre et fécond Missel romain de saint Pie X. »

La foi du cardinal avait reposé toute sa vie sur deux piliers : le pape et la Vierge Marie. En 1956, il évoquait le Souverain Pontife en ces termes : « La conscience d’avoir toujours le Pape parmi nous, la certitude qu’étant toujours là il ne tolèrera jamais aucune erreur dans l’Église doit donc nous inspirer un sentiment de paix profonde et nous permettre de travailler sans effroi. »

Jean-Paul II prononça l’homélie lors des obsèques d’Ottaviani, le 6 août 1979, et exalta non seulement la « fidélité exemplaire » du cardinal, toujours prêt à servir l’Église et a discerné « même dans les réformes, un signe providentiel des temps, de sorte qu’il a su et voulu collaborer avec mes prédécesseurs Jean XXIII et Paul VI, comme il l’avait déjà déjà fait avec Pie XII et encore avant avec Pie XI. » Amen ?

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