Chapeau, Benoît !

En annonçant sa décision de démissionner de sa charge pontificale, le 28 février prochain, Benoît XVI a su terminer en beauté une longue carrière. Sans doute, d’avoir assisté à la longue et tragique dégradation de son prédécesseur, Jean-Paul II, l’a-t-il dissuadé de prendre le même chemin. Il lui a fallu cependant transgresser le poids des traditions si fortes dans l’Église. Il ne s’est pas posé, comme Jean-Paul II, la question : à qui remettre ma décision ? S’est-il souvenu de sa hardiesse du temps de Vatican II où il était le théologien personnel du cardinal Frings ? Un temps où il envisageait une réforme du Saint-Office et aida le cardinal à préparer sa sensationnelle intervention dans l’assemblée conciliaire sur ce thème ? En 1969 encore, il figurait parmi les 35 théologiens signataires d’une déclaration pour le droit à la liberté de recherche dans l’Église avec, entre autres, Küng, Rahner et Schillebeeckx.

Mais les temps changent ; après avoir été pendant quatre ans cardinal-archevêque de Münich, il devint en novembre 1981 Préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi. Ce sont ces 23 années que je voudrais rappeler, celles durant lesquelles il se révéla comme un nouveau grand inquisiteur.

Si l’on examine les documents émanant de cette congrégation et donc signés par Ratzinger, on trouve, dans les premières années (1982-1983) des réponses à des questions diverses, d’une importance inégale. Ainsi, la congrégation se prononce sur la communion de prêtres alcooliques (1982), évoque la réception, en mai 1983, de l’abbé Georges de Nantes, malgré ses accusations offensantes contre Paul VI et Jean-Paul II, par Mgr Hamer, secrétaire de la congrégation ; elle maintient l’incompatibilité entre l’appartenance à l’Église catholique et à la Franc-Maçonnerie (novembre 1983) et se prononce sur la traduction du « Carnis resurrectionem » dans le Symbole des apôtres.

Des prêtres et de l’Eucharistie

Dès août 1983, la question du ministère de l’Eucharistie préoccupait Ratzinger et la congrégation. Dans une lettre intitulée Sacerdotium Ministeriale, adressée à tous les évêques de l’Église catholique, Ratzinger mettait en garde contre des opinions erronées selon lesquelles les communautés privées longtemps de l’Eucharistie faute de prêtres pourraient désigner un président qui consacrerait l’Eucharistie. Ces idées étaient contraires à la doctrine traditionnelle de l’Église. Mais que répondre à ces catholiques ? La lettre tentait de les réconforter par les propos suivants : « Si, animés profondément par le désir du sacrement et unis dans la prière avec toute l’Église, ils invoquent le Seigneur et élèvent vers lui leurs cœurs, par la force de l’Esprit Saint ils vivent en communion avec l’Église, Corps vivant du Christ, et avec le Seigneur lui-même. Grâce au désir du sacrement en union avec l’Église, pour autant qu’ils soient loin extérieurement, ils sont intimement et réellement unis à elle et par conséquent reçoivent les fruits du sacrement. » Propos peu convaincants si l’on songe à l’insistance de l’Église sur la pratique sacramentelle.

La théorie erronée visée par Ratzinger était celle-là même que soutenait le grand théologien hollandais, Edward Schillebeeckx, un confrère de Ratzinger au Concile. Dans son ouvrage Le Ministère de l’Église (1981), le dominicain hollandais estimait établi « une possibilité dogmatique » d’un « ministère extraordinaire » permettant à des communautés sans prêtres de choisir en leur sein un président qui pourrait consacrer l’Eucharistie sans avoir reçu l’ordination sacramentelle. Dès le 13 juin 1984, Ratzinger écrivait à Schillebeeckx pour dénoncer ces théories et lui demander d’adhérer à l’enseignement de la Lettre Sacerdotium Ministeriale. On voit la manoeuvre : d’abord un texte qui condamne des « erreurs » sans viser personne et, dix mois plus tard, une mise en demeure contre le théologien coupable. Ratzinger ne vint pas à bout de la résistance du dominicain. L’affaire aboutit, en septembre 1986, à une « Notification » précisant que le professeur Schillebeeckx demeurait « en désaccord avec l’enseignement de l’Église sur des points importants. »

Contre les théologies de la libération (1984-1986)

C’est en août 1984 que Ratzinger commença son offensive contre la théologie dite de la libération avec une très longue Instruction, Libertatis nuntius, sur quelques aspects de la théologie de la libération. Il s’agissait d’attirer l’attention des pasteurs comme des fidèles sur les déviations et les risques « ruineux pour la foi » de certaines formes de cette théologie recourant à des concepts empruntés à la pensée marxiste. Le document reconnaissait que l’aspiration à la libération rejoignait un thème fondamental dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Cependant, il ne fallait pas localiser « le mal principalement et uniquement dans les « structures » économiques, sociales ou politiques mauvaises. » L’instruction concluait au nécessaire redressement théologique par la mise en valeur de l’enseignement social de l’Église.

En mars 1985, une Notification visait le livre Église : charisme et pouvoir, du brésilien Leonardo Boff. Certaines options de ce livre s’avéraient « insoutenables » : une conception relativisante de l’Église, un même relativisme pour les dogmes et la dénonciation de l’exercice hégémonique du pouvoir sacré. C’était « mettre en péril la saine doctrine de la foi. » Un an plus tard, une nouvelle Instruction, Libertatis conscientia, sur la liberté chrétienne et la libération, appelait à l’élaboration d’une théologie qui ne serait pas détournée vers un projet de libération purement terrestre.

En condamnant la théologie de la libération et un de ses principaux théologiens, Rome s’attaquait à tout le mouvement de rénovation de l’Église en Amérique latine ; en même temps, Rome remplaça peu à peu les évêques qui avaient soutenu, sinon cette théologie, du moins les « communautés de base », par des conservateurs bornés ; ainsi, Mgr Helder Camara vit son successeur, à partir de 1985, détruire toute son oeuvre. On ne s’étonnera donc pas que l’Église catholique soit aujourd’hui en perte de vitesse sur le sous-continent tandis que les églises évangéliques connaissent un succès foudroyant et inquiétant.

La morale sexuelle toujours sous surveillance

Avec Ratzinger, la congrégation pour la doctrine de la foi continua de produire des mises en garde concernant les questions sexuelles. Première victime, le grand moraliste américain Charles Curran qui recevait en juillet 1986 une lettre du cardinal Ratzinger. Curran, dès la publication de l’encyclique Humanae vitae (1968), avait dit publiquement son désaccord qui, finalement, s’étendit à tous les sujets : indissolubilité du mariage consommé, avortement, euthanasie, masturbation, contraception artificielle, relations pré-conjugales, actes homosexuels. A Charles Curran qui y voyait un « désaccord responsable », Ratzinger répondit dans sa lettre de 1986 que ces positions ne pouvaient être permises par l’Église et, en conséquence, qu’il lui était désormais interdit d’exercer la fonction de professeur de théologie catholique.

En octobre 1986, Ratzinger publiait une Lettre sur la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles qui estimait que la déclaration Persona Humana (décembre 1975) de la même congrégation avait donné lieu à de interprétations « excessives » et « bienveillantes » en distinguant entre la tendance homosexuels et les actes homosexuels. « Bien qu’elle ne soit pas en elle-même un péché, l’inclinaison particulière de la personne homosexuelle constitue néanmoins une tendance, plus ou moins forte, vers un comportement intrinsèquement mauvais. » Il en résultait que « bien qu’elle ne soit pas en elle-même un péché », cette inclinaison devait être « considérée comme objectivement désordonnée. »

En juillet 1992, des Observations étaient publiées au sujet des propositions de loi sur la non-discrimination des personnes homosexuelles. Se référant à la Lettre de 1986, Ratzinger y affirmait : « Les personnes homosexuelles, en tant que personnes humaines, ont les mêmes droits que toutes les personnes, y compris le droit de ne pas être traitées d’une manière qui porte atteinte à leur dignité personnelle. Entre autres droits, toute personne a le droit au travail, au logement, etc. Néanmoins, ces droits ne sont pas absolus. Ils peuvent être légitimement limités en raison d’un comportement externe objectivement désordonné. Ceci est parfois non seulement licite mais obligatoire. »Heureusement que nous vivons sous le régime de la séparation de l’Église et de l’État !

Ce n’est pas tout. L’Instruction Donum vitae condamnait en février 1987 la fécondation artificielle, même homologue (entre époux) et toute expérimentation sur les embryons. Plus tard, il renouvelait l’interdiction d’accès à l’Eucharistie pour les divorcés-remariés.

Les théologiens sous surveillance

Dès 1988, une profession de foi et un serment de fidélité étaient exigés des fidèles qui auraient une fonction à exercer au nom de l’Église. La nouveauté du document – qui fut très commentée par les théologiens – fut l’introduction d’un paragraphe demandant une adhésion à des vérités que l’Église propose « de façon définitive » bien qu’elles ne relèvent pas de la Révélation. (Pour plus de précisions, on consultera Jean-François Chiron, L’autorité du magistère infaillible s’étend-elle aux vérités non révélées ? Cerf, 1999).

La mise au pas des théologiens catholiques était en marche. Elle se concrétisa avec l’Instruction Donum veritatis (juin 1990) sur la vocation ecclésiale du théologien. Le cas de divergence entre le magistère et le théologien est longuement abordé et Ratzinger écrit : « Même si la doctrine de foi ne lui apparaît pas être en cause, le théologien ne présentera pas ses opinions ou ses hypothèses divergentes comme s’il s’agissait de conclusions indiscutables. Cette discrétion est commandée par le respect de la vérité ainsi que par le respect du Peuple de Dieu (cf. Rm 14, 1-15; 1 Co 8; 10, 23-33). Pour les mêmes raisons, il renoncera à leur expression publique intempestive. » Le théologien s’adressera à ses supérieurs mais il évitera, bien sûr, de recourir aux médias ! Il est appelé à « souffrir dans le silence et la prière. » Après quoi, on ne s’étonnera pas d’une série de Notifications mettant en garde contre des théologiens, principalement asiatiques. La plus grave sanction fut l’excommunication du Sri-lankais Tissa Balasuriya, en janvier 1997, pour son livre Marie ou la libération humaine. Mais une mise en garde visa aussi le jésuite indien Antony de Mello auquel on reprocha de considérer le Christ comme un maître parmi d’autres. En janvier 2001, ce fut le tour du jésuite Jacques Dupuy visé pour son livre Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux. Retenons au moins ce passage de la Notification : « Il est contraire à la foi catholique de considérer les diverses religions du monde comme des voies complémentaires à l’Église pour ce qui est du salut. » Désormais, les théologiens n’ont plus qu’à s’aligner sur Rome ou se taire.

Dominus Jesus (septembre 2000)

Enfin, la déclaration Dominus Jesus fut un document particulièrement important et grave puisqu’il fermait la voie à une théologie des religions. On relève, par exemple, l’affirmation suivante : « Il serait clairement contraire à la foi catholique de considérer l’Église comme un chemin de salut parmi d’autres. Les autres religions seraient complémentaires à l’Église, lui seraient même substantiellement équivalentes, bien que convergeant avec elle vers le Royaume eschatologique de Dieu. » Et de réaffirmer la médiation unique et universelle de Jésus.

On comprendra que Ratzinger ait été appelé le « panzer-cardinal ». Puisqu’aujourd’hui, on ne parlera plus que du pontificat de Benoît XVI, il n’était sans doute pas inutile de rappeler la « carrière » de celui qui fut le Préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi.