Jean-Paul Ier a-t-il été empoisonné ?

Le 16 février au soir, la chaîne parlementaire française (LCP) diffusait un long documentaire sur les turpitudes de la banque du Vatican, l’Institut pour les Oeuvres de religion (IOR). Un film très informé, avec cependant une grosse lacune : pas un mot sur les conditions pour le moins suspectes de la mort de Jean-Paul Ier ! Pourtant, il y avait là comme une pièce de puzzle s’insérant parfaitement dans le déroulement des événements.

En 1984, un journaliste anglais d’investigation, David Yallop, publiait les résultats de son enquête sur la mort de Jean-Paul Ier sous le titre In God’s name ; le livre fut ensuite traduit en français et on peut le trouver aujourd’hui dans une nouvelle édition sous le titre Le pape doit mourir (éditions nouveau monde, 2013, 477 pages). Je voudrais vous communiquer ce que j’ai retenu de la lecture de cet ouvrage. Disons tout de suite que cet ouvrage se fonde sur une multitude de témoignages recueillis au sein de la Cité du Vatican, d’ecclésiastiques italiens et américains, mais aussi sur des informations provenant de documents confidentiels et de banques ; mais l’auteur ne peut révéler ses sources sans mettre en danger ses témoins. L’historienne que je suis en fut et reste fort gênée, mais jouer le jeu m’a paru cependant en valoir la peine. Encore faut-il ne jamais l’oublier.

Albino Luciani

L’auteur nous décrit la carrière de l’humble prêtre venu d’un village au nord de Venise. Le petit homme tranquille qui souriait à ses fidèles, fut sacré évêque par Jean XXIII après Noël 1958. Au Concile, il s’impliqua complètement dans la nouvelle orientation de l’Église. En 1968, Paul VI qui hésitait encore sur la décision qu’il devait prendre au sujet des moyens de limiter les naissances, avait demandé l’avis des diverses régions d’Italie ; dans la région de Venise, Luciani fut chargé de rédiger le rapport. Soumis à l’approbation du patriarche et aux évêques, il conseillait d’approuver l’usage de la pilule mise au point par le professeur Pincus.

En 1969, Luciani était nommé patriarche de Venise, malgré sa position sur la contraception. Il se fait remarquer par ses goûts modestes, la rigueur de sa gestion financière, son attention aux pauvres et son accueil à tous. L’excellent bi-mensuel français, Informations catholiques internationales, lui consacra un petit article en janvier 1970 pour souligner que Paul VI venait de nommer un « homme de Dieu », considéré comme « l’un des rares évêques italiens ayant une formation théologique sérieuse. » En 1973, Luciani devenait cardinal. Il était déjà au courant des sombres affaires financières de la banque du Vatican dirigée par Mgr Marcinkus.

Né à Chicago, Marcinkus fut d’abord laveur de carreaux, puis ordonné prêtre ; introduit auprès de Paul VI par le cardinal Spellman, il se retrouva son garde du corps ; il lui aurait sauvé la vie, en 1964, lors d’une visite dans la banlieue de Rome, où, dans son enthousiasme, la foule faillit piétiner le frêle Paul VI. La carrière de Marcinkus débutait alors et, en 1970, il devenait Secrétaire de la banque du Vatican (IOR). Agissant en son nom, il commençait les trafics financiers avec deux comparses : Roberto Calvi, responsable de la banque Ambrosiano et membre de la « Loge P2 », et Michele Sindona, membre de la mafia italienne, devenu membre du conseil d’administration de l’IOR grâce à Marcinkus, également membre de la « Loge P2 ». La mafia se servit donc de la banque du Vatican pour blanchir l’argent sale. L’épiscopat de la région de Venise avait été lui-même victime des manipulations financières de Marcinkus qui avait ruiné la Banca cattolica del Veneto et Luciani qui s’était informé avait alors découvert les escrocs oeuvrant au Vatican. Élu pape le 26 août 1978, Jean-Paul Ier savait donc ce qu’il en était.

Les découvertes de Jean-Paul Ier

L’auteur nous décrit un Jean-Paul Ier décidé à changer d’orientation par rapport à Paul VI. Son refus de la sedia gestatoria, rejetée aux oubliettes, et du couronnement furent ses premiers gestes. Il conquit immédiatement les coeurs des Romains qui l’appelaient « Gianpolo », une abréviation qu’il accepta volontiers. En revanche, L’Osservatore romano tronquait ses discours ou reproduisait ceux rédigés par la Curie. Une enquête sur la banque du Vatican fut ouverte par le cardinal Villot, secrétaire d’État, mais le pape Luciani prit la précaution de lancer aussi d’autres enquêtes. Marcinkus et Calvi s’inquiétaient, avec raison.

Dès les premiers jours de son pontificat, le nouveau pape fit d’autres découvertes désagréables. Au début de septembre, une liste de 121 personnes membres des Loges maçonniques fut révélée par la presse. Avec des noms d’hommes politiques et de personnalités diverses, figuraient des cardinaux, évêques et prélats, parmi lesquels les cardinaux Villot, Casaroli et Baggio. Une liste comparable avait circulé deux ans plus tôt, mélangeant sans doute vrais et faux maçons.

Il y avait aussi le cas du cardinal Codi, archevêque de Chicago, à la tête de 2,4 millions de catholiques et d’un des plus riches diocèses du monde. Depuis 1965, Codi se comportait comme un tyran, provoquant la multiplication des plaintes à Rome ; ami de Marcinkus, il faisait de curieuses affaires ensemble. Le cardinal Baggio avait tenté d’écarter Codi de Chicago et s’était entendu répondre : « Je n’abandonnerai pas le pouvoir à Chicago. » Paul VI n’avait pas insisté. Le pape Luciani hérita donc de l’affaire : il voulait nommer à Chicago un évêque coadjuteur qui aurait le pouvoir réel.

Le nouveau pape inquiéta enfin le cardinal Villot quand il fit part de son intention de rencontrer une délégation américaine au sujet du contrôle de la population ; la date fut même fixée au 24 octobre. Fidèle exécutant des volontés de Paul VI, Villot avait chanté les louanges d’Humanae vitae. Quelques mois plus tôt d’ailleurs, pour célébrer le dixième anniversaire de l’encyclique, un grand colloque avait été organisé à Rome et, parmi les orateurs, le cardinal polonais Wojtyla s’était fait remarquer par son enthousiasme…

La journée du 28 septembre

Cette dernière journée de Jean-Paul Ier aurait été décisive, selon l’auteur, David Yallop. Le matin, il recevait le cardinal Baggio qu’il chargea de régler l’affaire Cody et auquel il proposa le poste de patriarche de Venise ; refus de Baggio qui se serait emporté ! L’après-midi, le pape informait Villot que Marcinkus devait être révoqué sur le champ ; parmi les autres changements, Villot lui-même, gravement malade, serait remplacé par le cardinal Benelli comme secrétaire d’État. David Yallop remarque que tous les dignitaires déplacés figuraient sur la liste des soi-disant maçons tandis que les prélats nommés en étaient absents. Villot semble, en tout cas, ne pas avoir apprécié les décisions du pape Luciani puisqu’il lui aurait dit : « Il y a des cardinaux à la Curie romaine qui se sont donné beaucoup de mal pour vous faire élire et ils se sentiront trahis. Ils considéreront ces changements, ces nominations comme contraires aux souhaits du défunt Saint-Père. » Nous n’avons évidemment aucune trace écrite des ordres donnés par Jean-Paul Ier au cardinal Villot mais David Yallop en a reçu confirmation par cinq sources différentes dont deux proviennent de l’intérieur du Vatican.

Luciani dîna avec deux prêtres de son entourage. Il était serein et en parfaite santé. A 21 h. 30, il entrait dans sa chambre. On le retrouva mort le lendemain matin, à 5 h. moins un quart. Son pontificat avait duré trente-trois jours.

Ajoutons que, depuis Jean XXIII, les appartements pontificaux n’étaient plus gardés par la moindre sentinelle et qu’il était très facile de s’y introduire.

Autour de la mort d’un pape

Remarque préliminaire : le cardinal Villot, secrétaire d’État, allait agir désormais comme chef de l’Église. L’auteur accuse : « Soit Jean Villot faisait partie d’un complot pour assassiner le pape, soit il découvrit dans la chambre du pape des signes évidents indiquant que le pape avait été assassiné et décida très vite que pour protéger l’Église il fallait détruire les pièces à conviction. » L’auteur juge, en effet, les actes et les instructions de Villot « totalement inexplicables ».

Villot retira des mains du pape défunt les notes qu’il tenait encore et le médicament qu’il prenait. Dans son bureau, le dernier testament de Luciani disparut et on ne le revit jamais. Malgré les réclamations venues des quatre coins du monde, il n’y eut pas d’autopsie ni même de sang prélevé sur le cadavre qui aurait permis de déceler, éventuellement, la présence de substances toxiques. Aucun médecin n’établit de certificat de décès. Le médecin personnel de Luciani qui le suivait depuis des années l’avait examiné trois fois en septembre et l’avait trouvé en bonne forme. On répandit donc la thèse d’un infarctus du myocarde sans aucune preuve. Villot fit vite : le cadavre de Luciani était embaumé dans les quatorze heures qui suivirent son décès et, le jour même, les appartements pontificaux étaient vidés. Évidemment, tous les changements envisagés par Jean-Paul Ier étaient nuls et non avenus et plusieurs personnes y étaient fort intéressées : Mgr Marcintus et ses amis, le cardinal Codi ainsi que, à un moindre titre, le cardinal Villot.

La Curie s’efforça de minimiser le sentiment de perte en présentant le pape défunt comme insignifiant, voire ridicule. Le cardinal Benelli aurait dit à l’auteur : « La Curie préparait le prochain conclave. Ils voulaient un pape curial. »

Avec Jean-Paul II, Rome tourne la page…

Le cardinal Villot était en mesure d’influencer le conclave qui se réunit dès le 14 octobre. La première journée fut marquée par la lutte entre les partisans du très réactionnaire cardinal Siri et ceux de Benelli qui s’inscrivait dans la continuité du pape Luciani. Le lendemain, était élu le charismatique cardinal Wojtyla dont on connaît l’attachement passionné à Humanae vitae. Le pape Wojtyla fit vite oublier le sort de son prédécesseur.

Bien entendu, Jean-Paul II eut connaissance des dossiers réunis par Luciani sur l’IOR et l’infiltration de la franc-maçonnerie au sein du Vatican. Il écarta tous les changements envisagés : Cody conserva son poste à Chicago jusqu’à sa mort en 1982, Baggio ne partit pas pour Venise, Villot resta secrétaire d’État jusqu’à ce qu’une double pneumonie l’emporte en mars 1979. Plus grave : Marcinkus conserva la direction de l’IOR et fut même, entre 1981 et 1984, pro-président de la commission pontificale pour l’État du Vatican, ce qui faisait de lui le troisième personnage de cet État ! Jean-Paul II avait en effet besoin de beaucoup, beaucoup d’argent pour mener sa politique : soutenir les dissidents chrétiens des pays de l’Est et combattre les communistes en Amérique latine. La Banque Ambrosiano, dirigée par Roberto Calvi, transférait secrètement, elle aussi, des fonds à Solidarnosc et aux Contras qui combattaient le régime sandiniste au Nicaragua.

Le juge Alessandrini qui enquêtait sur les crimes financiers et le trafic de drogue était assassiné, en janvier 1979. Marcinkus, soupçonné d’être impliqué dans cette affaire, fut protégé par Jean-Paul II : comme il en avait le droit par le Concordat, l’État du Vatican interdit toute investigation de la police italienne. Roberto Calvi, qualifié de « banquier de Dieu », était retrouvé, en juin 1982, pendu sous un pont de Londres et, quelque jours plus tard, on découvrait un trou de 1,3 milliard de dollars dans la banque Ambrosiano ; ce fut une des plus retentissantes faillites de l’après-guerre. Marcinkus reconnut pour le Vatican la responsabilité de 250 millions de dollars, rien de plus. D’autres « suicides » suivirent et, en 1986, c’était le tour de Sindona d’être empoisonné en prison avant qu’il ne témoigne.

Bien plus tard, le procès de l’affaire Calvi révéla l’impliqua de Licio Gelli, le grand maître de la « Loge P2 ». En mars 1990, Marcinkus quitta en secret la cité du Vatican, échappant ainsi au mandat d’arrêt des magistrats milanais, pour s’installer en Arizona où il mourut en février 2006. Quant à Jean-Paul II, sa canonisation a été annoncée par le pape François lors des fêtes pascales de 2014.