14-18 (5) : Premier hiver dans la guerre

« Quel spectacle inouï dans l’histoire que celui de ces deux murailles humaines, hérissées de baïonnettes et fulgurantes de canons, l’une de 500 km, l’autre de plus de 1000 km en arrêt perpétuel l’une contre l’autre. L’équilibre s’établit nettement en notre faveur mais combien cela durera-t-il et de quel prix paierons-nous la défaite des Allemands ?1 »

La détermination des soldats français semble restée entière mais une certaine lassitude se manifeste à mesure que l’on s’éloigne du théâtre des combats. Dans ses Carnets, Mgr Baudrillart note, début janvier : « Dans le peuple, plusieurs reprennent les arguments de Jaurès pour une entente avec l’Allemagne. L’esprit paraît moins bon qu’il y a quelques semaines2. »

C’est sans doute pour « l’arrière » que La Croix publie des pages entières de récits admirables, à la fois de patriotisme et de foi, avec des titres tels que : « Que nous sommes heureux nous, chrétiens », « Je marche sous la protection de Dieu », « Il est tombé face à l’ennemi en faisant le signe de croix » et un directeur de grand séminaire écrit : « La libre pensée diminue en raison directe de la proximité du feu. » Le 9 janvier 1915, le quotidien catholique indique que 282 ecclésiastiques et 80 religieux étaient déjà tombés au front. Cependant, l’abbé Bertoye3 raconte, le 10 janvier, à Mgr Baudrillart « qu’il y a pas mal de reddition volontaires du côté allemand et du nôtre ; pendant près de trois jours, les Bavarois ont fraternisé avec les nôtres, promettant de ne pas tirer et de les avertir quand les Prussiens viendraient prendre la garde ; on est fort las des deux côtés4 ». Mais il ne l’écrit pas, bien sûr, dans La Croix.

Benoît XV et son message de paix

A l’automne 1914, le pape a l’idée d’une trêve pour le jour de Noël. Il charge deux cardinaux, Mgr Amette et l’archevêque de Westminster, Mgr Bourne, d’entrer en contact avec les gouvernements pour obtenir cette trêve. Or, les états-majors des deux camps sont hostiles à cette initiative qui n’aboutit pas, même si des trêves spontanées furent observées au front, les revues bien-pensantes se gardant bien de les évoquer. Les lecteurs de La Croix n’apprirent la tentative du pape que lorsque le quotidien reproduisit, le 30 décembre, son discours plein d’amertume au Sacré Collège.

En revanche, les six cardinaux français ordonnaient, pour le 13 décembre, un jour de prière pour la consécration de la France au Sacré Coeur de Marie qui provoqua une grande affluence dans les églises. A Noël, le cardinal Gasparri, secrétaire d’État, écrit au cardinal-archevêque de Lyon, Mgr Sevin, non seulement que le pape entend maintenir une stricte neutralité entre les belligérants, mais qu’il l’avait « recommandé de manière péremptoire à la presse catholique et à celle de Rome en particulier5 ». Cela n’empêcha pas de nombreux évêques français d’écrire leur soutien aux prêtres et séminaristes aux armées6.

Le cardinal Amette affirme aux soldats, le 6 janvier, que « la cause que vous servez est juste et sainte. ». De son côté, le dominicain. Sertillanges publie une brochure rassemblant ses conférences données à la Madeleine, sous le titre La justice pénitente, dans laquelle il affirme : « Maintenant, Seigneur, nous voici revenus à la France et à vous » ; il fallait donc réciter le Confiteor de la France. Patriotisme et foi catholique étaient étroitement mêlés.

Le 10 janvier 1915, Benoît XV publiait un décret prescrivant une journée de prières pour la paix, le 7 février. Il invitait le clergé et la population à « des oeuvres de mortification pour expier les péchés qui provoquent les justes châtiments de Dieu ». Le pape voulait « unir les hommes en un seul coeur et une seule âme ». Ce message fut très mal reçu, en particulier en France ; La Croix fait état de lettres de « catholiques de bonne volonté » réagissant par patriotisme mais ne comprenant pas la position du pape7. La Croix parle même de « soulèvement contre le pape » dans lequel certains catholiques eurent le tort d’emboiter le pas à nos éternels adversaires8. A Paris, à la fin de janvier, la police saisit le texte de la prière ; le cardinal Amette dut faire une mise au point : « La paix que le Saint-Siège nous invite à implorer est l’oeuvre de la justice et de la paix qui suppose le triomphe et le règne du droit. » Tous les évêques ayant repris cette interprétation apaisante, les saisies cessent. Cependant, le quotidien catholique remarque ironiquement le mouvement de subite dévotion des protestants libres-penseurs et radicaux pour le pape Grégoire VII9.

Les évêques français sont donc amenés à soutenir tout à la fois la cause de la France combattante et celle d’un pape qui maintient sa neutralité et qu’on accuse de soutenir les ennemis. Exercice parfois périlleux. L’évêque de Nancy, dans sa lettre pastorale, de février 1915, affirme que le pape « parlera, mais quand il le faudra et dans la mesure qui conviendra au bien général ». Ce qui n’empêche pas Mgr de Gibergues (Valence), de retour de Rome, d’écrire que la guerre est « par dessus tout une guerre de doctrine et de religion » ; qu’il y a bien deux camps en présence, celui de la force brutale qui veut imposer sa loi et de l’autre, la justice et le droit primant tout. La « coalition des forces chrétiennes », ajoute-t-il, se heurte au matérialisme athée dont le chef qui a déchaîné la guerre est « l’impérial barbare inféodé à Luther et à Mahomet10 ».

Les souffrances des catholiques françaises

Si Henri Massis exalte le sacrifice, la liste des membres de l’ACJF (Action catholique de la Jeunesse française) morts au champ d’honneur que La Croix publie à plusieurs reprises est certes glorieuse mais, au fil du temps, impressionnante et douloureuse. A la veille de Pâques, le 3 avril 1915, Pierre Dupouey, redevenu un fervent catholique grâce à sa femme Mireille, est tué sur l’Yser11. A côté de ces morts édifiantes, les comportements des soldats ne sont pas toujours exemplaires. Le jésuite Joseph Ducuing décrit des mœurs dépravées et l’indifférence religieuse : « Dans ce milieu où nous vivons, l’on ne parle que de coch… ou de femmes […] , comment résister, la nature elle-même se met de la partie, et avec cela pas de sacrement, donc pas de force12 ».

De surcroît, selon René Bazin13, la France catholique est trois fois contribuable : elle paye les impôts dus à l’État, mais aussi les impôts pour ses écoles libres et l’impôt pour le denier du culte. Il semble que certains aient renâclé à verser cette dernière contribution alors qu’ils sont déjà sollicités par de multiples oeuvres liées à l’effort de guerre ; si bien que le cardinal Sevin dut rappeler que le denier du culte était une « dette rigoureuse ».

Nouvelles inquiétantes du front

Le 20 janvier, Mgr Péchenard, évêque de Soissons, raconte à Mgr Baudrillart ce qu’il a vu : « Il n’y a plus de loi morale ; on rentre dans les maisons pour prendre ce qu’on peut. Les soldats français ont beaucoup pillé ; il y avait pas mal d’apaches14 de Paris ; des centaines de femmes françaises, ou belges, se sont précipitées sur Soissons où il y avait dix à quinze mille hommes ; les soldats français ou allemands volaient pour leur donner ; il y en a qui allaient dans les tranchées ; les officiers sont obligés de laisser faire beaucoup15. »

Les prophéties du curé d’Ars

Selon La Croix, le bienheureux curé d’Ars aurait annoncé la guerre de 1870 et celle de 1914. La première devait être « mal conduite du côté français », si bien qu’ils « seraient vaincus » et qu’ils « perdraient deux provinces ». La seconde serait « mieux conduite » et de s’exclamer : « Oh ! Les petits français, comme ils se battent bien ! » ; « on laissera les Allemands pénétrer en France, il en rentrera très peu dans leur pays ». Il ajoutait : « Alors, la France recouvrira ce qu’elle avait perdu et quelque chose en plus16 ». Une prédiction bien consolante.

1Franc, « A nos gouvernants », La Croix, 8 avril 1915.

2Alfred Baudrillart, op. cit., p. 133.

3Georges Bertoye (1857-1929) : rédacteur en chef de La Croix en tandem avec Jules Bouvattier jusqu’en 1917 puis avec Jean Guiraud. Bertoye signe ses papiers de première page dans La Croix sous le pseudonyme de Franc.

4Mgr Baudrillart, 10 janvier 1915, op. cit., p. 134. On remarquera la différence de comportement entre les Bavarois et les Prussiens ; un élément oublié trop souvent. L’unité allemande n’est pas encore entièrement accomplie dans les esprits.

5J. Fontana, op. cit., p. 174.

6 L’historien Francis Latour fait remarquer que l’arrêt de la guerre au début de 1915 aurait été particulièrement avantageux pour les Empires centraux qui occupaient la Belgique, le Luxembourg et une partie du Nord et du Nord-Est de la France.

7Le 21 janvier 1915, La Croix évoque l’article écrit par un catholique dans un « journal très répandu dans le diocèse de Grenoble », intitulé « Dieu n’est pas neutre. La mission du pape » ; l’auteur regrette que Benoît XV ne se soit pas élevé contre les horreurs commises par l’armée allemande. Naturellement, La Croix défend le pape.

8Franc, « Double ignorance. A propos d’un article du Temps », La Croix, 20 février 1915.

9Rappelons que le pape Grégoire VII excommunia l’empereur Henri IV et l’obligea à se présenter en habit de pénitent à Canossa.

10Allusion à la participation de l’empire ottoman à la guerre, à partir de novembre 1914, aux côtés des empires centraux.

11Mireille Dupouey publia après la guerre les lettres qu’elle avait reçu de Pierre.

12Lettre de Joseph Ducuing, 26 avril 1915 ; cité par Marie-Claude Flageat, Les jésuites français dans la Grande Guerre, Cerf, 2008, p. 118.

13René Bazin : écrivain et professeur de droit, membre de l’Académie française, il est un catholique monarchiste.

14Apaches de Paris : gang de jeunes voyous qui, loin de se cacher, s’affichaient en particulier avec leurs chaussures brillantes.

15Mgr Baudrillart, 20 janvier 1915, op. cit., p. 139.

16XXX, « La France de demain », La Croix, 26 mars 1915.

(A suivre)

Feuilleton : les catholiques français et la Première Guerre mondiale

Feuilleton sur les catholiques français et la Première guerre mondiale

Les médias ont fort peu évoqué le rôle des catholiques dans cette guerre. Pourtant, les émissions télévisées n’ont pas manqué, l’an dernier, à l’approche de l’été 2014. Nombre d’entre elles étaient de qualité. Or, on a donc oublié que la masse des Français étaient, sinon de pratique catholique, du moins d’éducation. Leurs réactions durant la guerre ne pouvaient être, pour beaucoup, étrangères à ce qui leur avait été inculqué dans leur enfance. Affrontés à la mort au front ou à celle d’un mari ou d’un frère, pouvaient-ils oublier les enseignements reçus dans leurs premières années ? Quant aux anticléricaux virulents, ceux qui « bouffaient du curé » et festoyaient le Vendredi saint, ils ne pouvaient que s’interroger sur le comportement de ces catholiques pour la plupart hostiles à la République. L’énorme conflit suscité par la loi de 1905 condamnée par le pape, les heurts violents des inventaires avaient ouvert des plaies qui n’étaient pas refermées en 1914.

C’est ce qui a donné l’idée, à l’historienne du catholicisme que je suis, de me plonger dans La Croix, de ces quatre grandes années, au jour le jour ; j’ai complété cette source fondamentale avec quelques revues catholiques (Études, la Revue pratique d’apologétique et la Revue du clergé français), ainsi que les précieux Carnets du cardinal Baudrillart1.

Face aux « Boches », les « deux France » se retrouvent unies et le clergé, pourtant massivement hostile à la République, fit preuve d’un patriotisme et même souvent d’un héroïsme aujourd’hui oublié. Au fil de ses numéros, La Croix présente une multitude de figures chrétiennes, laïcs comme ecclésiastiques, remarquables ; certaines d’entre elles proviennent de la vieille noblesse fidèle à l’Église.

Quelle découverte que l’extraordinaire renouveau religieux, au front tout particulièrement, où les poilus réclament des prêtres pour se réconcilier avec Dieu !

Autre surprise, celle de découvrir la virulence de la « rumeur infâme » qui, en pleine guerre, accuse encore le clergé français et le pape de complicité avec l’Allemagne. La guerre intestine continue aussi avec le gouvernement, par exemple autour du sort des orphelins de guerre.

Peu d’allusion antisémites, sauf dans les citations par La Croix d’articles de l’Action française et de la Libre Parole, le journal d’Édouard Drumont. Cette sombre page était-elle en train d’être tournée ? Comme l’écrit à plusieurs reprises La Croix, la guerre n’a pas été qu’un immense malheur, elle a été aussi providentielle.

14-18 (1) : « Un insupportable malaise pèse sur le monde civilisé »

Ainsi commençait le grand article qui, en première page, ouvrait le numéro de La Croix du 4 juin 1914. Son auteur, l’abbé Masquelier, signe de son pseudonyme Cyr2. Il évoquait les crises mexicaine et albanaise, la crise financière mais aussi le rôle de l’Allemagne qui, avec ses « armements monstrueux et injustifiés », entraîne les « répliques inévitables et nécessaires » des puissances qu’elle menace. Cela donnait, disait-il, l’impression que cette situation ne pouvait se résoudre que par « une conflagration générale ». Après quoi, l’auteur appelait au Congrès eucharistique de la paix qui allait, en juillet, se tenir à Lourdes.

L’assassinat par un étudiant serbe, le 28 juin 1914, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie et son épouse, fut l’incident qui mit le feu aux poudres. Le 30 juin, La Croix évoque le « vénéré empereur François-Joseph » tout en dénonçant « l’aveuglement austro-hongrois qui, par sa serbophobie intense, préparait sa perte » ; une analyse singulièrement lucide. Un mois plus tard, constatant la volonté de l’Autriche-Hongrie de saisir l’occasion pour écraser la Serbie, le quotidien catholique prenait le parti du faible que l’on veut égorger et soulignait la « magnifique attitude » des Serbes. Le conflit entre l’Autriche et la Serbie s’étendit aux autres grandes puissances européennes par le jeu des alliances. Le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie puis, le 3 août, à la France.

Les catholiques français : persécutés et pourtant nationalistes

La lecture de La Croix – qui, à la veille de la guerre, diffuse 170 000 exemplaires – révèle un monde catholique sur la défensive face aux expulsions de congrégations et aux fermetures d’écoles que le gouvernement radical poursuit. A la fin de juin 1914, à Paris, 20 écoles catholiques sont fermées et l’archevêque, le cardinal Amette, proteste en vain. Au début de juillet, la fermeture de la maison des Soeurs du Calvaire est décidée à Orléans. Le 19 juillet, le quotidien catholique rapporte que 6 frères des Écoles chrétiennes vont passer devant un tribunal correctionnel pour avoir reconstitué une « maison d’enseignement ». La Croix évoque « la chasse aux religieux », « l’école laïque contre la nation » et dénonce la fête du 14 juillet, avec ses « souvenirs sanglants », qu’il faudrait remplacer par la fête de Jeanne d’Arc.

Cependant, le nationalisme catholique est puissant et puise ses références dans le passé d’avant la Révolution française. La Croix regrette qu’il n’y ait pas de célébrations de nos victoires et de nos grands hommes : saint Louis, Jeanne d’Arc, Louis XIV, Napoléon. Lors de la fête de Jeanne d’Arc, 16 procès-verbaux – qui cependant ne débouchèrent pas sur des condamnations – sont dressés contre des citoyens qui avaient arboré le drapeau du pape. Et c’est l’Église, et non la République qui, en juillet 1914, célèbre la victoire de Bouvines3. En première page du quotidien catholique, un Christ en croix est accompagné de la légende Adveniat regnum tuum et, en dessous : « Dieu sauve la France ! » Le quotidien catholique se félicite d’ailleurs qu’un des sujets à la composition française au baccalauréat porte sur le sentiment national, s’inquiète des « armements monstrueux et injustifiés de l’Allemagne » mais émet des réserves sur l’alliance avec la Russie qui prend des « mesures persécutrices » contre le catholicisme.

Devant la menace de guerre

Devant la menace de guerre, La Croix publie, le 24 juillet, des extraits d’un article de La Libre Parole4 intitulé « Sommes-nous prêts ? Sinon, qui en est responsable ? » L’auteur, le commandant Driant5, dénonce les faiblesses de l’armée française : pas d’artillerie lourde, pas de dirigeables, peu d’avions ni de sections d’automobilistes. Et de dénoncer l’instabilité ministérielle (sept ministres de la guerre en trente mois) mais aussi le rôle de Jean Jaurès. Pour sa part, le quotidien catholique dénonce « l’abaissement déplorable auquel nous a réduit le régime actuel ». La France est « affaiblie par son anticléricalisme » ; ce dernier se manifeste, par exemple, le 30 juillet : un chasseur à pied qui, à Saint-Mihiel, avait joué du clairon durant une cérémonie religieuse est condamné à 15 jours de prison par le général Sarrail6.

En bonne patriote, La Croix ne cesse de mettre en accusation l’Allemagne ; c’est elle qui prépare la guerre tandis qu’en France, nos instituteurs, « imbus de préjugés anticléricaux, [sont] gavés dans les écoles normales d’idées anti-patriotiques ». A la fin de juillet, l’approche de la guerre amène le journal à changer de ton : le quotidien souligne, cette fois, que la France est « admirable » par son sang-froid, son « patriotisme indomptable et accepte la guerre sans la moindre faiblesse ». Le 1er août, La Croix écrit : « Notre unique pensée est pour la France […] C’est sur la France, malgré le gouvernement athée et persécuteur qui la défigure, que nous appelons les bénédictions du Très Haut. » Car le choix sera bientôt entre la « caserne prussienne » et « la belle maison à la française ».

Le 2 août, Franc, pseudonyme de Georges Bertoye7, signe un article qui affirme que les catholiques n’ont pas provoqué la guerre et demande « qu’on cesse enfin cette guerre idiote et criminelle contre Dieu, contre les curés, contre les religieux et les religieuses8 ». Franc condamne aussi l’assassinat de Jean Jaurès comme un « acte abominable », tout en ajoutant que le leader socialiste a « fait

beaucoup de mal » en répandant les idées socialistes et pacifistes.

Pie X, la France et la guerre

L’intransigeant Pie X dirige l’Église romaine depuis 1903 ; il a condamné le « modernisme » et s’est opposé à un compromis entre les évêques français et la République qui a voté, en décembre 1905, la loi de séparation de l’Église et de l’État. Le pape a ainsi placé l’Église de France dans une situation difficile. Cependant, Pie X ressent avec angoisse la montée des tensions qui devaient aboutir à la guerre. En novembre 1906, il s’est adressé au Congrès de la paix en ces termes : « Tous les efforts faits dans le but d’éviter les horreurs de la guerre sont absolument conformes à l’esprit et aux préceptes de l’Évangile. » Le pape a suivi attentivement les guerres balkaniques et s’inquiète des ambitions de la Serbie qui, comme le note La Croix, veut démembrer la très catholique Autriche-Hongrie. Derrière la Serbie, le Saint-Siège voit l’orthodoxie soutenue par la Russie ; une orthodoxie qui représente « le principal adversaire religieux en Europe pour l’Église catholique9 ».

Après l’assassinat perpétré à Sarajevo, Pie X et son secrétaire d’État approuvent la fermeté de l’Autriche. Craignant le prosélytisme des orthodoxes, il aurait même dit devant le ministre de Bavière près le Saint-Siège : « Mieux vaut encore les Turcs que les Russes10 ».

Le 2 août, le pape publie une exhortation dans laquelle il dit se « sentir angoissé de douleur et d’épouvante » devant une guerre « dont personne ne peut envisager les périls, les massacres et les conséquences » ; il demande aux évêques d’organiser dans toutes les paroisses des prières publiques afin que la miséricorde de Dieu « arrête le plus tôt possible les douloureuses pertes de la guerre et qu’il inspire aux chefs des nations de former des pensées de paix et non d’affliction ». C’est trop tard : l’engrenage de la guerre est, le 2 août, enclenché irréversiblement et les catholiques français eux-mêmes aspirent au combat. Il est significatif qu’en première page de La Croix, le message du pape soit suivi immédiatement par un texte belliciste de l’association Notre-Dame du Salut.

L’union sacrée

Le 4 août, le président du Conseil, Viviani, lit devant la Chambre des députés le message du Président de la République, Raymond Poincaré, qui salue l’armée, l’énergie de la nation et « l’union sacrée ». La Croix reproduisit, le 6 août, l’intégralité du message sans souligner alors l’importance de la formule qui allait être reprise tout au long du conflit. Allait-elle interrompre, voire stopper la politique anticléricale du gouvernement ? On pouvait l’espérer puisque le ministre de l’Intérieur, Louis Malvy11, annonçait qu’il suspendait toutes les mesures contre les congrégations. Le lendemain, le Christ en croix qui figure en haut et à gauche de la première page du quotidien catholique est accompagné du drapeau tricolore. Le 10 août, la Revue du clergé français écrit : « Nous combattons pour défendre contre les barbares agresseurs la terre sacrée de nos pères. Nous combattons pour le droit et la civilisation. » Ainsi, les « deux France » s’unissent pour la défense de la patrie.

Martine Sevegrand

1J’ai bien entendu vérifié et complété mon information par quelques ouvrages d’historiens : Jacques Fontana, Les catholiques français, 1914-1918, Cerf, 1990 ; Francis Latour, La papauté et les problèmes de la paix pendant la Première guerre mondiale, L’Harmattan, 1996 ; Xavier Boniface, Histoire religieuse de la Grande Guerre, Fayard, 2014.

2L’abbé Henri Masquelier a été rédacteur en chef de La Croix pendant un an, en 1900.

3Bouvines : victoire des troupes royales, le 20 juillet 1214, conduites par Philippe Auguste sur une coalition soutenue par l’empereur du Saint Empire romain germanique. Les Études consacrent une étude entière à ce « premier événement national de notre histoire ».

4La Libre Parole qui fut le journal de Drumont est, à partir de 1910, dirigé par des catholiques ultra-conservateurs.

5Ce brillant officier que ses prises de position politiques amène à démissionner de l’armée. En 1914, à 59 ans, il reprend du service et obtient le commandement de deux bataillons de chasseurs.

6Le général Sarrail, engagé dans les réseaux maçonniques, est très hostile au catholicisme. A l’inverse, le général Édouard de Curières de Castelnau, brillant officier, voit sa carrière militaire freinée par ses convictions catholiques qu’il ne cache pas.

7Georges Bertoye (1857-1929) : partage la fonction de rédacteur en chef de La Croix, jusqu’en 1917, avec Jules Bouvattier.

8Franc, « La guerre. L’assassinat », La Croix, 2 août 1914.

9Francis Latour, op. cit., p. 21.

10Cité par Francis Latour, op. cit., p. 22.

11Louis Malvy (1875-1949) : ce radical et ministre de l’Intérieur de mars 1914 au 21 août 1917 ; il est la bête noire des catholiques.