Quand l’Église catholique parle des musulmans

Après plus de treize siècles de contacts plus ou moins pacifiques, l’Église catholique publiait, il y a exactement cinquante ans, un premier texte officiel sur l’islam, très court mais très positif. Il s’agit, dans la Déclaration du concile Vatican II sur les religions non-chrétiennes, Nostra Aetate, d’un paragraphe qui affirme que « l’Église regarde aussi avec estime les musulmans qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant ». En ces temps lourds de menaces, il est opportun de rappeler que la plus haute autorité de l’Église catholique exhortait chrétiens et musulmans « à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle ».

Comment en est-il venu là ?

Au début du Concile, en 1962, il n’était nullement question d’évoquer l’islam et les musulmans. Cependant, à l’automne 1963, lorsque fut présenté un texte en faveur des juifs, l’émotion fut immense dans le monde arabe. Le patriarche Maximos IV, « patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem », une des plus éminentes personnalités du Concile, prit la parole, le 18 novembre, pour affirmer que si l’on parlait des juifs, il fallait aussi parler des musulmans qui sont 400 millions et au milieu desquels vivaient les chrétiens. Et il ajoutait : « Si nous voulons désavouer l’antisémitisme – et nous le désavouons tous – une petite note condamnant et l’antisémitisme et la ségrégation raciale aurait suffi. Inutile de créer une agitation nuisible ». Le patriarche était conscient qu’un texte en faveur des juifs ne serait pas perçu comme « purement religieux », comme ses promoteurs l’affirmaient ; il serait interprété au Proche-Orient comme un acte politique en faveur de l’État d’Israël. D’autres évêques venus d’Asie demandèrent à leur tour que l’on évoque les grandes religions orientales.

Dans ce contexte, le pape Paul VI joua un rôle positif. Lors de son voyage en Terre sainte (4-6 janvier 1964), il se garda bien de prononcer le nom « Israël » mais saluait « quiconque professe le monothéisme et avec nous rend un culte religieux à l’unique et vrai Dieu, le dieu vivant et suprême, le Dieu d’Abraham, le Très-Haut ». En août 1964, le pape publiait une encyclique intitulée Ecclesiam suam, dans laquelle il évoquait « les hommes qui adorent le Dieu unique et souverain, celui que nous adorons aussi » ; Paul VI citait alors les juifs et les musulmans. Ainsi, et pour la première fois de l’histoire, un pape affirmait que le Dieu des musulmans était le même que celui des chrétiens. Quelques mois plus tard, il créait un secrétariat pour les non-chrétiens et il lui adjoignait, en mars 1965, un sous-secrétariat pour l’islam.

Il reste que le projet de déclaration était encore largement consacré aux juifs ; c’est pourquoi, en août 1964, le synode des évêques grecs-catholiques avait demandé qu’on insère un paragraphe réprouvant à l’avance toute interprétation lui donnant une signification politique. La sensibilité des musulmans et des États arabes provoquée par « l’invasion juive qui a chassé de la Palestine occupée un million de réfugiés arabes » était en effet à vif. Les évêques melkites eurent cependant bien des difficultés à faire comprendre leurs motivations et certains évêques européens les soupçonnaient d’antisémitisme.

En septembre 1964, le cardinal Bea présentait un projet de « Déclaration sur les juifs et les non-chrétiens » qui suscita bien des critiques : les juifs n’étaient-ils pas des non-chrétiens ? Le cardinal König, archevêque de Vienne et d’autres évêques demandèrent que le passage du texte consacré aux musulmans soit plus substantiel. Hors du Concile, Mgr Edelby, archevêque d’Edesse (Turquie), tint une conférence de presse, le 4 novembre, sur le thème « L’Église et le monde arabe » et plaidait : « Le moment de dialoguer avec l’islam est venu ! Nous avons beaucoup à apprendre ! »

Dans le projet final présenté au Concile, parmi les points qui furent débattus, deux doivent être soulignés. Le passage sur « l’estime pour la vie morale » (des musulmans) suscita des critiques mais fut finalement maintenu ; en revanche, l’expression de « fils d’Ismaël » fut écartée parce qu’elle n’apparut pas suffisamment fondée. Le texte définitif fut voté en octobre 1965 par 1910 voix pour contre 189.

Qu’y a-t-il dans la Déclaration ?

Le texte est très court, cinq pages au total. Deux pages sont consacrées aux diverses religions non-chrétiennes qui « apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes ». Deux autres pages précisent les liens de filiation entre le judaïsme et le christianisme. Le passage concernant les musulmans (le mot islam n’apparaît pas) fait moins d’une page et se divise en deux paragraphes. Le premier décrit la foi des musulmans et retient quelques noms divins qui sont aussi conformes au christianisme : « miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes ». En évoquant le « miséricordieux », la Déclaration reprend ainsi un qualificatif particulièrement cher aux musulmans puisqu’il ouvre chaque sourate, sauf une. Et tous ces qualificatifs rapprochent chrétiens et musulmans à la différence des religions asiatiques et africaines. Le Concile reconnaît l’islam comme troisième religion monothéiste.

La Déclaration relève que les musulmans « cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu ». Le texte évoque ensuite « le Dieu d’Abraham auquel la foi islamique se réfère volontiers » ; sans se prononcer sur la grande idée de Louis Massignon d’un islam faisant partie des trois « religions abrahamiques », le Concile constatait l’attachement des musulmans à Abraham, modèle des croyants pour sa soumission à Dieu. En revanche, le texte souligne que les musulmans vénèrent Jésus comme prophète et honorent Marie. Enfin, ils attendent le jour du jugement.

En écartant les traits qui auraient marqué les différences entre chrétiens et musulmans, le texte conciliaire veut inciter les uns et les autres au dialogue et à la coopération. C’est ce thème qui est développé dans le deuxième paragraphe ; le Concile exhorte à « oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales , la paix et la liberté ».

Les fruits portés par la Déclaration

Autant les deux pages consacrées au judaïsme ont donné un formidable élan au dialogue entre juifs et chrétiens, autant il faut constater que les relations entre musulmans et chrétiens sont à peine amorcées. Pourquoi ? D’abord parce que les juifs convertis au catholicisme ont joué un rôle très actif pour stimuler le dialogue judéo-chrétien non seulement au niveau théologique mais aussi au niveau politique. On évoque souvent le sionisme chrétien de certains protestants mais il existe aussi un courant sioniste au sein du monde catholique, même s’il est plus discret et moins caricatural. Ensuite parce que Jean-Paul II a favorisé le rapprochement avec les juifs qu’il qualifia de « nos frères aînés ». On connaît, en revanche, le fameux discours de Ratisbonne (12 septembre 2006), prononcé par Benoît XVI et très mal reçu dans le monde musulman.

Pourtant, le long paragraphe de la Déclaration sur les religions non-chrétiennes qui est consacré aux musulmans existe bel et bien et attend d’être mis en application ; il offre des perspectives nouvelles aux relations entre chrétiens et musulmans. Il est temps que les chrétiens s’en saisissent.

Martine Sevegrand

(Article paru, il y a dix jours sur le site « contre-attaques)

Etre chrétien à Jérusalem

Je voudrais évoquer aujourd’hui le sort des prêtres et religieux à Jérusalem. En France, un graffiti antisémite sur une synagogue est, avec raison, dénoncé et répertorié. A Jérusalem, les insultes contre les prêtres et religieuses sont depuis longtemps devenues pratique courante au point que personne n’en parle. Mais, depuis quelques mois, l’on observe l’essor de ce phénomène inquiétant : les crachats distribués par des ultra-orthodoxes.

Dès octobre 2004, le quotidien israélien Haaretz lui avait consacré un long article et rapportait que, quelques jours plus tôt, un étudiant de yeshiva de 21 ans, avait craché en direction de la croix lors d’une procession près du Saint Sépulcre. Plus tard, un moine orthodoxe qui était en voiture a vu un juif avec barbe et chapeau frapper sur son pare-brise : il a descendu sa vitre et reçu alors un crachat en pleine figure. En 2010, le dominicain Jean-Baptiste Humbert, directeur de recherche à l’École biblique et archéologique de Jérusalem, fut témoin de l’agression d’un jeune religieux catholique , venu à Jérusalem pour étudier l’hébreu et le judaïsme !  Il  l’a vu  subir les crachats de tout un groupe de jeunes juifs religieux. Il l’accompagna au poste de police pour porter plainte mais l’attitude des deux officiers de police fut tellement odieuse qu’ils y renoncèrent…

Le professeur Israël Shakak avait expliqué, il y a des années, que « le fait de déshonorer les symboles religieux chrétiens était un devoir religieux ancestral dans le judaïsme ». Apparemment, pour les juifs les plus pratiquants, cracher sur les croix ou par terre en passant devant les églises est enseigné aujourd’hui encore. Mais quand le dominicain Jean-Baptiste Humbert en a témoigné, le 23 décembre 2010, sur les ondes de France-Inter et  a expliqué que, pour les juifs, « le chrétien est impur », quel tollé ! Le verdict tomba aussitôt : antisémite et la Ligue de Défense Juive (LDJ) exigea des excuses et un droit de réponse à France-Inter. Le refus suscita, le 8 janvier au soir, une opération d’une trentaine de membres de la LDJ qui occupa les locaux de Radio-France et s’empara des micros de France-Inter pour rectifier l’information à sa manière. Aucune arrestation ne fut effectuée. Auparavant, le 27 décembre, au micro de la Radio communautaire Juive (RCJ), Clément Weill-Raynal, journaliste de France-Télévision, intitulait un papier « Quand France-Inter « crache » sur les Juifs à la veille de Noël ». Il écrivait : « Vérification faite, il s’agit d’une vieille histoire qui, si elle a jamais existé, date de plusieurs années. En tout état de cause et à ma connaissance, aucun incident de ce type n’a été signalé ces derniers temps dans la Ville Sainte. »

Mais revenons à Jérusalem où, ces mois derniers, les choses se sont encore aggravées. En septembre, des extrémistes ont incendié la porte du monastère de Latroun avec, de surcroît, des graffitis injurieux pour les chrétiens. Puis, le 2 octobre, sur la porte du monastère franciscain du Mont de Sion, près du Cénacle, on trouve écrit : « Jésus, fils de p… ». Les évêques de Terre Sainte protestèrent auprès des autorités israéliennes qui, d’ailleurs, condamnèrent ces actions. On attend les arrestations ; elles ne devraient pas être difficiles puisque ces deux actes étaient signés : « Le prix à payer ». Il s’agit d’une organisation clandestine composée notamment de membres de la colonie sauvage de Migron qui se vengent de la décision de la Cour Suprême d’Israël, prise il y a dix ans, et enfin appliquée, d’évacuer les colons de ce lieu.

Sur les silences de Pie XII

L’édition française de L’Osservatore Romano du 12 juillet dernier se félicitait du changement de légende sous le panneau et la photo de Pie XII au musée de Yad Vashem. Au lieu du titre « Pie XII et l’Holocauste », on lit désormais « Le Vatican et l’Holocauste ». A cette occasion, je voudrais faire partager les notes que j’ai prises à la lecture d’une très intéressante belle thèse de doctorat, celle que Muriel Guittat-Naudin a soutenue, en décembre dernier, à l’EPHE, sur un sujet très sensible : « Les silences de Pie XII. Histoire d’une controverse (1944-2002) ».

La période sur laquelle porte son étude indique bien qu’il s’agit d’analyser la controverse née du silence de Pie XII devant l’extermination des juifs et de suivre son évolution au fil des ans. Car la perception de ce « silence » a singulièrement varié et l’auteur établit une périodisation en trois temps.

Dans une première période (1944-1962), Pie XII apparaît essentiellement comme le pape de la paix qui, tout en restant neutre dans le conflit, avait sauvé des juifs, et en particulier les juifs romains en donnant l’ordre de les cacher au Vatican, dans les couvents et à Castelgandolfo. Cette vision du rôle de Pie XII fut confortée par les remerciements de nombreux juifs : citons seulement les 70 délégués juifs de l’United Jewish Appeal représentant près de 15.000 réfugiés. Le pape en profita pour souligner, avec bonne conscience, le rôle positif de la papauté à leur égard.

Les dirigeants juifs eux-mêmes ont contribué largement à forger cette image du « pape sauveur de juifs ». A cette époque, ils ont une préoccupations concrète tournant à la hantise : solliciter l’aide du pape dans la recherche des orphelins juifs cachés par des familles et des institutions catholiques pendant la guerre et obtenir leur retour dans leurs communautés d’origine.

Il y eut pourtant des catholiques pour critiquer l’attitude du pape pendant la guerre. Les critiques publiques sont extrêmement rares ou indirectes. La plus notable fut la lettre que Jacques Maritain écrivit, en juillet 1946, à Mgr Montini afin qu’il intercède auprès de Pie XII : le nazisme étant vaincu, le pape devait élever la voix contre l’antisémitisme. Mais le pape se tait malgré les pogroms en Pologne qui ont lieu au même moment. Ce silence après la guerre peut d’ailleurs être considéré comme un deuxième silence qui, cette fois, n’a plus la moindre excuse.

Dans son allocution du 2 juin 1945 au Sacré Collège, Pie XII affirmait que « l’Église avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour opposer une digue puissante à l’envahissement de ces doctrines aussi délétères que violentes » et il évoquait « le spectre satanique du national-socialisme. » Si l’on écarte la presse communiste délibérément polémique et hostile, Pie XII apparut, pendant les années cinquante sous l’image positive d’un pape qui avait été charitable et pacifique. L’auteur rappelle d’ailleurs combien la littérature hagiographique catholique reconstruit le passé en le magnifiant. Voici donc, nous dit-elle, des « consciences verrouillées ».

Il est vrai que l’on n’a pas encore pris la mesure de l’extermination des juifs pendant la guerre. Pourtant, Léon Poliakov qui publia en 1951 le Bréviaire de la Haine apportait des documents permettant une mise en cause de Pie XII ; bien que préfacé par François Mauriac, son livre ne suscita presque aucun écho dans l’opinion.

La mort de Pie XII à l’automne 1958 provoqua un phénomène qu’on rencontre lors du décès de dictateurs. Les premiers jours, les éloges sont unanimes et dithyrambiques : de La Pensée catholique à Témoignage chrétien, de La Nation française au Populaire et à Combat, les citations de la presse française que nous donne l’auteur sont édifiantes. Puis, moins d’un mois après la mort de celui que Jean-Marie Domenach qualifiait de « Staline de l’Église », les critiques émergèrent et se multiplièrent.

Qu’on me permette une remarque personnelle : Staline a connu semblable avatar : après les « émeutes de l’adoration » (Jean Cathala), on tourna vite la page ! L’étude de la presse française que nous offre Muriel Guittat-Naudin témoigne d’un phénomène identique. Dès le 10 octobre, dans Le Monde, Jean de L’Hopital affirmait que le pape Pacelli qui avait dénoncé si fermement le communisme, les catholiques progressistes et les théologiens d’avant-garde n’avait pas condamné l’hitlérisme. Michel François, dans La Nef de novembre 1958, n’hésitait pas à parler du « culte de la personnalité » développé par Pie XII.

Le débat rebondissait. Tandis que la communauté juive restait prudente, trois voix s’élevèrent avec colère : Wladimir Rabinovitch, Jacques Lazarus et Émile Touati qui soulignaient la germanophilie du pape. Bien entendu, Pie XII a des défenseurs qui s’exprimaient dans La Croix et les Études. Leur argumentation repose sur « l’unanimité » des témoignages des survivants qui ont tous remercié le pape après la guerre et sur la conviction que la première encyclique de Pie XII (20 octobre 1939) était une condamnation du nazisme. Je m’étonne que l’auteur ne se soit pas penchée sur cette encyclique car cette affirmation ne résiste pas, selon moi, à une lecture attentive de Summi Pontificatus.

On me permettra ici une parenthèse sur cette encyclique qui, publiée deux semaines après l’écrasement de la Pologne, n’évoque que très vaguement le conflit, multiplie les allusions du genre « épreuves de l’heure présente », « circonstances difficiles » qui résultent du « gigantesque tourbillon d’erreurs et de mouvements anti-chrétiens » et de l’oubli de la loi naturelle. Le nom de la Pologne est absent du texte qui, par contre, consacre un paragraphe à « la chère Italie » et à « l’oeuvre providentielle des accords du Latran »…

Revenons à notre sujet. La riposte de Rome reposa sur la publication d’archives vaticanes inédites par trois jésuites dont l’ancien secrétaire de Pie XII, le jésuite Robert Leiber. Le leitmotiv de ces publications était : « Laissons parler les faits. » L’auteur n’en conclut pas moins que, jusqu’en 1963, « plusieurs mémoires du pontificat de Pacelli cohabitent sans que l’une l’emport vraiment sur les autres. » L’image du « docteur de la paix » (Témoignage chrétien) survivait : les épiscopats étaient les responsables du silence tandis que le pape avait fait tout ce qu’il pouvait.

La mise en scène, à partir du début de 1963, du Vicaire, de Rolf Hochhuth, change radicalement le paysage et ouvre sur la deuxième période (1963-1969). Dans cette pièce, toute l’action du Vatican est concentrée sur la personne du pape et son silence. La caricature que Hochhuth fait de Pie XII affaiblit, certes, sa pièce, pourtant, selon l’auteur, ce fut un « véritable séisme » qui obligeait les catholiques à se pencher sur le passé. Que la valeur historique du Vicaire soit contestable et que la pièce s’apparente à un pamphlet ne change rien à l’affaire. Elle suscite le succès et le scandale.

Le Vicaire arrive dans un contexte changé par plusieurs événements : la publication en 1959 du Journal d’Anne Franck et du Dernier des justes, en 1961, le procès et l’exécution d’Adolph Eichmann en Israël, et en plein Concile Vatican II. Certains chrétiens exigeaient d’ailleurs, depuis les années trente et quarante, une attitude nouvelle de leurs Églises à l’égard des juifs.

Les défenseurs de Pie XII ne manquèrent pas de riposter : en France, avec le jésuite Michel Riquet – dont l’attitude pendant la guerre fut irréprochable –, et Mgr Guerry . Ailleurs, avec des prises de position vigoureuses des divers épiscopats. Quant aux grandes organisations juives, elles s’abstinrent de prendre position ou publièrent des textes très modérés : en effet, au même moment, un texte concernant les juifs était en discussion au Concile.

Mais il importe de souligner le silence de Jean XXIII ; délégué apostolique à Istanbul, il avait aidé activement les juifs persécutés et tenté en vain d’obtenir une parole claire du pape. Paul VI allait, au contraire, défendre passionnément la mémoire de Pie XII en quelques occasions et, en particulier, à Jérusalem en janvier 1964. Collaborateur de Pie XII à la secrétairerie d’État, il argumentait : une attitude de condamnation aurait entraîné des représailles des nazis.

Dans toute la presse, catholique ou non, on débat désormais ouvertement : si Pie XII avait parlé aurait-il été écouté ? Carlo Falconi le pense tandis que le protestant Fadieh Lovsky et Jean-Marie Domenach en doutent ; le pape n’est pas un prophète, affirme ce dernier qui ajoute qu’il y a « une raison d’Église qui fait parfois penser à la raison d’État ». Mais tous pensent que le pape Pacelli ne s’est pas comporté en témoin du Christ.

C’est à l’extrême droite que Pie XII trouva ses plus zélés défenseurs : dans Aspects de la France et la revue Itinéraires de Jean Madiran. Apparaît aussi Paul Rassinier, un ancien anarchiste, pacifiste et munichois qui, dans Rivarol et dans ses livres, prit la défense du pape Pacelli et mit en question les chambres à gaz.

Avec Le Vicaire la « conspiration du silence » a été brisée. Les études historiques se multipliaient et l’historien Saul Friedländer publiait un recueil de documents diplomatiques allemands ; le Vatican commençait la publication des Actes et documents du Saint-Siège pendant la seconde guerre mondiale. Seul Wladimir d’Ormesson, ancien ambassadeur auprès du Saint-Siège, et quelques personnalités romaines niaient encore que Pie XII ignorait le crime monstrueux que commettaient les nazis. Selon Saul Friedländer, le pape Pacelli ne serait intervenu rapidement qu’en une seule occasion, en avril 1944, contre la déportation des juifs hongrois. Cependant, l’historien israélien Pinchas Lapide, dans Rome et les juifs (1966) estimait que Pie XII avait sauvé au moins 700.000 juifs, le créditant ainsi de toutes les actions des catholiques en faveur des juifs ! On s’interrogeait d’autant plus sur les motivations de Pie XII que Jean XXIII avait modifié l’image de la papauté. Germanophilie du Vatican, obsession anticommuniste, volonté de préserver le catholicisme et en particulier Rome (donc argument du moindre mal), préserver ses chances de médiateur dans le futur règlement du conflit, chaque explication est pesée pour comprendre les silences de Pie XII.

On ne peut oublier que ces débats se déroulent en même temps que le Concile qui vota, en octobre 1965, la déclaration Nostra aetate. Mais cette dernière déçut le monde juif. En effet, la version adoptée du texte avait supprimé les mots « déicide » et « condamne » ; pour autant Muriel Guittat-Naudin simplifie vraiment les choses en parlant de « refus de supprimer le terme « peuple déicide » » ! Il est vrai, par contre, que Paul VI avait prononcé un discours catastrophique, le dimanche 4 avril 1965. Il est vrai encore que, d’après les textes qu’elle cite, nombreux furent les juifs qui ne comprirent pas que Nostra aetate allait donner un élan inouï au dialogue judéo-chrétien. En novembre 1965, l’annonce de l’ouverture du procès de béatification de Pie XII – en même temps que celui de Jean XXIII – n’était d’ailleurs pas rassurante mais passa presque inaperçue. Ajoutons qu’en 1967 certaines personnalités juives rapprochèrent le silence de Paul VI pendant la guerre des Six-Jours du silence de Pie XII.

Le procès de Pie XII qui coïncide avec le Concile renforce les interrogations des catholiques non seulement sur les relations entre judaïsme et christianisme mais aussi sur la mission du pape et la place que l’Église doit occuper dans le monde. Toutes ces pages de Muriel Guittat-Naudin, nourries par une immense documentation, apportent beaucoup.

La troisième partie de cette thèse (1970-2002) apparaît plus composite.

Les années soixante-dix et quatre-vingt sont marquées par de nouveaux travaux historiques fondés sur des sources diplomatiques, y compris celles du Vatican. Le « silence de Pie XII » est à la fois nuancé (le pape a parlé à demi-mots à trois reprises (Noël 1940, Noël 1942 et allocution au Sacré-Collège du 2 juin 1943) et aggravé par son mutisme devant les massacres des Polonais et des Serbes orthodoxes. Si bien que l’historien François Delpech parle d’un « triple silence. » Mais l’action de Pie XII en faveur des juifs de Rome est désormais établi sans conteste tout comme le drame de conscience vécu par Pacelli. Certains historiens soulignent aussi la passivité des Alliés, de la Croix-Rouge, de la Suisse. Pie XII garde pourtant des défenseurs comme l’historien Jean Chelini.

Après quoi, tous les griefs de la communauté juive contre Jean-Paul II sont passés en revue, du plus sérieux, l’affaire du Carmel d’Auschwitz, au plus anecdotique, la réception de Yasser Arafat au Vatican. Même la visite de Jean-Paul II à la synagogue de Rome, geste symbolique majeur, est loin d’être appréciée par tous les médias juifs, sensibles au « silence du Vatican sur Israël » (sous-titre de l’auteur).

Le grand événement est la publication, le 16 mars 1998, du document romain « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah ». La partie qui nous intéresse ici est la quatrième qui revient sur les positions de l’Église contre l’antisémitisme et l’aide apportée aux juifs par des chrétiens. Le texte reconnaît « les erreurs et les fautes de ces fils et de ces filles de l’Église » mais consacre un long passage à «la sagesse de la diplomatie du pape Pie XII » et rappelle les nombreux remerciements provenant de responsables juifs, y compris le message de Golda Meir à la mort de Pacelli. Le texte entendait démontrer que le pape a agi en silence. Menahem Macina conclut dans La Croix qu’il s’agissait de « Condoléances plutôt que repentance ».

L’auteur compare Nous nous souvenons avec « la déclaration de repentance de l’Église de France », le 30 septembre 1997 à Drancy qui, elle, était sans ambiguïté. Elle oublie, au passage, malgré sa vaste documentation et comme d’autres d’ailleurs, que la déclaration de repentance de Drancy n’a été signée que par seize évêques – ceux des diocèses qui avaient eu un camp d’internement – parce que le projet présenté au conseil permanent de l’épiscopat avait suscité trop de réserves et d’oppositions. Le P. Jean Dujardin, cheville- ouvrière de la déclaration française, en a témoigné dans un article publié dans la Nouvelle Revue Théologique. Cependant, les deux déclarations, française et romaine, réactivèrent le débat entre partisans et adversaires de Pie XII. Le Figaro ouvrit ses colonnes à la défense de Pacelli.

Restait enfin la lancinante question de la béatification de Pie XII, annoncée à la fin du concile, repoussée mais rebondissant dans les années quatre-vingt-dix. En 2000, Jean XXIII et Pie IX étaient béatifiés mais le pape Wojtyla préférait différer celle de Pie XII : était-ce un abandon implicite ? Or Benoît XVI, à la fin de décembre 2009, signait un décret ouvrant la voie à la béatification de Jean-Paul II et de Pie XII dont les vertus auraient été « héroïques » ! S’agit-il, dans l’esprit de Benoît XVI de réaffirmer la primauté de Rome et d’épargner, avec Pie XII, une Église proche du modèle pré-conciliaire ?

La thèse s’achève sans que l’affaire des « silences de Pie XII » ait été définitivement résolue. A Rome du moins où il reste entendu que le pape ne peut se tromper, non seulement dans ses affirmations religieuses mais, semble-t-il, dans ses choix très politiques. Pour ma part, je conclurai que si l’attitude de Pie XII pendant la guerre peut se comprendre, son silence après la défaite du nazisme est inexcusable.