Vie de prêtre (4) : Michel Jeanne

Michel est né le 11 septembre 1933 à Bolbec, en Normandie. Le même jour, son père mourait dans un accident de voiture. Sa mère, Yvonne, se retrouvait veuve à 25 ans avec deux enfants. Elle devint institutrice dans une école privée, avec un maigre salaire. A Bolbec, la famille échappa aux bombardements mais Michel tomba gravement malade en 1942 et resta de longs mois immobilisé. Décidé à devenir prêtre, il travailla comme surveillant dans un collège pour financer ses études et obtenir les deux parties du baccalauréat en un an. Il est ordonné prêtre à l’âge de 27 ans, en juin 1960, dans la cathédrale de Rouen. Bien qu’il veuille déjà partir en Amérique latine, Mgr Martin le nomme d’abord nommé vicaire dans une paroisse de la banlieue ouvrière de Rouen, à Saint-Étienne-du-Rouvray, où vivent de nombreuses familles d’immigrées portugaises et espagnoles. Avec trois autres vicaires, il vit le plus modestement possible. Ils discutent de la question du célibat sacerdotal et Michel défend le célibat librement assumé et soutient que, dans l’Église, il y a place pour des prêtres mariés. Il s’occupe de la JOCF, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne Féminine1.

Service de l’Église et service de la classe ouvrière, toutes deux universelles

Michel obtint enfin de partir en Amérique latine à la fin de 1970. Le 6 janvier 1971, il arrivait à Bogota (Colombie) et logea d’abord avec trois prêtres destinés comme lui à la JOC. Ils le préviennent qu’il lui faudra beaucoup de patience car le clergé local est très traditionaliste même si un courant de libération émergeait face à une hiérarchie conservatrice et répressive. Pour le cardinal de Bogota, l’essentiel est de catéchiser et de distribuer les sacrements. Michel découvre ce qu’il appelle le « para-liturgico-folklorique » : l’accumulation des rites répétés mécaniquement. Il écrit, à l’occasion du jour des Cendres de 1972 : «J’avais vraiment l’impression d’être un prêtre catholique qui prêterait ses services à un peuple d’une autre religion ». En effet, la population croit que plus on reçoit les cendres et plus on est protégé ! En revanche, Michel constate l’absence de mouvement ouvrier et d’alternative politique.

Pour vivre, il doit donner deux heures de cours de français par jour à l’Alliance française ; il ne voulait pas travailler comme ouvrier parce que ce serait prendre la place d’un autre.

Dans la paroisse de Camilo Torres

Michel Jeanne s’installe dans un quartier pauvre du Sud de Bogota, dans le quartier de Tunjuelito.

Des quartiers totalement marginaux, où il n’y a ni eau ni électricité, où les gens vivent dans des taudis. Ils fabriquent des briques à la main ; on les paie 4 centavos par pièce qui est ensuite vendu 60. Une exploitation terrible. Pour autant, il évoque sans complaisance la figure de Camilo Torres « un représentant du romantisme révolutionnaire qui pensait qu’il suffisait de prendre un fusil et d’aller au maquis pour changer de système ».

Un responsable de la JOC décrit Michel comme « un garçon un peu timide, un homme gai et pieux, d’une piété peu démonstrative et qui ne se met jamais en avant. C’est un homme pauvre par choix. Il est logé parmi les gens les plus simples ».

Parfois, le doute s’infiltre sur leur mission : « Hier, en réunion de curés, on se demandait comment annoncer l’espérance sans se moquer des gens quand ils n’ont pas seulement de quoi manger. La seule espérance serait de faire la révolution, et ça ne viendra pas du ciel, et on n’y est pas ! » De surcroît, l’Action ouvrière est tout juste tolérée par la hiérarchie. En 1975, le cardinal aurait voulu que Michel Jeanne devienne aumônier du lycée français qui recrute ses élèves dans les familles de l’oligarchie. Naturellement, Michel refuse.

A Facatativa

A partir de 1982, Michel Jeanne s’installe dans un nouveau diocèse, rural à l’origine, puis transformé par la culture des fleurs. Les grandes haciendas consacrées à l’élevage s’étaient transformées en entreprises de culture des fleurs, employant des milliers «d’immigrants de l’intérieur ». Cette fois, l’évêque est un homme ouvert, conscient de la situation sociale et qui l’encourage. Cependant, Michel se rend compte que se consacrer exclusivement à la pastorale ouvrière est un luxe que le diocèse ne pouvait se permettre. Il se retrouve donc à la tête d’une paroisse dans un quartier à majorité ouvrière. Il écrit : « La paroisse te bouffe dans une diversité d’activités… de messes pour les morts, qui sont nombreux car les assassinats continuent ». Parfois cependant, Michel Jeanne célèbre la messe pour des travailleurs en grève ou lors d’une occupation d’usine. En 1983, il est embarqué dans une commission de protection des travailleurs des fleurs en relation avec le ministère du Travail et de la Santé.

Une de ses premières activités consista, avec les habitants du quartier, à se lancer dans la construction d’une église. Mais les gens n’admettaient pas que l’église ressemble à une maison comme une autre ; il fallut construire une sorte de clocher ! Puis, il entraîna la population à construire une école et des salles préfabriquées pour le jardin d’enfants. C’est lui, le curé, qui doit tout organiser et mettre la main à la tâche. Michel Jeanne est heureux, même s’il observe ses paroissiens avec lucidité : « Ils viennent prier avec ferveur. […] Mais l’alcoolisme à la bière augmente de manière alarmante, de même que les disputes familiales, les séparations, les enfants sans père, etc. »

La violence est omniprésente dans la société colombienne. Enlèvements, assassinats, attentats, abus de toutes sortes sur les plus faibles, à coloration politique ou pas. Entre 1970 et le début des années 2000, la guérilla tient une grande place dans le pays et règne en maître sur plusieurs régions délaissées par l’État ; mais les milices d’extrême-droite soutenues par l’armée fleurissent et rivalisent de cruauté. Les barons de la drogue et les mafias complètent le tableau. En 1995, il écrit qu’il y a cent assassinats par jour mais qu’on n’en parle presque plus : c’est la vie courante. En 1996 : « Le néo-libéralisme pris au pied de la lettre a fait des ravages (officiellement 48 % de pauvres absolus en Colombie face à des fortunes colossales. Le plus nocif a sans doute été la destruction des organisations populaires. Chacun pour soi, tout est régi par l’argent ; le pauvre est condamné ».

Le clergé colombienne

La hiérarchie colombienne est particulièrement réactionnaire ; elle a « une peur viscérale de tout ce qui est de type subversive ou de type communiste ». En juillet 1977, il écrit : « Ici, on fait beaucoup de foin pour Mgr Lefebvre. Le marrant de l’affaire est que notre cardinal [de Bogota] n’a pas plus accepté le Concile, mais lui il continue à vivre et à agir comme avant en évinçant tout ce qui est de pastorale nouvelle ou de recherche ; mais comme il proclame une grande fidélité au pape, c’est beaucoup plus simple ».

En août 1979, il constate : « On dirait que le pape [Jean-Paul II] ne sent pas encore la situation des pays sous-développés par les pays riches […] et on dirait qu’il ne sent pas non plus ce qu’est une démarche d’évangélisation dans un monde qui n’est plus chrétien ». Michel a donc encore des illusions… En décembre 1989, il écrit que Rome nomme au Nord-Brésil les évêques les plus réactionnaires. « L’Évangile est devenu très suspect et l’option pour les pauvres absolument proscrite. Jusqu’où ira-t-on ? » En 1992, il évoque « la maffia de Rome ».

A la suite d’une rencontre de quatre jours de tout le clergé du diocèse, il constate aussi avec tristesse : « Certains prêtres s’animent quand on parle argent ; ils sont dans leur paroisse depuis 10, 15, 20 ou 25 ans, et entendent bien y rester, tout centrés sur eux et leur sécurité. Mais surtout ne parlons pas de pastorale ».

Retours en France et cancer

Tous les trois ans, Michel Jeanne revenait en France pour se reposer et retrouver sa mère qui souffrait beaucoup de son absence. Cette femme n’était pas une veuve figée dans sa douleur ; combattive, à 66 ans, en 1977, elle adhéra au parti socialiste.

En été 1990, les médecins diagnostiquèrent un cancer des sinus pour Michel ; il subit au Havre une première opération. Mais une deuxième intervint en 1995 à Bogota et une vingtaine d’autres suivirent. En juin 2000, alors qu’il est en France, il enterre sa mère avant de subir l’extirpation d’un œil.

Une nouvelle paroisse

Depuis 1990, Michel estimait que sa paroisse fonctionnait normalement et que les besoins les plus urgents étaient désormais ailleurs. Malgré son cancer, il demanda donc à son évêque d’être envoyé dans un nouveau quartier. En 1996, il est nommé à Manablanca où beaucoup de travailleurs sont des « déplacés » chassés de chez eux. Michel redécouvre l’actualité des psaumes.

Il décède le 28 janvier 2003, à 69 ans. Ses obsèques dans la cathédrale sont suivies par une foule immense qui scande :

Michel, présent, présent, présent !

Un jeune travailleur vaut plus que tout l’or du monde !

Michel, notre frère, exemple d’homme nouveau !

Michel, compagnon pour toujours !

Michel Jeanne fut enterré dans sa paroisse de Facatativa2.

1Toutes ces informations sont tirées de l’ouvrage de José Fuquen et Marie Legrand, Michel Jeanne, Prêtre français en terre ouvrière de Colombie (1979-2003), Karthala, 2014.

Quand l’Église catholique parle des musulmans

Après plus de treize siècles de contacts plus ou moins pacifiques, l’Église catholique publiait, il y a exactement cinquante ans, un premier texte officiel sur l’islam, très court mais très positif. Il s’agit, dans la Déclaration du concile Vatican II sur les religions non-chrétiennes, Nostra Aetate, d’un paragraphe qui affirme que « l’Église regarde aussi avec estime les musulmans qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant ». En ces temps lourds de menaces, il est opportun de rappeler que la plus haute autorité de l’Église catholique exhortait chrétiens et musulmans « à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle ».

Comment en est-il venu là ?

Au début du Concile, en 1962, il n’était nullement question d’évoquer l’islam et les musulmans. Cependant, à l’automne 1963, lorsque fut présenté un texte en faveur des juifs, l’émotion fut immense dans le monde arabe. Le patriarche Maximos IV, « patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem », une des plus éminentes personnalités du Concile, prit la parole, le 18 novembre, pour affirmer que si l’on parlait des juifs, il fallait aussi parler des musulmans qui sont 400 millions et au milieu desquels vivaient les chrétiens. Et il ajoutait : « Si nous voulons désavouer l’antisémitisme – et nous le désavouons tous – une petite note condamnant et l’antisémitisme et la ségrégation raciale aurait suffi. Inutile de créer une agitation nuisible ». Le patriarche était conscient qu’un texte en faveur des juifs ne serait pas perçu comme « purement religieux », comme ses promoteurs l’affirmaient ; il serait interprété au Proche-Orient comme un acte politique en faveur de l’État d’Israël. D’autres évêques venus d’Asie demandèrent à leur tour que l’on évoque les grandes religions orientales.

Dans ce contexte, le pape Paul VI joua un rôle positif. Lors de son voyage en Terre sainte (4-6 janvier 1964), il se garda bien de prononcer le nom « Israël » mais saluait « quiconque professe le monothéisme et avec nous rend un culte religieux à l’unique et vrai Dieu, le dieu vivant et suprême, le Dieu d’Abraham, le Très-Haut ». En août 1964, le pape publiait une encyclique intitulée Ecclesiam suam, dans laquelle il évoquait « les hommes qui adorent le Dieu unique et souverain, celui que nous adorons aussi » ; Paul VI citait alors les juifs et les musulmans. Ainsi, et pour la première fois de l’histoire, un pape affirmait que le Dieu des musulmans était le même que celui des chrétiens. Quelques mois plus tard, il créait un secrétariat pour les non-chrétiens et il lui adjoignait, en mars 1965, un sous-secrétariat pour l’islam.

Il reste que le projet de déclaration était encore largement consacré aux juifs ; c’est pourquoi, en août 1964, le synode des évêques grecs-catholiques avait demandé qu’on insère un paragraphe réprouvant à l’avance toute interprétation lui donnant une signification politique. La sensibilité des musulmans et des États arabes provoquée par « l’invasion juive qui a chassé de la Palestine occupée un million de réfugiés arabes » était en effet à vif. Les évêques melkites eurent cependant bien des difficultés à faire comprendre leurs motivations et certains évêques européens les soupçonnaient d’antisémitisme.

En septembre 1964, le cardinal Bea présentait un projet de « Déclaration sur les juifs et les non-chrétiens » qui suscita bien des critiques : les juifs n’étaient-ils pas des non-chrétiens ? Le cardinal König, archevêque de Vienne et d’autres évêques demandèrent que le passage du texte consacré aux musulmans soit plus substantiel. Hors du Concile, Mgr Edelby, archevêque d’Edesse (Turquie), tint une conférence de presse, le 4 novembre, sur le thème « L’Église et le monde arabe » et plaidait : « Le moment de dialoguer avec l’islam est venu ! Nous avons beaucoup à apprendre ! »

Dans le projet final présenté au Concile, parmi les points qui furent débattus, deux doivent être soulignés. Le passage sur « l’estime pour la vie morale » (des musulmans) suscita des critiques mais fut finalement maintenu ; en revanche, l’expression de « fils d’Ismaël » fut écartée parce qu’elle n’apparut pas suffisamment fondée. Le texte définitif fut voté en octobre 1965 par 1910 voix pour contre 189.

Qu’y a-t-il dans la Déclaration ?

Le texte est très court, cinq pages au total. Deux pages sont consacrées aux diverses religions non-chrétiennes qui « apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes ». Deux autres pages précisent les liens de filiation entre le judaïsme et le christianisme. Le passage concernant les musulmans (le mot islam n’apparaît pas) fait moins d’une page et se divise en deux paragraphes. Le premier décrit la foi des musulmans et retient quelques noms divins qui sont aussi conformes au christianisme : « miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes ». En évoquant le « miséricordieux », la Déclaration reprend ainsi un qualificatif particulièrement cher aux musulmans puisqu’il ouvre chaque sourate, sauf une. Et tous ces qualificatifs rapprochent chrétiens et musulmans à la différence des religions asiatiques et africaines. Le Concile reconnaît l’islam comme troisième religion monothéiste.

La Déclaration relève que les musulmans « cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu ». Le texte évoque ensuite « le Dieu d’Abraham auquel la foi islamique se réfère volontiers » ; sans se prononcer sur la grande idée de Louis Massignon d’un islam faisant partie des trois « religions abrahamiques », le Concile constatait l’attachement des musulmans à Abraham, modèle des croyants pour sa soumission à Dieu. En revanche, le texte souligne que les musulmans vénèrent Jésus comme prophète et honorent Marie. Enfin, ils attendent le jour du jugement.

En écartant les traits qui auraient marqué les différences entre chrétiens et musulmans, le texte conciliaire veut inciter les uns et les autres au dialogue et à la coopération. C’est ce thème qui est développé dans le deuxième paragraphe ; le Concile exhorte à « oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales , la paix et la liberté ».

Les fruits portés par la Déclaration

Autant les deux pages consacrées au judaïsme ont donné un formidable élan au dialogue entre juifs et chrétiens, autant il faut constater que les relations entre musulmans et chrétiens sont à peine amorcées. Pourquoi ? D’abord parce que les juifs convertis au catholicisme ont joué un rôle très actif pour stimuler le dialogue judéo-chrétien non seulement au niveau théologique mais aussi au niveau politique. On évoque souvent le sionisme chrétien de certains protestants mais il existe aussi un courant sioniste au sein du monde catholique, même s’il est plus discret et moins caricatural. Ensuite parce que Jean-Paul II a favorisé le rapprochement avec les juifs qu’il qualifia de « nos frères aînés ». On connaît, en revanche, le fameux discours de Ratisbonne (12 septembre 2006), prononcé par Benoît XVI et très mal reçu dans le monde musulman.

Pourtant, le long paragraphe de la Déclaration sur les religions non-chrétiennes qui est consacré aux musulmans existe bel et bien et attend d’être mis en application ; il offre des perspectives nouvelles aux relations entre chrétiens et musulmans. Il est temps que les chrétiens s’en saisissent.

Martine Sevegrand

(Article paru, il y a dix jours sur le site « contre-attaques)