La déclaration Balfour (2 novembre 1917)

Le 2 novembre 1917, lord Arthur Balfour, secrétaire du Foreign Office, écrit une lettre à lord Lionel Walter Rothschild :

« Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les juifs jouissent dans tout autre pays.

Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste ».

A l’époque, lord Rothschild est une des plus éminentes personnalités de la communauté juive britannique et il soutient le mouvement sioniste. En établissant son « mandat » sur la Palestine, un petit bout de terre de 27 000 km² (moins que la superficie de la Belgique), la Grande-Bretagne a favorisé le mouvement « sioniste » né vingt ans plus tôt. Sans cette déclaration Balfour, il n’y aurait pas eu, en 1947, la décision de partager le pays et de créer un État d’Israël. Cette promesse est faite, remarquons-le, avant la fin de la Première guerre mondiale et avant le partage du Proche-Orient par les deux grandes puissances coloniales. On mesure son importance.

La Palestine en 1869

Présentons d’abord la Palestine. Elle est alors une province de l’empire ottoman gouvernée par un pacha qui réside à Jérusalem ; elle s’étend de la Galilée au nord au golfe d’Aqaba au sud et de la Méditerranée au Jourdain à l’est. En 1869, la population était estimée à 250 000 habitants, en grande majorité musulmans, mais avec près de 17 000 chrétiens, presque tous orthodoxes, et 13 000 juifs, soit 5,2 % de la population. Les musulmans étaient, pour beaucoup, des paysans habitant pour l’essentiel dans des villages tandis que les juifs étaient concentrés à Jérusalem, Hébron, Saphed et Tibériade. La plupart étaient nés dans le pays, parlaient l’arabe et étaient de rite séphardi. Beaucoup vivaient d’aumônes provenant d’Europe et l’Alliance israélite universelle1, une association fondée pour défendre les juifs et « moderniser » les juifs d’Orient par l’éducation, tentait de promouvoir le travail agricole dans ces communautés, en vain.

Ajoutons que, depuis 1843, la France a un consul à Jérusalem ; elle a obtenu de l’empire ottoman des traités qui lui donnent un véritable protectorat sur les non-musulmans et les Lieux saints. Rome, en rétablissant en 1847 le patriarcat latin de Jérusalem (disparu après les croisades), favorise l’afflux des congrégations missionnaires, encouragées d’ailleurs par la France. Les établissements catholiques ouvrent des écoles, des couvents et des hôpitaux à Bethléem, à Nazareth et, bien sûr, à Jérusalem. Le français est la langue moderne pour communiquer. Des religieux français s’installent par milliers en Terre sainte, accueillent les pèlerins qui viennent nombreux à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Quant aux dominicains, ils créent en 1890 l’École biblique et archéologique.

Naissance du sionisme

Dans les milieux puritains du XVIIIe siècle, l’Apocalypse de saint Jean suggère que le rassemblement en Terre sainte du peuple juif devait précéder le retour du Christ. Ces idées circulaient dans les milieux protestants et les communautés juives apparurent comme un possible point d’appui de la politique britannique. En 1880, les pogroms suivis d’une législation antisémite russe provoquèrent une émigration vers l’Ouest, principalement l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale. Le baron Edmond de Rothschild finança une première aliya2 en Palestine ; mais les colons, installés sur des terres, abandonnaient très vite le travail agricole. La présence juive se concentrait à Jérusalem où elle formait la majorité de la population.

Après un séjour à Paris, en pleine affaire Dreyfus, Theodor Herzl publie en 1896 L’État des Juifs. En août 1897, il réussit à organiser le premier congrès sioniste. Le programme adopté par le congrès prévoyait : 1° l’encouragement à la colonisation de la Palestine avec l’appui des financiers juifs ; 2° l’achat de terres qui, ensuite, ne pourront jamais être vendues à des étrangers. Dans son journal, Herzl écrit : « A Bâle, j’ai fondé l’État juif. Si je disais cela à haute voix, je déclencherai un rire universel. D’ici cinq ans peut-être, cinquante ans sûrement, chacun le comprendra » (31 août 1897). Herzl présentait le mouvement sioniste dans le cadre de l’expansion coloniale européenne. Il expliquait que la Palestine pourrait être « une voie commerciale et culturelle menant à l’Asie » et que « les pays civilisés ont donc un intérêt d’autant plus grand à voir établir […] une station de culture dont profiterait toute l’humanité évolué »3. Et de tendre la perche à « l’Angleterre dont le regard embrasse toutes les mers ». Nous ne reviendrons pas sur les négociations qu’il entama avec le sultan, la Russie et la Grande-Bretagne ; enfin, au début de 1904, Theodor Herzl se rendit même à Rome et fut reçu par le pape Pie X qui lui dit : « Les juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, c’est pourquoi nous ne pouvons reconnaître le peuple juif ».

En 1903, la Grande-Bretagne avait proposé officiellement l’Ouganda au mouvement sioniste qui, à son septième congrès, affirmait : la Palestine ou rien. De nouveaux pogroms en Russie déclenchèrent, entre 1904 et 1914, une deuxième aliya. Les nouveaux immigrants, des laïcs et des socialistes, perçurent, cette fois, le travail agricole comme une forme de rédemption et le moyen, par la conquête de la terre, de s’emparer du pays. Le Fonds national juif (KKL en hébreu)4, créé en 1901 par l’Organisation sioniste, achetait des terres et installait des colonies. Naturellement, là où les juifs étaient nombreux, ils revendiquaient l’exclusion de la main d’oeuvre arabe par la considération que le mélange avec la population arabe aurait des effets dégradants sur les jeunes juifs. A la veille de 1914, les premiers kibboutzim sont fondés.

Remarquons qu’à quelques exceptions près, le rabbinat fut hostile au projet sioniste. En France même, malgré l’affaire Dreyfus, les juifs n’oubliaient pas qu’ils devaient leur émancipation à la Révolution française et n’aspiraient qu’à une totale assimilation.

La prise de conscience arabe

En 1908, un premier incident violent opposa arabes et juifs à Jaffa où ces derniers étaient devenus nombreux. A Jérusalem, les notables, et en particulier les familles de notables des Khalidi et des Husseini, s’inquiétèrent de l’afflux des immigrants juifs. Après la révolution des Jeunes-Turcs, se développait une revendication d’autonomie arabe ; certains musulmans de Damas demandaient un protectorat anglais, d’autres, chrétiens, l’annexion du pays par l’Égypte où ils avaient bénéficié de l’occupation anglaise. En 1914, dans la presse arabe, le danger représenté par la création d’un État juif est formulé nettement. Alors même que la région Palestine-Syrie est sous la prépondérance française, les arabes ne se tournent par vers elle pour envisager leur avenir. L’activité colonisatrice de la France en Afrique du Nord est en effet très critiquée5.

Le partage entre la France et la Grande-Bretagne

Prévoyant l’effondrement de l’empire ottoman, des négociations furent engagées, dès novembre 1915, entre la France, représentée par Georges Picot et Mark Sykes, conseiller britannique, pour le partage du Proche-Orient. En même temps, Chaim Weizmann, un chimiste anglais et sioniste convaincu, plaidait la cause d’un protectorat britannique qui favoriserait l’établissement des juifs en Palestine. En décembre 1916, le libéral Lloyd George devenait Premier ministre et le resta jusqu’en 1922 ; d’origine juive, il est acquis au projet sioniste si bien qu’en juillet 1917, un projet de déclaration est rédigé. Les Britanniques prirent la précaution de consulter le président américain Wilson ; bien que favorable au projet, ce dernier ne s’exprima pas officiellement.

On l’aura remarqué, la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 supposait que la Grande-Bretagne prenne le contrôle de la Palestine. Les troupes britanniques stationnées en Égypte s’étaient avancées dans le Sinaï en 1916 grâce à la révolte arabe et, au début de décembre 1917 – donc un mois après la déclaration Balfour – les troupes du général Allenby entraient à Jérusalem.

La toute nouvelle Société des Nations ayant admis le principe de « mandats » confiés aux « nations développées » pour conduire des peuples qui ne sont pas encore « capables de se diriger eux-mêmes », la Palestine passait sous mandat britannique mais la Transjordanie, à l’est du Jourdain, en était détachée et était confiée à l’émir Abdallah, sous contrôle anglais. En 1920, le Liban et la Syrie devenaient deux mandats français mais la France perdait son protectorat catholique et son influence culturelle allait s’amoindrir. En plein essor, l’organisation sioniste connut cependant plusieurs déceptions : d’abord, avec la restriction de la déclaration Balfour à l’espace palestinien coupé de la Transjordanie ; ensuite avec le refus français de fixer la frontière entre la Palestine et le Liban sur le fleuve Litani et le mont Hermon, véritable château d’eau pour la région6.

Après avoir proclamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les mandats imposaient une nouvelle oppression. En 1919-1920, des rapports témoignaient du rejet du sionisme dans la population musulmane et chrétienne, de l’attitude arrogante et provocatrice des juifs qui en viennent à envisager un État juif sous tutelle britannique, avec si nécessaire, expulsion d’une partie de la population arabe. Tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne limitaient l’immigration sur leur territoire, la puissance mandataire ne se souciait pas de la capacité d’absorption du pays. Le troisième « Congrès arabe palestinien » qui se tint en décembre 1920 réclamait un gouvernement national avec une chambre des députés élue par les habitants parlant arabe et habitant en Palestine au début de la guerre. Le nationalisme palestinien était né. Mais le premier haut-commissaire désigné par Londres était un juif, sir Herbert Samuel.

1 L’Alliance fut fondée deux ans après l’affaire Mortara ; Edgardo Mortara, un enfant juif de six ans, baptisé secrètement, fut enlevé à sa famille en Italie pour être éduqué dans la foi catholique.

2Aliya : en hébreu, « montée », « ascension » , désigne l’émigration en Terre sainte.

3 Citation tirée d’Henri Laurens, Le retour des exilés. La lutte pour la Palestine de 1869 à 1997, Robert Laffont, 1998, p. 69. J’emprunte d’ailleurs beaucoup à cet ouvrage.

4Le KKL existe toujours aujourd’hui.

5On n’oubliera pas que la France a établi son protectorat sur la Tunisie en 1881 et sur le Maroc en 1912.

6L’État d’Israël n’a cessé de revendiquer ces frontières.

Après les 7 et 11 janvier

L’euphorie du 11 janvier étant retombée, il est peut-être temps de s’interroger sur le présent et l’avenir. En quelques semaines, on a vu un cimetière juif profané, deux nouveaux attentats antisémites au Danemark cette fois, une multiplication d’actes islamophobes, dont trois étudiants américains musulmans assassinés par un « athée » (!), des enfants musulmans dénoncés par leurs enseignants français pour ne pas avoir respecté la « minute de silence ». Depuis des mois et même quelques années, des drones américains tuent au Yémen et au Pakistan, des centaines de djihadistes mais aussi, inévitablement, des civils.

Qu’on ne me dise pas que je mélange tout. Le propre de notre époque est cette mondialisation qui a commencé par le commerce mais qui aujourd’hui atteint tous les domaines. L’immigration en Europe nous a apporté une force de travail dont nous avions besoin et, avec la misère et les troubles grandissants dans le « Sud », des millions de réfugiés qui tentent d’échapper au pire. Comme le disait justement – pour une fois – Laurent Fabius, ce sont les musulmans qui sont les principales victimes de l’état actuel du monde et il serait important que nous ne l’oubliions pas.

Si l’on écarte le nouveau et dangereux champ d’affrontement qu’est l’Ukraine entre la Russie et l’OTAN – qui, rappelons, aurait dû disparaître en même temps que l’URSS -, il faut, certainement, pour comprendre nos malheurs, se demander comment le Proche-Orient a pu en arriver au degré de chaos que nous connaissons. Souvenons-nous.

Le découpage du Proche-Orient par les Européens (1916-1923)

Par les accords secrets Sykes-Picot, en 1916, Anglais et Français se partagèrent la région. La France obtenait le contrôle de la Syrie et du Liban. Les Anglais obtiennent la Mésopotamie, la Jordanie-Palestine ; mais ils ont séparé le Koweit de ce qui va devenir l’Irak et la Palestine de la Jordanie pour tenir la promesse qu’ils ont faite au mouvement sioniste : favoriser l’immigration juive en Palestine. Ajoutons deux points : la SDN entérine ce partage en 1920, mais les Kurdes n’obtiennent pas le territoire autonome promis au traité de Sèvres (1920 : ils se répartissent entre l’Irak, la Turquie et la Syrie. On mesure les conséquences immenses jusqu’à aujourd’hui de ce qu’il faut bien appeler un partage colonial. On ne pourra pas dire que « nous » n’y sommes pour rien !

Le sort des chrétiens d’Orient

Il faut aussi souligner que, dès le XIXe siècle, les puissances européennes se sont présentées, en face de l’empire ottoman, comme les protecteurs des minorités chrétiennes. Les conséquences ont été catastrophiques : ces chrétiens qui habitaient ces régions depuis plus de 19 siècles au moins, ont été considérés comme des agents de l’Europe, donc suspects. Les Arméniens ont été les premiers à en payer le prix ; aujourd’hui, tous les autres sont menacés, obligés de fuir, au point qu’on peut se demander s’il restera des chrétiens au Proche-Orient dans une dizaine d’années. Les déclarations grandiloquentes ou larmoyantes des Occidentaux n’y changent rien. Ce qu’il faudrait, c’est changer de politique à l’égard de ces pays.

Israël et les pays arabes

Créé avec le soutien autant de l’URSS que des États-Unis, Israël, qu’on le veuille ou non, apparaît comme le pion de l’Occident au Proche-Orient. Or, la passivité totale de la communauté internationale et en particulier des États-Unis et de l’UE devant la politique expansionniste d’Israël, devant toutes ses violations des droits les plus élémentaires, dresse les populations arabes – ce qu’on appelle « la rue » – contre nous. L’indifférence ou la complicité des États arabes n’y change rien. Les experts du Proche-Orient sont unanimes à souligner à quel point ce fait massif, incontestable, depuis près de 70 ans, a des conséquences sur les mentalités, y compris pour les jeunes d’origine arabe qui sont, par ailleurs, des citoyens de nos pays européens. Il en résulte une haine dont on a tort de s’étonner ; des intellectuels la domineront mieux que d’autres, surtout s’ils subissent par ailleurs des discriminations. Mais ces faits, si simples à expliquer, ne le seront jamais dans nos médias qui n’ont pas le droit de mettre en cause la politique israélienne.

Pourquoi s’étonne-t-on d’ailleurs de la « barbarie » de certains islamistes ? Près de 400 enfants gazaouis ont été tués pendant l’opération israélienne de l’été dernier. Qu’a fait notre gouvernement, sinon s’efforcer d’empêcher des manifestations de soutien à Gaza ? Sait-on que le premier ministre canadien a refusé qu’un médecin canadien d’origine palestinienne fasse venir, pour les soigner une centaine d’enfants de Gaza grièvement blessés ?

On n’oubliera pas non plus les conséquences des défaites de l’Égypte et de la Syrie en 1967 et 1973 face à Israël. Ces défaites ont signé la disparition d’une forme, certes non démocratique, mais au moins de progressisme laïcisant dans la région. Désormais, pour les populations, l’espoir est du côté d’un islam politique.

Les interventions occidentales au Proche-Orient

Naturellement, il serait trop facile d’accabler le seul État d’Israël. L’invasion américaine en Irak a été justifiée grâce à un énorme bluff : les fioles présentées par Colin Powell et censées contenir des « preuves » des armes chimiques de Saddam Hussein. On sait que, malgré les recherches assidues de l’armée américaine, on ne les trouva pas ! Après avoir affamé l’Irak, ce pays a subi une invasion américaine suivie d’un démantèlement non seulement de son armée mais aussi de son État. L’exclusion des sunnites du pouvoir a fait d’eux une proie facile pour Daesh. Toutes les recherches actuelles sur les origines de ce mouvement le soulignent. Quant au journaliste américain, Chris Hedges, qui a « couvert » bien des guerres pendant vingt ans, il vient d’écrire : «Nous produisons des films à gros budget tels que American Sniper pour glorifier nos crimes de guerre. Ils produisent des vidéos inspirantes pour glorifier leur version tordue du djihad. » En tant qu’Américain, il trouve la nuance bien mince entre ces deux catégories de crimes : «La ligne qui nous sépare de l’Etat islamique d’Irak et la Syrie (ISIS) est technologique, pas morale», au point que, ajoute-t-il, «nous sommes ceux que nous combattons. »

Enfin, on n’oubliera non plus l’intervention franco-britannique en Libye en 2011 qui a plongé ce pays dans le chaos et disséminé les armes en Afrique. Va-t-on, comme le demande le dictateur Sissi, se lancer dans une nouvelle expédition militaire ?

L’aventure coloniale

Plus loin dans le temps, il faut rappeler la grande aventure coloniale des Français, Anglais en Afrique1. Là-bas, nous avons, nous aussi, coupé des têtes et, sur internet, en cherchant un peu, vous trouverez des photos de militaires posant fièrement avec des têtes d’« indigènes ». A-t-on oublié les oreilles des « fellaghas » que certains officiers conservaient dans le formol pendant la guerre d’Algérie ?2 Si l’on veut savoir ce qu’a été la conquête de l’Algérie par la France, lisez l’ouvrage de l’historien Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer3. Il exhume des textes inouïs révélant des horreurs qui équivalent à celles de Daesh en Irak. Il est vrai qu’en France, contrairement aux États-Unis, nous sommes incapables de regarder sans tabou notre passé et plus particulièrement la guerre d’Algérie.

L’article 1 de la Constitution de la Ve République affirme : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Qui osera dire que, dans la France d’aujourd’hui, cette égalité entre les citoyens est respectée ? Qui ne comprendra qu’hélas, nous subirons d’autres attentats en France… pendant que nous bombarderons en Irak, en Syrie et en Afrique noire ? C’est aussi cela la mondialisation.

Extraits de la lettre d’un urologue, Abdel-Rahmène Azzouzi, 12 février 2015 :

Chef de service au CHU d’Angers, l’auteur était aussi conseiller municipal de cette ville. Il a décidé de démissionner du conseil municipal et en explique les raisons :

« Il faudrait peut-être que je continue à faire semblant de partager un chemin commun avec vous dans une France qui chaque jour renie un peu plus ses valeurs républicaines. Je ne le ferai pas car beaucoup trop nous sépare. Devrais-je faire semblant d’accepter votre absence de réaction, alors que toute une partie de nos concitoyens vit déjà dans une situation d’exception et que des lois visant implicitement les Français musulmans se succèdent ? Devrais-je faire semblant d’accepter votre adhésion religieuse à une laïcité qui est devenue en réalité l’arme ultime et exclusive contre les musulmans de France ? Devrais-je faire semblant d’accepter votre mutisme lorsque l’école de la République s’attaque avec violence à des enfants de 8 et 10 ans parce que musulmans ?

(…)

Devrais-je faire semblant d’ignorer cette lecture de la laïcité à géométrie variable par le gouvernement français qui demande aux musulmans d’être invisibles dans l’espace sociétal français, mais qui termine ce merveilleux élan républicain du 11 janvier dans la synagogue de la Victoire, en présence des Premier ministre et ministre des Affaires Étrangères du gouvernement israélien sous les cris de « Bibi » et de nombreux drapeaux israéliens agités dans un lieu de culte par des citoyens français de confession juive ? »

1Sans évoquer le Congo belge, propriété personnelle du roi Léopold, où la domination coloniale dépassa tout ce qui fut fait ailleurs.

2Naturellement, je sais bien que le FLN a commis aussi des atrocités mais cela ne nous rend pas plus innocents.

3Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser. Exterminer, Fayard, 2005.

Israël vu par les catholiques français (1945-1994

Tel est le titre du livre que je viens de faire paraître en novembre aux éditions Karthala.

Je voudrais donc aujourd’hui présenter ce livre. Le premier mot, « Israël », ne doit pas être interprété dans un sens seulement politique. « Israël » a, dans ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, une signification essentiellement religieuse : c’est l’histoire – plus ou moins mythique – du peuple juif qui prépare la venue du Christ. Mon livre traite donc d’« Israël » dans ses deux significations, religieuse et politique, et, surtout, j’ai voulu montrer l’imbrication des deux dimensions.

Il fallait d’abord montrer comment l’Église catholique avait abandonné son antijudaïsme millénaire. Les trois premiers chapitres du livre s’y consacrent. Sur cette question, d’ailleurs essentielle, mon ouvrage puise largement dans les recherches déjà publiées. Deux points méritent n’ont cependant pas été assez soulignés jusqu’ici. D’une part, le nombre de juifs convertis au catholicisme, la plupart dans l’entre-deux-guerres, souvent sionistes, introduisirent dans le monde catholique une idéologie qui lui était étrangère. On pourrait citer au moins une dizaine de cas qui jouèrent un rôle important après la guerre : le juif d’origine égyptienne, Jean de Menasce qui devint dominicain, l’abbé Jean-Pierre Altermann, le dominicain Jean-Pierre Lichtenberg, Paul Démann, directeur des Cahiers sioniens, l’abbé Kurt Hruby ; sans oublier les religieux français qui fondèrent en Israël, dès les années cinquante, une Église hébréophone : les dominicains Bruno Hussar et Gabriel Grosman, le carme Daniel Rufeisen et quelques autres. Deuxième aspect jamais abordé : la division des catholiques français face à la création de l’État d’Israël. Citons seulement l’opposition entre Jacques Maritain, sioniste convaincu, et le grand orientaliste Louis Massignon qui, en mission pour l’Église de France, évalue déjà le nombre des arabes expulsés de chez eux à 700 000. Le Saint-Siège est d’ailleurs informé des exactions des groupes sionistes et se tient dans une prudente réserve.

La surprise de Vatican II

Si la portée des Dix Points adoptés à la conférence de Seelisberg, en août 1947, a été souvent soulignée puisqu’ils visaient à corriger l’enseignement chrétien sur les juifs, c’est pourtant la petite Déclaration sur les religions non-chrétiennes, Nostra aetate, adoptée à la fin du Concile, en octobre 1965, qui marque le grand tournant dans l’attitude des catholiques à l’égard des juifs.

Jean XXIII voulait que le Concile adopte une déclaration en faveur des juifs alors même que ce sujet n’apparaissait pas dans les préoccupations de la quasi totalité des évêques. Il y eut bien des péripéties car le texte envisagé se heurta à une double opposition. D’une part, les plus réactionnaires des évêques ; d’autre part, les évêques venus du Proche-Orient qui avaient très peur d’un texte qui, même exclusivement religieux, serait reçu chez eux comme un soutien à l’État d’Israël. Le débat aboutit à une Déclaration, Nostra Aetate, qui élargissait singulièrement l’horizon. Ce texte très court, de 128 lignes, consacrait, certes, 65 lignes aux juifs mais aussi 19 aux musulmans. Nostra aetate soulignait les liens entre l’antique Alliance et les fidèles du Christ « qui a réconcilié les juifs et les gentils par sa croix » et rendait hommage aux musulmans qui vénèrent Jésus comme prophète et honorent Marie. Les autres religions, comme le bouddhisme et l’hindouisme, étaient également saluées pour « un rayon de la Vérité » qu’elles apportent aux hommes. Pourtant, l’attitude des catholiques n’a changé qu’à l’égard des juifs et il faudrait se demander pourquoi mais ce n’était pas l’objet de ma recherche.

Le tournant de la guerre des Six-Jours

Cette guerre, pourtant si courte, a radicalisé les positions des catholiques français. Sous les injonctions des juifs, l’Amitié judéo-chrétienne de France (AJCF) oublie l’objectif purement religieux de sa création : susciter la correction de l’enseignement chrétien sur les juifs pour défendre de plus en plus inconditionnellement la politique de l’État d’Israël. Des membres chrétiens de l’AJCF quittent alors ses instances dirigeantes et contribuent à la formation d’un courant antisioniste chrétien. Ce dernier se réunit spectaculaire à Beyrouth, au printemps 1970, en une Première conférence internationale des chrétiens pour la Palestine, organisée par le directeur de Témoignage chrétien, Georges Montaron. Catholiques et protestants français sont plus divisés que jamais.

Les évêques français entre Israël et la Palestine

A partir de sources inédites, les trois derniers chapitres éclairent singulièrement la « politique » de certains évêques français, en faveur d’« Israël ». Mgr Elchinger, archevêque de Strasbourg, devenait, en juin 1968, président du comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme. A Paris, le tout petit secrétariat qui préparait concrètement les textes était composé de pro-israéliens déclarés. La confusion du religieux et du politique est totale. Au printemps 1973, le comité publiait des « Orientales pastorales françaises » qui comblèrent de satisfaction les juifs sionistes, au point qu’un journal israélien francophone parla de « déclaration Balfour catholique » ! Le texte – qui n’avait été présenté qu’à quelques évêques – suscita de nombreuses protestations, en particulier de la part du cardinal Daniélou.

Au cours des deux décennies 80 et 90, les cardinaux Lustiger et Decourtray s’entendirent pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, ils dénouèrent la crise provoquée par le carmel d’Auschwitz, et, pour le pire, ils n’eurent pas un mot devant la répression israélienne contre les Palestiniens, en particulier durant la première Intifada. De surcroît, le cardinal Lustiger témoigna d’une réelle hostilité au patriarche Michel Sabbah qui, selon lui, ne représentait pas la véritable « Église de Jérusalem », laquelle ne pouvait être que juive ! Les arabes chrétiens qui, tout au long des siècles, ont maintenu la présence chrétienne, là même où Jésus a vécu, ne semblaient pas compter pour lui. Le cardinal Lustiger – auquel un chapitre est consacré – expose longuement dans son livre La Promesse, publié seulement en 2002, des idées qu’il n’avait pas osé présenter plus tôt. Il rêve de la renaissance d’une Église de Jérusalem, une « Église de la circoncision » (Ecclesia ex circumcisione) en opposition à l’Église venue des gentils. Pour lui, les communautés chrétiennes arabes qui existent en Israël-Palestine feraient-elles partie de ces « pagano-chrétiens » qui le hantaient ?

Le dernier chapitre est consacré aux théologiens français face à Israël. Et, une fois de plus, on découvre à quel point le politique fraie avec le religieux. Deux points sont à souligner. D’une part, l’utilisation inlassable par certains théologiens d’un seul texte du Nouveau Testament, les chapitres IX à XI de l’épître aux Romains qui annoncent, après bien des contradictions, que « Tout Israël sera sauvé ». En oubliant, ce que d’autres n’ont cessé de rappeler, une multitude de textes autrement moins favorables aux juifs non convertis, depuis Matthieu 21, 43 (« Bref, le royaume est enlevé aux juifs et il est donné à une nation qui en produira les fruits »), jusqu’à l’épître aux Hébreux 8, 13 (« En parlant d’une alliance nouvelle, il a rendu ancienne la première ; or ce qui devient ancien et qui vieillit doit disparaître »), en passant par la célèbre affirmation de Paul : « Il n’y a plus i juif ni grec » (Galates, 3, 28).

La question de la « terre d’Israël » est l’objet d’un dernier débat théologique. Tandis que Jacques Maritain n’hésitait pas à confondre propagande antisémite et propagande antisioniste, des théologiens, comme le dominicain Tournay, directeur de l’École biblique de Jérusalem dénonçaient l’identification de l’Israël moderne avec celui des temps bibliques.

Dialogue avec le judaïsme ou dialogue avec les hommes de la modernité appartenant à d’autres cultures ?

Pour les catholiques, l’ouverture au judaïsme a été une priorité après la tragédie de la Seconde guerre mondiale. Pourtant, nombreux furent leurs interlocuteurs juifs qui subordonnaient le dialogue à la reconnaissance de l’État d’Israël, mélangeant ainsi, une fois de plus, religieux et politique. En 2005 encore, un jeune dominicain de l’École biblique s’interrogeait sur les possibilités d’un dialogue proprement théologique : les juifs les plus authentiquement religieux sont aussi traditionnellement les moins intéressés par l’étude biblique.

Depuis quelques années, la figure du monde a changé et le P. Claude Geffré a mis en garde les catholiques : le face à face des juifs et des chrétiens pourrait devenir stérile s’il ne prenait pas en compte « un tiers absent » qui est peut-être cet homme « qui appartient à d’autres cultures, d’autres traditions religieuses, en particulier aux cultures et religions de l’Asie. » Plus proches, les musulmans – auxquels Vatican II avait rendu un vibrant hommage – attendent toujours, depuis bientôt soixante ans, un authentique dialogue. Les chrétiens du Moyen-Orient en seraient les premiers bénéficiaires.

Gaza : silence autour des appels au secours

Une bande de terres de 41 km de long et de 360 km2 sur laquelle vivent aujourd’hui, ou plutôt tentent de survivre, 1 million 700 000 personnes. Depuis juin 2007, elles subissent un blocus terrestre, maritime et aérien de la part d’Israël ; l’Égypte collabore.

Je ne ferai pas ici un historique de ce blocus dont la cause politique est bien connue : la victoire électorale du Hamas aux élections de 2006 et sa main-mise sur la bande de Gaza. Mais est-il normal que toute une population en subisse les conséquences ? Doit-elle être « punie » pour avoir « mal votée » ? Je n’évoquerai pas les provocations suivies de représailles de l’armée israélienne : roquettes lancées du territoire gazaoui sur des villages israéliens et, en retour, bombardements de l’armée israéliennes, blessant et tuant des civils palestiniens. Opérations « ciblées » d’élimination de dirigeants du Hamas (la liste est très longue et, souvent famille et enfants sont assassinés en même temps), provoquant à son tour , etc… Je n’évoquerai pas non plus les 22 jours de bombardements israéliens de l’opération nommée « Plomb durci » (fin décembre 2008-mi janvier 2009), qui fit 1 300 morts à Gaza dont plus de 410 enfants, et n’épargna ni les usines, ni les écoles ni les hôpitaux. Ni l’opération « Pilier de défense » (novembre 2012) qui fit 163 morts gazaouis dont 37 enfants (contre 6 morts israéliens).

Je veux seulement faire le point sur la situation présente parce que, faute d’événement sensationnel qui attire l’attention des médias, les conditions de survie deviennent de plus en plus difficiles et devraient susciter une mobilisation aussi bien humanitaire que politique.

Un commerce étranglé

Aujourd’hui, avec Israël, il n’existe plus qu’un seul point de transit pour les marchandises que les Israéliens autorisent à entrer à Gaza : produits alimentaires de base, médicaments, carburant et pièces détachées en quantité limitée mais pas de matériaux de construction, de ciment, de tuyaux. Soit 40 à 50 % des importations d’avant le blocus. Ces restrictions ont tué nombre d’activités à Gaza. Seuls sept produits sont encore exportés de Gaza, en particulier des fleurs grâce à un accord spécial avec le gouvernement hollandais, mais la chute des exportations est cependant spectaculaire et Israël n’importe plus rien. Côté égyptien, malgré l’accord israélo-égyptien de blocus, pendant longtemps, les centaines de tunnels à la frontière entre Gaza et l’Égypte ont permis d’importer de multiples denrées vitales pour la population, et pas seulement des armes, comme on l’a dit trop souvent. Or, depuis le coup d’État en Égypte, en juillet dernier, l’armée égyptienne a détruit tous les tunnels. Les conséquences sont dramatiques pour les Gazaouis : hausse des prix des denrées devenues rares, et surtout très grave pénurie de carburant. Le diésel égyptien fournissait, depuis le début de 2011, une partie du carburant nécessaire à la centrale électrique de Gaza. Le diésel fourni encore par les tunnels est tombé de 1 million de livres par jour en juin à quelques 20 000 livres en novembre.

De surcroît, les jeunes Gazaouis qui font leurs études à l’étranger et qui étaient venus chez eux pendant les vacances, n’ont pu ressortir de Gaza ! Leur année universitaire va être perdue.

Les conséquences de la pénurie de carburant

La centrale électrique qui fournissait encore récemment 30 % de l’électricité nécessaire à Gaza s’est arrêtée le 1er novembre. (Il faut dire aussi qu’elle avait été bombardée, le 28 juin 2006, par huit missiles de l’armée israélienne). Aujourd’hui, les Gazaouis n’ont plus d’électricité que 6 heures par jour ; même s’ils ont des générateurs, les hôpitaux sont menacés et, récemment, un chirurgien a fini une opération à la lumière de son portable. Un arrêt de l’électricité aurait de lourdes conséquences pour les unités de soins intensifs, les couveuses, la dialyse, les laboratoires, etc. Les restrictions en carburant touche les boulangeries, les transports et le ramassage des ordures, quand il a lieu, s’effectue désormais par des chariots tirés par des ânes.

Le 13 novembre, une grande station de pompage des eaux usées et d’épuration est tombée en panne et 3 000 Gazaouis, dans le quartier d’al Zaytoun, ont vu leurs rues envahies par 35 000 m3 d’eaux d’égout. Des photos effrayantes nous sont parvenues. Par chance, Gaza vient de recevoir une aide d’agences de l’ONU et de la Turquie qui font espérer une amélioration de ce côté pour les deux ou trois mois à venir. Et après ?

Très grave aussi, l’impossibilité de faire fonctionner dix stations de pompage. Des eaux usées sont déversées dans le Wadi Gaza qui serpente jusqu’à la mer en traversant des zones urbaines et menacentla santé des nombreuses familles qui vivent sur les berges du fleuve. Une odeur puante se répand à Gaza. Enfin, tout au long de la bande de Gaza, on compte en plus 16 déversoirs d’égouts qui débouchent directement dans la mer et toutes ces eaux usées contaminent la côte.

Mais comment effectuer des travaux avec la pénurie de ciment et de carburant ? Ajoutons que le grand pont qui enjambait le Wadi Gaza et reliait le nord et le sud de la bande de Gaza a été détruit en 2006, reconstruit puis démoli de nouveau par des bombardements israéliens en 2012.

Plus d’eau potable en 2016

L’eau douce ne représente déjà plus que 5% de la nappe phré­atique de Gaza. «À force de pomper l’eau, la nappe est surexploitée, son niveau baisse et la mer s’infiltre, précise un exxpert. Le pompage est trois fois plus important qu’il ne le faudrait.»L’eau fournie par les réseaux municipaux étant polluée – on remarquera qu’Israël interdit l’importation de chlore pour la traiter -, environ 83 % des foyers achètent de l’eau dessalée, qui absorbe jusqu’au tiers du revenu des familles. Or, même cette eau n’est pas toujours suffisamment propre. Par ailleurs, ceux qui n’ont pas les moyens d’en acheter utilisent des puits privés ou agricoles, souvent contaminés et pollués.

Les Nations Unies ont lancé un cri d’alarme : si d’ici 2016, aucune solution n’est trouvée pour fournir à Gaza de l’eu saine à un prix abordable, la nappe phréatique sera inutilisable. Il faut donc rappeler qu’Israël monopolise 90 % de l’eau de source de tout le pays ; alors que l’OMS recommande 100 litres d’eau par personne et par jour, les Palestiniens n’en consomment que 70 contre 300 pour les Israéliens qui disposent de piscines et gazons verts. Mais, à Gaza, les habitants atteignent-ils seulement les 70 litres ?

Selon un rapport de l’UNICEF publié en 2010, les maladies liées à l’eau représentent 26 % des affections et touchent particulièrement les enfants. Plus de 202 médicaments essentiels sur 480 ne sont plus désormais disponibles. Des bâtiments détruits par les bombardements dégagent de l’amiante dans l’atmosphère. Des Gazaouis atteints de maladies graves qui devraient aller se faire soigner à Jérusalem ou au Caire sont bloqués à Gaza parce qu’ils ne reçoivent pas les autorisations de sortie.

Du sort des agriculteurs et des pêcheurs

Les bombardements ont détruit d’immenses vergers et pollués les terres. Les Israéliens ont décrété une zone-tampon qui fait 2 km de large au nord et 800 m de l’est. Pour un territoire large de 10 km et long de 40, la FAO a calculé que les agriculteurs avaient perdu 30 % des terres arables ! Cette zone-tampon qui était souvent couvertes d’oliviers, de grenadiers et de citronniers est devenue une terre désolée, régulièrement labourée par les chars israéliens.

Quant aux pêcheurs, leur sort est pire. Initialement fixée à 20 miles nautiques par les accords d’Oslo, la zone de pêche a été réduite par Israël à 6 miles en 2006 et aujourd’hui à 3 miles. L’armée israélienne fait d’ailleurs chaque semaine des exercices militaires et tire assez fréquemment sur des pêcheurs qui ne sont qu’à 1 mile. Des bateaux sont confisqués, des pêcheurs blessés, parfois même arrêtés. Si bien qu’aujourd’hui, les pêcheurs qui ne trouvent plus guère de poissons dans la zone côtière sont parmi les plus pauvres à Gaza.

On se souvient du sort qui fut réservé, en mai 2010, à la flottille « free Gaza », composée de 8 cargos chargés d’aide humanitaire et de matériaux de construction. L’armée israélienne l’arraisonna dans les eaux internationales et prit d’assaut le bateau turc, le Mavi Marmara, faisant 9 morts et 28 blessés. Gaza est bien une prison.

La pauvreté à Gaza

Le manque de carburant a obligé quantité d’entreprises a cessé toute activité et le taux de chômage atteint 65 %. On estime à 230 le nombre des écoles qui manquent à cause de l’interdiction d’importer des matériaux de construction. Résultat : la plupart des enfants et des jeunes ne vont à l’école que par demi-journée.

79 % des Gazaouis sont au-dessous du seuil de pauvreté. Pourtant, l’UNWRA, l’Office de secours des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine, apporte une aide à plus de 700 000 familles car de très nombreux Palestiniens, chassés de chez eux par la création de l’État d’Israël en 1948, sont venus s’installer à Gaza. L’UNWRA gère aussi des écoles, des dispensaires et avait une vingtaine de projets de construction pour cette année mais Israël n’a pas autorisé l’importation des matériaux nécessaires. A la fin de novembre dernier, le commissaire général de l’UNWRA, Filippo Grandi, a lancé un appel : « La bande de Gaza va bientôt devenir inhabitable. »

Conformément au droit international, Israël, puissance occupante des territoires palestiniens, même si elle a retiré ses troupes de Gaza, doit protéger les civils. C’est d’ailleurs pourquoi, le 8 janvier 2009, le Conseil de sécurité des Nations Unies avait demandé « que l’aide humanitaire, y compris les vivres, le carburant et les traitements médicaux, puisse être distribuée sans entrave dans tout Gaza. » Comme pour toutes les résolutions de l’ONU, Israël n’en a pas tenu compte.

Gaza reste toujours à la merci d’un raid de l’aviation israélienne ; les drones qui survolent Gaza en permanence sont là pour le rappeler. Leur bruit terrorise les enfants déjà traumatisés par les bombardements.

N’oublions pas ces 1 million 700 000 êtres humains en danger.

 

 

 

 

 

On n’arrête pas le progrès

Vous avez entendu parler, bien sûr, de ces petits avions sans pilote, télécommandés à distance, destinés à des missions de renseignements mais aussi de frappes ; ces engins qu’on appelle des drones et qui sont entrés subrepticement dans notre univers. Quelle belle invention !

En février dernier, le sénateur américain Lindsey Graham a déclaré, en s’appuyant sur les calculs d’une ONG américaine, que les drones de la CIA avaient tué quelques 4 700 personnes en Afghanistan, Pakistan, mais aussi Somalie et Yémen. Évaluation d’autant plus intéressante que le gouvernement étatsunien ne donne aucun chiffre et que le sénateur républicain est un partisan de ce genre d’opérations. Les ONG indépendantes qui s’efforcent de calculer le nombre des victimes des frappes américaines remarquent qu’elles se sont intensifiées sous le mandat d’Obama. La Maison Blanche a dû finir par reconnaître officiellement leur existence.

A l’origine, c’est pendant la guerre du Vietnam que l’Air Force, pour contre-carrer les missile sol-air soviétiques, investit dans des programmes de drones de reconnaissance. (Je puise, pour cet article, dans le livre passionnant de Grégoire Chamayou, Théorie du drone, publié en avril 2013 par les éditions de La Fabrique).

Après la fin de la guerre, les États-Unis abandonnèrent les drones militaires mais Israël, qui avait hérité de quelques-uns de ces engins, et, selon l’auteur, les utilisa pendant la guerre dite du Kippour (1973) : les drones furent utilisés comme des leurres qui attirèrent le feu de l’artillerie égyptienne ; et ensuite, avant que cette dernière ait eu le temps de recharger ses batteries, l’aviation israélienne attaquait victorieusement et s’assurait la maîtrise du ciel.

A ce stade, le drone n’était encore qu’un engin de renseignement et de surveillance. Une étape nouvelle est franchie en février 2001, avec le test du drone Predator équipé d’un missile. Après le 11 septembre et l’intervention américaine en Afghanistan, le Predator trouvait son champ d’application idéal.

Contre al-Qaida et les terroristes

Les État-Unis firent, à partir de la fin 2001, un usage de plus en plus intensif des drones. Mais, avant d’évoquer l’action de la première puissance mondiale, il faut souligner l’utilisation à grande échelle des drones par Israël contre les Palestiniens, en particulier à Gaza où ils ciblent et exécutent-assassinent des militants du Hamas.

En novembre 2001, un Predator aurait participé au bombardement qui tua en Afghanistan le « numéro 3 » d’Al-Qaida, Mohamed Atef. Le 3 novembre 2002, un tir effectué par un Predator détruit une voiture transportant six membres d’Al-Qaida au Yémen. En 2013, les États-Unis disposent de plus de 6000 drones de différents modèles, dont plus de 160 Predator. Evidemment, il y a de temps à autre des « dommages collatéraux », comme le 4 février 2002, lorsqu’une frappe tue trois hommes dans l’est de l’Afghanistan : l’un d’entre eux était soupçonné d’être Ben Laden mais il s’agissait de villageois ramassant de la ferraille. Évidemment encore, les enfants ne sont pas épargnés.

Arrêtons la liste de ces « exploits » ; il faut souligner, par contre, que les drones américains, en particulier les Predators, sont guidés depuis la base militaire de Creech, dans le Nevada, l’État dans lequel depuis les années cinquante, ont été réalisés les essais nucléaires. Les militaires la surnomment « the home of the hunters », la demeure des chasseurs. Assis confortablement devant un écran, les analystes video observent ce qui se passe à des milliers de kilomètres. On peut ainsi suivre les déplacements d’individus considérés comme suspects dans un coin perdu d’Afghanistan ou du Pakistan. S’il s’agit de personnages importants recherchés, une « kill list » est présentée, par téléconférences, chaque mardi à la Maison Blanche pour obtenir du président, oralement, le droit de tuer. Après quoi, les drones n’ont plus qu’à faire le « travail ». Les critères pour l’établissement de ces listes de condamnés à mort sans procès sont inconnus. Mais pour des suspects ordinaires, ce sont les analystes video qui décident de la vie ou de la mort.

Quant aux analystes, après leurs huit heures de travail, ils rentrent chez eux, dans leur famille, comme n’importe quels fonctionnaires et sont relayés par d’autres. Le lieutenant général David Deptula, dans une conférence, déclarait : « Disposer d’une telle portée d’intervention nous permet de garder les pieds au chaud à la maison tout en envoyant des effets et de la capacité n’importe où à la surface du globe. » C’est l’idéal, vraiment, pour un pouvoir américain si soucieux de ménager la vie de ses soldats et si indifférent à celle des autres.

Une réflexion éthique

La stratégie américaine qui considère le monde comme un terrain de chasse, qui en arrive à revendiquer, sous le couvert de lutte contre le terrorisme, une sorte de droit à l’exécution extrajudiciaire, est contraire au droit de la guerre. Comme catégorie juridique, cette dernière est un objet aux contours délimités dans l’espace. Dès le début, un haut gradé, Seymour Hersh, s’écriait : « Ils veulent transformer ces gars en assassins » ; car, remarque Grégoire Chamayou, le drone abolit la possibilité même d’une différenciation manifeste entre combattants et non-combattants.

Un véritable débat a donc eu lieu et se poursuit aux États-Unis. Certains affirment que les drones sont moraux parce qu’ils sauvent « nos vies ». Léon Panetta, ancien directeur de la CIA, déclara : « C’est très précis, c’est très limité en termes de dommages collatéraux. » Il est vrai que le New York Times estime qu’ainsi le président Obama évite les complications liées à la détention en décidant de ne faire aucun prisonnier vivant ! Plus grave est la déclaration de David Reisner, ancien responsable du département juridique de l’armée israélienne : « Si vous faites quelque chose pendant suffisamment longtemps, le monde finira par l’accepter. (…) Le droit international progresse par des violations. Nous avons inventé la thèse de l’assassinat ciblé et il nous a fallu l’imposer. » (Je précise que toutes ces citations proviennent de l’ouvrage de Grégoire Chamayou.)

En janvier dernier, le rapporteur spécial de l’ONU pour la protection des droits de l’homme, Ben Emmerson, a lancé une enquête sur les victimes civiles des drones. L’enquête va porter sur 25 attaques menées dans les quatre pays où opèrent les drones étatsuniens ainsi que dans les territoires palestiniens. Selon le rapporteur, « L’augmentation exponentielle de l’usage de la technologie des drones dans diverses situations représente un vrai défi pour le droit international actuel« , et il a appelé à la mise en place « urgente » d’un cadre légal pour réguler ces pratiques.

Des effets du drone

Ces engins peuvent, 24 heure sur 24 heures, par leur bourdonnement plus ou moins lointain, faire peser une menace de mort qui terrorise. C’est le cas en permanence pour les habitants de Gaza et sur certaines zones de l’Afghanistan et du Pakistan.

La stratégie du drone est de combattre ceux que l’on considère comme des terroristes. Mais la terreur peut engendrer aussi la volonté de riposte, voire de vengeance. Un chef taliban pakistanais témoigne : « J’avais passé trois mois à essayer de recruter et je n’avais réussi à trouver 10 à 15 personnes. En une seule attaque américaine, j’ai eu 150 volontaires. » Certains experts militaires américains sont conscients du danger de la stratégie américaine ; David Kilcullen, ancien conseiller du général Petraeus signa avec un expert en sécurité, le 17 mai 2009 dans le New York Times, une tribune dans laquelle ils affirmaient que la stratégie du drone au Pakistan était dangereusement contre-productive pour les intérêts américains parce qu’elle jetait les populations dans les bras des groupes extrémistes. Ils la comparaient aux bombardements français des campagnes algériennes dans les années cinquante. Ils y voyaient la continuation des politiques coloniales.

De surcroît, des études américaines ont constaté que les opérateurs eux-mêmes, bien à l’abri dans leur base du Nevada, n’échappaient pas toujours aux répercussions psychiques de la violence de leurs actes. La stratégie du drone dément donc la « théorie de la répugnance à tuer » de Dave Grossmann selon laquelle plus la distance est grande avec la cible et plus il serait facile de passer à l’acte. On ne manque pas d’ailleurs de dire aux opérateurs pour les rassurer : « Il n’y a pas de chair sur votre écran, juste des coordonnées. » Or, certains opérateurs ne se font pas à leur vie : 8 heures à faire la guerre à partir de leur écran, puis prendre leur voiture pour rentrer chez eux et retrouver leur famille, c’est-à-dire le temps de la paix. Mais on ne passe si facilement, chaque jour, d’un temps de guerre à un temps de paix, sauf si l’on est capable de cloisonner totalement sa vie. L’un de ces opérateurs s’est effondré après six ans de ce « travail » et a décidé de quitter l’Air Force.

Les drones dans le monde d’aujourd’hui

Laissons Grégoire Chamayou, en souhaitant que son livre sur la Théorie du drone ait beaucoup de lecteurs et ouvrons les yeux autour de nous.

Le drone peut avoir d’autres usages. Divers pays l’utilisent pour surveiller les incendies ou les inondations. Un drone écologique existe pour l’observation des fonds marins. Mais on en revient souvent aux missions de répression. Aux États-Unis, le Département de la Sécurité intérieure a utilisé un « Predator B » pour la surveillance des frontières à partir d’octobre 2005 ; à la suite d’une fausse manoeuvre, ce drone s’est écrasé dans le désert de l’Arizona à la fin avril 2006. Bilan de ses services : en 959 heures de vol, il avait permis l’arrestation de 2 309 personnes, la saisie de 4 véhicules et de 13 tonnes de marijuana. Un nouveau drone lui succéda. En France, en 2008, la police s’est doté d’un drone appelé ELSA pour surveiller les manifestations… mais aussi les quartiers de banlieue !

Comme d’autres pays européens, la France cherche à se doter de drones. Jusqu’à maintenant, elle ne disposait que de quatre drones d’observation Harfang, dont un a été endommagé en Afghanistan et deux sont utilisés au Mali à partir d’une base située à Niamey (Niger). Mais, depuis trois ans, des achats sont envisagés et deux pays sont susceptibles d’en vendre : Israël et les États-Unis. En 2011, une commande du drone Héron, fabriqué par la firme israélienne IAI et Dassault a été annulée. Des négociations sont en cours avec le Pentagone pour l’achat de deux Reaper, un drone fabriqué par General Atomics qui a déjà livré des exemplaires au Royaume-Uni et à l’Italie.

L’offre israélienne est pourtant très diversifiée et se spécialise actuellement dans la miniaturisation du drone ; drones Mosquito, drones-papillons destinés à accompagnés les avions de combat sur le champ de bataille. Mais ce sont d’autres drones, plus puissants, qui, en ce moment, survolent la Syrie. Le roi de Jordanie a autorisé l’aviation israélienne a utilisé deux couloirs aériens pour atteindre ce pays. Les drones israéliens effectuent leurs missions de nuit et on ne s’étonnera donc pas des bombardements récents sur Syrie effectués après repérage des cibles.

Le drone a un grand avenir devant lui.