La fin de l’Union Européenne

Tel est le titre d’un ouvrage dont les deux auteurs sont Coralie Delaume et David Cayla1. Un titre, on l’a remarqué, sans point d’interrogation. L’ouvrage, sans jargon économiste m’a paru suffisamment pertinent, pour que je lui consacre cette page de mon blog.

« L’Europe comme nous l’avions imaginée, c’est fini. L’Europe que nous avions voulue, nous ne la connaîtrons jamais. Et les États-Unis d’Europe, il ne faut plus y penser ». Ce jugement si pessimiste est celui de François Hollande lui-même, le 23 juillet 2016. On l’a peu entendu parce qu’il ne faut pas détourner les Français de l’Europe à laquelle tiennent presque tous nos politiques. Pourtant, l’histoire récente dessine clairement l’avenir : l’éclatement du projet européen qui n’apporte pas, comme on l’espérait, la solidarité, le progrès et la paix.

Nos deux auteurs consacrent leur premier chapitre aux référendums qui se sont succédé dans certains pays de l’Union. Dès 2003, la Suède refusait d’entrer dans l’euro, en 2005, la France et les Pays-Bas rejetaient le projet de Constitution européenne, en 2015, les Grecs repoussaient l’accord concocté par la « Troika » (BCE, Commission européenne et FMI) et, le 23 juin 2016, les citoyens de Grande-Bretagne décidaient de se retirer de l’UE. Je crois utile d’ajouter qu’en mars 2015, l’Islande avait retiré sa demande d’intégration et le 16 juin 2016, donc avant le vote britannique, le Conseil des États suisses décidait de retirer sa candidature d’adhésion à l’UE.

L’Union européenne n’est plus attrayante ; on peut même dire qu’elle est devenue répulsive. Les conséquences de ces votations ont été très diverses. On ne reviendra pas sur la confiscation du « non » français par la classe politique, droite et gauche réunies2 ; les Irlandais – qui avaient mal voté – ont dû revoter… pour dire enfin « oui » au traité. Mais il faut remarquer que, dans le cadre européen, des pays comme la Grande-Bretagne mais aussi le Danemark avaient obtenu des dérogations à la réglementation communautaire. Une Europe à la carte est donc possible… à condition d’avoir des hommes politiques coriaces.

L’échec de la Grèce

Ce que l’UE a infligé à la Grèce méritait bien un chapitre. En exergue, nos auteurs citent la déclaration de Jean-Claude Junker, président de la Commission européenne, le 29 janvier, soit trois jours après la victoire électorale de Syriza : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». C’est clair, non ? Dès le 4 février, donc huit jours plus tard, la Banque centrale européenne (BCE) prend l’initiative d’empêcher les banques privées grecques d’obtenir des liquidités à bon marché (0,05 %) en échanges de titres de dette publique. Il reste à la Grèce l’aide à la liquidité d’urgence (ELA) mais elle coûte plus cher (1,5%) et le montant est plafonné. Sortant de ses compétences financières et techniques, la BCE prenait ainsi une décision politique, celle de déclarer la guerre à la Grèce de Syriza.

La seule arme dont la Grèce disposait était, on le sait, la menace de sortir de l’euro. Encore fallait-il l’utiliser. Or les auteurs nous disent que, dès mars 2015, Yanis Varoufakis affirmait : « J’ai longuement expliqué que notre gouvernement n’envisagerait jamais de Grexit, que nous n’en discuterions jamais. Pour nous, il est même toxique d’y penser ». A la merci de la Troïka, le gouvernement grec s’est ainsi condamné à passer sous ses fourches caudines. Nos deux auteurs écrivent : « La zone euro ne se réforme pas. Elle est telle qu’on a voulu qu’elle soit, une zone de monnaie stable, d’inflation contenue, de malthusianisme budgétaire et de rigueur soutenue ». Le troisième mémorandum a donc prévu pour la Grèce plus de 85 milliards de prêts étalés sur trois ans, mais avec pour but de rembourser les créanciers ! On ne sort pas de la dette mais la Grèce s’appauvrit en étant obligée de privatiser massivement ; et les Grecs s’appauvrissent avec la réforme du marché du travail, l’augmentation de la TVA et la réduction des retraites. Les résultats économiques et humains sont catastrophiques : depuis 2010, date du premier plan de « sauvetage », le PIB de la Grèce a chuté d’un quart tandis que le chômage s’élevait à 24 %. Tout le monde sait que la Grèce ne pourra s’en sortir, qu’il faudrait annuler une grande partie de la dette mais il faut punir cette velléité de révolte.

Ce n’est pas tout : les opérations de renflouage de 2010 et 2012 eurent pour résultat de faire passer les dettes grecques des banques privées à la BCE et aux créanciers publics !

Contre l’Acte unique européen et l’euro

Nos deux auteurs consacrent leur chapitre 3 à montrer comment l’Acte unique signé en 1986 par douze pays qui crée un « espace européen sans frontières intérieures » change radicalement la donne. A la libre circulation des biens et des services s’ajoutent désormais la liberté des mouvements de capitaux, celle des personnes et la libre prestation pour les sociétés de service. Puis, en 1999, l’euro est créé. Les pays à forte industrialisation d’Europe centrale, l’Allemagne au premier chef, mais aussi les Pays-Bas, l’Autriche et la Belgique, sont en situation avantageuse pour attirer les capitaux, les investissements et la main d’oeuvre. Les chiffres sont frappants : entre 2000 et 2007, la production manufacturière s’accroît dans ses quatre pays tandis qu’elle stagne en France et recule en Espagne, au Portugal et en Grèce. L’ouverture de l’UE aux pays de l’Est européen a encore accru les déséquilibres : entre 2004 et 2007, ce sont dix pays qui ont rejoint l’Union. Avec des écarts de salaires énormes, les délocalisations et la pratique des travailleurs détachés s’exaspèrent. La compétition fait rage plus que jamais. « Dans l’Europe du Marché et de la monnaie uniques, la véritable cible, c’est le coût du travail ». On a beaucoup dit que l’Europe, c’était la paix ; on peut dire aujourd’hui que c’est une guerre économique impitoyable.

Les énormes bénéfices que l’Allemagne engrangent ne sont évidemment possibles que parce que la monnaie unique interdit de dévaluer à tous les pays en déficit, dans le Sud de l’Europe. L’Allemagne a besoin de l’euro et d’un euro fort pour investir et payer les retraites de ces citoyens ; le jour où ce ne sera plus le cas, tiendra-t-elle encore à l’UE ?

Que reste-t-il de la démocratie ?

C’est bien la question qu’on doit se poser. La BCE exerce des compétences de plus en plus larges ; les budgets nationaux sont sous le contrôle de la Commission qui a fixé comme objectif de ne pas dépasser un déficit public de 3 %. Le Rapport adressé à la France en mars 2016 déplorait qu’elle « affiche des coûts salariaux parmi les plus élevés de la zone euro » et que « les augmentations du SMIC induisent une compression des salaires vers le haut » ! Selon nos deux auteurs, la loi El Khomri se serait inspirée de ces conseils. De même, la Commission se demandait si le régime de retraite français n’était pas trop généreux…

Pourrait-on changer la politique de l’UE, abandonner l’austérité qui nous est imposée ? La Cour de Justice de l’Union a décidé qu’un article du traité ou une directive de la Commission doit être considéré comme supérieur à toute mesure de droit national. L’engagement dans l’Europe entraînerait donc, selon les juges, « une limitation définitive de leurs droits souverains contre laquelle ne saurait prévaloir un acte unilatéral ultérieur ». Nous sommes privés, dans le cadre européen existant, de notre liberté, tout comme les Grecs ont pu l’éprouver malgré leurs deux votes de janvier et de juillet 2015. Et nous ? Nos deux auteurs nous incitent à reconquérir notre souveraineté. En économistes, ils s’arrêtent à ce point.

« L’UE, on la change ou on la quitte »

Je poursuis donc : ce n’est pas pour rien que, dans la campagne électorale française, la question de l’Europe en crise a été si peu abordée. Le sujet est trop brûlant. Certains, à gauche, ont avancé des propositions comme si nous étions complètement émancipés des traités européens et de sa Commission. Seul, Jean-Luc Mélenchon a osé lever les tabous pro-européens. Le programme de « La France insoumise » prévoit de « désobéir aux traités, de s’exonérer du pacte de stabilité et des règles européennes encadrant les déficits et dénoncer le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance » ; il prévoit aussi de refuser le CETA avec le Canada, d’encadrer les mouvements de capitaux pour éviter l’évasion fiscale. Mélenchon entend d’abord d’engager une négociation avec nos partenaires européens pour trouver une entente mais s’ils refusent, la France quittera l’Union européenne.

1Coralie Delaume et David Cayla, La fin de l’Union européenne, Michalon, 2017, 254 pages.

2 Si les parlementaires socialistes n’ont été que 32 à voter en faveur du traité de Lisbonne, copie conforme du traité constitutionnel, l’abstention de 142 d’entre eux a permis son adoption.

La France de Hollande : une diplomatie catastrophique

J’interromps cette semaine mon feuilleton pour attirer l’attention sur la diplomatie française dont on parle vraiment trop peu.

Dans son discours du 14 juillet, François Hollande s’est félicité de son rôle dans l’accord conclu entre l’Union européenne et la Grèce. Il s’est réjoui aussi de l’accord sur le nucléaire iranien et n’a pas hésité à déclarer : « Si l’Iran accédait à l’ arme nucléaire, l’Arabie saoudite et Israël, d’autres pays voudraient également accéder à l’arme nucléaire, et ce serait un risque pour la planète toute entière. » Ces déclarations de François Hollande sont un échantillon représentatif de ce qu’est devenue la diplomatie française : une catastrophe.

La France et la Grèce

Le caractère odieux et dramatique pour le peuple grec, et surtout les plus pauvres, de l’accord signé entre l’UE et le gouvernement grec dont se félicite tant notre président se dévoile de jour en jour. Il apparaît, en fait, que François Hollande s’est employé à faire avaler à la Grèce le « diktat » de l’Europe. Certes, le ministre fédéral allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, souhaitait carrément le « Grexit » mais nombre d’économistes prévoient que les conditions imposées à la Grèce sont telles que le chaos conduira la sortie de l’euro d’ici quelques mois.

De surcroît, on sait aujourd’hui que Paris, en 2011, était prêt à accroître l’endettement de la Grèce en lui prêtant 6 nouveaux milliards d’euros pour qu’Athènes achète 6 frégates françaises multimission Fremm et 15 hélicoptères EC 725 d’Erocopter. L’affaire ne fut pas conclue tandis que les Allemands, plus persuasifs, vendirent 3 sous-marins à la Grèce, dont 2 sont toujours en construction ! Bien sûr, Athènes réclame 7 milliards de dédommagement aux constructeurs allemands, avec la chance de les récupérer que l’on devine…

La France et les nucléaire israélien et iranien

Chacun a pu relever le culot de François Hollande affirmant que si l’Iran avait la bombe, Israël serait en droit de l’obtenir. Dès les années cinquante, les socialistes français dirigés alors par Guy Mollet ont aidé Israël à construire la célèbre centrale de Dimona dans le Néguev. Lors de la guerre du Kippour, en octobre 1973, et des premières victoires arabes, le ministre de la Défense, Moshe Dayan, avait envisagé d’utiliser l’arme nucléaire israélienne qui se composait alors d’une vingtaine de missiles équipés de têtes nucléaires. Aujourd’hui, l’État hébreu dispose d’au moins 200 bombes nucléaires. Ce n’est pas pour rien qu’Israël a toujours refusé de signer le traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) que l’Iran du Shah, en revanche, avait signé et qui a légitimé ensuite toutes les pressions internationales sur ce pays. En voulant faire croire qu’Israël n’a pas l’arme nucléaire, François Hollande prend-il les Français pour des c… ?

Les médias français se sont bien gardés de souligner le rôle très négatif de la France dans les négociations entamées par les grandes puissances (5 membres du Conseil de sécurité + l’Allemagne)1 et l’Iran. A l’automne 2013, la France fit échouer un accord avec l’Iran. Laurent Fabius avait multiplié les mises en garde sur le « jeu de dupes » (déclaration au Monde, le 7 novembre) et exigeait que l’Iran renonce à tout enrichissement d’uranium, ce qui était inacceptable pour Téhéran. La diplomatie française s’alignait ainsi sur les positions des néoconservateurs américains et, bien sûr, sur celles d’Israël. On remarquera d’ailleurs que dans tous les articles sur le « danger » d’un Iran doté de l’arme nucléaire, il n’est jamais, mais absolument jamais, rappelé qu’Israël, dans cette même région du monde, dispose d’un très important arsenal nucléaire.

Hollande et Fabius cherchaient-ils ainsi à montrer qu’ils avaient un pouvoir après l’humiliation qu’ils avaient subie lorsque Washington avait renoncé aux bombardements destinés à « punir » le régime syrien, obligeant ainsi la France à reculer à son tour ?

Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran au CNRS, souligne que les diplomates français qui ont suivi le dossier iranien sont ceux-là mêmes qui avaient été mis en place à l’époque de Nicolas Sarkozy !

Dernière information : le directeur de Radio Shalom, la radio communautaire juive parisienne, Bernard Abouaf, affirmait, le 16 juillet, que Laurent Fabius lui avait révélé avoir personnellement soumis au ministre israélien des Affaires Stratégiques, Yval Steinitz, le projet d’accord sur le nucléaire iranien ; il avait acquiescé à ses observations en endossant ses propositions et les demandes du gouvernement israélien et les avaient répercutées. De surcroît, début avril dernier, notre ministre des Affaires étrangères se rendait officiellement à Riyad pour évoquer l’offensive saoudienne contre le Yémen et aussi… la question du nucléaire iranien.

Ajoutons que, depuis quelque temps, d’ailleurs, on évoquait une « taupe » au Quai d’Orsay qui aurait renseigné les Israéliens sur l’avancement des négociations. Laurent Fabius serait-il cette « taupe » ? On remarque, en tout cas, que, pour conclure l’accord avec l’Iran, John Kerry a dû négocier en tête à tête avec les Iraniens.

La diplomatie française au Moyen-Orient

Avec le voyage du président Hollande, en novembre et décembre 2013, en Israël puis en Arabie saoudite, « la France » a affiché publiquement ses alliés privilégiés au Moyen-Orient : l’Arabie saoudite, la monarchie la plus théocratique du monde2, et l’État d’Israël qui n’a jamais appliqué les résolutions de l’ONU et continue de refuser un État palestinien. Dans la configuration actuelle de la région, l’ennemi principal de ces deux puissances est en effet devenu l’Iran.

François Hollande s’était déjà rendu en Arabie saoudite en novembre 2012 ; il s’y précipita, en janvier 2015, pour présenter ses condoléances après la mort du roi Abdallah et eut le privilège d’être le premier dirigeant occidental à être invité, en mai 2015, à un sommet extraordinaire du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), ce club des pétro-monarchies arabes sunnites regroupant autour de l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis et Oman.

« La France », comme l’Arabie saoudite, a adopté une position dure dans le conflit en Syrie. Ainsi, quand en mars dernier, John Kerry a admis que les États-Unis devraient négocier avec Bachar el-Assad pour trouver une solution au conflit, Manuel Valls et Laurent Fabius ont déclaré refuser toute négociation avec le président syrien. Et des sources proches du Quai d’Orsay affirmaient ne pas voir d’objection à ce que l’ASL (Armée syrienne libre) soit remplacée par le « Front islamique », une milice takfirie particulièrement barbare3.

D’autres réceptions à l’Élysée en disent long. En novembre dernier, Hollande recevait le maréchal Sissi, auteur d’un coup d’État dirigé contre les Frères musulmans qui étaient parvenus au pouvoir en Égypte par des élections. La répression orchestrée par le dictateur a déjà fait plus de 1 400 morts et 15 000 prisonniers. Cependant, nos « socialistes » ne semblent pas gênés et Sissi est considéré comme « légitime ». Il est vrai que la France n’est pas le seul pays à fermer les yeux sur les droits de l’homme violés en Égypte ; cependant, remarquons que l’alliance avec Sissi ne signifie pas seulement des contrats d’armement au profit de la France mais aussi un soutien à l’intervention égyptienne en Libye.

On n’oubliera pas enfin que l’Arabie saoudite diffuse partout, à coup de pétro-dollars, sa version religieuse de l’islam, le wahhabisme. Une version singulièrement conservatrice, au point que les spécialistes considèrent qu’il est à l’origine d’Al-Qaïda et de Daesh. Est-il donc raisonnable de s’allier à cette monarchie qui s’est d’ailleurs toujours efforcée d’étouffer tous les mouvements démocratiques au Moyen-Orient ?

Arrêtons-la ce survol de la diplomatie française qui se démarque pour le pire de celle d’Obama. Reste les achats d’armes dont nos alliés nous ont récompensés.

La grande victoire française : nos armes partout dans le monde

Cette forme de diplomatie n’est certes pas nouvelle mais, depuis 2014, les ventes françaises battent des records et c’est évidemment dans la zone « chaude » du Proche-Orient que la France a conquis ses plus gros marchés. Pourtant, entre 2010 et 2014, la France venait encore loin derrière les États-Unis (31 % des ventes mondiales), la Russie (27 %) et se retrouvait en troisième position avec la Chine et l’Allemagne (5 %). Au début de 2015, notre pays qui n’avait pu exporter jusqu’alors le moindre Rafale, ce chasseur ultra-sophistiqué mais très coûteux, a conclu deux contrats, l’un avec l’Égypte, l’autre avec le Qatar et des négociations sont en cours avec l’Inde. Les prévisions de ventes d’armes françaises pour 2015 se montent désormais à 15 milliards d’euros, après les 8,2 milliards de 2014. Il faut dire que le discret ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, épaulé par François Hollande dans tous ses déplacements, prend cette tâche très au sérieux. La France deviendra-t-elle le deuxième vendeur d’armes, reléguant la Russie au troisième rang ?

Les marchés français vont du Brésil à l’Indonésie en passant par le Maroc, la Russie, l’Inde mais le Moyen-Orient est devenu aujourd’hui la région qui importe le plus. En Arabie saoudite devenue en 2014 le premier importateur d’armes, le contexte est d’autant plus favorable à la France que ce pays veut punir les États-Unis de leur rapprochement avec l’Iran et que l’Allemagne a décidé, en janvier dernier, de cesser de lui vendre des armes pour ne pas accroître le déséquilibre régional4. La France n’a pas ces scrupules et la presse salue la signature de chaque contrat comme une victoire, comme si les armes étaient des marchandises comme les autres. On remarquera d’ailleurs que ces contrats d’armement émeut moins l’opinion française que les 50 mètres de plage fermés à Vallauris pour accueillir le roi Salman ! Cependant, il est sûr que ces armes que nous vendons à tant de dirigeants peu recommandables ne contribueront pas à la paix dans une région du monde aussi explosive.

Ce survol de la politique française en dit long sur la tendance « va-t-en-guerre » de nos dirigeants et sur leur cynisme.

1Ajoutons que Catherine Ashton a représenté l’Union européenne dans ces négociations.

2Puisqu’en France, nos médias ne manquent jamais de viser l’Iran, on soulignera qu’il y a dans ce pays des élections libres, ce qui n’est évidemment pas le cas de l’Arabie saoudite, et que les femmes, même si elles doivent être voilées, vont en masse à l’université.

3Ajoutons que la France soutient l’intervention saoudienne au Yémen mais il est vrai que tous les pays occidentaux font de même.

4Du côté de l’Iran, on devine qu’il y aura sans doute peu de contrats juteux pour la France.

Une leçon oubliée : comment on régla la dette allemande en 1953

Grâce à la dernière « Lettre du conseil scientifique d’ATTAC », j’ai pris connaissance d’un article passionnant d’Éric Toussaint, docteur en sciences politiques des universités de Liège et Paris VIII et, plus encore, président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM) en Belgique. Je crois qu’il est vraiment important de faire connaître ce qu’il nous apprend au moment où l’Union Européenne écrase la Grèce de ses exigences. Son article, daté du 29 septembre dernier, s’intitule :

Une leçon

DeGrèce-Allemagne : qui doit à qui ? L’annulation de la dette allemande à Londres en 1953

 

Depuis 2010, dans les pays les plus forts de la zone euro, la plupart des dirigeants politiques, appuyés par les médias dominants, vantent les mérites de leur supposée générosité à l’égard du peuple grec et d’autres pays fragilisés de la zone euro qui font la une de l’actualité (Irlande, Portugal, Espagne…). Dans ce contexte, on appelle « plans de sauvetage » des mesures qui enfoncent encore un peu plus l’économie des pays qui les reçoivent et qui contiennent des reculs sociaux inédits au cours des 65 dernières années en Europe. S’y ajoute l’arnaque du plan de réduction de la dette grecque adopté en mars 2012 qui implique une réduction des créances dues par la Grèce aux banques privées de l’ordre de 50% |1| alors que ces créances avaient perdu entre 65 et 75% de leur valeur sur le marché secondaire. La réduction des créances des banques privées est compensée par une augmentation des créances publiques aux mains de la Troïka et débouche sur de nouvelles mesures d’une brutalité et d’une injustice phénoménales. Cet accord de réduction de la dette vise à enchaîner définitivement le peuple grec à une austérité permanente, il constitue une insulte et une menace pour tous les peuples d’Europe et d’ailleurs. Selon les services d’étude du FMI, en 2013, la dette publique grecque représentera 164% du Produit intérieur brut, c’est dire que la réduction annoncée en mars 2012 n’aboutira pas à un allègement réel et durable du fardeau de la dette qui pèse sur le peuple grec. C’est dans ce contexte qu’Alexis Tsipras en visite au Parlement européen le 27 septembre 2012 a souligné la nécessité d’une véritable initiative de réduction de la dette grecque et s’est référé à l’annulation d’une grande partie de la dette allemande dans le cadre de l’accord de Londres de février 1953. Revenons sur cet accord.

L’accord de Londres de 1953 sur la dette allemande

L’allègement radical de la dette de la République fédérale d’Allemagne (RFA) et sa reconstruction rapide après la seconde guerre mondiale ont été rendus possibles grâce à la volonté politique de ses créanciers, c’est-à-dire les États-Unis et leurs principaux alliés occidentaux (Grande-Bretagne, France). En octobre 1950, ces trois alliés formulent un projet dans lequel le gouvernement fédéral allemand reconnaît l’existence des dettes des périodes précédant et suivant la guerre. Les alliés y joignent une déclaration signifiant que « les trois pays sont d’accord que le plan prévoit un règlement adéquat des exigences avec l’Allemagne dont l’effet final ne doit pas déséquilibrer la situation financière de l’économie allemande via des répercussions indésirables ni affecter excessivement les réserves potentielles de devises. Les trois pays sont convaincus que le gouvernement fédéral allemand partage leur position et que la restauration de la solvabilité allemande est assortie d’un règlement adéquat de la dette allemande qui assure à tous les participants une négociation juste en prenant en compte les problèmes économiques de l’Allemagne ».

La dette réclamée à l’Allemagne concernant l’avant-guerre s’élève à 22,6 milliards de marks si on comptabilise les intérêts. La dette de l’après-guerre est estimée à 16,2 milliards. Lors d’un accord conclu à Londres le 27 février 1953, ces montants sont ramenés à 7,5 milliards de marks pour la première et à 7 milliards de marks pour la seconde. En pourcentage, cela représente une réduction de 62,6%.

De surcroît, l’accord établit la possibilité de suspendre les paiements pour en renégocier les conditions si survient un changement substantiel limitant la disponibilité des ressources.

Pour s’assurer que l’économie de l’Allemagne occidentale est réellement relancée et qu’elle constitue un élément stable et central dans le bloc atlantique face au bloc de l’Est, les Alliés créanciers font des concessions très importantes aux autorités et aux entreprises allemandes endettées qui vont bien au-delà d’une réduction de dette. On part du principe que l’Allemagne doit être en condition de rembourser tout en maintenant un niveau de croissance élevé et une amélioration des conditions de vie de la population. Rembourser sans s’appauvrir. Pour cela, les créanciers acceptent : Primo, que l’Allemagne rembourse dans sa monnaie nationale, le mark, l’essentiel de la dette qui lui est réclamée. A la marge, elle rembourse en devises fortes (dollars, francs suisses, livres sterling…). 
 Secundo, alors qu’au début des années 1950, le pays a encore une balance commerciale négative (la valeur des importations dépassant celle des exportations), les puissances créancières acceptent que l’Allemagne réduise ses importations, elle peut produire elle-même des biens qu’elle faisait auparavant venir de l’étranger. En permettant à l’Allemagne de substituer à ses importations des biens de sa propre production, les créanciers acceptent donc de réduire leurs exportations vers ce pays. Or, 41% des importations allemandes venaient de Grande-Bretagne, de France et des États-Unis pour la période 1950-51. Si on ajoute à ce chiffre la part des importations en provenance des autres pays créanciers participant à la conférence (Belgique, Hollande, Suède et Suisse), le chiffre total s’élève même à 66%. 
 Tertio, les créanciers autorisent l’Allemagne à vendre ses produits à l’étranger, ils stimulent même ses exportations afin de dégager une balance commerciale positive. Ces différents éléments sont consignés dans la déclaration mentionnée plus haut : « La capacité de paiement de l’Allemagne, de ses débiteurs privés et publics, ne signifie pas uniquement la capacité de réaliser régulièrement les paiements en marks allemands sans conséquences inflationnistes, mais aussi que l’économie du pays puisse couvrir ses dettes en tenant compte de son actuelle balance des paiements. L’établissement de la capacité de paiement de l’Allemagne demande de faire face à certains problèmes qui sont :

1. la future capacité productive de l’Allemagne avec une considération particulière pour la capacité productive de biens exportables et la capacité de substitution d’importations ; 
2. la possibilité de la vente des marchandises allemandes à l’étranger ; 
3. les conditions de commerce futures probables ; 
4. les mesures fiscales et économiques internes qui seraient nécessaires pour assurer un superavit pour les exportations. »

En outre, en cas de litige avec les créanciers, en général, les tribunaux allemands sont compétents. Il est dit explicitement que, dans certains cas, « les tribunaux allemands pourront refuser d’exécuter […] la décision d’un tribunal étranger ou d’une instance arbitrale. » C’est le cas, lorsque « l’exécution de la décision serait contraire à l’ordre public » (p. 12 de l’Accord de Londres).

Autre élément très important, le service de la dette est fixé en fonction de la capacité de paiement de l’économie allemande, en tenant compte de l’avancée de la reconstruction du pays et des revenus d’exportation. Ainsi, la relation entre service de la dette et revenus d’exportations ne doit pas dépasser 5%. Cela veut dire que l’Allemagne occidentale ne doit pas consacrer plus d’un vingtième de ses revenus d’exportation au paiement de sa dette. Dans la pratique, l’Allemagne ne consacrera jamais plus de 4,2% de ses revenus d’exportation au paiement de la dette (ce montant est atteint en 1959). De toute façon, dans la mesure où une grande partie des dettes allemandes était remboursée en deutsche marks, la banque centrale allemande pouvait émettre de la monnaie, en d’autres mots monétiser la dette.

Une mesure exceptionnelle est également décidée : on applique une réduction drastique des taux d’intérêts qui oscillent entre 0 et 5%.

Une faveur d’une valeur économique énorme est offerte par les puissances occidentales à l’Allemagne de l’Ouest : l’article 5 de l’accord conclu à Londres renvoie à plus tard le règlement des réparations et des dettes de guerre (tant celles de la première que de la deuxième guerre mondiale) dues par la RFA aux pays occupés, annexés ou agressés (ainsi qu’à leurs ressortissants).

Enfin, il faut prendre en compte les dons en dollars des États-Unis à l’Allemagne occidentale : 1,17 milliard de dollars dans le cadre du Plan Marshall entre le 3 avril 1948 au 30 juin 1952 (soit environ 10 milliards de dollars aujourd’hui) auxquels s’ajoutent au moins 200 millions de dollars (environ de 2 milliards de dollars d’aujourd’hui) entre 1954 et 1961 principalement via l’agence internationale de développement des États-Unis (USAID).

Grâce à ces conditions exceptionnelles, l’Allemagne occidentale se redresse économiquement très rapidement et finit par absorber l’Allemagne de l’Est au début des années 1990. Elle est aujourd’hui de loin l’économie la plus forte d’Europe.

Allemagne 1953 / Grèce 2010-2012

Si nous risquons une comparaison entre le traitement auquel la Grèce est soumise et celui qui a été réservé à l’Allemagne après la seconde guerre mondiale, les différences et l’injustice sont frappantes. En voici une liste non-exhaustive en 11 points : 
1.- Proportionnellement, la réduction de dette accordée à la Grèce en mars 2012 est infiniment moindre que celle accordée à l’Allemagne. 
2.- Les conditions sociales et économiques qui sont assorties à ce plan (et à ceux qui ont précédé) ne favorisent en rien la relance de l’économie grecque alors qu’elles ont contribué largement à relancer l’économie allemande.
3.- La Grèce se voit imposer des privatisations en faveur des investisseurs étrangers principalement alors que l’Allemagne était encouragée à renforcer son contrôle sur les secteurs économiques stratégiques, avec un secteur public en pleine croissance.
4.- Les dettes bilatérales de la Grèce (vis-à-vis des pays qui ont participé au plan de la Troïka) ne sont pas réduites (seules les dettes à l’égard des banques privées l’ont été) alors que les dettes bilatérales de l’Allemagne (à commencer par celles contractées à l’égard des pays que le Troisième Reich avait agressés, envahis voire annexés) étaient réduites de 60% ou plus.
5. – La Grèce doit rembourser en euros alors qu’elle est en déficit commercial (donc en manque d’euros) avec ses partenaires européens (notamment l’Allemagne et la France), tandis que l’Allemagne remboursait l’essentiel de ses dettes en deutsche marks fortement dévalués.
6. – La banque centrale grecque ne peut pas prêter de l’argent au gouvernement grec alors que la Deutsche Bank prêtait aux autorités allemandes et faisait fonctionner (certes modérément) la planche à billets.
7. – L’Allemagne était autorisée à ne pas consacrer plus de 5% de ses revenus d’exportation au paiement de la dette alors qu’aucune limite n’est fixée dans le cas actuel de la Grèce.
8. – Les nouveaux titres de la dette grecque qui remplacent les anciens dus aux banques ne sont plus de la compétence des tribunaux grecs, ce sont les juridictions du Luxembourg et du Royaume-Uni qui sont compétentes (et on sait combien elles sont favorables aux créanciers privés) alors que les tribunaux de l’Allemagne (cette ancienne puissance agressive et envahissante) étaient compétents.9. – En matière de remboursement de la dette extérieure, les tribunaux allemands pouvaient refuser d’exécuter des sentences des tribunaux étrangers ou des tribunaux arbitraux au cas où leur application menaçait l’ordre public. En Grèce, la Troïka refuse bien sûr que des tribunaux puissent invoquer l’ordre public pour suspendre le remboursement de la dette. Or, les énormes protestations sociales et la montée des forces néo-nazies sont directement la conséquence des mesures dictées par la Troïka et par le remboursement de la dette. Malgré les protestations de Bruxelles, du FMI et des « marchés financiers » que cela provoquerait, les autorités grecques pourraient parfaitement invoquer l’état de nécessité et l’ordre public pour suspendre le paiement de la dette et abroger les mesures antisociales imposées par la Troïka. 
10.- Dans le cas de l’Allemagne, l’accord établit la possibilité de suspendre les paiements pour en renégocier les conditions si survient un changement substantiel limitant la disponibilité des ressources. Rien de tel n’est prévu pour la Grèce.
11.- Dans l’accord sur la dette allemande, il est explicitement prévu que le pays puisse produire sur place ce qu’il importait auparavant afin d’atteindre un superavit commercial et de renforcer ses producteurs locaux. Or la philosophie des accords imposés à la Grèce et les règles de l’Union européenne interdisent aux autorités grecques d’aider, de subventionner et de protéger ses producteurs locaux, que ce soit dans l’agriculture, l’industrie ou les services, face à leurs concurrents des autres pays de l’UE (qui sont les principaux partenaires commerciaux de la Grèce).

On pourrait ajouter que l’Allemagne, après la seconde guerre mondiale, a reçu des dons dans une proportion considérable, notamment, comme on l’a vu plus haut, dans le cadre du Plan Marshall.

On peut comprendre pourquoi le leader de Syriza, Alexis Tsipras, fait référence à l’accord de Londres de 1953 lorsqu’il s’adresse à l’opinion publique européenne. L’injustice avec laquelle le peuple grec est traité (ainsi que les autres peuples dont les autorités suivent les recommandations de la Troïka) doit éveiller la conscience d’une partie de l’opinion publique.
Mais ne nous berçons pas d’illusions, les raisons qui ont poussé les puissances occidentales à traiter l’Allemagne de l’Ouest comme elles l’ont fait après la seconde guerre mondiale ne sont pas de mise dans le cas de la Grèce. 
Pour voir une véritable solution au drame de la dette et de l’austérité, il faudra encore de puissantes mobilisations sociales en Grèce et dans le reste de l’Union européenne ainsi que l’accession au pouvoir d’un gouvernement du peuple à Athènes. Il faudra un acte unilatéral de désobéissance provenant des autorités d’Athènes (soutenues par le peuple), telles la suspension du remboursement et l’abrogation des mesures antisociales, pour forcer les créanciers à des concessions d’envergure et imposer enfin l’annulation de la dette illégitime. La réalisation à une échelle populaire d’un audit citoyen de la dette grecque doit servir à préparer le terrain.