La fin de l’Union Européenne

Tel est le titre d’un ouvrage dont les deux auteurs sont Coralie Delaume et David Cayla1. Un titre, on l’a remarqué, sans point d’interrogation. L’ouvrage, sans jargon économiste m’a paru suffisamment pertinent, pour que je lui consacre cette page de mon blog.

« L’Europe comme nous l’avions imaginée, c’est fini. L’Europe que nous avions voulue, nous ne la connaîtrons jamais. Et les États-Unis d’Europe, il ne faut plus y penser ». Ce jugement si pessimiste est celui de François Hollande lui-même, le 23 juillet 2016. On l’a peu entendu parce qu’il ne faut pas détourner les Français de l’Europe à laquelle tiennent presque tous nos politiques. Pourtant, l’histoire récente dessine clairement l’avenir : l’éclatement du projet européen qui n’apporte pas, comme on l’espérait, la solidarité, le progrès et la paix.

Nos deux auteurs consacrent leur premier chapitre aux référendums qui se sont succédé dans certains pays de l’Union. Dès 2003, la Suède refusait d’entrer dans l’euro, en 2005, la France et les Pays-Bas rejetaient le projet de Constitution européenne, en 2015, les Grecs repoussaient l’accord concocté par la « Troika » (BCE, Commission européenne et FMI) et, le 23 juin 2016, les citoyens de Grande-Bretagne décidaient de se retirer de l’UE. Je crois utile d’ajouter qu’en mars 2015, l’Islande avait retiré sa demande d’intégration et le 16 juin 2016, donc avant le vote britannique, le Conseil des États suisses décidait de retirer sa candidature d’adhésion à l’UE.

L’Union européenne n’est plus attrayante ; on peut même dire qu’elle est devenue répulsive. Les conséquences de ces votations ont été très diverses. On ne reviendra pas sur la confiscation du « non » français par la classe politique, droite et gauche réunies2 ; les Irlandais – qui avaient mal voté – ont dû revoter… pour dire enfin « oui » au traité. Mais il faut remarquer que, dans le cadre européen, des pays comme la Grande-Bretagne mais aussi le Danemark avaient obtenu des dérogations à la réglementation communautaire. Une Europe à la carte est donc possible… à condition d’avoir des hommes politiques coriaces.

L’échec de la Grèce

Ce que l’UE a infligé à la Grèce méritait bien un chapitre. En exergue, nos auteurs citent la déclaration de Jean-Claude Junker, président de la Commission européenne, le 29 janvier, soit trois jours après la victoire électorale de Syriza : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». C’est clair, non ? Dès le 4 février, donc huit jours plus tard, la Banque centrale européenne (BCE) prend l’initiative d’empêcher les banques privées grecques d’obtenir des liquidités à bon marché (0,05 %) en échanges de titres de dette publique. Il reste à la Grèce l’aide à la liquidité d’urgence (ELA) mais elle coûte plus cher (1,5%) et le montant est plafonné. Sortant de ses compétences financières et techniques, la BCE prenait ainsi une décision politique, celle de déclarer la guerre à la Grèce de Syriza.

La seule arme dont la Grèce disposait était, on le sait, la menace de sortir de l’euro. Encore fallait-il l’utiliser. Or les auteurs nous disent que, dès mars 2015, Yanis Varoufakis affirmait : « J’ai longuement expliqué que notre gouvernement n’envisagerait jamais de Grexit, que nous n’en discuterions jamais. Pour nous, il est même toxique d’y penser ». A la merci de la Troïka, le gouvernement grec s’est ainsi condamné à passer sous ses fourches caudines. Nos deux auteurs écrivent : « La zone euro ne se réforme pas. Elle est telle qu’on a voulu qu’elle soit, une zone de monnaie stable, d’inflation contenue, de malthusianisme budgétaire et de rigueur soutenue ». Le troisième mémorandum a donc prévu pour la Grèce plus de 85 milliards de prêts étalés sur trois ans, mais avec pour but de rembourser les créanciers ! On ne sort pas de la dette mais la Grèce s’appauvrit en étant obligée de privatiser massivement ; et les Grecs s’appauvrissent avec la réforme du marché du travail, l’augmentation de la TVA et la réduction des retraites. Les résultats économiques et humains sont catastrophiques : depuis 2010, date du premier plan de « sauvetage », le PIB de la Grèce a chuté d’un quart tandis que le chômage s’élevait à 24 %. Tout le monde sait que la Grèce ne pourra s’en sortir, qu’il faudrait annuler une grande partie de la dette mais il faut punir cette velléité de révolte.

Ce n’est pas tout : les opérations de renflouage de 2010 et 2012 eurent pour résultat de faire passer les dettes grecques des banques privées à la BCE et aux créanciers publics !

Contre l’Acte unique européen et l’euro

Nos deux auteurs consacrent leur chapitre 3 à montrer comment l’Acte unique signé en 1986 par douze pays qui crée un « espace européen sans frontières intérieures » change radicalement la donne. A la libre circulation des biens et des services s’ajoutent désormais la liberté des mouvements de capitaux, celle des personnes et la libre prestation pour les sociétés de service. Puis, en 1999, l’euro est créé. Les pays à forte industrialisation d’Europe centrale, l’Allemagne au premier chef, mais aussi les Pays-Bas, l’Autriche et la Belgique, sont en situation avantageuse pour attirer les capitaux, les investissements et la main d’oeuvre. Les chiffres sont frappants : entre 2000 et 2007, la production manufacturière s’accroît dans ses quatre pays tandis qu’elle stagne en France et recule en Espagne, au Portugal et en Grèce. L’ouverture de l’UE aux pays de l’Est européen a encore accru les déséquilibres : entre 2004 et 2007, ce sont dix pays qui ont rejoint l’Union. Avec des écarts de salaires énormes, les délocalisations et la pratique des travailleurs détachés s’exaspèrent. La compétition fait rage plus que jamais. « Dans l’Europe du Marché et de la monnaie uniques, la véritable cible, c’est le coût du travail ». On a beaucoup dit que l’Europe, c’était la paix ; on peut dire aujourd’hui que c’est une guerre économique impitoyable.

Les énormes bénéfices que l’Allemagne engrangent ne sont évidemment possibles que parce que la monnaie unique interdit de dévaluer à tous les pays en déficit, dans le Sud de l’Europe. L’Allemagne a besoin de l’euro et d’un euro fort pour investir et payer les retraites de ces citoyens ; le jour où ce ne sera plus le cas, tiendra-t-elle encore à l’UE ?

Que reste-t-il de la démocratie ?

C’est bien la question qu’on doit se poser. La BCE exerce des compétences de plus en plus larges ; les budgets nationaux sont sous le contrôle de la Commission qui a fixé comme objectif de ne pas dépasser un déficit public de 3 %. Le Rapport adressé à la France en mars 2016 déplorait qu’elle « affiche des coûts salariaux parmi les plus élevés de la zone euro » et que « les augmentations du SMIC induisent une compression des salaires vers le haut » ! Selon nos deux auteurs, la loi El Khomri se serait inspirée de ces conseils. De même, la Commission se demandait si le régime de retraite français n’était pas trop généreux…

Pourrait-on changer la politique de l’UE, abandonner l’austérité qui nous est imposée ? La Cour de Justice de l’Union a décidé qu’un article du traité ou une directive de la Commission doit être considéré comme supérieur à toute mesure de droit national. L’engagement dans l’Europe entraînerait donc, selon les juges, « une limitation définitive de leurs droits souverains contre laquelle ne saurait prévaloir un acte unilatéral ultérieur ». Nous sommes privés, dans le cadre européen existant, de notre liberté, tout comme les Grecs ont pu l’éprouver malgré leurs deux votes de janvier et de juillet 2015. Et nous ? Nos deux auteurs nous incitent à reconquérir notre souveraineté. En économistes, ils s’arrêtent à ce point.

« L’UE, on la change ou on la quitte »

Je poursuis donc : ce n’est pas pour rien que, dans la campagne électorale française, la question de l’Europe en crise a été si peu abordée. Le sujet est trop brûlant. Certains, à gauche, ont avancé des propositions comme si nous étions complètement émancipés des traités européens et de sa Commission. Seul, Jean-Luc Mélenchon a osé lever les tabous pro-européens. Le programme de « La France insoumise » prévoit de « désobéir aux traités, de s’exonérer du pacte de stabilité et des règles européennes encadrant les déficits et dénoncer le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance » ; il prévoit aussi de refuser le CETA avec le Canada, d’encadrer les mouvements de capitaux pour éviter l’évasion fiscale. Mélenchon entend d’abord d’engager une négociation avec nos partenaires européens pour trouver une entente mais s’ils refusent, la France quittera l’Union européenne.

1Coralie Delaume et David Cayla, La fin de l’Union européenne, Michalon, 2017, 254 pages.

2 Si les parlementaires socialistes n’ont été que 32 à voter en faveur du traité de Lisbonne, copie conforme du traité constitutionnel, l’abstention de 142 d’entre eux a permis son adoption.