La déclaration Balfour (2 novembre 1917)

Le 2 novembre 1917, lord Arthur Balfour, secrétaire du Foreign Office, écrit une lettre à lord Lionel Walter Rothschild :

« Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les juifs jouissent dans tout autre pays.

Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste ».

A l’époque, lord Rothschild est une des plus éminentes personnalités de la communauté juive britannique et il soutient le mouvement sioniste. En établissant son « mandat » sur la Palestine, un petit bout de terre de 27 000 km² (moins que la superficie de la Belgique), la Grande-Bretagne a favorisé le mouvement « sioniste » né vingt ans plus tôt. Sans cette déclaration Balfour, il n’y aurait pas eu, en 1947, la décision de partager le pays et de créer un État d’Israël. Cette promesse est faite, remarquons-le, avant la fin de la Première guerre mondiale et avant le partage du Proche-Orient par les deux grandes puissances coloniales. On mesure son importance.

La Palestine en 1869

Présentons d’abord la Palestine. Elle est alors une province de l’empire ottoman gouvernée par un pacha qui réside à Jérusalem ; elle s’étend de la Galilée au nord au golfe d’Aqaba au sud et de la Méditerranée au Jourdain à l’est. En 1869, la population était estimée à 250 000 habitants, en grande majorité musulmans, mais avec près de 17 000 chrétiens, presque tous orthodoxes, et 13 000 juifs, soit 5,2 % de la population. Les musulmans étaient, pour beaucoup, des paysans habitant pour l’essentiel dans des villages tandis que les juifs étaient concentrés à Jérusalem, Hébron, Saphed et Tibériade. La plupart étaient nés dans le pays, parlaient l’arabe et étaient de rite séphardi. Beaucoup vivaient d’aumônes provenant d’Europe et l’Alliance israélite universelle1, une association fondée pour défendre les juifs et « moderniser » les juifs d’Orient par l’éducation, tentait de promouvoir le travail agricole dans ces communautés, en vain.

Ajoutons que, depuis 1843, la France a un consul à Jérusalem ; elle a obtenu de l’empire ottoman des traités qui lui donnent un véritable protectorat sur les non-musulmans et les Lieux saints. Rome, en rétablissant en 1847 le patriarcat latin de Jérusalem (disparu après les croisades), favorise l’afflux des congrégations missionnaires, encouragées d’ailleurs par la France. Les établissements catholiques ouvrent des écoles, des couvents et des hôpitaux à Bethléem, à Nazareth et, bien sûr, à Jérusalem. Le français est la langue moderne pour communiquer. Des religieux français s’installent par milliers en Terre sainte, accueillent les pèlerins qui viennent nombreux à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Quant aux dominicains, ils créent en 1890 l’École biblique et archéologique.

Naissance du sionisme

Dans les milieux puritains du XVIIIe siècle, l’Apocalypse de saint Jean suggère que le rassemblement en Terre sainte du peuple juif devait précéder le retour du Christ. Ces idées circulaient dans les milieux protestants et les communautés juives apparurent comme un possible point d’appui de la politique britannique. En 1880, les pogroms suivis d’une législation antisémite russe provoquèrent une émigration vers l’Ouest, principalement l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale. Le baron Edmond de Rothschild finança une première aliya2 en Palestine ; mais les colons, installés sur des terres, abandonnaient très vite le travail agricole. La présence juive se concentrait à Jérusalem où elle formait la majorité de la population.

Après un séjour à Paris, en pleine affaire Dreyfus, Theodor Herzl publie en 1896 L’État des Juifs. En août 1897, il réussit à organiser le premier congrès sioniste. Le programme adopté par le congrès prévoyait : 1° l’encouragement à la colonisation de la Palestine avec l’appui des financiers juifs ; 2° l’achat de terres qui, ensuite, ne pourront jamais être vendues à des étrangers. Dans son journal, Herzl écrit : « A Bâle, j’ai fondé l’État juif. Si je disais cela à haute voix, je déclencherai un rire universel. D’ici cinq ans peut-être, cinquante ans sûrement, chacun le comprendra » (31 août 1897). Herzl présentait le mouvement sioniste dans le cadre de l’expansion coloniale européenne. Il expliquait que la Palestine pourrait être « une voie commerciale et culturelle menant à l’Asie » et que « les pays civilisés ont donc un intérêt d’autant plus grand à voir établir […] une station de culture dont profiterait toute l’humanité évolué »3. Et de tendre la perche à « l’Angleterre dont le regard embrasse toutes les mers ». Nous ne reviendrons pas sur les négociations qu’il entama avec le sultan, la Russie et la Grande-Bretagne ; enfin, au début de 1904, Theodor Herzl se rendit même à Rome et fut reçu par le pape Pie X qui lui dit : « Les juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, c’est pourquoi nous ne pouvons reconnaître le peuple juif ».

En 1903, la Grande-Bretagne avait proposé officiellement l’Ouganda au mouvement sioniste qui, à son septième congrès, affirmait : la Palestine ou rien. De nouveaux pogroms en Russie déclenchèrent, entre 1904 et 1914, une deuxième aliya. Les nouveaux immigrants, des laïcs et des socialistes, perçurent, cette fois, le travail agricole comme une forme de rédemption et le moyen, par la conquête de la terre, de s’emparer du pays. Le Fonds national juif (KKL en hébreu)4, créé en 1901 par l’Organisation sioniste, achetait des terres et installait des colonies. Naturellement, là où les juifs étaient nombreux, ils revendiquaient l’exclusion de la main d’oeuvre arabe par la considération que le mélange avec la population arabe aurait des effets dégradants sur les jeunes juifs. A la veille de 1914, les premiers kibboutzim sont fondés.

Remarquons qu’à quelques exceptions près, le rabbinat fut hostile au projet sioniste. En France même, malgré l’affaire Dreyfus, les juifs n’oubliaient pas qu’ils devaient leur émancipation à la Révolution française et n’aspiraient qu’à une totale assimilation.

La prise de conscience arabe

En 1908, un premier incident violent opposa arabes et juifs à Jaffa où ces derniers étaient devenus nombreux. A Jérusalem, les notables, et en particulier les familles de notables des Khalidi et des Husseini, s’inquiétèrent de l’afflux des immigrants juifs. Après la révolution des Jeunes-Turcs, se développait une revendication d’autonomie arabe ; certains musulmans de Damas demandaient un protectorat anglais, d’autres, chrétiens, l’annexion du pays par l’Égypte où ils avaient bénéficié de l’occupation anglaise. En 1914, dans la presse arabe, le danger représenté par la création d’un État juif est formulé nettement. Alors même que la région Palestine-Syrie est sous la prépondérance française, les arabes ne se tournent par vers elle pour envisager leur avenir. L’activité colonisatrice de la France en Afrique du Nord est en effet très critiquée5.

Le partage entre la France et la Grande-Bretagne

Prévoyant l’effondrement de l’empire ottoman, des négociations furent engagées, dès novembre 1915, entre la France, représentée par Georges Picot et Mark Sykes, conseiller britannique, pour le partage du Proche-Orient. En même temps, Chaim Weizmann, un chimiste anglais et sioniste convaincu, plaidait la cause d’un protectorat britannique qui favoriserait l’établissement des juifs en Palestine. En décembre 1916, le libéral Lloyd George devenait Premier ministre et le resta jusqu’en 1922 ; d’origine juive, il est acquis au projet sioniste si bien qu’en juillet 1917, un projet de déclaration est rédigé. Les Britanniques prirent la précaution de consulter le président américain Wilson ; bien que favorable au projet, ce dernier ne s’exprima pas officiellement.

On l’aura remarqué, la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 supposait que la Grande-Bretagne prenne le contrôle de la Palestine. Les troupes britanniques stationnées en Égypte s’étaient avancées dans le Sinaï en 1916 grâce à la révolte arabe et, au début de décembre 1917 – donc un mois après la déclaration Balfour – les troupes du général Allenby entraient à Jérusalem.

La toute nouvelle Société des Nations ayant admis le principe de « mandats » confiés aux « nations développées » pour conduire des peuples qui ne sont pas encore « capables de se diriger eux-mêmes », la Palestine passait sous mandat britannique mais la Transjordanie, à l’est du Jourdain, en était détachée et était confiée à l’émir Abdallah, sous contrôle anglais. En 1920, le Liban et la Syrie devenaient deux mandats français mais la France perdait son protectorat catholique et son influence culturelle allait s’amoindrir. En plein essor, l’organisation sioniste connut cependant plusieurs déceptions : d’abord, avec la restriction de la déclaration Balfour à l’espace palestinien coupé de la Transjordanie ; ensuite avec le refus français de fixer la frontière entre la Palestine et le Liban sur le fleuve Litani et le mont Hermon, véritable château d’eau pour la région6.

Après avoir proclamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les mandats imposaient une nouvelle oppression. En 1919-1920, des rapports témoignaient du rejet du sionisme dans la population musulmane et chrétienne, de l’attitude arrogante et provocatrice des juifs qui en viennent à envisager un État juif sous tutelle britannique, avec si nécessaire, expulsion d’une partie de la population arabe. Tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne limitaient l’immigration sur leur territoire, la puissance mandataire ne se souciait pas de la capacité d’absorption du pays. Le troisième « Congrès arabe palestinien » qui se tint en décembre 1920 réclamait un gouvernement national avec une chambre des députés élue par les habitants parlant arabe et habitant en Palestine au début de la guerre. Le nationalisme palestinien était né. Mais le premier haut-commissaire désigné par Londres était un juif, sir Herbert Samuel.

1 L’Alliance fut fondée deux ans après l’affaire Mortara ; Edgardo Mortara, un enfant juif de six ans, baptisé secrètement, fut enlevé à sa famille en Italie pour être éduqué dans la foi catholique.

2Aliya : en hébreu, « montée », « ascension » , désigne l’émigration en Terre sainte.

3 Citation tirée d’Henri Laurens, Le retour des exilés. La lutte pour la Palestine de 1869 à 1997, Robert Laffont, 1998, p. 69. J’emprunte d’ailleurs beaucoup à cet ouvrage.

4Le KKL existe toujours aujourd’hui.

5On n’oubliera pas que la France a établi son protectorat sur la Tunisie en 1881 et sur le Maroc en 1912.

6L’État d’Israël n’a cessé de revendiquer ces frontières.