Israël vu par les catholiques français (1945-1994

Tel est le titre du livre que je viens de faire paraître en novembre aux éditions Karthala.

Je voudrais donc aujourd’hui présenter ce livre. Le premier mot, « Israël », ne doit pas être interprété dans un sens seulement politique. « Israël » a, dans ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, une signification essentiellement religieuse : c’est l’histoire – plus ou moins mythique – du peuple juif qui prépare la venue du Christ. Mon livre traite donc d’« Israël » dans ses deux significations, religieuse et politique, et, surtout, j’ai voulu montrer l’imbrication des deux dimensions.

Il fallait d’abord montrer comment l’Église catholique avait abandonné son antijudaïsme millénaire. Les trois premiers chapitres du livre s’y consacrent. Sur cette question, d’ailleurs essentielle, mon ouvrage puise largement dans les recherches déjà publiées. Deux points méritent n’ont cependant pas été assez soulignés jusqu’ici. D’une part, le nombre de juifs convertis au catholicisme, la plupart dans l’entre-deux-guerres, souvent sionistes, introduisirent dans le monde catholique une idéologie qui lui était étrangère. On pourrait citer au moins une dizaine de cas qui jouèrent un rôle important après la guerre : le juif d’origine égyptienne, Jean de Menasce qui devint dominicain, l’abbé Jean-Pierre Altermann, le dominicain Jean-Pierre Lichtenberg, Paul Démann, directeur des Cahiers sioniens, l’abbé Kurt Hruby ; sans oublier les religieux français qui fondèrent en Israël, dès les années cinquante, une Église hébréophone : les dominicains Bruno Hussar et Gabriel Grosman, le carme Daniel Rufeisen et quelques autres. Deuxième aspect jamais abordé : la division des catholiques français face à la création de l’État d’Israël. Citons seulement l’opposition entre Jacques Maritain, sioniste convaincu, et le grand orientaliste Louis Massignon qui, en mission pour l’Église de France, évalue déjà le nombre des arabes expulsés de chez eux à 700 000. Le Saint-Siège est d’ailleurs informé des exactions des groupes sionistes et se tient dans une prudente réserve.

La surprise de Vatican II

Si la portée des Dix Points adoptés à la conférence de Seelisberg, en août 1947, a été souvent soulignée puisqu’ils visaient à corriger l’enseignement chrétien sur les juifs, c’est pourtant la petite Déclaration sur les religions non-chrétiennes, Nostra aetate, adoptée à la fin du Concile, en octobre 1965, qui marque le grand tournant dans l’attitude des catholiques à l’égard des juifs.

Jean XXIII voulait que le Concile adopte une déclaration en faveur des juifs alors même que ce sujet n’apparaissait pas dans les préoccupations de la quasi totalité des évêques. Il y eut bien des péripéties car le texte envisagé se heurta à une double opposition. D’une part, les plus réactionnaires des évêques ; d’autre part, les évêques venus du Proche-Orient qui avaient très peur d’un texte qui, même exclusivement religieux, serait reçu chez eux comme un soutien à l’État d’Israël. Le débat aboutit à une Déclaration, Nostra Aetate, qui élargissait singulièrement l’horizon. Ce texte très court, de 128 lignes, consacrait, certes, 65 lignes aux juifs mais aussi 19 aux musulmans. Nostra aetate soulignait les liens entre l’antique Alliance et les fidèles du Christ « qui a réconcilié les juifs et les gentils par sa croix » et rendait hommage aux musulmans qui vénèrent Jésus comme prophète et honorent Marie. Les autres religions, comme le bouddhisme et l’hindouisme, étaient également saluées pour « un rayon de la Vérité » qu’elles apportent aux hommes. Pourtant, l’attitude des catholiques n’a changé qu’à l’égard des juifs et il faudrait se demander pourquoi mais ce n’était pas l’objet de ma recherche.

Le tournant de la guerre des Six-Jours

Cette guerre, pourtant si courte, a radicalisé les positions des catholiques français. Sous les injonctions des juifs, l’Amitié judéo-chrétienne de France (AJCF) oublie l’objectif purement religieux de sa création : susciter la correction de l’enseignement chrétien sur les juifs pour défendre de plus en plus inconditionnellement la politique de l’État d’Israël. Des membres chrétiens de l’AJCF quittent alors ses instances dirigeantes et contribuent à la formation d’un courant antisioniste chrétien. Ce dernier se réunit spectaculaire à Beyrouth, au printemps 1970, en une Première conférence internationale des chrétiens pour la Palestine, organisée par le directeur de Témoignage chrétien, Georges Montaron. Catholiques et protestants français sont plus divisés que jamais.

Les évêques français entre Israël et la Palestine

A partir de sources inédites, les trois derniers chapitres éclairent singulièrement la « politique » de certains évêques français, en faveur d’« Israël ». Mgr Elchinger, archevêque de Strasbourg, devenait, en juin 1968, président du comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme. A Paris, le tout petit secrétariat qui préparait concrètement les textes était composé de pro-israéliens déclarés. La confusion du religieux et du politique est totale. Au printemps 1973, le comité publiait des « Orientales pastorales françaises » qui comblèrent de satisfaction les juifs sionistes, au point qu’un journal israélien francophone parla de « déclaration Balfour catholique » ! Le texte – qui n’avait été présenté qu’à quelques évêques – suscita de nombreuses protestations, en particulier de la part du cardinal Daniélou.

Au cours des deux décennies 80 et 90, les cardinaux Lustiger et Decourtray s’entendirent pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, ils dénouèrent la crise provoquée par le carmel d’Auschwitz, et, pour le pire, ils n’eurent pas un mot devant la répression israélienne contre les Palestiniens, en particulier durant la première Intifada. De surcroît, le cardinal Lustiger témoigna d’une réelle hostilité au patriarche Michel Sabbah qui, selon lui, ne représentait pas la véritable « Église de Jérusalem », laquelle ne pouvait être que juive ! Les arabes chrétiens qui, tout au long des siècles, ont maintenu la présence chrétienne, là même où Jésus a vécu, ne semblaient pas compter pour lui. Le cardinal Lustiger – auquel un chapitre est consacré – expose longuement dans son livre La Promesse, publié seulement en 2002, des idées qu’il n’avait pas osé présenter plus tôt. Il rêve de la renaissance d’une Église de Jérusalem, une « Église de la circoncision » (Ecclesia ex circumcisione) en opposition à l’Église venue des gentils. Pour lui, les communautés chrétiennes arabes qui existent en Israël-Palestine feraient-elles partie de ces « pagano-chrétiens » qui le hantaient ?

Le dernier chapitre est consacré aux théologiens français face à Israël. Et, une fois de plus, on découvre à quel point le politique fraie avec le religieux. Deux points sont à souligner. D’une part, l’utilisation inlassable par certains théologiens d’un seul texte du Nouveau Testament, les chapitres IX à XI de l’épître aux Romains qui annoncent, après bien des contradictions, que « Tout Israël sera sauvé ». En oubliant, ce que d’autres n’ont cessé de rappeler, une multitude de textes autrement moins favorables aux juifs non convertis, depuis Matthieu 21, 43 (« Bref, le royaume est enlevé aux juifs et il est donné à une nation qui en produira les fruits »), jusqu’à l’épître aux Hébreux 8, 13 (« En parlant d’une alliance nouvelle, il a rendu ancienne la première ; or ce qui devient ancien et qui vieillit doit disparaître »), en passant par la célèbre affirmation de Paul : « Il n’y a plus i juif ni grec » (Galates, 3, 28).

La question de la « terre d’Israël » est l’objet d’un dernier débat théologique. Tandis que Jacques Maritain n’hésitait pas à confondre propagande antisémite et propagande antisioniste, des théologiens, comme le dominicain Tournay, directeur de l’École biblique de Jérusalem dénonçaient l’identification de l’Israël moderne avec celui des temps bibliques.

Dialogue avec le judaïsme ou dialogue avec les hommes de la modernité appartenant à d’autres cultures ?

Pour les catholiques, l’ouverture au judaïsme a été une priorité après la tragédie de la Seconde guerre mondiale. Pourtant, nombreux furent leurs interlocuteurs juifs qui subordonnaient le dialogue à la reconnaissance de l’État d’Israël, mélangeant ainsi, une fois de plus, religieux et politique. En 2005 encore, un jeune dominicain de l’École biblique s’interrogeait sur les possibilités d’un dialogue proprement théologique : les juifs les plus authentiquement religieux sont aussi traditionnellement les moins intéressés par l’étude biblique.

Depuis quelques années, la figure du monde a changé et le P. Claude Geffré a mis en garde les catholiques : le face à face des juifs et des chrétiens pourrait devenir stérile s’il ne prenait pas en compte « un tiers absent » qui est peut-être cet homme « qui appartient à d’autres cultures, d’autres traditions religieuses, en particulier aux cultures et religions de l’Asie. » Plus proches, les musulmans – auxquels Vatican II avait rendu un vibrant hommage – attendent toujours, depuis bientôt soixante ans, un authentique dialogue. Les chrétiens du Moyen-Orient en seraient les premiers bénéficiaires.

Les résistances d’André Mandouze

Juin 2006-juin 2013. Voici sept ans que ce grand résistant est mort à la veille de ses 90 ans. Je l’ai bien connu, nous avons eu des relations amicales pendant plus de trente ans mais c’est beaucoup plus tôt qu’il s’est illustré dans deux guerres successives.

Entre 21 ans et 23 ans, il est à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm où il est élu comme le « prince tala », c’est-à-dire le leader des catholiques qui vont-à-la-messe. Il est reçu à l’agrégation de Lettres en 1939 mais la guerre arrive. Il a juste le temps d’épouser Jeannette Bouissou qui lui donnera sept enfants.

Son aversion pour le régime de Vichy est immédiate et totale. Nommé au lycée de Bourg-en-Bresse, il entraîna ses élèves à chahuter le film antisémite Le Juif Süss dont la projection dut être interrompue. A l’automne 1942, le voici nommé assistant de latin à la faculté des Lettres de Lyon. Or, cette ville est le haut-lieu de la résistance française ; il y rencontra le P. Chaillet et collabora vite au Courrier français du Témoignage chrétien clandestin. (On trouvera dans l’ouvrage publié par Olivier Aurenche et Martine Sevegrand, Un chrétien dans son siècle, Kathala, 2007, une sélection de textes publiés par André Mandouze, dont 9 textes du TC clandestin). Cette responsabilité l’amena à rendre visite à de nombreux évêques et il découvrit la myopie politique de la plupart ; Mandouze écrit dans ses mémoires : « Quelle épreuve que d’essayer de faire comprendre à ces pitoyables prélats que leur soumission à Pétain était en fait une soumission à Hitler ! » On comprend alors que plus tard, le 6 juin 1945, il interpella publiquement l’archevêque de Marseille : « Monseigneur, humiliez-vous et reconnaissez vos erreurs. Si un certain nombre de vos fils, prêtres et laïcs, n’avaient pas eu le courage de vous désobéir pendant quatre ans pour obéir à leur conscience, ni vous, ni la plupart de vos confrères n’occuperiez actuellement vos palais épiscopaux. » 

Le plus étonnant est que, bien qu’entré dans la clandestinité, André Mandouze disait haut et fort ce qu’il pensait. A la faculté des lettres, il décrocha le portrait de Pétain dans la salle où il enseignait et le porta aux WC, là où, selon lui, était sa vraie place. La faculté lui avait d’ailleurs assigné une salle au rez-de-chaussée pour qu’en cas d’arrivée de la police, il puisse sauter par la fenêtre. Les témoins disent qu’il fut intrépide. Il n’empêche qu’un jour, Jeannette eut juste le temps de quitter leur domicile en catastrophe, emmenant les trois jeunes enfants, pour échapper à la police.

A la libération, Mandouze refusa les postes politiques qu’on lui offrait. Il était rédacteur en chef de Témoignage chrétien (désormais TC), mais, dès l’automne 1945, mis en minorité au comité de rédaction de l’hebdomadaire, il démissionna. Il faut dire que certains lecteurs de TC avaient certainement été choqués par certains articles, tel celui du 15 décembre 1944, dans lequel Mandouze, sous le titre « Vive la Russie soviétique », soulignait « qu’à l’est de l’Europe, il existe un grand pays qui se bat admirablement et à qui nous sommes en partie redevable de notre redressement. » Mandouze rejeta avec dégoût le MRP, le nouveau mouvement politique qui rassemblait désormais les catholiques ; bien que ses dirigeants fussent issus de la résistance, il allait capitaliser une bonne part des voix du centre et de la droite. Mandouze écrit, dans ses mémoires, que TC était passé de la critique du nazisme à la critique du communisme. Lui, était « progressiste », c’est-à-dire qu’il prônait l’alliance politique avec les communistes : n’avait-elle pas fonctionné dans la Résistance entre « ceux qui croyaient au ciel » et « ceux qui n’y croyaient pas » ? Il précisa longuement sa position dans un long texte en date du quatrième trimestre 1948, intitulé « Prendre la main tendue ».

L’Algérie

En janvier 1946, il fut nommé assistant de latin à la Faculté des Lettres d’Alger. C’est là qu’il commença à travailler à sa thèse sur saint Augustin, évêque d’Hippone de 395 à 430 ; donc évêque évêque algérien. Mais – faut-il dire surtout ? -, Mandouze découvrit la triste réalité algérienne ; il présida le comité d’action des intellectuels algériens pour la liberté et la démocratie et, dès 1948, commença à publier sur la situation algérienne ; ainsi, dans Esprit, en novembre 1948, l’article intitulé « Le dilemme algérien : suicide ou salut public » ; il publia aussi dans Alger-Républicain, le journal du parti communiste algérien. Dès 1950, il présidait le comité directeur de la revue Consciences algériennes où son talent de polémiste s’épanouit. Mais le journal ne tint pas longtemps. En 1954, des jeunes, chrétiens et musulmans, vinrent le trouver pour qu’il prenne la direction de la revue Consciences maghribines qu’ils voulaient lancer : il leur fallait une personnalité connue ; Mandouze fit confiance à ces jeunes. Les papiers de notre André, à l’automne 1954, sont étonnants : dans le le numéro d’octobre-novembre 1954, donc avant le soulèvement de la Toussaint, il titrait : « Sous le signe de la contradiction. Au secours, messieurs : l’Algérie est calme ». Le 15 novembre, dans le bi-mensuel La Quinzaine, il écrit: « Qui mettra fin aux deux formes de terrorisme autorisé : la police et la presse ? » Alors qu’en France, politiques et médias sont unanimes à dénoncer les insurgés comme des terroristes, alors que le ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, proclamait : « L’Algérie, c’est la France », Mandouze écrit dans cet article : « Ceux qui niant qu’il y ait un problème algérien, répètent « L’Algérie, c’est la France », sont ou des ignares ou des gredins. »

A l’approche des élections législatives de 1956, alors qu’on attendait l’arrivée d’un gouvernement conduit par Pierre Mendès-France (PMF), Mandouze servit d’intermédiaire entre PMF et le FLN : l’opinion française aspirait à la paix. Las, c’est Guy Mollet qui arriva au pouvoir et capitulait, dès février, devant les ultras d’Alger. La situation devint intenable pour André : menacé par les partisans de l’Algérie française, il doit, avec sa famille, quitter précipitamment Alger et fut nommé à la Faculté des Lettres de Strasbourg. Mais, le 9 novembre 1956, il était arrêté sous l’inculpation d’ « entreprise de démoralisation de l’armée ou de la nation ayant pour but de nuire à la Défense nationale ». Un comité de soutien, présidé par François Mauriac, rassembla en sa faveur nombre de grands intellectuels : l’orientaliste Louis Massignon, l’historien Henri Marrou, Jean-Marie Domenach, Jean Daniel, etc,. Au bout de quarante jours à la prison de la Santé, André était libéré. François Mauriac lui aurait fait promettre d’être sage. Mais comment était-ce possible ? Il continua d’écrire, souvent dans TC, mais aussi dans Le Monde et France-Observateur. Ainsi, le 12 novembre 1959, il publiait dans cet hebdomadaire une Lettre ouverte au cardinal Feltin, archevêque de Paris, vicaire des armées dans laquelle il dénonçait le voyage en Algérie du cardinal qui n’avait rencontré que des militaires français et appuyé le travail de « pacification » de l’armée !

En 1961, il n’hésitait pas à publier La Révolution algérienne par les textes. Après l’indépendance, il fut nommé directeur de l’enseignement supérieur en Algérie. Situation peu commode, en réalité, dont il ne s’expliqua jamais publiquement mais qui motiva son retour en France en 1968. Pas question de critiquer l’Algérie nouvelle !

A Paris, un mandarin engagé (juin 1968-juin 2006)

C’est le 6 juin 1968 que Mandouze soutint – enfin – sa thèse sur saint Augustin, dans un amphithéâtre d’une Sorbonne en ébullition. Il fut nommé maître de conférence puis professeur de l’université Paris IV de la Sorbonne. Je fis sa connaissance dès l’automne 1968, à l’Équipe de la revue Lettre dans laquelle je venais d’être introduite. Mandouze avait bien connu sa fondatrice, Ella Sauvageot, une femme exceptionnelle. Tous les premiers mercredis du mois, l’Équipe se réunissait dans ses locaux, au 68 rue de Babylone, où, pendant des années, nous avons dégusté du jambon accompagné de petits pois. La réunion commençait à 19 h. 30 mais André arrivait en général en retard, venant de la Sorbonne, avec une énorme serviette. Ses éclats de voix, indignés ou plein d’humour, surpassaient les autres, avec cet accent bordelais qu’il n’a jamais perdu. Sa joie de vivre était communicative.

Je jugeais alors sa foi chrétienne trop classique à mon goût et, surtout, son attachement indéracinable à l’Église, déraisonnable. De surcroît, il agaçait souvent son auditoire en mettant en avant ses succès et mérites. Mais il fallait savoir dépasser ce travers pour découvrir André. Quel courage quand, il commenta à Lille, au micro de France-Inter avec Jean-Pierre Elkabach, le 29 août 1976, la messe de Mgr Lefebvre, entouré d’intégristes d’extrême-droite qui menaçaient de lui « faire sa fête » ! Dix mois plus tard, au cours d’un meeting à la Mutualité, il fut frappé à la tête et jeté par terre par un commando de lefebvristes. Certains, qui avaient soutenu l’OAS, n’oubliaient pas son action en Algérie.

Ce grand spécialiste des Pères de l’Église démontrait souvent que nombre de soit-disantes traditions étaient, en fait, récentes et trahissaient l’Église des premiers siècles. Le catéchisme de Jean-Paul II lui parut moins actuel que la catéchèse d’Augustin. Dans Le Monde où il avait ses entrées grâce à Hubert Beuve-Méry, il critiquait avec virulence la hiérarchie ecclésiastique ; il publia ainsi, en septembre 1977, un article intitulé « De la soumission des enfants de choeur à la liberté des enfants de Dieu ». Ses victimes favorites étaient les cardinaux Lustiger et Ratzinger. Sur ces deux princes de l’Église, il nous racontait de bonnes histoires ; telle celle d’un Ratzinger – je résume – se présentant à la porte du paradis et en expulsant Jésus dont les idées étaient vraiment trop suspectes.

« Homme de gauche sans parti », comme il aimait se définir, il affirmait que l’Algérie était son « pays adoptif » et ne cessa de défendre l’Algérie nouvelle avec passion.

J’entrais plus en connivence avec lui et nous sommes devenus amis ; cet homme était non seulement courageux mais très chaleureux. Plus tard, lorsque je le ramenais en voiture à son domicile, il était devenu un vieil homme titubant sur ses jambes, que je prenais par le bras pour le ramener à la porte de son appartement où Jeannette, sa femme, l’attendait. Je suis fière d’avoir eu la chance de rencontrer un tel résistant.