Après l’OMC, le Grand Marché Transatlantique

Plus que jamais, je m’inspire d’un exposé de Raoul-Marc Jennar, spécialiste des traités commerciaux internationaux, qui parcourt en ce moment la France pour expliquer les dangers de la négociation engagée par l’Union européenne avec les États-Unis.

Revenons en arrière. Dès novembre 1990, alors que le bloc de l’Est s’est effondré et que l’Europe de l’Ouest ne peut plus se considérer menacée, la Communauté Économique européenne signe avec les États-Unis la Déclaration Transatlantique ; il s’agit de promouvoir l’économie de marché, de rejeter le protectionnisme ainsi qu’une coopération plus approfondie entre les deux rives de l’Atlantique.

En 1995, le Transatlantic Business Dialogue (TABD), un lobby qui rassemble les chefs des plus puissantes firmes américaines et européennes, est créé à Séville. Le TABD adopte 70 recommandations qui furent remises aux chefs d’État du sommet UE/USA qui se réunit peu après à Madrid ; plusieurs recommandations furent reprises lors de ce sommet qui apporte son soutien au TABD dans la déclaration finale. Le TABD est désormais intégré aux négociations.

[Cependant, en 1998, le gouvernement Jospin retire la France de la négociation entre les pays riches sur l’Accord multilatéral sur les services (AMI) et fait donc échouer ce dernier projet. Il aurait permis à une firme privée de mettre en cause les règlementations publiques, par exemple l’interdiction de l’exploitation des gaz de schiste.

C’est déjà ce qui se passe au Brésil où l’État obligeait les firmes à réinvestir 10 % de leurs profits dans le pays ; une plainte d’une firme américaine a obligé le Brésil à reculer. Au Cambodge, l’État a dû renoncer à protéger des zones naturelles.]

Vers les négociations UE/USA

La Commission européenne a présenté des « recommandations », c’est-à-dire un projet de mandat, qui a été approuvé par le conseil des ministres des 28 membres de l’UE et, le 23 mai dernier, le Parlement européen a donné son feu vert pour l’ouverture des négociations ; mais les gouvernements approuvent le mandat, sans consultation des Parlements nationaux. Le gouvernement français a beaucoup « communiqué », comme on dit, sur l’exception culturelle qui figure dans le mandat de négociation mais que Jose Manuel Barroso a qualifié de « réactionnaire ».

Cependant, le texte du mandat confié à notre négociateur, Garcia Bercero, directeur du commerce à la Commission européenne, n’a pu être rendu public officiellement car trois pays s’y sont opposés : l’Allemagne, les Pays-Bas et le Danemark. Heureusement, certains, comme Raoul-Marc Jennar, ont pu se le procurer et le décortique pour nous.

Le 8 juillet 2013, les négociations commencent à Washington ; l’affaire des écoutes de la NSA n’a donc eu aucun effet. Les affaires avant tout ! Et ces négociations restent absolument secrètes.

A la fin novembre, la Commission européenne s’est préoccupée de l’opinion publique : il faut lui donner une image positive de l’accord envisagé. Elle a donc validé, ainsi que les gouvernements de l’Union, un rapport remis en mars 2013 par le Centre for Economic Policy Research (Londres) qui a mis en évidence les avantages du GMT : une augmentation du PIB de 0,5 % et la création de 400 à 500 000 emplois à l’horizon 2027 !!!

Directives du Conseil de l’UE pour la négociation et commentaire de Raoul-Marc Jennar (document officieux)

(Il s’agit de la base sur laquelle les gouvernements de l’UE veulent négocier avec les USA).

Article 1 : il évoque « les valeurs communes [avec les États-Unis], la protection et la promotion des droits de l’Homme ». Commentaire de Raoul-Marc Jennar : les USA abandonnent les services publics et la sécurité sociale au secteur privé ; la peine de mort est encore présente dans de nombreux États, les armes sont en vente libre ; les USA n’ont pas ratifié plusieurs et importantes conventions internationales : sur les droits de l’Enfant, la diversité culturelle, le respect de la biodiversité, le changement climatique, la Cour pénale internationale.

Article 4 : « Les obligations de l’Accord engageront tous les niveaux de gouvernement ».

Commentaire : l’Accord s’appliquerait donc du niveau régional à celui des communes.

Article 9 : « L’Accord ne devra pas contenir des dispositions qui risqueraient de porter préjudice à la diversité culturelle et linguistique de l’Union ou de ses États membres, en particulier dans le secteur audio-visuel ». Commentaire: L’exception française semble ainsi se réduire à l’audio-visuel et peut être remise en cause par d’autres articles (21 et 44).

Article 10 : suppression de tous les droits de douane. Commentaire : ces droits jouent un rôle très important en Europe pour protéger l’agriculture tandis que les USA subventionnent massivement leur agriculture et l’agro-industrie. Supprimer ces droits en Europe provoquerait « une catastrophe agricole majeure : perte de revenus pour les agriculteurs, chute des exportations agricoles françaises, arrivée massive de soja et de blé américain avec OGM » (Jennar).

Article 17 : « L’Accord devrait mettre en place un cadre de travail afin de faciliter la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles. » Commentaire : les gouvernements européens cèdent ainsi à une demande ancienne de la Commission européenne qui veut créer un marché du travail européen dérégulé.

Article 20 : « Les services fournis dans l’exercice de l’autorité gouvernementale tel que défini par l’article 1.3 de l’GCS doivent être exclus de ces négociations. » Commentaire : il s’agit, bien sûr, des services régaliens de l’État (magistrature, police, armée, etc.).

Articles 22 et 23 : Trop longs pour être cités, ils visent à protéger au maximum les investisseurs en permettant aux firmes d’agir contre les États. Les contraintes prévues rendront impossibles toute politique en faveur d’une région défavorisée ou d’un type d’entreprises, par exemple les PME. Ainsi, le gouvernement Ayrault a accepté ce que le gouvernement Jospin avait refusé en 1998. Il s’agit d’enlever aux juridictions nationales leurs compétences à l’égard des investisseurs américains et de permettre à ces derniers de recourir à une instance privée contraignante contre les États et les pouvoirs locaux. Ainsi, Chevron pourra faire annuler l’interdiction de l’exploitation du gaz de schiste et la National Riffles Association, qui est le lobby des marchands d’armes, pourra demander la suppression des limites au libre commerce des armes.

Article 24 : « L’Accord visera à accroître l’accès mutuel aux marchés publics […] assurant un traitement non moins favorable que celui accordé aux fournisseurs établis localement. » Commentaire : l’objectif est de donner accès aux entreprises américaine en Europe et européenne aux USA. Mais les exigences pour les appels d’offre disparaissent. Article qui pose plusieurs questions : qu’en sera-t-il des législations du travail, des droits syndicaux, des exigences environnementales ? Seront-ils classés « obstacles plus rigoureux que nécessaires », selon le vocabulaire de l’OMC ? Les USA vont-ils renoncer aux marchés réservés (25 % des marchés publics sont réservés aux PME) et aux préférences nationales comme la législation Buy American ? On sait que les USA n’ont pas l’habitude de céder et que l’accord de libre-échange avec la Corée du Sud est ouvertement bafoué par l’administration Obama.

Article 25 (très long, allons à l’essentiel) : « L’Accord visera à éliminer les obstacles inutile au commerce et à l’investissement y compris les obstacles non tarifaires […], tout en reconnaissant pour les Parties le droit à évaluer et gérer les risques en conformité avec le niveau de protection que chaque Partie juge approprié […]. Cela devrait inclure des dispositions spécifiques, de fond et de procédures, dans des secteurs d’une importance considérable pour l’économie transatlantique, y compris, mais d’une manière non limitative, l’automobile, les produits chimique, les produits pharmaceutiques et autres industries de la santé, ‘information et la communication et les service financiers afin d’éliminer les obstacles non tarifaires existants. » Commentaire : les « obstacles non tarifaires » visent les réglementations, normes sociales, sanitaires, phytosanitaires et environnementales. Aux USA, le principe de précaution n’est pas reconnu et les entreprises américaines contestent le bien fondé scientifique des normes sanitaires en vigueur en Europe. L’article met aussi en cause les normes de sécurité pour les voiture et les produits pharmaceutiques ! Cet article 25 constitue le moyen de démanteler progressivement l’appareil législatif des États de l’UE, chaque fois qu’une norme est considérée comme un obstacle excessif à la libre concurrence.

Article 26 : « L’Accord comprendra également un cadre de travail pour identifier les opportunités et pour guider la poursuite des travaux sur les questions de réglementation. »

Commentaire : ce cadre est la structure institutionnelle destinée à poursuivre le démantèlement des règlementations ; un cadre qui ne sera plus soumis à la ratification des États.

Article 45 : « L’Accord comprendra un mécanisme de règlement des différends appropriés, ce qui fer en sorte que les Parties respecteront les règles convenues. » Commentaire : Ce mécanisme sera analogue à celui dans l’ALENA, c’est-à-dire indépendant des juridictions nationales. Il permet aux firmes privées d’agir contre les pouvoirs publics nationaux ou locaux. Il n’y a pas d’instance d’appel. Ainsi, dans le cadre de l’ALENA, le Canada a été poursuivi à ce jour 30 fois par des firmes américaines qui contestaient des règlementations en vue de protéger la santé et l’environnement ; le Canada a été condamné à leur payer 226 millions de $.

Voilà donc les propositions de l’UE pour la négociation avec les États-Unis. Une fois un accord conclu par les négociateurs, il sera présenté à la Commission européenne, puis au Parlement européen qui sera élu au printemps et ensuite aux Parlements nationaux. Il est donc important d’interpeller les candidats aux élections européennes sur leur position face au GMT qui se prépare en coulisses.

On n’arrête pas le progrès

Vous avez entendu parler, bien sûr, de ces petits avions sans pilote, télécommandés à distance, destinés à des missions de renseignements mais aussi de frappes ; ces engins qu’on appelle des drones et qui sont entrés subrepticement dans notre univers. Quelle belle invention !

En février dernier, le sénateur américain Lindsey Graham a déclaré, en s’appuyant sur les calculs d’une ONG américaine, que les drones de la CIA avaient tué quelques 4 700 personnes en Afghanistan, Pakistan, mais aussi Somalie et Yémen. Évaluation d’autant plus intéressante que le gouvernement étatsunien ne donne aucun chiffre et que le sénateur républicain est un partisan de ce genre d’opérations. Les ONG indépendantes qui s’efforcent de calculer le nombre des victimes des frappes américaines remarquent qu’elles se sont intensifiées sous le mandat d’Obama. La Maison Blanche a dû finir par reconnaître officiellement leur existence.

A l’origine, c’est pendant la guerre du Vietnam que l’Air Force, pour contre-carrer les missile sol-air soviétiques, investit dans des programmes de drones de reconnaissance. (Je puise, pour cet article, dans le livre passionnant de Grégoire Chamayou, Théorie du drone, publié en avril 2013 par les éditions de La Fabrique).

Après la fin de la guerre, les États-Unis abandonnèrent les drones militaires mais Israël, qui avait hérité de quelques-uns de ces engins, et, selon l’auteur, les utilisa pendant la guerre dite du Kippour (1973) : les drones furent utilisés comme des leurres qui attirèrent le feu de l’artillerie égyptienne ; et ensuite, avant que cette dernière ait eu le temps de recharger ses batteries, l’aviation israélienne attaquait victorieusement et s’assurait la maîtrise du ciel.

A ce stade, le drone n’était encore qu’un engin de renseignement et de surveillance. Une étape nouvelle est franchie en février 2001, avec le test du drone Predator équipé d’un missile. Après le 11 septembre et l’intervention américaine en Afghanistan, le Predator trouvait son champ d’application idéal.

Contre al-Qaida et les terroristes

Les État-Unis firent, à partir de la fin 2001, un usage de plus en plus intensif des drones. Mais, avant d’évoquer l’action de la première puissance mondiale, il faut souligner l’utilisation à grande échelle des drones par Israël contre les Palestiniens, en particulier à Gaza où ils ciblent et exécutent-assassinent des militants du Hamas.

En novembre 2001, un Predator aurait participé au bombardement qui tua en Afghanistan le « numéro 3 » d’Al-Qaida, Mohamed Atef. Le 3 novembre 2002, un tir effectué par un Predator détruit une voiture transportant six membres d’Al-Qaida au Yémen. En 2013, les États-Unis disposent de plus de 6000 drones de différents modèles, dont plus de 160 Predator. Evidemment, il y a de temps à autre des « dommages collatéraux », comme le 4 février 2002, lorsqu’une frappe tue trois hommes dans l’est de l’Afghanistan : l’un d’entre eux était soupçonné d’être Ben Laden mais il s’agissait de villageois ramassant de la ferraille. Évidemment encore, les enfants ne sont pas épargnés.

Arrêtons la liste de ces « exploits » ; il faut souligner, par contre, que les drones américains, en particulier les Predators, sont guidés depuis la base militaire de Creech, dans le Nevada, l’État dans lequel depuis les années cinquante, ont été réalisés les essais nucléaires. Les militaires la surnomment « the home of the hunters », la demeure des chasseurs. Assis confortablement devant un écran, les analystes video observent ce qui se passe à des milliers de kilomètres. On peut ainsi suivre les déplacements d’individus considérés comme suspects dans un coin perdu d’Afghanistan ou du Pakistan. S’il s’agit de personnages importants recherchés, une « kill list » est présentée, par téléconférences, chaque mardi à la Maison Blanche pour obtenir du président, oralement, le droit de tuer. Après quoi, les drones n’ont plus qu’à faire le « travail ». Les critères pour l’établissement de ces listes de condamnés à mort sans procès sont inconnus. Mais pour des suspects ordinaires, ce sont les analystes video qui décident de la vie ou de la mort.

Quant aux analystes, après leurs huit heures de travail, ils rentrent chez eux, dans leur famille, comme n’importe quels fonctionnaires et sont relayés par d’autres. Le lieutenant général David Deptula, dans une conférence, déclarait : « Disposer d’une telle portée d’intervention nous permet de garder les pieds au chaud à la maison tout en envoyant des effets et de la capacité n’importe où à la surface du globe. » C’est l’idéal, vraiment, pour un pouvoir américain si soucieux de ménager la vie de ses soldats et si indifférent à celle des autres.

Une réflexion éthique

La stratégie américaine qui considère le monde comme un terrain de chasse, qui en arrive à revendiquer, sous le couvert de lutte contre le terrorisme, une sorte de droit à l’exécution extrajudiciaire, est contraire au droit de la guerre. Comme catégorie juridique, cette dernière est un objet aux contours délimités dans l’espace. Dès le début, un haut gradé, Seymour Hersh, s’écriait : « Ils veulent transformer ces gars en assassins » ; car, remarque Grégoire Chamayou, le drone abolit la possibilité même d’une différenciation manifeste entre combattants et non-combattants.

Un véritable débat a donc eu lieu et se poursuit aux États-Unis. Certains affirment que les drones sont moraux parce qu’ils sauvent « nos vies ». Léon Panetta, ancien directeur de la CIA, déclara : « C’est très précis, c’est très limité en termes de dommages collatéraux. » Il est vrai que le New York Times estime qu’ainsi le président Obama évite les complications liées à la détention en décidant de ne faire aucun prisonnier vivant ! Plus grave est la déclaration de David Reisner, ancien responsable du département juridique de l’armée israélienne : « Si vous faites quelque chose pendant suffisamment longtemps, le monde finira par l’accepter. (…) Le droit international progresse par des violations. Nous avons inventé la thèse de l’assassinat ciblé et il nous a fallu l’imposer. » (Je précise que toutes ces citations proviennent de l’ouvrage de Grégoire Chamayou.)

En janvier dernier, le rapporteur spécial de l’ONU pour la protection des droits de l’homme, Ben Emmerson, a lancé une enquête sur les victimes civiles des drones. L’enquête va porter sur 25 attaques menées dans les quatre pays où opèrent les drones étatsuniens ainsi que dans les territoires palestiniens. Selon le rapporteur, « L’augmentation exponentielle de l’usage de la technologie des drones dans diverses situations représente un vrai défi pour le droit international actuel« , et il a appelé à la mise en place « urgente » d’un cadre légal pour réguler ces pratiques.

Des effets du drone

Ces engins peuvent, 24 heure sur 24 heures, par leur bourdonnement plus ou moins lointain, faire peser une menace de mort qui terrorise. C’est le cas en permanence pour les habitants de Gaza et sur certaines zones de l’Afghanistan et du Pakistan.

La stratégie du drone est de combattre ceux que l’on considère comme des terroristes. Mais la terreur peut engendrer aussi la volonté de riposte, voire de vengeance. Un chef taliban pakistanais témoigne : « J’avais passé trois mois à essayer de recruter et je n’avais réussi à trouver 10 à 15 personnes. En une seule attaque américaine, j’ai eu 150 volontaires. » Certains experts militaires américains sont conscients du danger de la stratégie américaine ; David Kilcullen, ancien conseiller du général Petraeus signa avec un expert en sécurité, le 17 mai 2009 dans le New York Times, une tribune dans laquelle ils affirmaient que la stratégie du drone au Pakistan était dangereusement contre-productive pour les intérêts américains parce qu’elle jetait les populations dans les bras des groupes extrémistes. Ils la comparaient aux bombardements français des campagnes algériennes dans les années cinquante. Ils y voyaient la continuation des politiques coloniales.

De surcroît, des études américaines ont constaté que les opérateurs eux-mêmes, bien à l’abri dans leur base du Nevada, n’échappaient pas toujours aux répercussions psychiques de la violence de leurs actes. La stratégie du drone dément donc la « théorie de la répugnance à tuer » de Dave Grossmann selon laquelle plus la distance est grande avec la cible et plus il serait facile de passer à l’acte. On ne manque pas d’ailleurs de dire aux opérateurs pour les rassurer : « Il n’y a pas de chair sur votre écran, juste des coordonnées. » Or, certains opérateurs ne se font pas à leur vie : 8 heures à faire la guerre à partir de leur écran, puis prendre leur voiture pour rentrer chez eux et retrouver leur famille, c’est-à-dire le temps de la paix. Mais on ne passe si facilement, chaque jour, d’un temps de guerre à un temps de paix, sauf si l’on est capable de cloisonner totalement sa vie. L’un de ces opérateurs s’est effondré après six ans de ce « travail » et a décidé de quitter l’Air Force.

Les drones dans le monde d’aujourd’hui

Laissons Grégoire Chamayou, en souhaitant que son livre sur la Théorie du drone ait beaucoup de lecteurs et ouvrons les yeux autour de nous.

Le drone peut avoir d’autres usages. Divers pays l’utilisent pour surveiller les incendies ou les inondations. Un drone écologique existe pour l’observation des fonds marins. Mais on en revient souvent aux missions de répression. Aux États-Unis, le Département de la Sécurité intérieure a utilisé un « Predator B » pour la surveillance des frontières à partir d’octobre 2005 ; à la suite d’une fausse manoeuvre, ce drone s’est écrasé dans le désert de l’Arizona à la fin avril 2006. Bilan de ses services : en 959 heures de vol, il avait permis l’arrestation de 2 309 personnes, la saisie de 4 véhicules et de 13 tonnes de marijuana. Un nouveau drone lui succéda. En France, en 2008, la police s’est doté d’un drone appelé ELSA pour surveiller les manifestations… mais aussi les quartiers de banlieue !

Comme d’autres pays européens, la France cherche à se doter de drones. Jusqu’à maintenant, elle ne disposait que de quatre drones d’observation Harfang, dont un a été endommagé en Afghanistan et deux sont utilisés au Mali à partir d’une base située à Niamey (Niger). Mais, depuis trois ans, des achats sont envisagés et deux pays sont susceptibles d’en vendre : Israël et les États-Unis. En 2011, une commande du drone Héron, fabriqué par la firme israélienne IAI et Dassault a été annulée. Des négociations sont en cours avec le Pentagone pour l’achat de deux Reaper, un drone fabriqué par General Atomics qui a déjà livré des exemplaires au Royaume-Uni et à l’Italie.

L’offre israélienne est pourtant très diversifiée et se spécialise actuellement dans la miniaturisation du drone ; drones Mosquito, drones-papillons destinés à accompagnés les avions de combat sur le champ de bataille. Mais ce sont d’autres drones, plus puissants, qui, en ce moment, survolent la Syrie. Le roi de Jordanie a autorisé l’aviation israélienne a utilisé deux couloirs aériens pour atteindre ce pays. Les drones israéliens effectuent leurs missions de nuit et on ne s’étonnera donc pas des bombardements récents sur Syrie effectués après repérage des cibles.

Le drone a un grand avenir devant lui.

 

Etats-Unis : un monde carcéral monstrueux

Les États Unis, qualifiés souvent de plus grande démocratie du monde, battent tous les records avec environ 2,3 millions de prisonniers en 2010, soit un taux de 7 % d’incarcérés, le taux le plus élevé du monde avant même la Chine !

En 1975, il n’y avait encore que quelques 240.000 détenus dans les prisons américaines ; on passe à 1 million en 1990 et à 2,3 millions en 2010 dont 138.000 femmes. Aujourd’hui, 25 % des prisonniers dans le monde sont internés aux États Unis alors que les habitants de ce pays ne représentent que 5 % de la population du monde. Ajoutons que la moitié de ces prisonniers sont des noirs et 25 % des latinos.

Comment en est-on venu là ?

Divers facteurs expliquent cette inflation carcérale. Il y a d’abord le trafic de drogue : en 2004, 25 % des prisonniers étaient des trafiquants ou des consommateurs. Ensuite, la politique de la « tolérance zéro », développée par deux universitaires conservateurs, a beaucoup contribué à remplir les prisons. Selon cette théorie, si l’auteur d’une petite infraction n’est pas puni immédiatement, il va récidiver et dériver progressivement de la délinquance au crime. Pas question de tenir compte des circonstances qui atténueraient la responsabilité du délinquant. Cette doctrine fut d’abord appliquée à New York, à partir de 1994, par son maire, Rudolph Giuliani puis s’est étendue à d’autres États. Treize d’entre eux ont voté une loi obligeant les juges à condamner à la perpétuité un délinquant pour un délit, même mineur, si les deux précédents sont « sérieux » ou « violents ». Les lois votées ont aussi imposé des sanctions minimales. Les mineurs n’ont pas échappé à ces mesures draconiennes. Dans une étude de 2005, Amnesty international précisait qu’il y avait au moins 2.225 détenus, mineurs au moment des faits pour lesquels ils avaient été condamnés, qui purgeaient une peine de prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle. Cette situation est, certes, contraire à la Convention Internationale des droits de l’enfant… mais les États Unis n’ont pas ratifié cette Convention.

Quant aux femmes détenues, un tiers d’entre elles environ sont emprisonnées pour usage de drogue mais nombreuses aussi sont celles qui sont incarcérées pour avoir tué un mari qui les maltraitait ou un violeur : la légitime défense ne leur a pas été reconnue. Des milliers d’enfants sont donc nés en prison et enlevés à leur mère dans les deux ou trois jours suivant l’accouchement ; comme, très souvent, le père est absent, ils sont proposés à l’adoption.

La prolifération des prisons

Pour faire face à l’accroissement des détenus, les établissements pénitentiaires ont « fleuri » dans tous les Etats. Ils relèvent de trois statuts différents : les prisons fédérales, celles relevant des États et celles relevant d’une administration privée car, à partir des années quatre-vingt, avec les présidents Reagan puis Bush et Clinton, nombre d’entre elles ont été privatisées.

En Pennsylvanie, par exemple, on compte 9 prisons fédérales et 28 prisons d’État. Et une nouvelle prison est en construction. Elles sont surpeuplées au point qu’en Californie, malgré l’existence de 33 prisons, les autorités ont dû réquisitionner des gymnases pour les transformer en dortoirs en alignant des centaines de lits.

L’industrie pénitentiaire

Les détenus travaillent à des tarifs très bas et ce sont évidemment les travailleurs internés dans les prisons privées qui sont les plus exploités : 17 cents de l’heure pour un maximum de 6 heures, soit un salaire de 20 $ par mois. Les prisons fédérales sont les plus généreuses : 1,25 $ de l’heure, la possibilité de travailler 8 heures et de faire des heures supplémentaires, ce qui permet d’atteindre 200 à 300 $ par mois.

Avec de tels tarifs, les prisonniers constituent une main d’oeuvre idéale pour les industriels. Au moins 37 États ont légalisé le recrutement de prisonniers par des entreprises ; parmi elles, on relève les noms d’IBM, Boeing, Motorola, Microsoft, Hewlett-Packard, etc. Le travail des détenus revient si peu cher qu’une maquiladora du Mexique a arrêté toutes ses activités pour les transférer à la prison de San-Quentin, en Californie.

L’industrie pénitentiaire est devenue, avec plus de 500.000 travailleurs, le deuxième employeur du pays après la General Motors. Elle a ses propres catalogues pour commandes par correspondance ou internet, ses sites web, ses expositions commerciales.

On comprend pourquoi, alors que le taux des actes de violence a diminué de 20 % en moins de dix ans, entre 1991 et 2000, le nombre de personnes incarcérées a augmenté : certains ont intérêt à accroître la population carcérale.

Ajoutons que les détenus, hommes et femmes, peuvent être loués aux collectivités locales pour réaliser des travaux d’entretien et doivent travailler enchaînés. En Alabama et en Arizona, on a assisté à ce spectacle d’un autre âge destiné, selon ses promoteurs, à dissuader les criminels potentiels.

Des prisons donc des emplois

Nombre de petites villes vivent d’ailleurs du système pénitentiaire. Ainsi, au Texas, pour Huntsville (35.000 habitants) les sept prisons avec leurs 15.000 prisonniers donnent du travail à 5.000 gardiens ; une famille sur deux a un de ses membres vivant de cette industrie un peu particulière. Et ces dix dernières années, le gouvernement américain aurait dépensé plus d’argent à construire des prisons que des universités. Dans l’État du Colorado, la construction de la prison de haute sécurité nommée Florence ADMAX, destinée à héberger les détenus jugés les plus dangereux et, en particulier, les terroristes islamistes, a été bien accueillie dans une région subissant la crise économique. Pourtant, le comté de Fremont comptait déjà 9 prisons… Certaines hébergent d’ailleurs des prisonniers venus d’autres États.

Faut-il préciser que la situation sanitaire dans ces établissements est très dégradée comme l’a remarqué un rapport d’Amnesty international ? En Californie, des milliers de détenus ont fait une grève de la faim pour obtenir de meilleurs conditions de détention.

Certes, depuis 1973, des médecins n’ont plus le droit de faire des expérimentations sur des prisonniers. Devant le Congrès, les responsables de l’industrie pharmaceutique avaient alors reconnu que les prisonniers étaient moins chers que les chimpanzés. Mais il reste des tortures bien plus subtiles comme les détentions prolongée à l’isolement, pendant des mois voire des années, dans des cellules de moins de 8 m2, où la lumière est allumée en permanence, et sans contact avec l’extérieur. Les conséquences psychiques peuvent être irréversibles.

Un sociologue américain, Elliott Currie, affirme : « La prison fait partie de notre univers quotidien à une échelle sans précédent dans notre histoire (…) L’incarcération massive est le programme social le plus efficacement appliqué de notre époque. »

Je n’ai pas évoqué la peine de mort qui est encore appliquée dans 33 États sur les 50 que comptent les États-Unis. J’aborderai cette dramatique question dans un article ultérieur.