L’abbé Marc Oraison et ses visites dans les séminaires

 

Dès avant la soutenance de son doctorat, Oraison commençait à recevoir à son domicile des prêtres et des religieux en difficulté. Après la publication de sa thèse, en avril 1952, les appels se multiplièrent et, en mai, le supérieur d’un grand séminaire du Sud-Ouest lui demandait de recevoir en consultation des séminaristes qui donnaient des inquiétudes pour leur équilibre psychologique. Commençait alors une aventure de six années qui conduisit Oraison à des visites dans une douzaine de grands séminaires, d’Agen à Annecy. Notre abbé fut également appelé dans plusieurs monastères mais il garda un silence absolu sur ces lieux où il intervint.

Un rapport de l’abbé Oraison

En mai 1957, Oraison adressait un rapport sur ses activités à trois personnalités : l’archevêque de Bordeaux, Mgr Richaud, dont il dépendait puisqu’il était incardiné dans ce diocèse, le cardinal Feltin, archevêque de Paris et le chanoine Géraud qu’il espérait sans doute amadoué. Il exposait ses deux modes d’intervention. Le premier était un examen systématique de tous les sujets d’un séminaire. Il avait avec chacun un ou deux long entretiens, accompagnés parfois de tests. Ainsi, dans un séminaire, il avait vu 21 séminaristes ; pour 18, aucune contre-indication n’avait été transmise au Supérieur, pour deux il avait conseillé une psychothérapie préalable et il avait formulé une contre-indication. Pour ces trois cas, il s’était entretenu, au for interne, avec le séminariste et son directeur spirituel. L’indication « for interne » indique que le Supérieur n’avait rien su de ces entretiens. On peut se demander comment des visites aussi rapides permettaient d’établir de tels diagnostics. Il est vrai qu’Oraison n’avait la prétention que de donner des conseils mais aussi qu’il était doué d’un flair psychologique très sûrt. Le deuxième mode d’intervention consistait à examiner les séminaristes à leur demande ou à celle de leurs responsables.

Sur 12 personnes suivies en psychothérapie, il en avait lui-même pris 3 en charge. Sur ces 12, 4 avaient été guéris cliniquement et avaient réintégré le séminaire, 6 étaient en cours de soins, dont 2 vont rentrer au séminaire. Restaient 2 échecs, avec sortie du séminaire sans guérison. Trois autres personnes avaient été aiguillées vers une psychanalyse, dont l’un qui était un homosexuel actif avait été arrêté juste avant l’ordination. Oraison évoquait encore deux cas dramatiques de jeunes prêtres venant d’être ordonnés. L’un qui avait des pratiques pédérastiques depuis l’âge de 14 ans avait été ordonné alors que les responsables ecclésiastiques (dont son évêque) étaient au courant ; il menaçait déjà de provoquer un scandale. L’autre était un schizophrène incurable.

Dans sa lettre du 16 mai 1957 à Mgr Richaud, Oraison dénonçait ceux qui comptait sur la grâce pour guérir la névrose obsessionnelle d’un séminariste dit « scrupuleux » au seuil du sous-diaconat ; mais il mettait aussi en cause le système qui orientait vers la prêtrise des sujets, dès la petite enfance, en les empêchant implicitement d’envisager autre chose.

Rome interdit

Le 30 juillet 1958, le cardinal Pizzardo, secrétaire du Saint Office, écrivait à Mgr Richaud et à Mgr de Bazelaire, archevêque de Chambéry, qui dirigeait le Secours sacerdotal, organisme destiné à aider les prêtres en difficulté, pour les informer que « les visites psychothérapiques de séminaristes, de prêtres et de religieux ou de religieuses » étaient désormais interdites à l’abbé Oraison, sans lui interdire de prêcher et de confesser. Dès son retour de vacances, Mgr Richaud s’empressait d’exécuter les ordres du Saint-Office en informant Oraison et en l’incitant à la soumission. L’archevêque de Bordeaux ne sera, de 1950 à 1968, que la courroie de transmission des volontés romaines. Le 19 août, Oraison écrivait au cardinal Pizzardo qu’il se soumettait et proclamait son « attachement volontaire et indéfectible » à l’Église catholique. Il se permettait seulement deux remarques : 1° il était condamné sans que les séminaires où il avait travaillé aient été consultés ; 2° il n’avait pas effectué des « visites psychothérapiques » : il s’agissait seulement pour lui de discerner, avant l’engagement religieux, « les troubles caractériels, sexuels ou névrotiques susceptibles d’être des contre-indications à la vie sacerdotale ». Écrivant, dès le 17 août, au cardinal Feltin, Oraison avait affirmé que le Saint-Esprit ne peut passer que par l’Église visible et hiérarchique » même si cette hiérarchie passe par « un imbécile ».

Oraison, dans ces lettres, identifie ceux qui qu’il considère comme ses dénonciateurs : le chanoine Géraud, mais aussi l’abbé Berto, directeur de La Pensée catholique, qui sera au Concile le secrétaire du groupe de la minorité la plus hostile à toute réforme. Cependant, Oraison se plie loyalement à la décision romaine en prévenant tous les responsables de séminaires où il intervenait. Nombreux sont ceux qui lui répondent pour déplorer la décision romaine. C’est le cas des supérieurs de plusieurs grands séminaires de Poitiers, d’Annecy, d’Autun ; ceux de Quimper et de Montauban estiment que, son passage dans leurs séminaires a dû susciter des plaintes. Et d’écrire, sans illusion que les tristes affaires, genre d’Uruffe, continueront et qu’il y a un « inimaginable gâchis dans les séminaires ». Les évêques de Quimper, Saint-Dié, Coutances (Mgr Guyot), Lourdes écrivent aussi à Oraison. Le supérieur du séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux qui lui a envoyé plusieurs de ses séminaristes écrit qu’il n’est guère étonné : les noms de Beirnaert et d’Oraison n’étaient déjà plus prononçables aux réunions du Secours sacerdotale. On trouve enfin plusieurs lettres indiquant qu’il serait intervenu à l’abbaye cistercienne de Notre-Dame de Sept Fons.

De l’énorme courrier qui suit l’interdiction, je retiens la lettre du dominicain Paul Philippe, consulteur au Saint Office, le 18 septembre 1958, à Oraison. Selon lui, M. Géraud n’était pour rien dans l’interdiction faite à Oraison ; en revanche, il précisait que si les conseils d’Oraison avaient été « sans aucun doute bons et efficaces dans un grand nombre de fois », dans d’autres, qui n’étaient pas rares, avaient été « catastrophiques ». Et de donner un cas précis d’un prêtre sur le point de se marier. Le jésuite Beirnaert, à qui Oraison avait donné à lire la lettre du P. Philippe, lui répondait le 22 septembre. Beirnaert – qui avait été psychanalysé – était consulté lui aussi, jour après jour, par des prêtres en difficulté ; les moyens spirituels et la grâce n’étaient souvent pas susceptibles de régler les problèmes de troubles de la personnalité et il préconisait « la pratique de l’examen (psychologique) systématique ». Quand il s’agissait de prêtres, l’Église devrait accepter les psychothérapies d’inspiration analytique avec le risque de défection. Évidemment, là se situait la résistance des responsables ecclésiastiques : Beirnaert comme Oraison allaient mettre en question des vocations et amener des prêtres à « défroquer », comme on disait alors. Ils étaient donc dangereux. Pourtant, selon Oraison, la proportion des cas à problèmes ne devait pas dépasser 10 %. Mais c’était trop pour Rome et bien des évêques.

Jusqu’au début de 1964, il était très rare qu’un prêtre soit libéré par Rome de la loi du célibat. Le droit canon évoquait bien le cas du prêtre ordonné sous l’influence d’une crainte grave et qui n’a jamais ratifié librement son ordination, mais ce cas était considéré comme purement théorique à notre époque ; le célèbre dictionnaire Catholicisme parlait, en 1949 de « cas aujourd’hui presque chimérique » parce que l’exercice des fonctions sacerdotales était considéré par le droit comme une ratification tacite de l’ordination. Ajoutons que Pie XII, dans son encyclique Sacra virginitas (1954), affirmait qu’ « en acceptant cet état de virginité et de célibat [les prêtres] reçoivent de Dieu la grâce à l’aide de laquelle ils pourront garder leur promesse. » Le pape citait alors saint-Augustin (« Dieu ne commande pas des choses impossibles ») et saint Paul (« Dieu qui est fidèle ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces »). Est-il sûr que cet idéalisme et cette spiritualité aient disparu de l’Église aujourd’hui ?

A la fin de novembre 1958, le Saint Office indique à Mgr Richaud qu’il poursuit l’examen des écrits d’Oraison et qu’il faut l’exhorter à approfondir l’étude de la théologie catholique. Les références aux théories freudiennes ne passaient pas à Rome. Désespéré, Oraison écrivit à Mgr Baron, recteur de Saint-Louis-des-Français, connu pour son ouverture d’esprit et sa connaissance du milieu romain. Mgr Baron lui répond, le 30 décembre, que personne ne se hasardera à le défendre ; l’avertissement romain signifiait : « Silence pendant dix ans… le temps de mettre vos connaissances théologiques au niveau de vos connaissances médicales. […] Votre immolation, quoi ! Je suis avec vous de tout mon coeur pour en demander la force. » Rien d’encourageant, donc.

Les rapports des séminaires visités

Marc Oraison avait demandé aux supérieurs de séminaires d’écrire un rapport détaillé sur son activité et de l’envoyer à Mgr Richaud. Beaucoup le firent avec empressement, soulignant l’aide apportée par Oraison.

De Montauban, les directeurs du grand séminaire écrivaient qu’ils avaient tous « une grande estime » pour l’abbé Oraison. Ils constataient que, plus tôt, son intervention aurait pu éviter « nombre de drames lamentables, de vies sacerdotales gâchées » et des fausses vocations, sans remède après l’ordination. Le rapport du séminaire de Merville (Nord), je retiens qu’Oraison est intervenu pour des consultations pendant huit années, qu’il a toujours donné son avis mais qu’ « il n’a jamais voulu faire prévaloir son avis ; il est très remarquable qu’au contraire, après avoir dit ce qu’il pensait, il se soit toujours complètement effacé. »

D’Agen, le chanoine Barrau disait combien le diagnostic des vocations était un « tourment » pour les directeurs de conscience. Lors d’une retraite avec des jeunes prêtres, il avait reçu de nombreuses confidences et était convaincu que plusieurs, à moins d’un miracle, ne tiendraient pas. « Après trois ans d’expérience sacerdotale, écrivait-il, il me paraissait évident qu’ils n’étaient pas faits pour le sacerdoce. » Il craignait que l’un d’eux, très angoissé, ne finisse par se suicider. Et d’ajouter : que faire s’il n’est plus possible de recourir à un spécialiste ?

De Quimper, le chanoine Quiniou exposait en détail l’examen systématique, avec tests, auquel Oraison avait procédé à la fin de juin 1958. Or, parmi les 34 candidats, 1 avait été ajourné : il s’agissait du neveu d’un curé-doyen qui avait réagi très violemment et ameuté une partie de l’opinion.

D’Annecy et de Saint-Dié, deux rapports positifs mais l’évêque de Saint-Dié avait ajouté une lettre à Mgr Richaud atténuant les éloges faits à Oraison ; il lui reprochait de « poser des problèmes inutiles » à certains séminaristes « en éveillant des doutes, là où il n’y en avait pas ». Il se retrouvait avec deux ou trois séminaristes « en panne ». L’évêque, comme d’autres, reprochait donc bien à Oraison de mettre en péril des « vocations ».

Malgré ces rapports, Mgr Richaud notait, en marge d’une lettre d’Oraison qu’il n’était pas question, pour lui, de faire une enquête par-dessus une décision du Saint-Office.

Il n’y eut plus de visites d’Oraison dans les séminaires mais les consultations de prêtres et religieux à son domicile se multiplièrent. En 1966, il pouvait chiffrer à 130 les dossiers de prêtres et 420 ceux de séminaristes qu’il avait brulés. Quand on constate aujourd’hui l’explosion des affaires de pédophilie, on pèse la gravité de cette décision romaine de 1958. Les « départs » massifs de prêtres dans les années 1967-75 témoignent aussi des erreurs d’orientation que les directeurs de séminaire, avec leur bonne volonté mais sans formation psychologique, ne pouvaient percevoir.

Oraison n’attendit pas dix ans, comme Mgr Baron le lui avait conseillé, pour publier. En 1960, il publiait L’harmonie du couple humain ( aux éditions ouvrières) qui fut mis à l’Index sans que le décret fut publié. Le censeur estimait que Marc Oraison était en « désaccord avec la notion traditionnelle du péché et de la morale » mais finalement, les corrections qu’il suggéra furent acceptées sans difficulté par Oraison : elles étaient, selon lui, d’une « habileté consommée » et ne trahissaient pas sa pensée. Puis ce furent, en 1964, Une morale pour notre temps (éditions Fayard), et, en 1966, Le mystère humain de la sexualité (Seuil). A cette occasion, le cardinal Ottaviani demandait aux évêques d’empêcher Oraison de s’exprimer devant des auditoires d’ecclésiastiques. Cependant, notre abbé multipliait les conférences et, s’il était l’objet d’attaques violentes de la part des publications traditionalistes, il s’exprima dans Le Monde, mais aussi la Revue thomiste, le Courrier de l’Ouest, Paris Match et RTL. Plus tard, il n’hésitait pas à publier sur le célibat sacerdotal, le sens du péché, la mort, l’homosexualité.

D’un tempérament intrépide, bout-entrain, jouant du piano et chantant, Marc Oraison, malgré les « coups de crosse », poursuivit son oeuvre d’éducation. Dans son autobiographie, il raconte qu’il se vengeait en privé en récitant ce Credo :

Je crois au Saint-Office,

à la Sainte Pensée catholique

à la communion des desseins

à la démission de la chair

à la résurrection des péchés

à l’envie éternelle.

Comment ne pas regretter que l’abbé Oraison ait été si peu écouté par l’Église ?