Retour de la minorité conciliaire (3)

Je commence par vous annoncer que Le feuilleton d’un Concile en 34 épisodes vient d’être publié, aux éditions Golias. Ce livre n’est pas destiné aux spécialistes d’histoire religieuse mais à tous ceux qui, à l’occasion de l’anniversaire de l’ouverture du Concile, cherchent à comprendre ce grand événement de l’Église catholique. Voici maintenant le troisième volet de mon étude sur :

le retour de la « minorité conciliaire »

La polémique déclenchée par les tradis se fonde sur le caractère « pastoral » de Vatican II. On se souvient que, dans son discours d’ouverture, Jean XXIII avait déclaré que le but du Concile n’était pas de condamner les erreurs mais de répondre « mieux aux besoins de notre époque. » Et Paul VI lui-même, en janvier 1966, qualifia le concile de « pastoral ». Très vite, les fidèles de Mgr Lefebvre opposèrent les « conciles dogmatiques » à ce concile qui n’était que pastoral.

Aujourd’hui, cette argumentation est reprise par des catholiques de « l’intérieur » de l’Église. Et ils ne manquent pas de faire référence à quelques textes du cardinal Ratzinger, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi. Ainsi, le 13 juillet 1988, dans une allocution aux évêques chiliens, ce dernier déclarait : « La vérité est que le Concile n’a défini aucun dogme et a voulu sciemment s’exprimer à un niveau plus modeste, simplement comme un concile pastoral. » Plus encore, il signait comme préfet de cette même congrégation, en mai 1990, une instruction sur la vocation ecclésiale du théologien intitulée Donum veritatis. A l’article 24, on lit que « dans le domaine des interventions d’ordre prudentiel, il est arrivé que des documents magistériels ne soient pas toujours exempts de déficiences. Les Pasteurs n’ont pas toujours perçu aussitôt tous les aspects ou toute la complexité d’une question. (…) Certains jugements du Magistère ont pu être justifiés à l’époque où ils furent prononcés (…) Ce n’est souvent qu’avec le recul du temps qu’il devient possible de faire le partage entre le nécessaire et le contingent. » Le cardinal songeait-il à Vatican II ?

En tout cas, Denis Sureau, rédacteur en chef de L’Homme Nouveau, s’appuyait, dans un article de mars 2009, sur cet article 24 de Donum veritatis pour affirmer qu’il serait « absurde » d’exiger l’assentiment inconditionnel à la totalité du Concile. Selon lui, on ne peut « isoler les textes conciliaires des interprétations magistérielles qui ont suivi. » Jean-Paul II et Ratzinger comme préfet puis comme pape, ont travaillé à « rectifier des lectures erronées du Concile par une série de documents. » On devine que, pour lui, ce travail de révision n’est pas achevé…

D’autres penseurs italiens vont beaucoup plus loin. Roberto de Mattei estime que la crise actuelle remonte au-delà du Concile : elle a « fermenté » sous le pontificat de Pie XII car ce dernier a subi des influences négatives de la part de certains collaborateurs dans les domaines de la liturgie et de l’exégèse. Et d’affirmer que l’encyclique Humani generis qui condamnait pourtant les erreurs de l’exégèse « n’a pas la force de l’encyclique Pascendi de saint Pie X » qui, en 1907, condamnait le modernisme !

Deux autres philosophes italiens se distinguent : Romano Amerio, théologien suisse d’origine italienne, décédé en 1997, et son disciple Enrico Maria Radaelli, philosophe de l’esthétique, affirment que le concile est plein d’assertions vagues, équivoques, interprétables de différentes manières, certaines étant en nette opposition avec le magistère de l’Église. Que faire ? Pour ces deux auteurs, la proposition de Mgr Gherardini est « seulement comme un premier pas pour débarrasser le terrain de nombreux, de trop nombreux malentendus. » Et de demander tout simplement que les erreurs de Vatican II soient condamnées sous la forme solennelle « ex cathedra » !

Dans un article de la revue Catholica, Radaelli qui vient de publier un livre, La Beauté qui nous sauve, lance un appel aux traditionalistes pour qu’ils dépassent leurs divergences et leurs querelles pour recréer « un milieu commun où l’Église recommence à respire l’air pur du dogme. » Cet appel est précédé d’une étude sur Vatican II, concile historiquement inédit par son caractère pastoral.

Pour Radaelli, les partisans de la « Nouvelle théologie »1 – les Chenu, de Lubac, Congar, Rahner et d’autres -, étaient prêts à profiter du Concile pour obtenir des évêques l’accomplissement de leurs intentions novatrices. Deux jours après l’ouverture du Concile, le cardinal Liénart « réussit d’un coup de main la rupture de la légalité conciliaire, jetant à l’eau deux années de travail préparatoire » approuvé par le pape. Un véritable complot, donc. Paul VI, d’ailleurs, n’hésita pas, en juillet 1969, à déclarer que « le mot « nouveauté » nous a été donné comme un ordre, comme un programme. »

Dans Catholica encore, Mgr Florian Kolfhaus, membre du Secrétariat du Saint-Siège, s’interroge longuement sur la valeur du magistère pastoral d’un concile qui n’a proclamé aucun dogme2. Certes, Vatican II nous a donné des constitutions à valeur doctrinale, Lumen gentium et Dei Verbum (sur la Révélation divine), et il admet que l’affirmation explicite de la sacramentalité de l’ordination épiscopale est un « élément de doctrine », mais les décrets et déclaration constituent deux autres catégories distinctes de documents qui « n’appartiennent au registre ni de la doctrine, ni de la discipline » : ils concernent plus l’agir pratique. Or, il se trouve que les trois textes qui concentrent l’opposition de cette « minorité conciliaire » appartiennent à ces deux catégories : le décret sur l’Oecuménisme et les déclarations sur la liberté religieuse et les religions non-chrétiennes !

La constitution Gaudium et spes attaquée

Deux autres intellectuels s’attaquent à l’article 22 de la Constitution Gaudium et spes qui affirme : « Par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme » (art. 22, 2). Juan-Fernando Segovia, professeur à l’université de Mendoza, en Argentine, met en cause l’anthropologie théologique de cette constitution conciliaire. Cette anthropologie a été renforcée par Jean-Paul II qui, dans sa lettre aux familles, affirma que « Dieu « veut » l’homme comme être semblable à lui, comme personne. » L’auteur critique donc non seulement l’anthropologie christologique de Gaudium et spes mais aussi « la dérive de la doctrine de l’Église postérieure au concile en direction du personnalisme et de l’oecuménisme sans frontières »3. Par la seule vertu de l’Incarnation du Verbe, l’homme est divinisé. Le professeur Segovia en conclut qu’il est temps de rectifier cette anthropologie théologique qui présente le grave inconvénient de donner pour établi que « la grâce sanctifiante vient au secours du projet terrestre de la cité humaine à l’échelle globale, et non pas pour obtenir la sanctification et le salut des hommes. »

Paolo Pasqualucci, professeur de droit à l’Université de Pérouse, estime, lui aussi que cet article 22 affirme une rédemption universelle, en contradiction avec une donnée fondamentale de l’Église. Or, notre auteur examine la postérité de ce texte dans l’encyclique Redemptor hominis (art. 13 et 14), dans le Catéchisme de l’Église catholique (art. 432 et 618), et même, par la formulation ambigüe, de Dominus Jesus ! Finalement, seul Benoît XV donne satisfaction en réduisant les citations de Vatican II, totalement absentes d’ailleurs, de l’encyclique Spe salvi (novembre 2007).

Les textes conciliaires formeraient-ils un « bloc doctrinal » ?

Mgr Florian Kolfhaus s’élève contre l’erreur qui consiste à considérer tous les documents conciliaires sur le même plan. On peut pourtant lui opposer nombre de textes de Paul VI qui n’a jamais distingué entre les textes conciliaires : pour ce pape, il y a bien un enseignement conciliaire et un seul. Citons, par exemple, ce qu’il déclare lors de l’audience générale du 1er septembre 1971 : « Nul doute que la lecture et la méditation des textes du Concile ne soient pour vous y aider (aux réformes) un moyen irremplaçable. C’est comme un grand catéchisme providentiel pour notre temps que l’Esprit-Saint nous a donné là ».

Et Benoît XVI vient, à l’occasion de l’anniversaire du Concile, dans ces allocutions des 10 et 11 octobre 2012, de demander qu’on se réfère aux documents conciliaires qui « constituent une boussole permettant à la barque de l’Église de naviguer en haute mer, en eaux calmes, comme en tempête, vers un port sûr. » La déception doit être grande chez nos tradis.

Pour moi, les analyses de ces catholiques ont été l’occasion de redécouvrir certains textes conciliaires un peu oubliés. N’a-t-on pas dit, par exemple, que Gaudium et spes était devenu obsolète parce qu’on avait changé d’époque ? Les chapitre I et II sont pourtant à relire car ils conservent, plus que jamais, leur actualité. Je ne puis que vous conseiller de les relire.

1Terme utilisé par Pie XII le 17 septembre 1946 pour mettre en garde contre les nouveautés théologiques qui menacent « les dogmes immuables de l’Église catholique » ainsi que l’unité de la foi.

2Florian Kolfhaus, « Le magistère pastoral du concile Vatican II », Catholica, n° 114, hiver 2011-2012.

3Juan-Fernando Segovia, « L’anthropologie théologique de Gaudium et spes », Catholica, n° 116, automne 2012.

Le retour de la minorité conciliaire ( 2)

J’aborde aujourd’hui mon étude de ces catholiques qui s’inspirent de la « minorité conciliaire ».

Le site disputationes theologicae – qui affirme son intention d’ouvrir ses pages à un véritable débat théologique – n’hésitait pas, le 30 juin dernier, à reproduire la supplique de Mgr De Castro Mayer, évêque de Campos, à Paul VI, le 25 janvier 1974. Cet évêque brésilien avait été au Concile un des animateurs du Coetus Internationalis Patrum. Dans sa supplique, il soumettait au pape son analyse de la liberté religieuse. Après avoir cité des textes de Pie IX, Léon XIII et Pie XII, il affirmait que la doctrine de la déclaration conciliaire Dignitatis Humanae ne s’accordait pas avec ces textes. Il concluait en avançant que, dès lors qu’un document de l’Épiscopat universel est en contradiction avec une doctrine déjà établie de longue date par le Magistère Ordinaire, il n’obligeait pas.

Mgr Gherardini, 87 ans, qui fut professeur d’ecclésiologie à l’Université du Latran jusqu’en 1995 et reste directeur de la revue Divinitas, a publié en 2009 un ouvrage intitulé Le Concile Oecuménique Vatican II. Un débat à ouvrir ; il y consacre un chapitre entier au « grand problème de la liberté religieuse ». L’auteur s’en tient à la tradition qui admet la liberté de conscience ; quant à la liberté religieuse, elle ne devrait pas aller au-delà de la tolérance, sauf à conduire au relativisme et à l’indifférentisme.

Mais Mgr Gherardini critique d’autres textes conciliaires dans son ouvrage. Il consacre un chapitre au décret sur l’Oecuménisme qui est l’objet d’un long désossage – si l’on peut dire – aboutissant à diagnostiquer « une rupture de la véritable tradition. » Concernant la liturgie, notre auteur, sans céder d’ailleurs aux descriptions apocalyptiques des innovations post-conciliaires, souligne avec pertinence que la Constitution prévoyait de conserver l’usage du latin dans les rites liturgiques (n° 36) et de ne concéder l’emploi d’une traduction en langue du pays qu’aux « clercs chez qui l’emploi de la langue latine est un empêchement grave à acquitter l’office divin comme il faut » (n° 101). Ce qui, d’un point de vue opposé à celui de nos auteurs, montre que le dynamisme engendré par le Concile amenait à dépasser le texte lui-même.

Ajoutons que dans son ouvrage, le prélat romain n’hésite pas à critiquer Jean XXIII à partir de son discours d’ouverture du Concile ; Vatican II devait proclamer « quelque chose d’absolument nouveau » qui était le but du fameux aggiornamento : l’homme, sa dignité, l’unité du genre humain et « dans ce but, on asservissait jusqu’à la parole de Dieu » (p. 154). Par contre, quelques pages plus loin, il écrit que Pie IX, le pape du Syllabus, « a tenté de libérer l’Église des tentacules du mal » (p. 179).

En 2009, Mgr Gherardini avait déjà publié un ouvrage très critique sur le dialogue oecuménique et interreligieux dans lequel il dénonçait la « judéo-dépendance » de l’Église. Ce prélat apparaît aujourd’hui comme le chef de file de ce courant de pensée anti-conciliaire. Son livre est préfacé par deux personnalités significatives. Mgr Mario Oliveri, évêque d’Algenga-Imperia (en Ligurie), qui s’est fait remarquer en exigeant de ses prêtres qu’ils cessent toute résistance à l’usage de la messe tridentine. Deuxième personnalité, Mgr Rantjith, archevêque de Colombo, au Sri Lanka, qui, auparavant, avait été secrétaire de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements.

Deux suppliques à Benoît XVI

En 2009, Mgr Gherardini avait écrit à Benoît XVI. Partant de l’herméneutique de continuité soutenue par le pape, il proposait que l’on procède à une analyse scientifique du Concile et de chacun de ses documents pour établir la question de sa fidélité à la Tradition de l’Église. Le résultat pourrait être « un grand document pontifical » ou un travail accompli par les spécialistes les plus prestigieux. De la sorte, on pourrait savoir « dans quel sens et jusqu’à quel point Vatican II, et surtout le post-concile, peuvent s’interpréter dans la ligne de la continuité indiscutable, ou si au contraire ils lui sont étrangers. »

En novembre 2011, une nouvelle supplique est adressée au pape et signée, cette fois, par 80 intellectuels catholiques italiens. Parmi les signataires, on relève les noms de Mgr Antonio Livi, ancien doyen de la faculté de philosophie de l’Université du Latran, de Roberto de Mattei, auteur d’un livre très récent sur le Concile vu du côté des vaincus, de Paolo Pasqualucci, professeur de philosophie du droit à l’Université de Pérouse, et de Cristina Siccardi, auteur d’une biographie de Mgr Lefebvre. Tous ces intellectuels reprennent la proposition d’une « évaluation sûre et objective » du Concile et, à cette fin, énumèrent treize questions concernant le rapport entre certains passages des textes conciliaires avec le magistère antérieur. Tout y passe, de la « vraie nature » du Concile, à l’omission des termes « surnaturel » et « transsubstantiation » dans les textes conciliaires en passant par la notion de « Peuple de Dieu », le principe de la liberté religieuse et l’oecuménisme actuel qui paraît conduire à « une sorte de nouvelle Église ou religion mondiale » (sic).

En décembre dernier, Jean Madiran qui fut longtemps directeur de la revue Itinéraires puis du quotidien Présent, organe des catholiques du Front national, se réjouissait des livres de Mgr Gherardini et des suppliques au pape. Et il écrivait : « Quand le moment sera venu, une sorte de Vatican III doctrinal pour un examen théologique du Vatican II pastoral, la comparution des nouveautés devant les critères traditionnels du Magistère de l’Église pour obtenir que soient tranchées les contestations, les divergences, les oppositions. Mais elles ne pourront l’être, demain ou plus tard, en concile ou sans concile, que par le Pape. » Ainsi, Christine Pedotti n’est pas la seule catholique à espérer un Vatican III1 ; tandis qu’elle voudrait ainsi « éviter le naufrage » de l’Église, les tradis en attendent un retour à la « vraie doctrine », quitte à resserrer les rangs autour d’un noyau dur.

Ces tradis se sentent le vent en poupe au point que, le 28 juillet dernier, le blog Osservatore Vaticano annonçait que deux réunions très discrètes, la première en mars et la deuxième en juillet, avaient rassemblé de hauts prélats et des spécialistes laïcs réputés pour une évaluation de Vatican II. Et d’autres réunions suivraient…

On verra prochainement comment la Tradition mais aussi certaines déclarations du cardinal Ratzinger sont utilisées par ce courant de pensée pour considérer que les textes de Vatican II doivent être révisés.

1Christine Pedotti, Faut-il faire Vatican III ?, Taillandier, septembre 2012.