On n’arrête pas le progrès

Vous avez entendu parler, bien sûr, de ces petits avions sans pilote, télécommandés à distance, destinés à des missions de renseignements mais aussi de frappes ; ces engins qu’on appelle des drones et qui sont entrés subrepticement dans notre univers. Quelle belle invention !

En février dernier, le sénateur américain Lindsey Graham a déclaré, en s’appuyant sur les calculs d’une ONG américaine, que les drones de la CIA avaient tué quelques 4 700 personnes en Afghanistan, Pakistan, mais aussi Somalie et Yémen. Évaluation d’autant plus intéressante que le gouvernement étatsunien ne donne aucun chiffre et que le sénateur républicain est un partisan de ce genre d’opérations. Les ONG indépendantes qui s’efforcent de calculer le nombre des victimes des frappes américaines remarquent qu’elles se sont intensifiées sous le mandat d’Obama. La Maison Blanche a dû finir par reconnaître officiellement leur existence.

A l’origine, c’est pendant la guerre du Vietnam que l’Air Force, pour contre-carrer les missile sol-air soviétiques, investit dans des programmes de drones de reconnaissance. (Je puise, pour cet article, dans le livre passionnant de Grégoire Chamayou, Théorie du drone, publié en avril 2013 par les éditions de La Fabrique).

Après la fin de la guerre, les États-Unis abandonnèrent les drones militaires mais Israël, qui avait hérité de quelques-uns de ces engins, et, selon l’auteur, les utilisa pendant la guerre dite du Kippour (1973) : les drones furent utilisés comme des leurres qui attirèrent le feu de l’artillerie égyptienne ; et ensuite, avant que cette dernière ait eu le temps de recharger ses batteries, l’aviation israélienne attaquait victorieusement et s’assurait la maîtrise du ciel.

A ce stade, le drone n’était encore qu’un engin de renseignement et de surveillance. Une étape nouvelle est franchie en février 2001, avec le test du drone Predator équipé d’un missile. Après le 11 septembre et l’intervention américaine en Afghanistan, le Predator trouvait son champ d’application idéal.

Contre al-Qaida et les terroristes

Les État-Unis firent, à partir de la fin 2001, un usage de plus en plus intensif des drones. Mais, avant d’évoquer l’action de la première puissance mondiale, il faut souligner l’utilisation à grande échelle des drones par Israël contre les Palestiniens, en particulier à Gaza où ils ciblent et exécutent-assassinent des militants du Hamas.

En novembre 2001, un Predator aurait participé au bombardement qui tua en Afghanistan le « numéro 3 » d’Al-Qaida, Mohamed Atef. Le 3 novembre 2002, un tir effectué par un Predator détruit une voiture transportant six membres d’Al-Qaida au Yémen. En 2013, les États-Unis disposent de plus de 6000 drones de différents modèles, dont plus de 160 Predator. Evidemment, il y a de temps à autre des « dommages collatéraux », comme le 4 février 2002, lorsqu’une frappe tue trois hommes dans l’est de l’Afghanistan : l’un d’entre eux était soupçonné d’être Ben Laden mais il s’agissait de villageois ramassant de la ferraille. Évidemment encore, les enfants ne sont pas épargnés.

Arrêtons la liste de ces « exploits » ; il faut souligner, par contre, que les drones américains, en particulier les Predators, sont guidés depuis la base militaire de Creech, dans le Nevada, l’État dans lequel depuis les années cinquante, ont été réalisés les essais nucléaires. Les militaires la surnomment « the home of the hunters », la demeure des chasseurs. Assis confortablement devant un écran, les analystes video observent ce qui se passe à des milliers de kilomètres. On peut ainsi suivre les déplacements d’individus considérés comme suspects dans un coin perdu d’Afghanistan ou du Pakistan. S’il s’agit de personnages importants recherchés, une « kill list » est présentée, par téléconférences, chaque mardi à la Maison Blanche pour obtenir du président, oralement, le droit de tuer. Après quoi, les drones n’ont plus qu’à faire le « travail ». Les critères pour l’établissement de ces listes de condamnés à mort sans procès sont inconnus. Mais pour des suspects ordinaires, ce sont les analystes video qui décident de la vie ou de la mort.

Quant aux analystes, après leurs huit heures de travail, ils rentrent chez eux, dans leur famille, comme n’importe quels fonctionnaires et sont relayés par d’autres. Le lieutenant général David Deptula, dans une conférence, déclarait : « Disposer d’une telle portée d’intervention nous permet de garder les pieds au chaud à la maison tout en envoyant des effets et de la capacité n’importe où à la surface du globe. » C’est l’idéal, vraiment, pour un pouvoir américain si soucieux de ménager la vie de ses soldats et si indifférent à celle des autres.

Une réflexion éthique

La stratégie américaine qui considère le monde comme un terrain de chasse, qui en arrive à revendiquer, sous le couvert de lutte contre le terrorisme, une sorte de droit à l’exécution extrajudiciaire, est contraire au droit de la guerre. Comme catégorie juridique, cette dernière est un objet aux contours délimités dans l’espace. Dès le début, un haut gradé, Seymour Hersh, s’écriait : « Ils veulent transformer ces gars en assassins » ; car, remarque Grégoire Chamayou, le drone abolit la possibilité même d’une différenciation manifeste entre combattants et non-combattants.

Un véritable débat a donc eu lieu et se poursuit aux États-Unis. Certains affirment que les drones sont moraux parce qu’ils sauvent « nos vies ». Léon Panetta, ancien directeur de la CIA, déclara : « C’est très précis, c’est très limité en termes de dommages collatéraux. » Il est vrai que le New York Times estime qu’ainsi le président Obama évite les complications liées à la détention en décidant de ne faire aucun prisonnier vivant ! Plus grave est la déclaration de David Reisner, ancien responsable du département juridique de l’armée israélienne : « Si vous faites quelque chose pendant suffisamment longtemps, le monde finira par l’accepter. (…) Le droit international progresse par des violations. Nous avons inventé la thèse de l’assassinat ciblé et il nous a fallu l’imposer. » (Je précise que toutes ces citations proviennent de l’ouvrage de Grégoire Chamayou.)

En janvier dernier, le rapporteur spécial de l’ONU pour la protection des droits de l’homme, Ben Emmerson, a lancé une enquête sur les victimes civiles des drones. L’enquête va porter sur 25 attaques menées dans les quatre pays où opèrent les drones étatsuniens ainsi que dans les territoires palestiniens. Selon le rapporteur, « L’augmentation exponentielle de l’usage de la technologie des drones dans diverses situations représente un vrai défi pour le droit international actuel« , et il a appelé à la mise en place « urgente » d’un cadre légal pour réguler ces pratiques.

Des effets du drone

Ces engins peuvent, 24 heure sur 24 heures, par leur bourdonnement plus ou moins lointain, faire peser une menace de mort qui terrorise. C’est le cas en permanence pour les habitants de Gaza et sur certaines zones de l’Afghanistan et du Pakistan.

La stratégie du drone est de combattre ceux que l’on considère comme des terroristes. Mais la terreur peut engendrer aussi la volonté de riposte, voire de vengeance. Un chef taliban pakistanais témoigne : « J’avais passé trois mois à essayer de recruter et je n’avais réussi à trouver 10 à 15 personnes. En une seule attaque américaine, j’ai eu 150 volontaires. » Certains experts militaires américains sont conscients du danger de la stratégie américaine ; David Kilcullen, ancien conseiller du général Petraeus signa avec un expert en sécurité, le 17 mai 2009 dans le New York Times, une tribune dans laquelle ils affirmaient que la stratégie du drone au Pakistan était dangereusement contre-productive pour les intérêts américains parce qu’elle jetait les populations dans les bras des groupes extrémistes. Ils la comparaient aux bombardements français des campagnes algériennes dans les années cinquante. Ils y voyaient la continuation des politiques coloniales.

De surcroît, des études américaines ont constaté que les opérateurs eux-mêmes, bien à l’abri dans leur base du Nevada, n’échappaient pas toujours aux répercussions psychiques de la violence de leurs actes. La stratégie du drone dément donc la « théorie de la répugnance à tuer » de Dave Grossmann selon laquelle plus la distance est grande avec la cible et plus il serait facile de passer à l’acte. On ne manque pas d’ailleurs de dire aux opérateurs pour les rassurer : « Il n’y a pas de chair sur votre écran, juste des coordonnées. » Or, certains opérateurs ne se font pas à leur vie : 8 heures à faire la guerre à partir de leur écran, puis prendre leur voiture pour rentrer chez eux et retrouver leur famille, c’est-à-dire le temps de la paix. Mais on ne passe si facilement, chaque jour, d’un temps de guerre à un temps de paix, sauf si l’on est capable de cloisonner totalement sa vie. L’un de ces opérateurs s’est effondré après six ans de ce « travail » et a décidé de quitter l’Air Force.

Les drones dans le monde d’aujourd’hui

Laissons Grégoire Chamayou, en souhaitant que son livre sur la Théorie du drone ait beaucoup de lecteurs et ouvrons les yeux autour de nous.

Le drone peut avoir d’autres usages. Divers pays l’utilisent pour surveiller les incendies ou les inondations. Un drone écologique existe pour l’observation des fonds marins. Mais on en revient souvent aux missions de répression. Aux États-Unis, le Département de la Sécurité intérieure a utilisé un « Predator B » pour la surveillance des frontières à partir d’octobre 2005 ; à la suite d’une fausse manoeuvre, ce drone s’est écrasé dans le désert de l’Arizona à la fin avril 2006. Bilan de ses services : en 959 heures de vol, il avait permis l’arrestation de 2 309 personnes, la saisie de 4 véhicules et de 13 tonnes de marijuana. Un nouveau drone lui succéda. En France, en 2008, la police s’est doté d’un drone appelé ELSA pour surveiller les manifestations… mais aussi les quartiers de banlieue !

Comme d’autres pays européens, la France cherche à se doter de drones. Jusqu’à maintenant, elle ne disposait que de quatre drones d’observation Harfang, dont un a été endommagé en Afghanistan et deux sont utilisés au Mali à partir d’une base située à Niamey (Niger). Mais, depuis trois ans, des achats sont envisagés et deux pays sont susceptibles d’en vendre : Israël et les États-Unis. En 2011, une commande du drone Héron, fabriqué par la firme israélienne IAI et Dassault a été annulée. Des négociations sont en cours avec le Pentagone pour l’achat de deux Reaper, un drone fabriqué par General Atomics qui a déjà livré des exemplaires au Royaume-Uni et à l’Italie.

L’offre israélienne est pourtant très diversifiée et se spécialise actuellement dans la miniaturisation du drone ; drones Mosquito, drones-papillons destinés à accompagnés les avions de combat sur le champ de bataille. Mais ce sont d’autres drones, plus puissants, qui, en ce moment, survolent la Syrie. Le roi de Jordanie a autorisé l’aviation israélienne a utilisé deux couloirs aériens pour atteindre ce pays. Les drones israéliens effectuent leurs missions de nuit et on ne s’étonnera donc pas des bombardements récents sur Syrie effectués après repérage des cibles.

Le drone a un grand avenir devant lui.