La France de Hollande : une diplomatie catastrophique

J’interromps cette semaine mon feuilleton pour attirer l’attention sur la diplomatie française dont on parle vraiment trop peu.

Dans son discours du 14 juillet, François Hollande s’est félicité de son rôle dans l’accord conclu entre l’Union européenne et la Grèce. Il s’est réjoui aussi de l’accord sur le nucléaire iranien et n’a pas hésité à déclarer : « Si l’Iran accédait à l’ arme nucléaire, l’Arabie saoudite et Israël, d’autres pays voudraient également accéder à l’arme nucléaire, et ce serait un risque pour la planète toute entière. » Ces déclarations de François Hollande sont un échantillon représentatif de ce qu’est devenue la diplomatie française : une catastrophe.

La France et la Grèce

Le caractère odieux et dramatique pour le peuple grec, et surtout les plus pauvres, de l’accord signé entre l’UE et le gouvernement grec dont se félicite tant notre président se dévoile de jour en jour. Il apparaît, en fait, que François Hollande s’est employé à faire avaler à la Grèce le « diktat » de l’Europe. Certes, le ministre fédéral allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, souhaitait carrément le « Grexit » mais nombre d’économistes prévoient que les conditions imposées à la Grèce sont telles que le chaos conduira la sortie de l’euro d’ici quelques mois.

De surcroît, on sait aujourd’hui que Paris, en 2011, était prêt à accroître l’endettement de la Grèce en lui prêtant 6 nouveaux milliards d’euros pour qu’Athènes achète 6 frégates françaises multimission Fremm et 15 hélicoptères EC 725 d’Erocopter. L’affaire ne fut pas conclue tandis que les Allemands, plus persuasifs, vendirent 3 sous-marins à la Grèce, dont 2 sont toujours en construction ! Bien sûr, Athènes réclame 7 milliards de dédommagement aux constructeurs allemands, avec la chance de les récupérer que l’on devine…

La France et les nucléaire israélien et iranien

Chacun a pu relever le culot de François Hollande affirmant que si l’Iran avait la bombe, Israël serait en droit de l’obtenir. Dès les années cinquante, les socialistes français dirigés alors par Guy Mollet ont aidé Israël à construire la célèbre centrale de Dimona dans le Néguev. Lors de la guerre du Kippour, en octobre 1973, et des premières victoires arabes, le ministre de la Défense, Moshe Dayan, avait envisagé d’utiliser l’arme nucléaire israélienne qui se composait alors d’une vingtaine de missiles équipés de têtes nucléaires. Aujourd’hui, l’État hébreu dispose d’au moins 200 bombes nucléaires. Ce n’est pas pour rien qu’Israël a toujours refusé de signer le traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) que l’Iran du Shah, en revanche, avait signé et qui a légitimé ensuite toutes les pressions internationales sur ce pays. En voulant faire croire qu’Israël n’a pas l’arme nucléaire, François Hollande prend-il les Français pour des c… ?

Les médias français se sont bien gardés de souligner le rôle très négatif de la France dans les négociations entamées par les grandes puissances (5 membres du Conseil de sécurité + l’Allemagne)1 et l’Iran. A l’automne 2013, la France fit échouer un accord avec l’Iran. Laurent Fabius avait multiplié les mises en garde sur le « jeu de dupes » (déclaration au Monde, le 7 novembre) et exigeait que l’Iran renonce à tout enrichissement d’uranium, ce qui était inacceptable pour Téhéran. La diplomatie française s’alignait ainsi sur les positions des néoconservateurs américains et, bien sûr, sur celles d’Israël. On remarquera d’ailleurs que dans tous les articles sur le « danger » d’un Iran doté de l’arme nucléaire, il n’est jamais, mais absolument jamais, rappelé qu’Israël, dans cette même région du monde, dispose d’un très important arsenal nucléaire.

Hollande et Fabius cherchaient-ils ainsi à montrer qu’ils avaient un pouvoir après l’humiliation qu’ils avaient subie lorsque Washington avait renoncé aux bombardements destinés à « punir » le régime syrien, obligeant ainsi la France à reculer à son tour ?

Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran au CNRS, souligne que les diplomates français qui ont suivi le dossier iranien sont ceux-là mêmes qui avaient été mis en place à l’époque de Nicolas Sarkozy !

Dernière information : le directeur de Radio Shalom, la radio communautaire juive parisienne, Bernard Abouaf, affirmait, le 16 juillet, que Laurent Fabius lui avait révélé avoir personnellement soumis au ministre israélien des Affaires Stratégiques, Yval Steinitz, le projet d’accord sur le nucléaire iranien ; il avait acquiescé à ses observations en endossant ses propositions et les demandes du gouvernement israélien et les avaient répercutées. De surcroît, début avril dernier, notre ministre des Affaires étrangères se rendait officiellement à Riyad pour évoquer l’offensive saoudienne contre le Yémen et aussi… la question du nucléaire iranien.

Ajoutons que, depuis quelque temps, d’ailleurs, on évoquait une « taupe » au Quai d’Orsay qui aurait renseigné les Israéliens sur l’avancement des négociations. Laurent Fabius serait-il cette « taupe » ? On remarque, en tout cas, que, pour conclure l’accord avec l’Iran, John Kerry a dû négocier en tête à tête avec les Iraniens.

La diplomatie française au Moyen-Orient

Avec le voyage du président Hollande, en novembre et décembre 2013, en Israël puis en Arabie saoudite, « la France » a affiché publiquement ses alliés privilégiés au Moyen-Orient : l’Arabie saoudite, la monarchie la plus théocratique du monde2, et l’État d’Israël qui n’a jamais appliqué les résolutions de l’ONU et continue de refuser un État palestinien. Dans la configuration actuelle de la région, l’ennemi principal de ces deux puissances est en effet devenu l’Iran.

François Hollande s’était déjà rendu en Arabie saoudite en novembre 2012 ; il s’y précipita, en janvier 2015, pour présenter ses condoléances après la mort du roi Abdallah et eut le privilège d’être le premier dirigeant occidental à être invité, en mai 2015, à un sommet extraordinaire du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), ce club des pétro-monarchies arabes sunnites regroupant autour de l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis et Oman.

« La France », comme l’Arabie saoudite, a adopté une position dure dans le conflit en Syrie. Ainsi, quand en mars dernier, John Kerry a admis que les États-Unis devraient négocier avec Bachar el-Assad pour trouver une solution au conflit, Manuel Valls et Laurent Fabius ont déclaré refuser toute négociation avec le président syrien. Et des sources proches du Quai d’Orsay affirmaient ne pas voir d’objection à ce que l’ASL (Armée syrienne libre) soit remplacée par le « Front islamique », une milice takfirie particulièrement barbare3.

D’autres réceptions à l’Élysée en disent long. En novembre dernier, Hollande recevait le maréchal Sissi, auteur d’un coup d’État dirigé contre les Frères musulmans qui étaient parvenus au pouvoir en Égypte par des élections. La répression orchestrée par le dictateur a déjà fait plus de 1 400 morts et 15 000 prisonniers. Cependant, nos « socialistes » ne semblent pas gênés et Sissi est considéré comme « légitime ». Il est vrai que la France n’est pas le seul pays à fermer les yeux sur les droits de l’homme violés en Égypte ; cependant, remarquons que l’alliance avec Sissi ne signifie pas seulement des contrats d’armement au profit de la France mais aussi un soutien à l’intervention égyptienne en Libye.

On n’oubliera pas enfin que l’Arabie saoudite diffuse partout, à coup de pétro-dollars, sa version religieuse de l’islam, le wahhabisme. Une version singulièrement conservatrice, au point que les spécialistes considèrent qu’il est à l’origine d’Al-Qaïda et de Daesh. Est-il donc raisonnable de s’allier à cette monarchie qui s’est d’ailleurs toujours efforcée d’étouffer tous les mouvements démocratiques au Moyen-Orient ?

Arrêtons-la ce survol de la diplomatie française qui se démarque pour le pire de celle d’Obama. Reste les achats d’armes dont nos alliés nous ont récompensés.

La grande victoire française : nos armes partout dans le monde

Cette forme de diplomatie n’est certes pas nouvelle mais, depuis 2014, les ventes françaises battent des records et c’est évidemment dans la zone « chaude » du Proche-Orient que la France a conquis ses plus gros marchés. Pourtant, entre 2010 et 2014, la France venait encore loin derrière les États-Unis (31 % des ventes mondiales), la Russie (27 %) et se retrouvait en troisième position avec la Chine et l’Allemagne (5 %). Au début de 2015, notre pays qui n’avait pu exporter jusqu’alors le moindre Rafale, ce chasseur ultra-sophistiqué mais très coûteux, a conclu deux contrats, l’un avec l’Égypte, l’autre avec le Qatar et des négociations sont en cours avec l’Inde. Les prévisions de ventes d’armes françaises pour 2015 se montent désormais à 15 milliards d’euros, après les 8,2 milliards de 2014. Il faut dire que le discret ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, épaulé par François Hollande dans tous ses déplacements, prend cette tâche très au sérieux. La France deviendra-t-elle le deuxième vendeur d’armes, reléguant la Russie au troisième rang ?

Les marchés français vont du Brésil à l’Indonésie en passant par le Maroc, la Russie, l’Inde mais le Moyen-Orient est devenu aujourd’hui la région qui importe le plus. En Arabie saoudite devenue en 2014 le premier importateur d’armes, le contexte est d’autant plus favorable à la France que ce pays veut punir les États-Unis de leur rapprochement avec l’Iran et que l’Allemagne a décidé, en janvier dernier, de cesser de lui vendre des armes pour ne pas accroître le déséquilibre régional4. La France n’a pas ces scrupules et la presse salue la signature de chaque contrat comme une victoire, comme si les armes étaient des marchandises comme les autres. On remarquera d’ailleurs que ces contrats d’armement émeut moins l’opinion française que les 50 mètres de plage fermés à Vallauris pour accueillir le roi Salman ! Cependant, il est sûr que ces armes que nous vendons à tant de dirigeants peu recommandables ne contribueront pas à la paix dans une région du monde aussi explosive.

Ce survol de la politique française en dit long sur la tendance « va-t-en-guerre » de nos dirigeants et sur leur cynisme.

1Ajoutons que Catherine Ashton a représenté l’Union européenne dans ces négociations.

2Puisqu’en France, nos médias ne manquent jamais de viser l’Iran, on soulignera qu’il y a dans ce pays des élections libres, ce qui n’est évidemment pas le cas de l’Arabie saoudite, et que les femmes, même si elles doivent être voilées, vont en masse à l’université.

3Ajoutons que la France soutient l’intervention saoudienne au Yémen mais il est vrai que tous les pays occidentaux font de même.

4Du côté de l’Iran, on devine qu’il y aura sans doute peu de contrats juteux pour la France.

Salafistes

Après les Djihadistes et les Frères musulmans, voici que les Européens découvrent les Salafistes qui déclenchent à leur tour des cauchemars. Un nouvel ennemi qu’on ne présente guère. Essayons d’y voir un peu clair.

A l’origine de ce courant, la volonté de faire renaître l’islam des premiers siècles, celui des Salaf Salih, « pieux Anciens », que sont les premières générations proches du Prophète. Il s’agit donc de dépasser les écoles juridiques du sunnisme pour en revenir aux sources que sont le Coran, la Sunna et la trace (athar) des « pieux prédécesseurs ». Les salafistes s’appuient sur un hadith : « Les meilleurs des homme sont ma génération, puis ceux qui viennent après eux, puis ceux qui viennent après eux. » Muhammad aurait aussi précisé qu’après ces trois premières générations, serait béni le fidèle qui mettrait ses pas dans ceux des Compagnons, ceux qui les ont suivi et ceux qui ont suivi ces derniers. Le salafisme est donc une doctrine réactionnaire au sens propre, obsédée par les déviations de l’islam. Le salafi ou salafiste est celui qui se « réoriente vers le haut » après avoir pris conscience qu’il avait « dévié »

Trois figures historiques servent de repères aux salafistes : Ibn Hanbal (780-855), Ibn Taymiyya (1263-1328) et Muhammad Ibn Abdelwahab (1703-1792). Le deuxième, Ibn Taymiyya, a vulgarisé le concept de tawhid (unicité divine) qui inclut, entre autres, l’Unicité de l’adoration, si bien que nul être et nulle chose ne peut faire l’objet d’adoration en dehors d’Allah. Quant à Ibn Abdelwahab, il fit alliance avec un chef de bourgade près de Riyadh, Muhammad Ibn Saoud, dont il  légitima le projet d’unifier l’Arabie. Ce pacte de 1744 est supposé avoir consolidé une société authentiquement islamique. L’Arabie saoudite, censée être dirigée par un « corps de savants de la droiture » qui conseille le prince, apparaît ainsi, aux yeux des salafistes, comme le pays le plus respectueux de l’héritage islamique. Dans ce système, le peuple doit obéissance aux pouvoirs religieux et politiques ; les oulama doivent faire remonter les attentes du peuple jusqu’au souverain qui doit en tenir compte.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la conjonction d’une doctrine et des ressources liées au pétrole, sans oublier la mondialisation de l’information, ont permis à l’Arabie saoudite, à travers le salafisme, d’avoir une influence à la fois politique et religieuse dans de nombreux pays. Cependant, le salafisme se présente sous diverses formes selon les pays et d’abord, selon que les musulmans y sont majoritaires ou minoritaires.

Le salafisme en Europe

Samir Aghar, spécialiste du salafisme, explique qu’alors que les Frères musulmans jouaient un rôle prédominant dans l’islamisme en Europe jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, le salafisme, d’abord marginalisé, est devenu, au début des années 2.000, le pilier de la réislamisation. Cependant, trois tendances s’ene réclament.

D’abord, le salafisme de la prédication qui s’oppose à la violence. Les musulmans doivent purifier la religion des « innovations » et s’éduquer. Ces piétistes s’opposent à toute participation politique des musulmans aux sociétés européennes ; en effet, la démocratie est considérée comme une forme d’associationnisme conduisant à l’hérésie puisque les députés européens légifèrent au nom de valeurs qui ne sont pas celles de la Charia ; ils accusent d’ailleurs les Frères musulmans d’intégrer des valeurs comme la démocratie, étrangère à l’islam. Les salafistes prônent donc le retrait de la scène politique ; de surcroît, les théologiens saoudiens ont émis des fatwas en faveur de l’émigration de tout pratiquant vivant en Occident vers un pays musulman.

Dans son livre tout récent Du Golfe aux banlieues, le chercheur Mohamed-Ali Adraoui qui a mené une enquête auprès de jeunes salafi français confirme cette conception de l’islam. L’un d’eux, Samir, d’une famille de commerçants tunisiens, explique qu’il ne vote pas et reproche aux Frères musulmans de faire de la politique. Son rêve est de vivre en Arabie Saoudite, le « pays des deux sanctuaires » et il ajoute : « là-bas, il y a des savants, (…), ils enseignent correctement l’islam. On sait où on va. Il y a un livre, le Coran ; tout ce qui est rajouté, ce n’est pas ma religion. » (p. 181)

Pour retrouver des salafistes piétistes français, notre auteur s’est rendu en Égypte ; les Français y viennent nombreux, non seulement à cause de la célèbre université Al-Azhar mais plus encore en raison du centre salafi « Al-Ibana » qui attire tous les ans des centaines de personnes désirant mieux connaître l’islam. Les « frères français », pour la plupart venus de banlieue, y sont largement majoritaires. En France, le salafisme piétiste est le résultat du prosélytisme d’individus d’origine algérienne qui ont su convertir à leur cause quelques Français d’origine chrétienne.

Si la tendance piétiste domine largement en Europe, existe également un salafisme politique qui insiste sur l’activisme pour inculquer aux masses musulmanes la nécessité d’une société et d’un État islamiques. S’il s’inspire des modalités d’action des Frères musulmans, il les accuse de moderniser l’islam et rejette la violence. Cette tendance s’est implantée en Europe grâce principalement à la Ligue islamique mondiale qui finance un réseau de mosquées ; la Ligue étant elle-même financée par des princes et responsables saoudiens. Elle prône donc l’intégration des musulmans en Europe et ces derniers doivent user des moyens de la démocratie et de la liberté d’expression pour peser sur les politiques nationales. Des salafistes politiques commencent à s’organiser en associations et à intègrer même parfois des structures laïques.

Enfin, une troisième tendance, le salafisme révolutionnaire ou djihadiste, ne réunit que quelques groupes ultra-minoritaires. Ce courant prône l’action directe en s’inspirant du théologien Ibn Taymiyya qui, au XIIIe siècle, justifia la violence contre les Mongols considérés comme des musulmans douteux. En Europe, leurs actions violentes visent les États qui soutiennent des régimes arabes faisant obstacle à l’instauration d’un État islamique. Ainsi, les attentats des Groupes islamiques armées (GIA) dans le RER parisien, en juillet 1995, voulaient amener la France à cesser d’aider le régime algérien. Certains jeunes Français sont aussi partis combattre les troupes américaines en Irak ; ils accusent les salafistes piétistes d’être à la solde des monarchies arabes.

En pays musulman, les salafistes ont pris des positions politiques en flèche. En effet, ils ont perçu le printemps arabe comme une occasion historique de s’acheminer vers une société et un État islamiques. Ils se positionnent donc plus « à droite » que les Frères musulmans qui, pour devenir une force de gouvernement, ont modéré leur discours. Ajoutons que ces sunnites extrémistes haïssent les confréries soufies et les chiites d’Iran mais aussi le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien.

Le salafisme en Égypte

On ne les avait pas vus arriver aux élections égyptiennes de la fin 2011. Il n’était alors question que des Frères musulmans, mieux connus et cristallisant toutes les peurs. Les Frères furent, certes, les grands gagnants, raflant 47 % des sièges du Parlement. Mais les salafistes du parti al-Nour (la Lumière) avaient obtenu pour leur part 24 % des sièges. Score remarquable pour un parti fondé en avril 2011, après la chute de Moubarak, alors que les Frères musulmans disposent d’une implantation ancienne, qu’on peut même qualifier d’historique.

On les découvrit soudain après le coup d’État contre Morsi lorsqu’il fallut composer un nouveau gouvernement. Le porte-parole d’Al Nour avait alors déclaré que « ce qui s’est passé contre Morsi est loin d’être un coup d’État militaire ».

Après les élections, al-Nour avait d’abord travaillé de concert avec les Frères musulmans pour élaborer une constitution à connotation religieuse. Mais, très vite, la compétition entre les deux mouvements islamistes l’a emporté. Les Frères ont écarté les salafistes des postes ministériels auxquels ils pouvaient prétendre. Tandis que les Frères se préoccupaient de placer leurs membres dans les institutions étatiques, les salafistes se mobilisaient pour venir en aide aux Égyptiens des quartiers défavorisés. Est-ce d’ailleurs un hasard s’ils ont fait leurs meilleurs scores aux élections à Suez, une ville ouvrière abandonnée par le pouvoir ?

Alors même que le dirigeant d’al-Nour, Abdel Mounem Chahat, a qualifié la démocratie de « péché », les salafistes se sont révélés comme de fins manoeuvriers politiques ; ils ont proposé en janvier dernier, en s’alliant avec les opposants libéraux, la formation d’un gouvernement d’union nationale. Aujourd’hui, les salafistes se retrouvent en position d’arbitres dans la difficile situation politique égyptienne. Ils ont bloqué la nomination de Mohamed el-Baradei au poste de Premier ministre : il leur semblait beaucoup trop laïc et proche de Washington. Pour ménager leur base, ils ont aussi refusé d’entrer dans le nouveau gouvernement provisoire. Les voici « en réserve de la République », comme on dit. Derrière les salafistes, il faut voir le retour de l’Arabie saoudite sur la scène égyptienne.

En Tunisie, les salafistes sont également présents bien qu’ils n’aient pas participé aux élections. Il existe plusieurs mouvements salafistes mais le principal est Ansar al-Charia (les Partisans de la Charia) dirigé par un ancien combattant d’Afghanistan, Abou Iyadh. Ce dernier dénonce le parti Ennahda « qui a choisi la voie de la laïcité, bien loin de l’islam et de la charia. » Les salafistes tunisiens ont multiplié les campagnes contre les pratiques dites blasphématoires, telle que la consommation d’alcool, mais aussi les incidents violents, tenté d’imposer le port du niqab aux étudiantes d’une faculté et même pris d’assaut, en septembre 2012, l’ambassade américaine à Tunis. Aujourd’hui, ils sont accusés de l’assassinat de l’opposant laïque Mohamed Brahmi… après celui de Chokri Belaid. Ennahba a longtemps temporisé avant de décider de prendre des mesures répressives contre les salafistes et, par exemple, de fermer les « tentes de prédication » installées par eux. Mais une répression brutale, non ciblée, pourrait favoriser la cause de ces extrémistes.

Naturellement, il y a aussi des salafistes en Syrie, au Maroc, en Algérie et plus encore au Mali. Ce sont eux qui ont détruit les célèbres mausolées de Tombouctou sous le prétexte que seul Allah doit être vénéré. Ces démolitions ont suscité une réprobation mondiale. Pourtant, depuis une vingtaine d’années l’Arabie saoudite procède, de même, à la destruction de son patrimoine historique. A La Mecque, la maison du Prophète et de sa femme Khadidja a été rasée pour faire place à… des toilettes publiques. La maison du premier calife Abou Bakr, a été été remplacée par l’hôtel Hilton. Des cimetières où étaient enterrés de nombreux membres de la famille du Prophète et entre 500 et 600 mausolées des premiers siècles de l’islam ont ainsi disparu pour faire place à des grattes-ciels. Certain se demandent si les Saoud veulent transformer les lieux saints en un « Las Vegas religieux ». Cependant, ce massacre culturel ne suscite aucune indignation dans le monde. Il est vrai que le tourisme est interdit en Arabie saoudite mais l’alliance des États-Unis avec la monarchie des Saoud y est aussi, certainement, pour quelque chose.

Le rôle de l’Arabie saoudite

Ce pays est la puissance la plus réactionnaire de la région. Alain Gresh, grand spécialiste du Proche-Orient, expliquait dans Le Monde diplomatique de novembre 2012, que l’Arabie saoudite avait soutenu Moubarak en Égypte et Ben Ali en Tunisie, au point d’accueillir le dirigeant tunisien en fuite et de refuser de l’extrader comme le demandent les autorités tunisiennes qui veulent le juger.

Le jugement des responsables saoudiens sur les Frères musulmans est très sévère. Alain Gresh cite ce que le prince Nayef, ministre de l’Intérieur, déclarait, dès 2002, dans un quotidien : « Les Frères musulmans sont la cause de la plupart des problèmes dans le monde arabe et ils ont provoqué de vastes dégâts en Arabie saoudite. Nous avons trop soutenu ce groupe, et ils ont détruit le monde arabe. » On ne s’étonnera pas que l’Arabie ait attendu le coup d’État qui a écarté les Frères du pouvoir en Égypte pour lui octroyer 5 milliards de dollars afin d’aider son économie.

Les Frères musulmans qui sont solidement organisés font peur à une monarchie féodale qui préfère soutenir, loin de son territoire, les mouvements salafistes ne remettant pas en cause le pouvoir établi. Alain Gresh concluait : « La monarchie s’érige en centre de la contre-révolution ». Il faut les intérêts bien précis des États-Unis et d’Israël pour nous faire oublier cette évidence et présenter au contraire l’Iran comme le grand ennemi.