Pour Jean-Luc Mélenchon

Au premier tour des présidentielles de 2012, Mélenchon qui avait recueilli 4 millions de voix avait appelé à barrer la route à Sarkozy en votant pour François Hollande. Pourtant, il connaissait bien ce socialiste et n’a jamais apprécié celui qu’il avait surnommé un « capitaine de pédalo ». Mais pouvait-il imaginer qu’il irait de reniement en reniement jusqu’à faire une politique que la droite elle-même, jusqu’à lui, n’avait pas osé initier ?

Reconnaissons-le : Mélenchon fait peur à certains, avec ses manières brusques de répondre ou d’apostropher les journalistes. Serait-il un nouveau bolchevik ? Suivons d’abord son itinéraire.

Socialiste et mitterrandiste

Militant au PS pendant plus de trente ans, de 1976 à 2008, Mélenchon qui est devenu en 1986 le plus jeune sénateur de France a connu parfaitement l’appareil de ce parti. Son admiration pour celui qu’il appelle affectueusement « le Vieux » est restée sans bornes. Dans son autobiographie, il lui consacre un chapitre de 50 pages et écrit par exemple : « Que les autres s’en tiennent à la légende noire de Mitterrand, c’est leur affaire ! Je ne cèderai pas à une mode aussi médiocre »1. Il bataille pourtant dans l’opposition de gauche et, s’il a appelé à voter « oui » à Maastricht – une erreur dont il s’est repenti -, il fut le seul sénateur socialiste à voter, en 1998, contre l’euro. Entre 2000 et 2002, il fut ministre délégué à l’enseignement professionnel dans le gouvernement Jospin. En 2005, il rejoignit la campagne contre le traité constitutionnel. Au soir de la victoire du « non », il déclarait : « C’est un moment joyeux ; les Français ont dit « non » à une Europe libérale, ils n’ont pas dit « non » à toute Europe ». Il batailla encore trois ans au sein du PS pour faire triompher la tendance antilibérale, avant de le quitter et de fonder avec d’autres, le 1er février 2009, le Parti de Gauche (PG). 

Il fallait rappeler cet itinéraire pour qu’on comprenne la méfiance de Mélenchon à l’égard d’une primaire concoctée par le PS.

« La France insoumise »

Mélenchon s’est mis en congé du PG en août 2014. Il affirma tirer les leçons des élections et confia le parti à deux co-secrétaires, Éric Coquerel et Danièle Simonnet. La méthode est cavalière et le PG allait tanguer aux élections municipales et régionales entre le PC, le PS et les écolos.

lenchon a donc les mains libres pour lancer, en février 2016, un mouvement hors parti politique, « La France insoumise » qui, dès juin, rassemblait autour de 10 000 « insoumis », avec le soutien de divers groupes. Le but est de rassembler largement. Si certains « insoumis » sont des militants chevronnés, d’autres s’engagent pour la première fois dans la vie politique. Le programme de la France insoumise, donc celui du candidat Mélenchon, fut longuement discuté par voie électronique puis adopté définitivement lors d’une assemblée de mille personnes réunies à Lille à la mi-octobre2. Mélenchon et ses amis cherchent donc à dépasser le cadre des partis traditionnels souvent déconsidérés.

La main tendue de Benoît Hamon

On a beaucoup parlé de « rassembler la gauche », mais Benoît Hamon a confirmé qu’il y aurait un bulletin de vote à son nom au premier tour. Il est vrai que l’élection du président de la République au suffrage universel a conduit à une personnalisation désastreuse de notre vie politique. Est-on sûr aussi que le programmes des candidat Hamon et Mélenchon coïncident ? Si les choses sont claires du côté de la France insoumise, Hamon n’a exposé, dans ses interventions, que des bribes de programme et, comme candidat du parti socialiste tout entier, il est bien obligé de composer avec l’appareil du parti et les apparatchiks. Sait-on que les trois quart des candidats du PS aux législatives ont été décidé sans l’avis d’Hamon, bien sûr, et que l’on y retrouve tous ceux qui ont soutenu la politique de Hollande-Valls : Cambadélis, Le Guen, El-Khomri, Élisabeth Guigou, Jean-Jacques Urvoas, Bruno Le Roux, Marisol Touraine, etc. ?

Hamon doit son succès à cette proposition de revenu universel qui peut prendre des formes très diverses et ne pas représenter nécessairement un progrès s’il se substitue à quantité d’allocations déjà existantes. Pour sa part, Mélenchon prévoit une mesure plus raisonnable : une allocation d’autonomie pour les jeunes de 18 à 25 ans, d’une durée de trois ans, sous condition de ressource. On trouve, certes, des points communs dans les deux programmes, comme l’augmentation du Smic, l’abandon progressif du nucléaire, l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, et, bien sûr, l’écologie ; mais, déjà sur l’abrogation de la loi El Khomri, Benoît Hamon a reculé…

Deux points de divergences méritent aussi d’être soulignés entre les deux candidats : le traitement de deux cfrises majeures – qui ne sont d’ailleurs abordés par aucun autre candidat : la crise de nos institutions politiques et la crise européenne.

Tandis qu’Hamon a évoqué des mesurettes destinées à améliorer nos institutions politiques (non-cumul des mandats, limitation du 49.3, introduction d’une dose de proportionnelle), Mélenchon milite depuis longtemps pour une VIe République. Dès 1992, il a entamé ce combat avec Marie-Noëlle Lienemann. Constatant l’usure extrême des institutions de 1958 – soi-disants solides mais révisées 24 fois – le candidat de La France insoumise  a placé cette réforme institutionnelle en tête de son programme. Dès son élection, il prévoit de convoquer un référendum (grâce à l’article 11) pour engager un processus constituant. Cette Assemblée constituante préparerait donc une nouvelle Constitution et le projet serait ensuite soumis à référendum d’approbation. L’ objectif est d’abolir la monarchie présidentielle mais aussi de renouveler complètement la classe politique puisqu’il prévoit qu’aussi bien dans la Constituante que dans les assemblées suivantes aucun parlementaire des anciennes assemblées de la Ve République ne pourrait se présenter. C’est donc un renouvellement complet de notre vie politique que veut réaliser Mélenchon. Nul doute de ce grand admirateur de la Révolution française ne songe à l’oeuvre extraordinaire réalisée par les députés des États Généraux de 1789 à 1791.

lenchon s’attaque aussi au point aveugle des débats politiques de la gauche comme de la droite : la crise de l’Union européenne. Certains candidats ont parlé, sans plus de précision, de « consolider l’Europe », d’autres ont repris le vieux refrain sur la « compétitivité de nos entreprises » qui exige toujours la compression des salaires ! Pour penser un avenir meilleur pour les Français, Mélenchon est convaincu qu’il faut pourtant rompre avec l’austérité imposée par les règles actuelles de l’UE. Il ne manque pas d’audace puisqu’il veut renégocier les traités européens et en finir avec l’indépendance de la Banque Centrale européenne. Il ne manque jamais de rappeler que la BCE n’a pas le droit de prêter de l’argent directement aux États mais verse, chaque mois, 80 à 85 milliards d’argent aux banques (à un taux de 0,05 %) qui prêtent ensuite aux États, à un taux évidemment plus élevé ! Il entend aussi réaliser la promesse de Hollande, oubliée depuis son élection : séparer les banques d’affaires des banques de dépôt3. Forte de l’expérience grecque, La France insoumise a pour slogan : « L’UE, on la change ou on la quitte ». Telle serait sa position dans une négociation avec nos partenaires européens.

lenchon serait-il un dangereux bolchevik ?

On remarque rarement les mots employés par le leader de la France insoumise : « oligarchie » ou « caste » opposée à « peuple », et non lutte des classes. Pour lui, l’évolution sociale et la concentration de la richesse entre les mains d’une minuscule fraction de la population justifie une vision nouvelle du monde que contestent d’ailleurs les marxistes orthodoxes. Ce n’est pas pour rien que le parti communiste ne s’est rallié à Mélenchon que par l’impossibilité de lui opposer un candidat susceptible d’atteindre les 5 % nécessaires au remboursement de sa campagne électorale.

1Jean-Luc Mélenchon avec Marc Endeweld, Le choix de l’insoumission, 2016, 384 pages.

2 Le programme intitulé L’avenir en commun, Seuil, a été publié en décembre et est vendu 3 euros.

3 L’absence de cette séparation a ainsi contraint l’État français à renflouer quantité de banques et établissements financiers : Crédit Lyonnais, Crédit Immobilier de France (CIF), Crédit Foncier de France, Groupama, Dexia, tous ces groupes ont été sauvés par les contribuables français.

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