Pour connaître les évêques français

A travers nos médias, deux cardinaux semblent résumer l’Église de France : le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, doté du titre de « primat des Gaules » et le cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris. Notre pays a pourtant trois autres cardinaux : le cardinal Ricard, archevêque de Bordeaux, et deux dignitaires de la curie romaine, les cardinaux Tauran et Mgr Mamberti. Dans une institution aussi hiérarchisée, une centaine d’évêques disposent pourtant, en France, d’assez de liberté pour imprimer chacun profondément leur marque personnelle à la vie de leur diocèse, pour le meilleur ou pour le pire.

Le Trombinoscope des évêques 2016-2017, publié pour la onzième fois en vingt ans, par les éditions Golias présente ces évêques et apporte, en cinq cents pages, une information précieuse et unique à ceux qui veulent savoir qui sont les évêques français d’aujourd’hui. Dans un pays qui affirme haut et fort sa liberté d’expression, Golias est le seul média qui dispose d’un réseau assez vaste pour oser présenter chaque évêque français sans sombrer dans l’hagiographie mais avec à la fois rigueur et impertinence. Un Guide Michelin, comme l’écrivait L’Express en 2001. Ajoutons que depuis la première édition en 1990, le Trombinoscope a gagné en qualité, avec cette année, des précisions utiles pour chaque diocèse : nombre de prêtres diocésains et de prêtres religieux, de diacres, de paroisses et ratio de catholiques par prêtre. Ces informations qui proviennent tout simplement de L’Annuaire pontifical permettent d’utiles comparaisons entre les diocèses.

Fidèle à sa tradition, le Trombinoscope attribue à chaque évêque de une à cinq mitres ou un à deux bonnets d’âne. Cette fois, il ajoute un qualificatif à chacun : par exemple, « incurable » pour Mgr Cattenoz (Avignon) ou « compétent » pour Mgr Aveline, évêque auxiliaire de Marseille qui reçoit cinq mitres.

La diversité des trajectoires et des personnalités est étonnante. Du théologien à l’aumônier de l’ACO, du cistercien au responsable de la pastorale familiale. Certains sont passés par l’IFEC (Institut de Formation des Éducateurs du clergé), créé en 1967 pour former des prêtres conciliaires, et qui a donné d’excellents évêques tels Mgr Georges Pontier (Marseille), actuel président de la Conférence des Évêques de France, Mgr Coliche (auxiliaire de Lille), Mgr Papin (Nancy). Mais nombreux sont ceux qui sont venus de communautés nouvelles, comme la communauté Saint-Martin, Notre-Dame-de-Vie et l’Emmanuel qui ont donné des évêques assez lamentables, voire pires. C’est le cas du tristement célèbre Mgr Rey (Fréjus-Toulon), qualifié par Le Monde d’ « évêque du Front » (national, bien sûr) qui n’a pas hésité, en 2015, à inviter Marion Maréchal-Le Pen à son université d’été à la Sainte-Baume. Si le Trombinoscope qualifie Rey de « dangereux », Mgr Le Saux (Le Mans) est « catastrophique » mais « n’a pas inventé la poudre » ; il n’empêche qu’il a placé des membres de l’Emmanuel aux postes de responsabilité du diocèse. Le plus grave sans doute est que Mgr Le Saux n’a que 66 ans… Quant à Mgr Aillet (Bayonne), il fut recteur de la communauté Saint-Martin à Gênes, la ville du cardinal Siri, le grand prélat conservateur qui faillit être pape. Pour tous ces évêques conservateurs, pour ne pas dire intégrisants, deux questions sont devenues des thèmes d’agitation : l’IVG et la loi sur le mariage homosexuel.

Le cardinal Lustiger – appelé parfois par Golias « Lustifer » – et son disciple le cardinal Vingt-Trois ont joué un rôle décisif dans la promotion d’un certain nombre de ces évêques. La petite bande constituée par leurs fidèles lieutenants a été casée : Pierre d’Ornellas qui fut secrétaire particulier de Lustiger, est devenu, il y a dix ans, archevêque de Rennes ; Éric Aumonier qui fut supérieur du séminaire de Paris est évêque de Versailles ; deux fils spirituels du cardinal sont, l’un, Jean-Yves Nahmias, évêque de Meaux et l’autre, Michel Aupetit, évêque de Nanterre. Pas loin du pouvoir qui siège à Paris. Enfin Jean-Pierre Batut, 62 ans, qui fut curé de la paroisse Sainte-Jeanne de Chantal, si chère au cœur de Lustiger, est actuellement évêque de Blois ; intelligent et ambitieux, le Trombinoscope lui prédit un avenir brillant.

Il faut dire que le cardinal Vingt-Trois fait partie de la Congrégation romaine pour le clergé et pèse lourd sur les nominations des évêques français. Selon le Trombinoscope, cela explique que, sous le pontificat de François, tant de nominations soient si décevantes. On ne peut pas demander au pape de connaître toutes les Églises.

Heureusement, quelques nominations ont échappé à la vigilance de Vingt-Trois et réservent de bonnes surprises. Tel Mgr Luc Crépy (5 mitres), 58 ans, qui, en avril 2015, a succédé au Puy-en-Velay à l’inénarrable Mgr Brincart, tel Mgr Laurent Le Boulc’h (4 mitres), 56 ans, qui, dans le diocèse de Coutances-Avranches, organise avec des laïcs, autour d’artistes, des soirées de « méditation artistique et spirituelle » et des cafés théologiques ; tel encore Mgr Jean-Marc Aveline (5 mitres), auxiliaire de Marseille, 58 ans, fondateur et directeur de l’Institut local de Science et de Théologie des Religions (ISTR) qui prône « une fraternité entre chrétiens et musulmans ». Il y en a d’autres, excellents, qui fatiguent, comme Mgr Pontier, 73 ans, archevêque de Marseille depuis dix ans, et président de la Conférence des Évêques de France depuis 2013 ; il s’y efforce de maintenir l’unité, ce qui n’est pas une mince affaire au sein d’un épiscopat si divisé1,

Le Trombinoscope n’est pas, contrairement à ce que disent certains, une entreprise de démolition des évêques ; à ses connaissances approfondies s’ajoutent un grand sens de la nuance et un souci de compréhension des hommes et de leur itinéraire. Certains de ces portraits sont de vrais petits bijoux. Qu’on lise, par exemple, le portrait du cardinal Ricard, archevêque de Bordeaux. Cet évêque qui a été « wojtylien sous Jean-Paul II, ratzingerien sous Benoît XVI et à présent bergolien sous François » ne doit pas être jugé trop durement, écrit le Trombinoscope, car il est « positif, nuancé à certains égards, certes conservateur mais assez ouvert d’esprit pour parvenir à faire vivre tout le monde ensemble ». Chargé de responsabilités à la Curie, il n’en a pas moins convoqué un synode diocésain. Et d’énumérer ses initiatives pour conclure : « C’est beau, non ? »

Reste que l’Église de France est empêtrée dans des problèmes insolubles ou difficilement solubles. Il y a, bien sûr, toutes ces affaires de pédophilie qui explosent, d’année en année, dans les diocèses. La responsabilité vient de loin, du refus de réexaminer l’obligation du célibat des prêtres qui fonctionne de telle sorte que les séminaires attirent des jeunes hommes aux tendances homosexuelles mais aussi pédophiles. Ce n’est pas nouveau2. Je rappelle aussi que lorsque l’abbé Marc Oraison, au début des années cinquante, se mit à aider quelques séminaires par ses conseils d’ordre psychologique, Rome intervint pour faire cesser ses visites considérées comme scandaleuses. Le problème ne sera donc pas résolu par des sanctions plus sévères contre les pédophiles.

Plus largement, l’Église de France, comme toutes les autres, est victime d’une morale sexuelle devenue étrangère à notre monde. De surcroît, cette morale permet aux éléments les plus conservateurs de déclencher des campagnes devant lesquelles les évêques les plus raisonnables sont désarmés. Comment pourrait-on faire taire Mgr Aillet quand il compare les innocents victimes de l’IVG à celles victimes de Daesh ?!

Enfin, l’Église de France doit affronter le déclin des vocations. Si bien qu’un diocèse comme celui du Havre n’a plus que 56 prêtres, 53 diocésains et 3 religieux ! Il s’agit d’un cas extrême mais la tendance au déclin du clergé semble irréversible. Depuis la fin du pontificat de Paul VI (1978), l’Église de France n’ordonne plus chaque année qu’entre 120 et 140 prêtres (diocésains et religieux), soit une moyenne d’un peu plus d’un par diocèse tandis que les prêtres âgés disparaissent en plus grand nombre chaque année. Le recours à la prière, présenté comme la seule solution depuis un demi-siècle, s’est avéré sans effet. Dans l’impossibilité d’affronter les réalités, nombreux sont les évêques qui se réfugient dans la célébration de la piété. Ce n’est pas par hasard si l’adjectif « pieusard » apparaît plus d’une fois dans le Trombinoscope.

1On lira par exemple le petit dossier « Les évêques français face à l’islam », Golias-Hebdo, n° 444, 1er septembre 2016.

2Je me permets de renvoyer à mon ouvrage Vers une Église sans prêtres, je présente un rapport établi en 1962 à partir de 400 « cas douloureux ». J’écrivais que l’homosexualité (et la pédérastie) est donc « un véritable fléau », d’autant plus lourd dans le clergé que, dans 89,2 % des cas il n’y a pas d’abandon ni d’exclusion du ministère, à la différence du concubinage (p. 93-95).

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