L’inoubliable Maximos IV


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Au moment où à Rome les cardinaux se préparent à élire un pape, avez-vous remarqué qu’il n’est jamais question des patriarches catholiques de l’Orient ? Et pour cause : seul le patriarche maronite est cardinal et, compte tenu de son âge, ne fera pas partie des cardinaux électeurs. Les quatre autres patriarches, et en particulier celui de Jérusalem, sont écartés de la désignation du chef de l’Église universelle alors même qu’aux origines de l’Église, le pape n’était que le patriarche de l’Occident.

Raison de plus pour présenter aujourd’hui un patriarche et pas n’importe qui : Maximos IV, patriarche grec-melkite, « patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem » de 1947 à sa mort en 1967. Je ne l’ai rencontré qu’en travaillant sur Vatican II pour écrire mon livre Feuilleton d’un Concile. Je savais que Maximos IV Saigh avait joué un rôle majeur au concile mais je n’imaginais pas la hardiesse de ses prises de parole et comment il avait plaidé pour la liberté des Églises d’Orient, avec leurs traditions, leur théologie et leur spiritualité diverses en face d’un Occident latin quasi monolithique. Plus que tout autre, il voulait favoriser le rapprochement entre le catholicisme et l’orthodoxie, la grande Absente de Vatican II.

Après le schisme de 1054 qui sépara le christianisme romain (catholicisme) du christianisme grec (orthodoxie), les fidèles des patriarcats d’Antioche, de Jérusalem et d’Alexandrie cherchèrent à rétablir l’unité avec Rome. En 1724, ces trois patriarcats établirent une communauté melkite catholique unie à Rome tout en conservant le rite byzantin ; le patriarche melkite de l’époque fut donc excommunié par le patriarche orthodoxe de Constantinople. Dans l’Église melkite, la langue vivante étant la langue liturgique, les célébrations se font en arabe… la langue du Coran, comme le fit remarquer au concile l’évêque auxiliaire de Maximos IV.

L’itinéraire d’un patriarche

Amine Saigh est né à Alep (Syrie) en 1878 ; il fait ses études secondaires à Jérusalem, est ordonné prêtre au Liban en 1905 et devint métropolite (évêque) de Tyr (Liban) en 1919. La domination ottomane, tant décriée, donnait une liberté de déplacement inimaginable aujourd’hui. A Tyr, Mgr Saigh réorganise églises et écoles ; il achète des terrains, plante des oliveraies en même temps qu’il publie des ouvrages liturgiques. Devenu métropolite de Beyrouth, il poursuit son oeuvre et fonde une congrégation féminine missionnaire. En octobre 1947, les évêques melkites l’élisent patriarche sous le nom de Maximos IV Saigh.

Malgré son âge, Maximos IV parcourt le monde pour porter ses encouragements à ses fidèles du Proche-Orient et aussi à ceux qui ont émigré en Amérique. En 1948, il publie une lettre pastorale en faveur des réfugiés de Palestine. En face des régimes arabes, il s’efforce de protéger les chrétiens contre les discriminations ; à plusieurs reprises, il prend l’initiative de réunir tous les chefs religieux des communautés chrétiennes pour défendre les revendications des chrétiens. En avril 1957, devant le président de a République syrienne, il affirme : « Nous sommes les enfants de cette patrie. (…) Lorsque nous travaillons en faveur de notre patrie à l’étranger, nous nous efforçons de bien montrer les droits des Arabes en tant que nations. » Et d’ajouter que lors de sa visite au Brésil et aux État-Unis, entreprise pour des motifs purement religieux, il a fait en quelques mois plus de propagande en faveur des nations arabes que toutes les ambassades arabes depuis des années ! De fait, le prestige de Maximos IV dans le monde arabe est immense.

En 1960, il dut défendre l’usage de la langue vivante dans la célébration de la messe contre un décret du Saint-Office voulant imposer le latin aux prêtres melkites en Amérique et en Europe. S’étant adressé à Jean XXIII, il obtint gain de cause, sauf pour le canon. Il n’hésitait pas à déclarer un jour au sujet du Saint-Office : « un organisme qui n’agit pas selon la justice n’est pas saint et il ne sert pas l’Église, ce n’est pas un office. »

Au concile, Maximos IV trouva une tribune exceptionnelle. En 1962, il a 84 ans et dirige une Église de 600.000 fidèles.

Maximos IV au Concile

Dès la première session, il prit tranquillement la parole en français alors que le règlement prévoyait que les Pères conciliaires s’expriment en latin ; jamais il ne se plia à la règle. Il est de tous les grands combats de ce qu’on a appelé la « majorité conciliaire ». Maximos IV veut en particulier restaurer la collégialité épiscopale et dénonce la « monarchie absolue et la centralisation presque totale de tous les pouvoirs de juridiction entre les mains du seul évêque de Rome » alors que l’Orient chrétien a adopté des formes d’organisation plus démocratiques. Il affirme haut et fort que l’évêque de Rome n’est que le patriarche de l’Occident en face des patriarches d’Orient avec seulement une primauté d’honneur. En novembre 1963, pour aider le pape à gouverner, il propose de former un vrai Sacré Collège avec des cardinaux-archevêques, les patriarches et des évêques choisis par les conférences épiscopales qui serait convoqué par le pape ; de surcroît, un « synode d’évêques » resterait constamment à Rome et tout les bureaux romains lui seraient subordonnés. Aucun autre Père conciliaire ne proposa un plan plus précis pour réformer le gouvernement de la papauté. Un voeu resté pieux…

Maximos IV intervint aussi avec son habituelle franchise sur les questions de morale sexuelle. Si les cardinaux Suenens et Léger surent dénoncer l’enseignement traditionnel de l’Église en matière de régulation naissances, c’est encore Maximos IV qui fit le plaidoyer le plus ferme et percutant. Ajoutons qu’il avait l’intention d’aborder la question du célibat sacerdotal mais que Paul VI le lui interdit. On a publié plus tard la lettre qu’il écrivit à Paul VI dans laquelle il évoquait sans détour l’ampleur du problème pour le clergé latin et soulignait qu’il existait une solution : le clergé marié de l’Église d’Orient.

Une question mit Maximos IV en porte-à-faux avec la majorité conciliaire, celle du paragraphe concernant les juifs dans le schéma sur l’oecuménisme. Comme tous les évêques venant des pays arabes, il était sensible à l’interprétation politique qu’on ne manquerait pas de faire : l’Église reconnaissait l’État d’Israël. Maximos IV déclara donc qu’un tel texte était inopportun et qu’une note condamnant à la fois l’antisémitisme et la ségrégation raciale suffirait ; mais si l’on parlait des juifs, il fallait parler aussi des musulmans. En novembre 1964, devant les réactions négatives du monde arabe, Maximos IV publia une mise au point qui fut lue dans toutes les églises de Jordanie ; il soulignait que la déclaration conciliaire était purement religieuse et que le peuple juif tout entier et de tous les temps ne pouvait être accusé d’avoir tué le Christ. Grâce à lui et aux autres évêques melkites, Nostra Aetate contient aussi un paragraphe positif sur l’islam.

« Un pont entre l’orthodoxie et l’Église romaine »

Telle a été la préoccupation dominante de Maximos IV et des autres évêques melkites au concile. Dans son Mandement à l’occasion de son départ pour le concile, en octobre 1962, il écrivait d’ailleurs : « Nous avons pris sur nous la charge de représenter au Concile le véritable esprit oriental, cet esprit de tradition apostolique. » Rencontrant le patriarche orthodoxe de Constantinople, à l’occasion du voyage de Paul VI en Terre Sainte, Athénagoras dit à Maximos IV : « Vous nous représentez tous ; merci ! » Ainsi, à travers Maximos, l’orthodoxie était présente au concile.

La décision de Paul VI, en février 1965, de nommer cardinal Maximos IV fut mal perçue en Orient : le collège des cardinaux était une institution propre à l’Église d’Occident. « C’est la plus grade épreuve de ma vie », confia-t-il à un prêtre ami. Pour faire partie du Sacré Collège, la dignité de patriarche ne suffisait-elle donc pas ?

Maximos IV meurt en novembre 1967. Un jésuite français a pu écrire qu’il a été une des grandes figures de l’Église au XXe siècle. Il a fait découvrir aux Pères conciliaires que l’Orient chrétien n’est pas un appendice de l’Occident. Pourtant, 45 ans après, l’oeuvre de Maximos IV n’est-elle pas effacée ?

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