Le viol comme technique de guerre

On parle beaucoup de viols en ce moment, et l’Inde est le pays mis le plus souvent en accusation. Avec un déficit (obtenu par infanticides, bien sûr) de 40 millions de femmes par rapport aux hommes, des millions de mâles recherchent en vain une femme à épouser et, parfois, se défoulent. Les instinct sont là. On parle beaucoup moins des violences sexuelles pratiquées dans la province orientale du Congo RDC. Pourtant, une étude de l’ONU pour l’année 2012 a recensé 3 304 cas, dont 71 % de viols collectifs. On pense que ce phénomène est lié au conflit qui sévit dans la région ; or seulement 12 % des auteurs de ces viols appartiennent à des groupes armés et 4 % à l’armée congolaise ou à la police nationale.

Mais je voudrais évoquer aujourd’hui les victimes quasiment oubliées d’un autre conflit, celui qui déchira la Yougoslavie dans les années 1992 à 1995. Dans ce cas, il ne s’agit pas des débordements, quasi inévitables en période de guerre, mais d’une véritable technique utilisée par les troupes serbes contre les femmes de leurs adversaires croates et plus encore bosniaques musulmans. Avant d’en venir à ces dernières victimes, je signale que, puisque l’adhésion de la Croatie à l’Union Européenne est à l’ordre du jour, on évoquait récemment les réticences de certains Croates à accorder toutes les protections exigées par l’Europe à la minorité serbe qui réside en Croatie. Mais, nous avouait-on, à Vukovar, près de la frontière avec la Serbie, il arrive que des femmes croates croisent dans la rue des Serbes qui les ont violées… Impunité assurée.

En Bosnie, au moins 20 000 femmes, en grande majorité musulmanes, ont été victimes de violences sexuelles, souvent dans les pires conditions. Donnons l’exemple tristement célèbre de ce qui s’est passé à Foca, à 75 km au sud-est de la Bosnie, entre 1992 et 1993. Après la prise de cette ville de 40 000 habitants avec une majorité de musulmans par les forces serbes, les maisons ont été brûlées et les 13 superbes mosquées détruites. Tandis que les hommes étaient internés dans des camps, 2 000 femmes ont été détenues dans des conditions d’hygiène effrayantes, battues, sous-alimentées et soumises aux caprices de leurs geôliers serbes. Les soldats qui avaient un accès libre aux camps de détention venaient choisir des femmes pour les emmener et les violer, en particulier à la salle des sports Partizan. Certaines jeunes filles n’avaient que 12 ans. Les femmes étaient prêtées ou « louées » à d’autres soldats pour lesquels elles devaient faire la cuisine, le ménage tout en étant violées. Certaines ne furent jamais revues. Et ceci, pendant des mois. Foca ne fut pas un cas unique.

Des condamnations

En 1998, le Tribunal pénal international (TPI) pour l’ex-Yougoslavie a reconnu que les viols systématiques et l’esclavage sexuel constituaient un crime contre l’humanité. Une première, puisqu’au Rwanda, les viols n’avaient été qualifiés que de crimes de guerre. Mais les condamnations restèrent rares. En 2001, le TPI a, pour la première fois, condamné trois Serbes de Bosnie à 28, 20 ou 12 ans de prison pour des violences sexuelles commises à Foca. Trois autres accusés sont toujours en fuite. Le juge a déclaré : « Le viol a été utilisé par des membres des forces armées serbo-bosniaques comme un instrument de terreur. »

Trois serbes condamnés et combien d’autres continuent-ils de vivre tranquillement ?

Les « oubliées de la paix »

Si certaines n’ont pas survécu, aujourd’hui, en Bosnie, des milliers de femmes vivent avec ce lourd, ce terrible passé. Minées par la honte, elles n’arrivent pas à retrouver une vie normale. A l’hôpital de Sarajevo, une neuropsychiatre évoque « un pacte du silence. On suppose que quelque chose s’est passé mais on n’en parle pas. » Certaines familles ont implosé quand le mari a appris que sa femme avait été violée : il n’a pas pu l’accepter. La neuropsychiatre ajoute : « L’objectif du violeur qui est de détruire la sexualité de ses victimes est atteint. »

Certaines femmes ont été violées par leur voisin, presqu’un ami avant la guerre. Parfois, pendant que la mère était violée, un autre soldat s’emparait de la fille de 18 ans. Une autre – qui a été abusée devant ses parents – déclare : « Une partie de moi est morte. C’est une honte que je ne peux pas supporter. » Cette femme ne vit plus qu’en prenant des médicaments et en passant ses journées devant la télévision (témoignages recueillies par L’Orient le Jour, 8 novembre 2010). Vingt après, une femme – qui a maintenant plus de 70 ans – témoigne : « Le plus dur pour moi, c’est la nuit. Je n’arrive pas à dormir, je suis obligée de prendre des médicaments. Je suis une thérapie mais je ne pourrais jamais oublier. » Dépressions, insomnies, psychoses, mais aussi problèmes physiques liés au stress post-traumatiques, problèmes gynécologiques multiples. Souvent, ces femmes n’arrivent pas à payer leurs médicaments et ont du mal à trouver un emploi.

Une psychologue, Lucia Dighiero, qui a travaillé près de huit ans avec ces femmes dans l’unité psychologique de soutien aux témoins, pour le TPI, affirme : « certaines ont réussi à trouver un équilibre, d’autres sont dans un état psychologique lamentable. Tout dépend du type de traumatisme, de leur âge, de leur soutien familial, de leur niveau de vie. » (La Croix, 30 mai 2011)

Dans les villes, ces femmes peuvent trouver une aide psychologique mais dans les campagnes, le viol reste un sujet tabou. Pourtant, juste après la guerre, la communauté islamique a déclaré que ces femmes étaient des « shahida », des martyrs de l’islam. Le décret invitait les musulmans à les respecter ainsi que leurs enfants et à les soutenir dans le processus de guérison. Cela a aidé à leur intégration sociale mais n’a pas suffi. Ce n’est d’ailleurs qu’en 2006 qu’elles obtiendront le statut de victimes de guerre qui leur donne droit à une aide financière. Mais la procédure est compliquée : il faut plusieurs témoins et nombreuses sont celles qui ne veulent pas avoir à expliquer de nouveau ce qui leur est passé. Finalement, moins de 2 000 femmes en ont fait la demande et, d’ailleurs, cette loi n’est appliquée que dans la Fédération croato-bosniaque, une des deux entités du pays.

Les enfants du viol

N’oublions pas aussi que des milliers d’enfants sont nés de ces viols de guerre. Une psychothérapeute, Sabiha Husic, qui a créé dès 1993 une des premières ONG destinées à aider ces femmes et leurs familles, était interrogée en février 2008. Ces enfants du viol ne parviennent pas à se trouver une identité. Leurs mères ne savent pas comment leur expliquer ce qui s’est passé ; elles ont peur de les perdre et qu’ils passent dans l’autre camp pour rechercher leurs pères. Ces enfants qui deviennent adultes ont pourtant besoin de réponses. Il faudrait des programmes d’accompagnement pour les préparer à recevoir une vérité aussi violente mais le gouvernement n’accorde pas l’argent nécessaire.

Pourtant, en 2007, pour la première fois, 22 hommes sont venus spontanément demander de l’aide pour des thérapies individuelles. Ce fait est une petite révolution dans cette société traditionnelle. Les maris et les pères commencent à se rendre compte qu’ils ont besoin d’aide pour ne pas perdre leur femme et leurs enfants. Or, ces hommes sont d’anciens soldats. Cette ONG forme aussi les policiers, les juges ainsi que les enseignants.

A Foca, située désormais dans la république serbe de Bosnie, les Serbes règnent en maîtres. Ils ont rebaptisé la ville Srbinje, ce qui veut dire « lieu des Serbes ». Malgré les accords de paix de Dayton qui prévoyaient le retour des réfugiés dans leurs foyers, seuls 4 000 musulmans sont revenus à Foca-Srbinje : l’épuration ethnique a donc été « réussie ». Il y a quelques années encore, d’anciens criminels de guerre, connus de tous, déambulaient tranquillement dans les rues. Enfin, en octobre 2004, lorsqu’une association de femmes victimes a voulu apposer une plaque en face de la salle de sports où tant des leurs avaient été martyrisées, une manifestation de plusieurs centaines de Serbes les en a empêchée.

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