Le Père Chenu : de l’exil à la consécration (suite)

Le Père Chenu : de l’exil à la consécration (suite)

Dès 1933, Chenu avait autorisé deux frères à entrer au travail dans les mines de Charleroi. C’est dire qu’il suivit et encouragea de bout en bout les prêtres ouvriers (désormais PO) ; plusieurs étaient d’ailleurs dominicains. Au début de 1954, l’interdiction romaine tomba : les PO devait stopper le travail au 1er mars 1954. Or, dans un article publié en février dans la Vie intellectuelle, Chenu venait de faire la théologie du sacerdoce de prêtres-ouvriers. Il décryptait ce qu’était le sacerdoce traditionnel : une profession avec des fonctions précises : la célébration de la messe le ministère des sacrements, l’enseignement catéchétique et pastoral, enfin, la prière. En comparaison, le sacerdoce des PO ne pouvait apparaître que diminué. Mais, affirmait Chenu, « nous refusons de limiter le sacerdoce à ces fonctions sacramentelles et cultuelles » parce que « la première fonction du sacerdoce est de donner aux hommes la Parole de Dieu ». Or, l’Église étant devenue étrangère au monde ouvrier, il fallait une présence de certains prêtres en son sein. « Comment baptiser une civilisation si l’on n’y entre pas ? » Un réquisitoire et un plaidoyer implacables qui, à Rome, fit l’effet d’une bombe.

Chenu fut donc accusé d’encourager la résistance des PO. Pourtant, Congar, dans son Journal, note que Chenu était devenu « une bête noire », plus pour son action auprès de LaQuinzaine que pour sa doctrine. Le cardinal Grente, évêque du Mans, membre de l’Académie française et très conservateur (cela va souvent de pair), aurait porté à Rome une plainte signée par une vingtaine d’évêques français.

Le Maître général des dominicains vint donc à Paris et sanctionna non seulement Chenu, envoyé en exil à Rouen, mais aussi Congar expédié à Cambridge et Féret à Nancy, le trio dominicain que seule la mort sépara.

Paradoxalement, Chenu était plus favorisé que Congar : Rouen n’était pas loin de Paris et Chenu obtint l’autorisation d’y venir une fois par semaine. Intrépide, il poursuit ses activités. Il écrit une Introduction à l’étude de saint Thomas d’Aquin, dont il était un, pour ne pas dire le, grand spécialiste. Quand, en 1957, il publiait La théologie au XIIe siècle, il apprit qu’on avait dit  à Rome : « Sans doute, l’ouvrage est bon, mais l’auteur est mauvais. » Il publiait aussi quantité d’articles sur des questions d’actualité : « L’évolution de la théologie de la guerre », « Classe ouvrière et Église missionnaire », « Idéologies et mystiques dans le monde ouvrier », « la coexistence pacifique », « la décolonisation », « Apostolat de simple présence et charité politique », « Vocation actuelle du laïc chrétien », etc.

La fin du pontificat de Pie XII est affreuse. Dommage que Chenu n’ait pas tenu un Journal ; heureusement, le P. Congar l’a fait et nous éclaire sur l’ambiance : mariologie débridée (Marie sera-t-elle déclarée rédemptrice ?), pouvoir absolu de la Curie romaine, dénonciations au Saint-Office, hantise du communisme. Au point que Congar se demanda s’il n’allait pas devenir orthodoxe ! Pie XII meurt en octobre 1958 mais Chenu ne put revenir à Paris qu’en septembre 1962.

Au Concile

Chenu ne participa pas à Vatican II comme expert officiel – il restait suspect -, à la différence de son confrère et ami Congar. Il y entra par la petite porte, comme expert privé d’un évêque malgache qui avait été son élève au Saulchoir. Il joua pourtant un rôle important. Dès le début du Concile, en prenant l’initiative d’un Message au monde dont il rédigea une première mouture, modifiée ensuite, bien sûr, dans un sens clérical au point que, comme le dit Chenu : « Ils ont béni mon gosse dans l’eau bénite ».

Le dominicain fut très actif dans une multitude de groupes, de commissions qui travaillaient autour du Concile ; comme d’autres théologiens, il fit des conférences en marge du Concile. Tandis que Congar tient une chronique du Concile dans les Informations catholiques internationales, il écrit régulièrement pour Témoignage chrétien et pour Lettre qui a succédé à La Quinzaine. C’est lui qui, par une lettre datée du 25 novembre 1962, alertait ses amis de la Lettre de l’importance de ce qui commençait à Rome. Car ce n’était pas encore évident à l’automne 62. Et Chenu évoquait « un renouveau de l’Église, grâce à un aggiornamento », un concile pastoral (et non dogmatique) et, selon ce que disent certains, une « déstalinisation ». D’autres lettres suivirent.

Les « signes des temps »

Le Concile fut le couronnement de la pensée de Chenu. Comme il le dit plus tard à Jacques Duquesne, « Je sentais que la Parole de Dieu est dans l’histoire, et qu’entrer dans l’histoire est un moyen d’atteindre la Parole de Dieu. » En 1965, dans un article consacré aux signes des temps, il évoquait ces « événements » accomplis par l’homme qui ont une valeur plus large en captant les énergies et les espérances d’un groupe humain ; il citait en exemples la prise de la Bastille en 1789 et la conférence de Bandoeng pour les peuples afro-asiatiques : « ces prises de conscience collectives, voire massives, font franchir soudain aux hommes des espaces spirituels longtemps insoupçonnés ». Dès que, « dans sa présence au monde, le chrétien reconnaît les signes du dessein créateur et libérateur de Dieu, il apparaît que l’autonomie des réalités terrestres garantit en quelque sorte la transcendance de la Parole et de la grâce de Dieu ». Chenu refusait la coupure religieux/profane, foi/histoire, Église/monde. Mais si le salut est dans l’histoire, il rappelait bien aussi que « le salut déborde la libération économique ». Il amorçait ainsi une théologie de la libération qui se développa à partir d’un engagement libérateur avec les masses opprimées.

Lui qui avait écrit déjà une Théologie du travail, en 1952, devint le théologien de l’incarnation et écrivit même en 1967 un petit livre intitulé Théologie de la matière. Civilisation technique et spiritualité chrétienne. .

Réagissant contre la tendance individualiste, telle qu’elle est souvent interprétée à partir de la parabole du bon Samaritain dans laquelle l’amour s’exerce de personne à personne, Chenu montrait qu’un certain personnalisme de la grâce se répercutait dans la « chimère des conversions individuelles ». Au contraire, affirmait-il, « la masse est sujet de libération ». Chenu est évidemment très attentif aux pauvres. Curieusement, il ne semble pas avoir participé au groupe « Jésus, l’Église et les pauvres » qui se réunit en marge du Concile ; pourtant, il évoqua ce groupe dans un article qu’il publia en 1977. Il note que, tout au long du Concile, des références à la pauvreté comme composante essentielle de l’être chrétien furent introduites dans les textes.

La doctrine sociale de l’Église est-elle périmée ?

A 84 ans, en 1979, Chenu publiait encore un petit livre très impertinent, La « doctrine sociale » de l’Église comme idéologie. Le dominicain partait du « sentiment de plus en plus commun sous toutes les latitudes, plus encore dans les jeunes Églises du tiers monde, que la « doctrine sociale » de l’Église est désormais dépassée et périmée ». De fait, l’expression « doctrine », présentée de 1890 à 1960, fut contestée à Vatican II. Éliminée dans la constitution Gaudium et spes, elle fut cependant réintroduite après la promulgation de la constitution, donc illégalement ! On la retrouve désormais dans toutes les éditions au n° 76, 5, et le Catéchisme de l’Église catholique de 1992 fait référence à ce passage pour légitimer la doctrine sociale… Chenu proposait une lecture historique des déclarations des papes, de Rerum novarum (1891) à Octogesimo adveniens (1971).

Il avait déjà égratigné, en 1959, les textes de Pie XII sur la « doctrine sociale en soulignant l’influence « d’un théologien allemand dont les positions personnelles sur la famille et sur la propriété sont pénétrées d’un anti-socialisme plus proche des réactions d’Adenauer que des perspectives de Pe XI ». Cette fois, en 1979, il expliquait « la médiocre efficacité de l’enseignement des pontifes » par sa référence à un monde idéal, fondé sur les principes immuables de la loi naturelle et la collaboration des classes, « sacralisant de fait une structuration hiérarchique particulière de l’ordre social » : références à la vie paysanne, civilisation pré-industrielle, coutumes pré-capitalistes, corporatisme, etc. Le tout présenté comme une « troisième voie » en concurrence idéologique avec le libéralisme et le communisme. Et Chenu d’ajouter : « les « théologies de la libération », émanant du messianisme des opprimés, ne se construisent pas sur les dossiers de la doctrine sociale. »

Las, Jean-Paul II ne tarda pas à remettre à l’honneur la « doctrine sociale » de l’Église qui, on le sait, ne stoppa pas l’évolution catastrophique du monde. Mais Chenu aurait retrouvé l’espoir en écoutant le pape François dénoncer les « structures économiques et sociales qui nous réduisent en esclavage ».

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