Le massacre oublié de Sabra et Chatila

Avec trois semaines de retard sur le trentième « anniversaire », je veux évoquer aujourd’hui ce massacre, perpétré du 16 au 18 septembre 1982 à Beyrouth, et qualifié trois mois plus tard par l’ONU « d’acte de génocide ».

Je rappelle le contexte. D’abord, la guerre civile qui a éclaté au Liban en 1975 et oppose les chrétiens aux musulmans alliés aux réfugiés palestiniens. Ces derniers, maintenus dans des camps mais souvent armés, subissent parfois les assauts des milices chrétiennes, équipées et parfois même entraînées en Israël. Ainsi, le camp de Tal Al-Zaatar résiste pendant 40 jours en 1976 puis tombe entre les mains des miliciens chrétiens qui massacrent un millier de Palestiniens dont de nombreux civils.

Deuxième élément du contexte : l’invasion du Liban par l’armée israélienne dirigée par le général Sharon, ministre de la Défense. Les Israéliens parviennent jusqu’aux portes de Beyrouth-Ouest car, pour Sharon, l’opération appelée officiellement « Paix en Galilée » (!) a pour but d’éliminer l’OLP du Liban et d’en faire une principauté confiée aux chrétiens.

Claude Cheysson, ministre français des Affaires étrangères, avec Habib Bourguiba, négocia alors le départ des combattants palestiniens sur des bateaux fournis par la France. L’OLP avait obtenu du Liban et d’Israël la garantie de la sécurité des civils palestiniens (c’est le « document Habib). De surcroît, une Force multinationale composée de soldats américains, français et italiens arrivait le 21 août et devait rester un mois. Or, dès le 3 septembre, le secrétaire américain à la Défense civile ordonnait le départ des marines, suivis par les Français et Italiens. Le 15 septembre, en violation de leurs engagements l’armée israélienne rentrait dans Beyrouth-Ouest sous le prétexte que 2.000 combattants de l’OLP étaient restés à Beyrouth. La veille, le nouveau président libanais, Bachir Gemayel, chef des Phalanges, était assassiné et ses fidèles accusèrent, bien à tort d’ailleurs, les Palestiniens. La voie était libre pour le massacre.

Il vient d’être raconté, photos à l’appui, par deux Français, le photographe Marc Simon et le grand reporter Jacques-Marie Bourget (qui fut ensuite gravement blessé à Ramallah, en octobre 2000, par l’armée israélienne), arrivés à Beyrouth le 15 septembre 1982, dans leur livre Sabra et Chatila, au coeur du massacre.

Mais pourquoi avoir tant attendu ? Sur le moment, la mort accidentelle de Grace de Monaco, l’actrice devenue princesse, occupait la Une de la presse ! Après quelques cris d’horreur devant le massacre, la page fut vite tournée aussi bien au Liban qu’en Israël et aucun responsable n’eut à rendre compte de ces crimes.

Je vous invite à suivre les deux Français dans leur reportage ; les notes très précises et les photos ne décrivent pas seulement la barbarie des tueurs et les corps suppliciés ; elles apportent des indices très utiles sur le déroulement des faits et les criminels. Ainsi, plusieurs photos montrent, sur les murs, l’insigne des Phalanges libanaises ; des corps à demi enfouis, déjà, par la pelleteuse. Si bien, d’ailleurs, qu’on ne sait combien il y eut de morts : 700, 1.500 ou 3.000 ? Il ne fut jamais question d’ouvrir les fosses communes pour faire la vérité.

L’enquête des deux journalistes met en cause très directement l’armée israélienne. Pas seulement parce qu’elle laissa entrer les phalangistes dans les deux camps palestiniens : l’immeuble devenu le QG de l’armée israélienne était devenu aussi celui des Phalanges et, avec ses six étages et sa terrasse, il permettait à des officiers d’observer tout ce qui se passait dans les deux camps. Non seulement parce que les Israéliens tirèrent des fusées éclairantes pour aider les phalangistes dans leur monstrueux « travail ». Les deux journalistes ont aussi photographié, au coeur du camp de Sabra, une caisse de munitions israélienne, de la nourriture et des bières provenant d’Israël ; confirmant ainsi ce que le journaliste Alain Ménargues affirma dans son livre Secrets de la guerre du Liban : l’entrée, dès le 15 septembre, de plusieurs groupes d’une dizaine de soldats israéliens pour procéder à des assassinats ciblés.

Le massacre s’est-il arrêté le 18 septembre ? Nos deux journalistes apportent encore un témoignage cruel. Le 22 après-midi, dans Chatila, ils aperçoivent et photographient un camion militaire occupé par une cinquantaine de jeunes hommes aux mains liés et aux visages terrifiés. Dernière (?) rafle opérée par des phalangistes en uniforme qui se déroule sans hâte, et sous les yeux d’un colonel français imperturbable…

Depuis lors, au Liban, le silence est de règle. En Israël, la commission Kahane a conclu que seuls les phalangistes étaient responsables, tout en conseillant de démettre Ariel Sharon de ses responsabilités ministérielles. Un conseil qui n’empêcha pas Sharon de devenir Premier ministre israélien en mars 2001 et, devenu très populaire, de le rester jusqu’à ce que des attaques cérébrales le terrassent en décembre 2005. Il est vrai que le Premier ministre de 1982, Mehahem Begin, avait tiré un trait en remarquant : « Des non-juifs ont massacré des non-juifs, en quoi cela nous concerne-t-il ? »

Ajoutons que la communauté internationale qui a estimé nécessaire de juger les responsables des massacres en Yougoslavie, au Cambodge, au Rwanda, n’a pas daigné utile de s’intéresser aux victimes de Sabra et Chatila.

 a

Print Friendly, PDF & Email

3 réflexions sur « Le massacre oublié de Sabra et Chatila »

  1. Merci beaucoup très cher Martine pour cet article avec bibliographie à l’appui. J’ai vite conseillé à mes amis de lire ces livres. Amitiés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.