Le christianisme vu par Michel Onfray : une imposture

Avec un ouvrage de 650 pages, Michel Onfray vient d’inaugurer l’année 2017. Décadence1 prétend tout simplement parcourir l’histoire du judéo-christianisme « de Jésus à Ben Laden », comme la bande publicitaire l’annonce. Auparavant, il importe de préciser ce que Michel Onfray entend démontrer : que notre civilisation est proche de la mort puisque la religion qui la légitime est à l’agonie tandis que l’islam est en pleine vigueur et conquérant.

Jésus n’a pas d’existence historique

Telle est la première affirmation péremptoire de ce livre ! « Il n’y a aucune trace parce qu’il n’y eut aucun fait », autre que d’ordre conceptuel (p. 61) et les chrétiens sont victimes d’une « hallucination collective » (p. 63). J’avais retenu de mes études en histoire ancienne que les historiens savaient au moins une chose de Jésus : qu’il avait existé. J’ai donc interrogé une amie spécialiste. Elle m’écrit : « Aucun historien de l’Antiquité ne remet en cause l’historicité de Jésus, un personnage mieux attesté que la plupart des autres personnages de la période. Il est en revanche très difficile sinon impossible de croire atteindre le Jésus réel ». En fait, les sources non-chrétiennes permettent même de dire un peu plus de Jésus, en particulier Flavius Josèphe. Onfray a évidemment le droit d’être athée ou agnostique, mais cela ne l’autorise nullement à soutenir une si grossière erreur qu’il répète d’ailleurs depuis des années. Pourtant, c’est bien lui, Onfray, qui parle dans les médias, par exemple à l’émission « On n’est pas couché » où les deux discutants ont avalé sans rechigner toutes ces affirmations du philosophe. Et puis, remarque-t-il faussement naïf, le Nouveau Testament ne décrit pas l’aspect physique de Jésus ! En revanche, le philosophe ne se contente pas des récits de l’enfance de Matthieu et Luc, il puise abondamment dans les apocryphes pour le rendre ridicule, incroyable au sens propre, ainsi que sa famille.

Comme Jésus n’a pas existé, il n’a pas de corps. Il n’a pas d’incarnation. La preuve : il n’urine et ne défèque pas dans les récits évangéliques ! Il ne boit et ne mange que symboliquement, pour annoncer le pain et le vin de la Cène. Onfray ne va pas s’embarrasser des noces de Cana… Et d’évoquer ensuite « l’anticorps de Jésus ».

Des paroles de Jésus dans les quatre évangiles, Onfray ne retient que les quelques passages violents qui ont servi ensuite à justifier toutes les horreurs commises contre les païens et les hérétiques. Il cite pourtant le Sermon sur la montagne, dans la version de Matthieu qui écrit : « Heureux les pauvres en esprit… » pour n’y voir qu’une légitimation de la misère ici-bas. Mais il ignore, bien sûr, le Magnificat.

Je n’insisterai pas sur la transmutation du concept Jésus en religion qui est, évidemment, l’oeuvre du « masochiste » Paul de Tarse. C’est lui qui inculque dans l’Église la haine du corps et de la sexualité. C’est lui qui introduit l’antisémitisme dans le christianisme ; Onfray appuie cette affirmation sur un passage de la première épître aux Thessaloniciens (II, 15), en ignorant – sans doute – que tout le courant philosémite dans l’Église d’aujourd’hui s’appuie sur un autre passage de Paul, dans l’épître aux Romains IX-XI. En revanche, Onfray n’a pas tort de citer quantité de Pères de l’Église qui, en effet, écrivirent des textes terribles contre les Juifs.

De Constantin à l’Inquisition

En plus de 200 pages, notre philosophe traverse les siècles en accumulant les faits et les dates. A quoi bon ? Pour épater le lecteur et renforcer ainsi son autorité ? A le lire, Augustin et tous les Pères de l’Église ne nous ont donné que des « pinaillages, arguties, chicanes, subtilités sophisteries, rhétorique, byzantinisme […] ; tant d’intelligence mis au service de tant de bêtises » (p. 87). Il est vrai que les siècles de la domination chrétienne pullulent en horreurs et en bassesses. La fin tragique de la philosophe et mathématicienne d’Alexandrie, Hypatie (370-415), illustre, hélas, les propos vengeurs d’Onfray : Hypatie fut lynchée et brûlée sur les ordres du patriarche Cyrille. Faut-il rappeler aussi les autodafés de livres qui firent disparaître toute une part de la philosophie antique ?

Tout y passe : les croisades, les pogroms , l’Inquisition, les hérétiques martyrisés et même les procès d’animaux auquel il consacre un chapitre de seize pages.

Il est étonnant que, dans cette fresque sur le christianisme, Onfray parle si peu toutes les oeuvres artistiques suscitées par la foi chrétienne. Il évoque, certes, en une page et demi, les créations provoquées par les récits évangéliques ; il disserte sur l’irréalité des figurations de la crucifixion. C’est court ! La musique sacrée n’est mentionnée que pour dénoncer son massacre après Vatican II.

En revanche, jai apprécié – sans doute parce que je ne suis pas philosophe – les pages qu’Onfray consacre à l’eucharistie dans la philosophie scolastique. Il nous explique que, dès le IXe siècle, deux philosophes débattent ; l’un défend la présence réelle, l’autre est en faveur de la présence symbolique. Si l’Église opte pour la transsubstantiation, c’est qu’elle s’appuie sur la philosophie scolastique qui se fonde sur la catégorie de substance d’Aristote. Après quoi, le philosophe raisonne au-delà de la raison : il imagine « le vrai corps […] qui tombe ensuite dans la fosse d’aisance où il continue sa vie au milieu des étrons ? Et si le rat dévore l’hostie entreposée à la sacristie, quid du vrai corps du Christ ? » (p. 211).

Pour Onfray, la Réforme représente un progrès. Luther et Calvin laïcisent le pouvoir en l’émancipant du Vatican et des hiérarchies ecclésiastiques mais maintiennent l’idée paulinienne que ce pouvoir vient de Dieu et que les hommes doivent s’y soumettre. Mais le protestantisme se réduit aux figures de ses deux fondateurs et l’orthodoxie n’existe pas dans ce livre !

La Révolution française

On me permettra une parenthèse sur les 29 pages que Michel Onfray consacre à ce sujet qui est une de ses obsessions. Cette fois, il s’agit de souligner les « facteurs psychologiques » de la Révolution française. Las, « l’histoire » qui en résulte est vue par le trou de la serrure. On apprend ainsi que Louis XVI est un « lecteur des philosophes, de tempérament placide » qui « répugnait à la violence ». Comment oublier pourtant que le terrible supplice de la roue n’a été supprimé que par un décret d’octobre 1791 de l’Assemblée nationale et que le bon roi s’en accommodait ? Saint-Just se fabrique un faux diplôme de droit et tente d’escroquer sa mère ; Desmoulins « fréquente les bordels, les soirées mondaines, les cafés, collectionne les filles » ; Robespierre se montre à Arras « brutal, impitoyable » ; Marat « ment, vole, soudoie ». Rien de positif sur tous ces hommes qui ont si largement contribué à la Révolution. Sachez aussi que notre philosophe a écrit un petit livre sur La révolution du poignard. Éloge de Charlotte Corday2 ; un livre bourré d’erreurs selon les historiens, mais qu’importe ?

Dans sa curieuse de bibliographie, Onfray avoue sans gêne qu’il s’est inspiré du livre d’Hippolyte Taine sur les Origines de la France contemporaine, en cinq volumes parus entre 1875 et 1893. Comme si la recherche historique n’avait pas apporté, depuis, quantité d’éclairages.

« Le fascisme comme réaction chrétienne »

Onfray ne s’embarrasse pas de distinctions : il analyse ensemble l’Italie de Mussolini, l’Espagne de Franco, la France de Pétain et l’Allemagne d’Hitler. Et certes, ces régimes présentent des traits communs ; pourtant, trop de différences les séparent pour qu’on puisse les traiter comme un bloc indistinct. Sur le plan religieux, on sait qu’en Italie, le clergé a soutenu avec enthousiasme le régime fasciste, qu’il en fut de même en France et, plus encore en Espagne. Mais on ne peut pas affirmer, comme le fait Onfray, sans une analyse historique pointue : « Hitler défend l’Église » et : « la religion chrétienne est compatible avec le national-socialisme au contraire du judaïsme » (p. 473-474). Pour se justifier, le philosophe cite plusieurs passages de Mein Kampf. Or, Hitler l’a écrit en prison après l’échec du putsch de la Brasserie et la dissolution de son parti. L’ouvrage a été publié en 1925-26, à un moment où tout était à reconstruire pour les nazis. On comprend bien que, dans une Allemagne où l’influence religieuse est si puissante, Hitler n’avait pas intérêt à attaquer le christianisme !

Notre philosophe n’en oppose pas moins le catholique Hitler au païen SS Alfred Rosenberg avec ses thèses racistes exposées dans le Mythe du XXe siècle. Si Rosenberg n’a pas trouvé, semble-t-il, un soutien enthousiaste parmi les hauts dirigeants nazis, les publications de la SS furent ouvertement antichrétiennes. L’ouvrage récent d’un spécialiste du nazisme, Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi3, offre des citations qui soulignent l’hostilité au christianisme : le dieu chrétien est ennemi de la nature ; il condamne le corps et invite à la chasteté ; en Allemagne, il s’oppose aux mariages « mixtes » entre catholiques et protestants ; pire encore, il prêche la pitié pour les faibles et les malades. Il insiste sur l’évêque pro-nazi, Mgr Alois Hudal mis ne cite aucun des résistants Mgrs von Galen, Faulhaber, von Preysing, ni les pasteurs Niemöller et Dietrich Bonhoeffer qui fut pendu. Pour mieux démontrer, Onfray sélectionne.

Curieusement, Michel Onfray écrit – page 464 – que le pape n’a pas condamné le nazisme puis, sept pages plus loin, il évoque l’encyclique Mit Brennender Sorge qui, sans le nommer, dénonce le national-socialisme. On est donc amené à se demander comment Onfray rédige ses ouvrages…

Mais venons-en à l’essentiel. Oui, le Saint-Siège a bien signé en 1933 un concordat avec Hitler, dans le but, justement, de sauver les organisations d’action catholique allemandes. Oui, il y a bien eu à Rome des filières qui, au lendemain de la guerre, ont permis à quantité de dignitaires nazis de fuir l’Europe. Mais il aurait fallu aussi avoir l’honnêteté d’écrire que, Rome étant occupé par les troupes nazies, Pie XII donna l’ordre, en octobre 1943, à tous les couvents et institutions catholiques de la ville, d’héberger les Juifs menacés de déportation. Ainsi, 4 500 Juifs ont pu être sauvés et manifestèrent après guerre leur reconnaissance à Pie XII et que le grand rabbin de Rome en 1940, Israël Zolli, se convertit au catholicisme et prit pour nom de baptême Eugenio Pio.

Si la question du silence de Pie XII pendant la guerre reste discutée et discutable, on ne saurait, comme le fait Onfray, régler le problème en affirmant : « Le Vatican de Pie XII a donné sa bénédiction à ce carnage planétaire. […] Le judéo-christianisme est mort d’avoir voulu se sauver en suivant la voie fasciste » (p. 484).

Le concile Vatican II selon Onfray

Notre philosophe consacre 17 pages à l’événement conciliaire. Il tente d’expliquer le retournement de Vatican II, non sans des simplifications, mais on y est habitué sous sa plume : « Le concile désavoue Pie XII » . Il insiste avec raison sur le changement d’attitude à l’égard des Juifs, mais quand il en arrive à la liturgie, c’est la catastrophe : « cette destruction du sacré, ce massacre de la transcendance » (p. 517). Le Notre Père qui tutoie Dieu, c’est le tutoiement des sans-culottes. « L’eucharistie ainsi modifiée fait de l’homme d’église un fournisseur de prestation sacrée pendant que l’essentiel, la manducation, devient une affaire purement humaine. Les doigts de la main triviale ont un accès direct à la chair du Christ ». Le déplacement de l’autel qui fait désormais face aux fidèles suscite curieusement chez Onfray des réactions qui font penser à celles de Paul Claudel (« l’autel à l’envers »).  Il écrit : « Le prêtre est plus proche de ses ouailles, mais c’est au prix d’une mise à distance de Dieu. […] La chose est terrible : en voulant rapprocher les hommes de Dieu, Vatican II a réalisé exactement l’inverse ». Et de citer Paul VI, dans son discours du 29 juin 1972, évoquant « la fumée de Satan entrée dans le peuple de Dieu ». Étonnant athée qui ne veut pas qu’on lui change la religion ! Après avoir tant dénoncé, souvent avec raison, le christianisme triomphant, Onfray est encore plus sévère avec lui quand il tente à renouer avec les premiers chrétiens, ceux d’avant Constantin. Et lui qui est si impitoyable avec le christianisme n’a pas un mot pour dénoncer la politique féroce de l’État juif envers les Palestiniens. Notre philosophe cède ainsi à un certain conformisme.

Dans son dernier chapitre, Onfray évoque l’islam à partir du 11 septembre et de Ben Laden. « L’Occident judéo-chrétien » est menacé par un islam en pleine santé, conquérant et « porteur d’une nouvelle spiritualité européenne » (p. 580). Il y a là, certes, de quoi faire frémir le lecteur mais on est loin, avec Onfray, des si nombreux travaux de géopolitique ! Notre philosophe fonde toute son analyse sur les religions : la Chine confucéenne, le Japon shintoïste, l’Inde hindouiste, etc. Pourtant, cela ne fonctionne pas si simplement : l’Indonésie, premier pays musulman du monde, ressemble-t-elle vraiment au Moyen-Orient musulman ? Peut-on classer l’Afrique subsaharienne comme « néoanimiste » quand on sait la puissance des églises chrétiennes et de l’islam dans ce grand continent ? Décidément, Onfray caricature ! Il semble ignorer aussi le conflit si virulent entre sunnisme et chiisme.

Comment considérer ce livre comme vraiment sérieux ? Onfray disserte sur tout comme s’il savait tout, il est péremptoire et il se fait, on l’a vu, volontiers inquisiteur. Ce n’est pas pour rien qu’il oblige, en avril 2013, le directeur d’un salon du livre près de Toulouse à exclure un jeune philosophe qui s’était permis d’écrire un ouvrage intitulé Michel Onfray, une imposture intellectuelle4. Il aime contredire des thèses bien établies, éblouir le lecteur sous l’accumulation de connaissances factuelles pour mieux, ensuite, lui asséner ses vérités. Parler haut et de tout, est-ce suffisant pour avoir raison et la raison avec soi ?

Martine Sevegrand

1Michel Onfray, Décadence, Flammarion, 2017, 651 pages.

2Michel Onfray, La révolution du poignard. Éloge de Charlotte Corday, éditions Galilée, 2009, 80 pages.

3Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi, Gallimard, 2014, 567 pages.

4 Michael Paraire, Michel Onfray, une imposture intellectuelle, éditions de l’Épervier, 200 pages. Dans ce livre, l’auteur consacre un chapitre à la Révolution française vue par Onfray et montre qu’il puise dans l’historiographie de la droite monarchiste du XIXe siècle. Les chrétiens pourront, après les pages d’Onfray sur Vatican II et ses conséquences confirmer son diagnostic : un conservateur déguisé en homme de gauche.

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