La Grèce va-t-elle changer l’Europe ?

La Grèce va-t-elle changer l’Europe ?

Je voudrais d’abord m’excuser auprès de ceux qui veulent bien me lire de mon long silence. Je reprends aujourd’hui mon blog et je promets prochainement une surprise. Cependant, aujourd’hui, il m ‘a semblé que la situation grecque méritait d’être présentée car elle est pleine d’espérance.

En échouant, le 29 décembre, à faire élire un nouveau président de la République, la coalition de la droite (Néa Démocratia) et du parti socialiste (Pasok) ouvre des perspectives nouvelles à une Grèce plongée, par une politique d’austérité sans équivalent en Europe, dans le chômage et la misère d’une partie croissante de sa population. Les Grecs sont donc appelés à élire, le 25 janvier, de nouveaux députés et pourront donc décider s’ils acceptent la poursuite de la politique imposée par la Troïka (Union Européenne, BCE et le FMI) ou s’ils donnent mandat à une coalition dirigée par Syriza pour mener une autre politique.

Rappelons d’abord la situation politique en Grèce. Longtemps, deux partis ont monopolisé le pouvoir ; la droite dominée par le parti Néa Democratia dont le dirigeant est le Premier ministre sortant, Antonis Samaras, qui disposait au Parlement de 128 députés (sur 300) et la gauche socialiste du Pasok qui, ces dernières années, s’est littéralement effondrée et ne comptait plus que 28 députés. Son association avec la droite pour mener la politique d’austérité n’a sans doute pas contribué à redorer son blason. Aux élections européennes de mai dernier, le Pasok n’a obtenu que 8,02 % des voix tandis que le nouveau parti Syriza, considéré d’extrême-gauche, arrivait en tête avec 26,58 %, devançant ainsi la Néa Democratia qui capitalisait 22,71. En troisième position, le parti néo-nazi Aube Dorée obtenait 9,4 %. Ce dernier parti, déconsidéré par ses violences et ses provocations – un de ses députés aurait crié trois fois « Heil Hitler » dans l’enceinte du Parlement -, semble heureusement en perte de vitesse. Tout laisse donc à penser que Syriza devrait remporter les prochaines élections législatives et bénéficier, selon la loi électorale, des 50 sièges accordés au parti arrivé en tête, sur les 300 sièges du Parlement.

Pour comprendre la Grèce d’aujourd’hui, il faut présenter ou rappeler les conséquences sociales dramatiques de la politique d’austérité menée par la coalition dirigée par Antonis Samaras.

D’abord, quelques chiffres :

Depuis 2009, les salaires ont baissé en moyenne de près d’un tiers mais certains de 40 %.

Le salaire minimum pour les moins de 25 ans était, en 2013, de 450 euros par mois.

30% des entreprises ont fermé entre 210 et 2013.

Le taux de chômage qui était de 9,5 % en 2009 a atteint plus de 26 % en 2014 mais celui des jeunes est proche de 60 %. L’allocation de chômage qui est de 360 euros par mois n’est versée que pendant un an au maximum. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui 90 % des chômeurs ne touchent aucune indemnité et sont exclus du système de santé.

Après des baisses successives, un peu plus d’un million de retraités, soit 36,4 % d’entre eux, perçoivent moins de 500 euros par mois, 40 % entre 500 et 1 000 euros et moins de 3 % ont une retraite supérieure à 1 500 euros.

En 6 ans, l’électricité domestique a augmenté de 60 %.

En 2013, 2,5 millions de personnes, soit 23,1 % de la population, était au-dessous du seuil de pauvreté fixé à 60 % du revenu moyen des ménages (soit 432 euros pour une personne seule et 908 euros pour une famille de 4 personnes). Mais 3,8 millions sont également exposés au risque de pauvreté et, parmi eux, de nombreux enfants. En revanche, la situation des professions libérales n’a sans doute pas beaucoup changé puisque l’habitude en Grèce est de payer en liquide.

Les dépenses de l’État pour la santé sont passées de 7,5 milliards d’euros en 2009 à 4,4 milliards en 2014. Les hôpitaux doivent désormais ne plus être en déficit sous peine de fermer.

Ajoutons qu’un projet de loi prévoit qu’en cas de vente d’un immeuble par une entreprise endettée, les salariés n’auront droit qu’à 25 % de la somme obtenue tandis que les banques auront droit à 65 %.

Un rapport d’une fondation allemande, publié en septembre dernier, concernant la justice sociale dans les 28 pays de l’Union européenne, classe la Grèce au dernier rang, derrière la Bulgarie et la Roumanie.

L’Allemagne, grande bénéficiaire

Sur les 300 000 Grecs, surtout des jeunes, qui ont quitté la Grèce, beaucoup s’orientent vers l’Allemagne. Ainsi, par exemple, on comptabilise, jusqu’à la fin de 2012 seulement, 6 000 médecins grecs partis s’installer en Allemagne. Dans des villes allemandes qui ont besoin de main d’oeuvre, il existe des écoles d’apprentissage offrant aux jeunes grecs la spécialisation leur permettant de trouver un emploi avec un salaire très inférieur au salaire minimum qui vient d’être instauré. L’homme politique Hans Joachim Fuchtel a contribué aussi à l’essor d’une coopération entre le ministère des Finances allemand et l’Union centrale des municipalités grecques dans le but d’adapter les municipalités grecques au modèle allemand.

Payer ses impôts en Grèce :

Jamais, dans les articles que vous pouvez lire sur la Grèce, vous ne trouverez ces précisions pourtant très instructives qui proviennent de l’excellent site d’information sur la Grèce, « Okeanews ». L’impôt sur le revenu est calculé, non pas seulement sur les salaires, mais à partir de la valeur des biens détenus comme une automobile qui représente une petite valeur et les propriétés immobilières : ça tombe bien puisque plus de la moitié des Grecs sont propriétaires de leur logement, ce qui ne les empêche pas de payer la nouvelle taxe foncière !

Or, en Grèce, l’imposition sur le revenu commence avec 5 000 euros de revenus annuels alors que le taux de pauvreté est établi à 6 000 euros. Chaque citoyen doit pouvoir prouver des dépenses de 25 % de ses revenus pour éviter de payer une amende de 10 % de ces 25 %. Il lui faut donc accumuler des preuves d’achat avec des tickets de caisse qui seront envoyés au service fiscal lors de la déclaration des revenus. Quelle bureaucratie !

De surcroît, l’État considère qu’un célibataire a besoin pour vivre de 3 000 euros minimum par an ; l’État en déduit que chaque citoyen, quelle que soit sa situation, a au moins ces 3 000 euros et il lui demande de produire des preuves d’achat de 25 %, soit 750 euros. Sinon, le voilà condamner à payer 75 euros d’amende ! Un sdf peut donc être condamné à des amendes sur des revenus qu’il n’a pas.

L’État vend ses biens…

Sous la pression de la Troïka, l’État a décidé en février 2011, de réaliser des privatisations qui atteindraient 50 milliards d’euros d’ici 2016. Il avait déjà vendu deux des trois embarcadères du port de marchandises du Pirée à une entreprise chinoise. Une Agence, le Taiped, est chargée de ces privatisations ; elle est conseillée par les banques suisses et les plus grandes investissement du monde ( Crédit suisse, Deutsche Bank, BNP Paribas, HSBC, Rothschild) ainsi que des cabinets juridiques internationaux.

Cependant, les ventes ont commencé timidement. En 2012, elles ont rapporté seulement 3 milliards ; en 2013, 6 transactions n’ont rapporté que 912 millions d’euros avec, pourtant, la cession de la très lucrative société de paris sportifs, une grande plage touristique en Chalcidique et des 28 propriétés immobilières, parmi lesquelles des bâtiments ministériels pour lesquels le gouvernement devra désormais payer un loyer. Au total, les ventes depuis 2011 n’ont rapporté que 5 milliards d’euros.

Sont en vente la compagnie publique qui distribue l’eau à Athènes et Thessalonique, les chemins de fer, l’aéroport international d’Athènes et une dizaine de ports.

et la nature

Une loi de 2013 a prévu d’implanter des « complexes d’hébergement touristique », sous prétexte de relancer le tourisme. Pourtant, la Grèce en compte déjà 351 de cinq étoiles. Sur les 12 complexes prévus pour 2016, plusieurs sont seront implantés dans des régions Natura 2000, c’est-à-dire dans des zones uniques protégées par une loi européenne qui y interdit toute construction. Qu’à cela ne tienne : le Taiped a lancé des procédures pour obtenir la déclassification des zones protégées. Le gouvernement prévoit aussi de réaménager le littoral ; plus question de laisser un libre accès aux plages. Les hôtels pourraient même construire jusqu’à 10 m du littoral. Ajoutons qu’en cas de vente aux enchères, le prix de départ sera fixé au tiers de la valeur cadastrale. Il y aura de bonnes affaires à réaliser, mais pour qui ?

Corruption et privilèges

Elle a pris depuis longtemps en Grèce des proportions sans aucun rapport avec ce que nous connaissons. Le journal Der Spiegel a révélé une évasion fiscale de grande ampleur, avec des indices sérieux de marché noir par l’industrie automobile allemande : importations clandestines de BMW, corruption de hauts fonctionnaires grecs par DAIMLER-BENZ. La fraude atteindrait 600 millions d’euros et un représentant parlementaire de la Néa Démocratia a reconnu les faits. Un juge d’Athènes poursuit les représentants de quatre sociétés grecques et des employés de la commission européenne pour fraude concernant des programmes de financement de l’Union Européenne.

Citons enfin l’immense centre commercial de 100 000 m2, le plus grand d’Europe, construit en toute illégalité dans la banlieue nord d’Athènes, il y a douze ans, par Spiros Latsis, un milliardaire grec qui réside sur les bords du Lac Léman. En juin dernier, le gouvernement a décidé de légaliser le centre commercial par un décret présidentiel, sans que le propriétaire ait à payer la moindre amende. De même, une série d’amendements ont annulé les amendes infligées après contrôle fiscal à de grands groupes pétroliers et financiers grecs.

On comprend que les Grecs reprochent à leur gouvernement non seulement à cette politique d’austérité mais aussi les privilèges offerts aux multinationales et aux plus riches.

Rebellions

Depuis 2011, le gouvernement cherche à vendre l’entreprise étatique qui distribue l’eau à Athènes et Thessalonique. Deux entreprises étaient engagées dans le processus d’appel d’offre : d’une part, Suez et l’entreprise israélienne Mekrot. Lors de sa visite à Athènes, en février 2013, François Hollande avait d’ailleurs encouragé les entreprises françaises à investir dans la terre et l’eau. Or, le 18 mai dernier, un référendum a été organisé à Thessalonique, malgré les menaces des autorités d’Athènes, au sujet de l’eau. Sous la surveillance d’observateurs étrangers, 35 % des citoyens inscrits sur les listes électorales ont participé au vote qui a donné 98 % de « non ». Une grande réussite qui a amené le gouvernement à repousser le projet.

Ce printemps encore, une loi a interdit la vente directe des agriculteurs alors qu’en court-circuitant les supermarchés, ils faisaient s’effondrer les prix et permettaient à des milliers de foyers d’acheter des pommes de terre, du riz, des olives, des oignons et d’autres aliments de base. Et pourtant, le « mouvement des pommes de terre », aidé par certaines municipalités, a poursuivi ses activités.

Et quels résultats pour la dette publique ?

En 2013, elle atteignait 321 milliards d’euros alors qu’en 2009 elle était de 200 milliards ! Entre ces deux dates, il y a eu pourtant un énorme effacement de la dette publique, plus qu’en Argentine. La politique imposée à la Grèce par la Troïka se révèle donc totalement inefficace. Mais pourquoi reconnaître son échec et changer de politique ? Le projet de budget présenté en octobre dernier pour l’année 2015 prévoyait 1 milliard de nouveaux impôts par rapport à 2014 et 1,7 milliards de suppressions supplémentaires dans les dépenses publiques.

Ce que propose Syriza 

En cas de victoire de Syriza, l’Union Européenne prévoit des conséquences apocalyptiques pour la Grèce et l’Europe. On a déjà assisté à une intrusion assez scandaleuse de certains dirigeants pendant la période de tentative d’élection présidentielle, en décembre dernier. Jean-Claude Junker avait déjà affirmé sa préférence pour voir en Grèce, « des visages familiers en janvier » ; quant à Pierre Moscovici, devenu commissaire européen à l’économie, il est venu en Grèce afficher son soutien à l’actuel gouvernement de droite. Évidemment, la propagande et les pressions vont se poursuivre de plus bel pendant la campagne électorale pour les législatives prévues le 25 janvier.

Pourtant, le principal parti d’opposition, Syriza, n’envisage même pas de sortir de l’euro, comme certains économistes (tels Frédéric Lordon et Bernard Maris) le lui conseillent. Dans son programme, Syriza veut une renégociation pour l’annulation de la dette, un changement radical du rôle de la Banque centrale européenne et l’interdiction des produits bancaires spéculatifs. Bien entendu, il prévoit aussi des mesures sociales. Est-ce du « populisme » comme on l’en accuse ?

Enfin, ce dont on ne parle jamais ici, Syriza insiste depuis deux ans sur la dette de l’Allemagne à l’égard de la Grèce qui a subi une terrible occupation pendant la Seconde guerre mondiale. En avril 2013, Syriza a amené l’Assemblée nationale à débattre de cette dette énorme. En effet, lors de la conférence internationale de Paris, en 1946, une indemnisation de 7,1 milliards de dollars avait été décidée pour compenser les dégâts causés par cette occupation. Or l’Allemagne n’a versé que le 60e de cette somme ! Avec l’inflation, l’indemnisation qui reste à payer s’élève aujourd’hui à 108 milliards de dollars. S’y ajoute le prêt forcé de 3,5 milliards de dollars que la Grèce avait dû consentir à l’Allemagne nazie ; ce qui représente 54 autres milliards !

Manolis Glezos, grande figure de la résistance grecque, aujourd’hui député de Syriza, affirme donc : « Ce n’est pas nous qui devons de l’argent aux Allemands, c’est eux qui nous en doivent. » A quoi le ministre allemand des Finances, M. Schaube, répondit : « En ce qui concerne les demandes d’indemnisation, je ne vois aucun espoir parce que cette question a été clarifiée avec le temps », ajoutant que ces déclarations étaient irresponsables et qu’il vaudrait mieux que la Grèce progresse sur la voie des réformes ! Après l’invasion nazie, il y a quelques 70 ans, voici l’arrogance d’un pays qui domine l’Union Européenne et impose sa politique financière.

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1 réflexion sur « La Grèce va-t-elle changer l’Europe ? »

  1. Bravo pour ce texte!
    J’essaie de suivre l’actualité grecque, mais j’ai rarement lu un texte si clair et si documenté.
    Seul le paragraphe sur le SDF imposé à 75€ me laisse perplexe…
    En espérant pour nos amis grecs d’entrevoir bientôt autre chose que les privations et, bien souvent, le désespoir actuels. Merci

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