La doctrine catholique peut-elle changer?

La question est récurrente et elle n’est pas tranchée. Certes, l’Église ne revient jamais sur ses dogmes mais elle peut soudain faire silence et, du même coup, laisser une grande liberté à ses fidèles. J’ai voulu reprendre cette question à partir de la comparaison de deux catéchismes, celui de Pie X, publié en 1906, et celui de Jean-Paul II en 1992.

Les deux livres apparaissent de facture bien différente. Un petit format pour le catéchisme de Pie X, constitué de questions-réponses, tandis que celui du pape Wojtyla, en grand format, est de 581 pages, ordonné par thème et numéroté de 1 à 2863. Le catéchisme de 1992 présente donc un aspect moderne, avec, de surcroît un index des références aux textes bibliques, puis aux conciles oecuméniques, ensuite aux documents pontificaux, ecclésiaux provenant des congrégations), au droit canon, à la liturgie et enfin aux « écrivains ecclésiastiques », c’est-à-dire aux docteurs et Pères de l’Église ; ces derniers ayant la portion congrue, à l’exception d’Augustin et de Thomas d’Aquin.

Les deux catéchismes sont divisés en quatre parties ; la première est consacrée au Credo, après quoi le Pater constitue la deuxième partie de celui de Pie X, tandis qu’il constitue la fin de la quatrième partie consacrée à la prière dans celui de Jean-Paul II. Les sacrements viennent en deuxième partie du catéchisme de 1992 tandis qu’ils sont relégués en quatrième partie dans celui de Pie X. Ce changement indique-t-il des préoccupations différentes entre le début et la fin du XXe siècle ?

Le Credo

La première affirmation du Credo, Je crois en Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, ne suscite dans le catéchisme de Pie X que quelques questions très simples, du genre : « Comment savons-nous qu’il y a un Dieu ? », avec une réponse qui fait appel à notre raison pour démontrer son existence. Le catéchisme de 1992 a conscience que l’homme de la fin du XXe siècle ne peut se contenter de ces réponses naïves et s’appuie sur une multitude de références à l’Ancien et du Nouveau Testament pour justifier cette affirmation de foi. Très vite, est introduite l’affirmation que « Dieu est amour » et expliqué, en plusieurs pages le dogme trinitaire. Le résumé qui clôt le chapitre commence par cette phrase : « Le mystère de la Très Sainte Trinité est le mystère central de la foi et de la vie chrétienne » (n° 261). Dans un monde où la foi chrétienne est confrontée au monothéisme juif et islamique, la Trinité fait en effet question. De même, la création du monde avec le récit de la Genèse, contesté en cette fin de siècle, occupe 14 pages alors qu’en 1906, on pouvait se contenter d’écrire tranquillement : « Dieu est appelé le Créateur du ciel et de la terre parce qu’il a fait de rien le ciel, la terre et tout ce qu’ils renferment, c’est-à-dire l’univers entier » !

Dans les deux catéchismes, viennent alors les anges, « de purs esprits, créés par Dieu pour subsister sans devoir être unis à un corps », écrit Pie X, et Jean-Paul II confirme l’existence des anges grâce à l’Écriture et à toute la Tradition ainsi que des anges déchus, et « l’activité diabolique » de Satan dans le monde (n° 395). L’homme, fait à l’image de Dieu, est ensuite introduit ainsi que le péché originel d’Adam. Mais Jean-Paul II ajoute une page sur la différence homme/femme, « voulus par Dieu l’un pour l’autre » (n°371). Le mot « femme » n’apparaît pas, au moins dans le commentaire du Credo dans le catéchisme de Pie X.

Je crois en Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, notre Seigneur. D’entrée de jeu, le catéchisme de Jean-Paul II souligne que Jésus de Nazareth est « né juif d’une fille d’Israël » et le mot Israël est cité 9 fois en 4 pages en 1992. En revanche, « Israël » n’apparaît pas en 1906 et ce n’est qu’à la fin de ce paragraphe que Pie X évoque « les rois, les prêtres et les prophètes », Isaac, Joseph, Moïse et 2 fois l’Ancien Testament.

sus-Christ a été conçu du Saint-Esprit, il est né de la Vierge Marie. En 1906, comme en 1992, on insiste sur Jésus-Christ « vrai Dieu et vrai homme » et sur la virginité de Marie (« il est de foi que Marie fut toujours vierge ») mais le catéchisme en 1992 insiste sur les diverses hérésies des premiers siècles (docétisme, nestorianisme) condamnées par des conciles puis, sur cinq pages, sur la Vierge Marie. On remarque au passage le premier usage de l’expression « Ancienne Alliance ». Mais avant d’évoquer le martyr de Jésus, le catéchisme de 1992 – qui a conscience de ce curieux saut par-dessus la vie du Christ – consacre 12 pages à l’enfance, à la vie cachée puis la vie publique de Jésus dont 4 pages sur le Royaume de Dieu.

Il a souffert sous Ponce Pilate, Il a été crucifié, Il est mort, Il a été enseveli. En 1906, Pie X précise : « pour racheter le monde par son Sang précieux » ; Ponce Pilate l’a reconnu innocent mais « céda honteusement à l’insistance menaçante du peuple de Jérusalem ». Le mot « juif » apparaît à la question suivante mais, si l’on songe à l’antisémitisme en Europe à cette époque, le catéchisme est bien discret. En 1992, deux pages sont consacrées à expliquer la responsabilité des juifs dans la condamnation de Jésus : 1° Les autorités juives étaient divisées à l’égard de Jésus ; 2° « Les Juifs ne sont pas collectivement responsables de la mort de Jésus » ; un passage du texte conciliaire Nostra Aetate (1965) est alors cité ; 3° « Tous les pécheurs furent les auteurs de la Passion du Christ ».

Les deux catéchismes reprennent alors la doctrine de saint Paul. Celui de 1992 cite, entre autres, l’Épitre aux Romains : « le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous » (Rom, 5, 12). La formulation de 1906 est plus grossière : « Pour satisfaire à la divine justice », il était « nécessaire » que Jésus-Christ souffrît. Un ange n’aurait pas suffi « parce que l’offense faite à Dieu par le péché était, à un certain point de vue, infinie, et il fallait pour la réparer une personne d’un mérite infini ». Mais Pie X tient à rappeler que, pour bénéficier du salut, il faut que chacun use les sacrements institués par Jésus.

Jésus-Christ est descendu aux enfers, est ressuscité des morts le troisième jour. Le catéchisme de 1906 précise que ces enfers sont, en fait, les limbes où les âmes des justes attendaient la rédemption de Jésus-Christ. Mais curieusement, rien ne vient commenter la résurrection du Christ. En 1992, le terme utilisé est « séjour des morts », Jésus y libère les justes et la résurrection est longuement expliquée comme un « événement transcendant », œuvre de la Trinité.

( Je passe sur : « Il est monté aux cieux. Il siège à la droite de Dieu, le Père tout-puissant »),

d’où Il viendra juger les vivants et les morts. En 1906, le jugement doit manifester « la gloire de Dieu, des Saints, la confusion des méchants » et enfin « pour que le corps ait avec l’âme la sentence de récompense ou de châtiment ». En 1992, le catéchisme précise que « le Christ règne déjà par l’Église », que l’avènement glorieux est l’espérance d’Israël, que « l’attitude par rapport au prochain révèlera l’accueil ou le refus de la grâce et de l’amour divin ». Ainsi, « chacun se juge déjà lui-même, reçoit selon ses œuvres et peut même se damner pour l’éternité en refusant l’Esprit d’amour » (n° 679).

(Je passe sur : « Je crois en l’Esprit Saint ») Je crois à la Sainte Église catholique. Le catéchisme de 1906 insiste sur la reconnaissance du Pontife Romain comme Pasteur universel de l’Église et les baptisés qui ne le reconnaissent pas comme leur chef n’appartiennent pas à l’Église de Jésus-Christ. En 1992 comme en 1906, l’infaillibilité du pape est affirmée quand il définit « un point de doctrine touchant la foi et les moeurs » (891). Mais le catéchisme de 1906 souligne que les membres de l’Église qui ne mettent pas en pratique ses commandements sont des « membres morts », en état de péché mortel, qui ne seront pas sauvés. En 1992, s’il est souvent question de péché, péché originel, péché du monde, le qualificatif « mortel » ne figure pas. On insiste sur les origines de l’Église avec l’élection d’Israël et l’Ancienne Alliance. L’Église est « Peuple de Dieu, Corps du Christ et Temple de l’Esprit Saint ». La notion de « Peuple de Dieu » est évidemment nouvelle et fait référence au texte conciliaire Lumen Gentium (1963). Le catéchisme de 1992 aborde tout autrement les chrétiens séparés qui « se trouvent dans une certaine communion, bien qu’imparfaite, avec l’Église catholique » (n° 838). Quant aux non-chrétiens, le rapport avec le Peuple juif est privilégié, les musulmans ont droit à quatre lignes car ils professent la foi d’Abraham et adorent le Dieu unique ; les religions non-chrétiennes sont reconnues dans leur recherche du Dieu inconnu. Le catéchisme consacre ensuite une page au tristement célèbre : « Hors de l’Église point de salut » et explique, en citant de nouveau Lumen Gentium, que ceux qui ignorent l’Évangile, sans faute de leur part, « peuvent arriver au salut » (n° 847).

Je crois à la communion des saints. En 1906, le catéchisme précise que cette communion n’existe qu’entre les membres qui sont en état de grâce ; ceux qui sont en état de péché mortel en sont exclus. En 1992, on consacre 4 pages au rôle de la Vierge Marie « dans la communion de tous les saints ».

Je crois à la rémission des péchés. Dans les deux catéchismes, le commentaire du pardon des péchés est renvoyé à la partie concernant les sacrements.

Je crois en la résurrection de la chair. En 1906, Pie X affirme que chaque âme reprendra « le corps qu’elle avait en cette vie afin de recevoir, lors du Jugement, la récompense ou le châtiment. Les corps des élus auront les propriétés des « corps glorieux » (clarté, agilité, subtilité) tandis que ceux des damnés « porteront la marque horrible de leur éternelle réprobation ». En 1992, Jean-Paul II affirme que « notre résurrection sera l’oeuvre de la Très Sainte Trinité ».

Je crois à la vie éternelle. Le catéchisme de Pie X précise que « le bonheur des élus consiste à voir, à aimer et à posséder pour toujours Dieu, source de tout bien » tandis que les damnés seront punis par « d’éternels tourments dans l’enfer », le corps comme l’âme participant soit au bonheur soit aux tourments. Le catéchisme de 1906 affirme encore que le bonheur des élus et les maux de l’enfer seront proportionnels aux mérites ou aux démérites de chacun. Curieuse précision comptable si l’on songe à la définition du bonheur ! En 1992, on commence par définir « le ciel » comme la « vie parfaite avec la Très Sainte Trinité », la Vierge, les anges et tous les bienheureux ; et c’est le ciel qui est la fin ultime de l’homme. Le catéchisme rappelle alors les images données par l’Écriture : vie, lumière, festin de noces,, vin du Royaume, maison du Père, Jérusalem céleste, paradis (n° 1027). Après quoi, pour réaffirmer l’existence du Purgatoire, le catéchisme se réfère aux conciles de Florence et de Trente et à saint Paul, première épître aux Corinthiens 3, 15. Jean-Paul II ne lâche rien : « l’Église recommande les aumônes, les indulgences [voilà qui va renforcer l’oecuménisme!] et les œuvres de pénitence en faveur des défunts » (n° 1032). Et puis vient l’enfer, « un état d’auto-exclusion définitive de la communion de Dieu ». Cette fois, à deux reprises, le mot « péché mortel » est introduit dans le catéchisme alors que l’index ne retient que « péché » et « péché originel ». Il fallait bien justifier l’enfer ! Ce dernier est évoqué par l’expression de Matthieu 25 « le feu éternel » et, – pour adoucir ? – cette définition du catéchisme : « la séparation éternelle d’avec Dieu » (n° 1035).

En 1992, le commentaire du Credo s’achève que une page consacrée au Royaume de Dieu qui sera une rénovation non seulement pour l’homme mais aussi pour l’univers visible. Le catéchisme cite alors un passage de la constitution conciliaire Gaudium et spes (1965) qui affirme que le progrès terrestre, s’il doit être distingué de la croissance du règne de Dieu, « a cependant beaucoup d’importance pour le royaume de Dieu, dans la mesure où il peut contribuer à une meilleure organisation de la société humaine » (n° 1049).

Que conclure de cette comparaison ?

D’abord, que la forme a beaucoup changé. L’élévation générale de l’éducation à la fin du XXe siècle excluait le catéchisme par questions et réponses. On devine, en 1906, un monde rural dans lequel on pouvait encore faire apprendre « par coeur » une partie du catéchisme. En 1992, la multiplication des références aux textes bibliques et à ceux du magistère enrichit singulièrement le catéchisme. Mais sur le fond ? Un changement apparaît de manière saisissante : la perception que l’Église a des juifs ; c’est le fruit du concile Vatican II, avec la déclaration Nostra Aetate suivie de tout un travail théologique. L’attitude à l’égard des chrétiens séparés a elle aussi changé puisqu’au lieu de les damner, on parle « d’une certaine communion » avec l’Église catholique. Cependant, la vénération à l’égard de la Vierge Marie et le maintien des indulgences ne favorisent guère le dialogue avec les protestants. Le terme de « peuple de Dieu », provenant de Vatican II, est aussi nouveau mais il est neutralisé par l’insistance sur la hiérarchie, le collège épiscopal n’ayant d’autorité que « si on l’entend comme uni au Pontife romain comme à son chef ». Sur ce point, le catéchisme de Jean-Paul II s’appuie sur une multitude de références à la constitution sur l’Église, Lumen gentium (1963). Enfin, le « Hors de l’Église, point de salut » est nuancé.

Certes, Jean-Paul II a tenu compte du concile Vatican II, auquel il a d’ailleurs participé. Mais il n’a pas voulu aller plus loin dans l’aggiornamento de l’Église. Toutes les grandes notions traditionnelles sont reprises : ciel, anges, salut, enfer, péché mortel et même purgatoire. Pour mieux évaluer les permanences et les changements entre 1906 et 1992, il nous faudra aller plus loin dans l’examen des catéchismes, sur la question des sacrements et des commandements. C’est ce que nous ferons lors d’un examen ultérieur.

(à suivre)


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