Guerre de mémoire autour de notre passé colonial

«Pendant 132 ans, l’Algérie a été soumise à un système profondément injuste et brutal. Ce système a un nom : c’est la colonisation. Je reconnais ici les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien. » Par ces mots prononcés à Alger, le président Hollande entendait solder la dette de la France envers le peuple algérien. Paroles timides, vraiment, mais on sait que toute une partie de l’opinion française refuse toujours de regarder notre passé colonial en face. Un tout récent sondage montrait que 35 % des Français étaient hostiles à des excuses présentées à l’Algérie contre 13% de favorables.

Hollande a-t-il été plus loin que Nicolas Sarkozy qui, le 4 décembre 2007, à Constantine, avait déclaré : « Le système colonial était injuste par nature et il ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d’asservissement et d’exploitation » ?

Fait positif pourtant, à l’actif du Président Hollande, la reconnaissance, à l’automne dernier de la « sanglante répression » des « Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance« , le 17 octobre 1961. « La République reconnaît avec lucidité ces faits, précise le communiqué présidentiel. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. »Or la droite dénonça cette reconnaissance et l’ancien premier ministre, François Fillon, regretta la « culpabilité permanente » dans une France « en dépression nerveuse quasi permanente ». Le 20 octobre, Christian Estrosi, le député-maire de Nice, terminait un discours devant des anciens combattants et des harkis par un : « Vive l’Algérie française ! » Quant à Gérard Longuet, au passé d’extrême droite bien connu, l’idée même d’une repentance suscita un geste obscène de sa part sur une chaîne de télévision ; bras d’honneur qui fut ensuite imité par Gilbert Collard, député du Front national.

Les défenseurs du colonialisme français

Ils restent très nombreux aujourd’hui encore. Anciens militaires de carrière et certains anciens combattants d’Algérie entretiennent une nostalgie de « l’Algérie française », pieds-noirs rentrés en « métropole » particulièrement nombreux dans le Sud-Est où ils entretiennent un climat de haine de l’Arabe constituent le terreau qui nourrit cet aveuglement. La droite et l’extrême-droite s’accrochent au mythe du rôle civilisateur de la France. En 1998, Pierre Joxe, ancien ministre socialiste, remarquait l’absence d’une prise de conscience sur les crimes commis au nom de la France pendant la période coloniale ; pour en sortir, il faudrait faire appel à une « culture historique qui existe chez une partie de la gauche et l’intelligentsia mais qui n’a pas été présente dans le débat politique, qui a été occultée. » Les historiens auteurs d’un livre important sur La fracture coloniale (La Découverte, 2005) situent au milieu des années 90 le développement d’un discours de réaction conservatrice face à la période coloniale. Le 11 novembre 1996, Jacques Chirac, président de la République, inaugurait un monument « à la mémoire des victimes civiles et militaires tombées en Afrique du Nord » et insistait sur « l’importance et la richesse de l’oeuvre que la France a accomplie là-bas et dont elle est fière. » C’est le retour d’une « droite décomplexée », favorisée par des intellectuels comme Alain Finkelkraut et Pascal Bruckner (La tyrannie de la pénitence, livre publié en 2006). Et cet état d’esprit s’est traduit par l’édification de monuments en hommage à l’Algérie française et même aux morts de l’OAS à Nice, Toulon, Béziers, Marignane, Perpignan !

On ne s’étonnera donc pas du vote de la loi du 23 février 2005 rendant hommage à l’oeuvre des pieds-noirs en ces termes : « La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française (article 1). »L’article 4, 2 précisait encore : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. » La protestation des historiens fut telle que cet article fut abrogé mais l’article 1 existe toujours dans notre législation.

Dans le débat parlementaire, Christiane Taubira, députée de Guyane, déclarait cette loi « désastreuse », faite par clientélisme pour certains milieux harkis et pieds-noirs. Par contre, le 7 décembre 2005, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, expliquait « qu’il faut cesser avec la repentancepermanente [qui consiste à] revisiter notre histoire. Cette repentance permanente, qui fait qu’il faudrait s’excuser de l’histoire de France, parfois touche aux confins du ridicule. » Notre « histoire de France » serait donc au-dessus de tout soupçon et de tout examen ? Propos cocardier destiné à flatter les instincts les plus primaires de ceux qui ne savent rien – ou ne veulent rien savoir – de « notre » histoire coloniale, sinon « l’outrage » du coup d’éventail infligé par le bey d’Alger à « notre » représentant, ce qui méritait bien d’envahir l’Algérie ! Sinon « l’épopée » de Bugeaud, etc.

Cette histoire-là a été enseignée, il y a quelques dizaines d’années encore, dans « nos » écoles primaires ; et aujourd’hui, dans les lycées, l’enseignement de la période coloniale reste bien marginale.

Ce que fut la conquête de l’Algérie

Je ne reviendrai pas ici sur la guerre d’Algérie et ses horreurs. Le FLN, d’ailleurs, y apporta sa quote-part, si l’on peut dire, en éliminant en Algérie et en France, les militants partisans de Messali Hadj. Mais le déroulement de la conquête de l’Algérie à partir de 1830 est bien plus méconnu. Deux noms émergent, ceux du général Bugeaud et de son adversaire l’émir Abd El-Khader qui finit par se rendre en 1847. Mais pourquoi ? On sait vaguement que Bugeaud adopta la stratégie de la terre brûlée. Pour en savoir plus, il faut lire l’historien Olivier Le Cour Grandmaison qui a publié en 2005 un livre saisissant intitulé Coloniser, exterminer. Sur la guerre et l’État colonial. Que nous apprend-il ?

D’abord, la vision de l’Arabe véhiculée par nos écrivains, médecins et politiciens : celle d’un barbare, d’un polygame dépravé dont les deux vices sont la syphilis et la sodomie. L’indigène d’Algérie est, à l’inverse du « bon nègre », inapte au travail, violent et nuisible par ses moeurs. C’est l’islam qui est responsable de leur « fanatisme sauvage » et, affirme Tocqueville, cette religion est « la principale cause de la décadence aujourd’hui visible du monde musulman. » Dans son célèbre livre De la démocratie en Amérique , notre grand Tocqueville n’hésite pas à écrire : « Ne dirait-on pas, à voir ce qui se passe dans le monde, que l’Européen est aux hommes des autres races ce que l’homme lui-même est aux animaux ? Il les fait servir à son usage et, quand il ne peut les plier, il les détruit. » (tome I, chapitre X) On ne s’étonnera donc pas que l’Arabe soit qualifié de « hyène », « renard », « chacal », de « bête fauve » que l’on pourchasse sans trêve.

S’il y eut quelques députés pour s’élever contre la conquête de l’Algérie et surtout les méthodes utilisées par l’armée française, comme le député-poête Lamartine, nombreux furent les écrivains qui, comme Victor Hugo, Renan, Sainte-Beuve ne voient rien à critiquer ou qui, comme Maupassant, décrit la femme arabe comme un animal sexuel qui « se prostitue au premier venu. »

Pour venir à bout de ces Arabes, on utilisa donc les pires méthodes : massacre des populations civiles, prisonniers aux corps mutilés et dont les soldats exhibent têtes ou oreilles, destruction des villages, cultures incendiées, tous les moyens sont bons, y compris les sinistres « enfumades », sur ordre de Bugeaud, destinées à asphyxier des populations réfugiées dans des cavernes.

Le bilan est démographique est lourd : la population est passée de 3 millions environ en 1830 à 2 millions 100.000 en 1871. Aux expéditions militaires s’ajoutent le typhus et la famine. En 1866, un diplomate français appelait de ses voeux une « diminution de nos Arabes dans la même proportion que celles qui s’observent sur les sauvages du Nouveau Monde. » La comparaison avec la colonisation de l’Amérique du Nord en dit long sur le sort que certains réservaient aux Arabes d’Algérie. D’ailleurs, selon les thèses racistes de l’époque, l’extermination de « races inférieures » permettrait à la race blanche d’étendre son espace vital. Si certains ouvrages revendiquent les destructions et même l’extermination, il n’en reste pas moins, à les lire, que « l’indigène » a une alternative : la soumission. C’est pourquoi je me demande si Olivier Le Cour Grandmaison peut légitimement écrire qu’il y a eu « un projet cohérent de génocide » (p. 123). Cela ne diminue en rien la violence de la colonisation et l’intérêt de découvrir tous les textes que cet historien nous apporte.

Pour conclure, je voudrais rappeler que, sujets français, les musulmans d’Algérie eurent, certes, depuis 1865, la nationalité française mais non point la qualité de citoyens. Ils restèrent soumis jusqu’en 1946, avec le Code de l’indigénat, à une législation discriminatoire. Lorsqu’en 1936, un projet de loi voulut accorder cette citoyenneté à 20 ou 25.000 musulmans, la protestation des Français d’Algérie fut telle que le gouvernement de Léon Blum retira son texte. Quant à l’Assemblée algérienne créée en 1947, deux collèges mirent à égalité les 800.000 Européens avec les 8 millions de musulmans !

Ce bref rappel de ce que fut la colonisation de l’Algérie devrait nous inciter, non à une inutile repentance, mais à de la modestie devant notre histoire nationale.

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