Comprendre le Wahhabisme

Le terme est rentré dans notre langage courant sans qu’on se soucie bien souvent de la réalité qu’il recouvre. Un livre récent a connu un grand succès en faisant frisonner les Occidentaux sur la puissance malfaisante de la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite ; je parle, bien sûr, de l’ouvrage de Pierre Conesa, Dr Saoud et Mr Djihad1. Haut fonctionnaire, Pierre Conesa a dépouillé de nombreux rapports mais il n’est pas un spécialiste du Moyen-Orient ni de l’islam. J’ai complété mon information par un livre d’un islamologue, Hamadi Redissi, professeur de sciences politiques à l’université de Tunis et auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam politique ; son livre s’intitule Une histoire du wahhabisme. Comment l‘islam sectaire est devenu l’islam2.

A l’origine, l’alliance entre un chef tribal et un chef religieux

Tout commence au milieu du XVIIIe siècle (1158 de l’hégire) lorsqu’un prédicateur, Muhammad ibn Abd al-Wahhab, vient se réfugier à Diraya, capitale d’un petit seigneur, Muhammad ibn Saoud, située au fond d’une vallée, au nord-ouest de Riyad. A l’époque, l’essentiel de la péninsule arabique échappait à la domination ottomane. Le cheikh prêchait le retour à la pureté de l’islam et donc à l’Unicité de Dieu, bannissant toutes les idoles : cultes des innovateurs, des lieux saints, des ulémas égarés et des chiites. Le mariage du fils d’ibn Saoud avec une fille de Muhammad Abd al-Wahhab scella l’alliance entre eux. Devenu imam, ibn Saoud dut mener le djihad contre toutes les formes d’idolâtrie.

Les Saoud de la première dynastie (1745-1818) mènent en fait de véritables razzias. En 1801, ils s’emparent de Karbala, la ville sainte des chiites, y tuent entre 2 à 5 000 personnes, s’emparant d’immenses richesses ; ils démolirent toutes les vestiges de la période pré-islamique. Pire encore, quelques années plus tard, ceux qu’on appellent désormais les wahhabites conquirent la Mecque et s’empressèrent d’y démolir les monuments, tombes et mausolées ; à Médine, ils pillèrent jusqu’au tombeau du Prophète et imposèrent l’ordre moral : interdiction de fumer, des litanies, les fêtes comme celle de la naissance du Prophète. Pourtant, rompant avec la simplicité bédouine, le troisième imam vit dans la richesse et sa capitale, Dariya, devint une ville prospère. La secte des wahhabites est alors haïe des sunnites qui finissent par obtenir des Ottomans une expédition militaire contre Dariya qui, en 1818, est prise et détruite.

De l’hérésie wahhabite à l’orthodoxie

Le fondement de la doctrine est Le Livre de l’Unicité écrit en 1741 par Ibn Abd al-Wahhab. Alors que tous les musulmans croient à l’unicité de Dieu (tawhid), les Wahhabites estiment que les musulmans de leur temps n’y sont pas fidèles en multipliant les prières d’intercession, en vénérant les tombes des saints hommes, en écoutant les Ulémas et en s’adressant aux marabouts. Or, dès le début la secte wahhabite s’est heurtée à une vive opposition du sunnisme orthodoxe. On lui reproche de démolir les pierres tombales et son rejet de l’intercession des saints. Ce n’est que dans les années 1920 qu’il émerge de cette situation d’hérétique. Avec Abdelaziz ibn Saoud (1880-1953) commence la troisième dynastie des Saoud ; soutenu par les Anglais pendant la Première guerre mondiale, s’il ne peut s’emparer de l’Irak et de la Transjordanie, il conquiert La Mecque, en 1924, avec des troupes composées de nomades sédentarisés. Dès lors, il y impose sa vision de l’islam aux Ulémas. Ses troupes ont introduit, nous dit Redissi, l’ascétisme, le fanatisme et le culte du martyr. La haine des chiites, des apostats, des soufis, des chrétiens et des juifs justifie tous les crimes. Détenteur des deux principaux lieux saints de l’islam, les Saoud ont imposé le wahhabisme comme l’islam orthodoxe. L’avion qui permet aux pèlerins d’affluer en masse conforte ensuite la confusion entre wahhabisme et islam sunnite.

Le pacte du Quincy (14 février 1945)

Au retour de la conférence de Yalta, le président Roosevelt rencontre Abdelaziz ibn Saoud à bord du cuirassé Le Quincy. Au cours de leurs conversations, un pacte oral est conclu : les États-Unis protègeront la dynastie des Saoud en échange d’un approvisionnement en pétrole. En revanche, Roosevelt ne parvient pas à rallier Ibn Saoud au projet d’État juif et promet de le consulter sur l’avenir de la Palestine. Mais Roosevelt décède deux mois plus tard et Truman, son successeur, ne s’est pas senti engagé par sa promesse sur la Palestine.

Ainsi confortée, les puissants Saoud n’ont pourtant pas pu restaurer à leur profit le califat : en effet, ils ne descendent pas de la tribu du Prophète, mais leur alliance avec les Ulémas consolide leur pouvoir. Le wahhabisme est devenue une idéologie d’État. Une idéologie religieuse qui, dans les années cinquante, s’opposa, opportunément aux yeux de l’Occident, au panarabisme de Nasser et qui, aujourd’hui, devient parfois gênante.

Les rouages du pouvoir

Le Comité des grands oulémas mis en place en 1971, formé de 17 membres nommés par le roi, représente la principale instance législative avec le conseil des ministres. Il émet des fatwas qui régissent la vie quotidienne des Saoudiens et, si nécessaire, apporte son soutien au régime lorsqu’il est contesté. Les revenus tirés du pétrole, complétés par ceux provenant du pèlerinage, sont considérables et offrent aux Saoud les moyens d’étendre son influence par ses universités islamiques. La première a été créé en 1961 à Médine ; aujourd’hui, face à la prestigieuse université islamique d’al-Azhar, les Saoud disposent de huit universités qui attirent des étudiants du monde entier. Les cycles d’études ont été raccourcis à trois ans !3 Pour attirer des étudiants étrangers, l’université de Médine accorde des bourses et pour démocratiser le recrutement, on a simplifié les programmes, limité les enseignements théologiques à des définitions du licite et de l’illicite. Pierre Conesa cite, mais sans indiquer ses sources, les chiffres de 45 000 cadres religieux formés en provenant de 177 nationalités différentes. Après quoi, les diplômés rentrés dans leur pays poussent à la réislamisation du droit et à la mention de la charia dans la constitution.

Les institutions sous la tutelle saoudienne

Contre la Ligue arabe dominée par Nasser, les Saoud créent la Ligue islamique mondiale (LIM) en 1962 puis l’Organisation de la conférence islamique mondiale (1969). L’Arabie saoudite créent des chaires académiques à Harvard, en Californie à Santa Barbara, à Londres et même à Moscou. LIM est présente dans 120 pays et contrôle quelques 50 grandes mosquées en Europe, de Sarajevo à Copenhague, de Grenade à Mantes-la-Jolie. Le roi Fahd a financé la construction de la grande mosquée de Lyon par un don personnel. Mais le centre européen de la LIM est installé depuis les années 70 à Bruxelles où le roi Beaudoin, en remerciement pour un don saoudien à la suite d’un grand incendie, a donné un terrain au parc du Cinquantenaire ; de là rayonnent quantité d’institutions wahhabites. On sait ce qui en résulta. Précisons que ces fondations sont toujours dirigées par un Saoudien.

Les Saoud contrôlent des journaux mais aussi des chaînes de télévision au Moyen-Orient : Al-Arabya a un des meilleurs taux d’audience du Moyen-Orient ; M.B.C. émet en langue arabe depuis Londres. Naturellement, l’argent saoudien pèse sur l’orientation de nombreuses publications du monde arabe et, aux États-Unis, ils soutiennent financièrement la très conservatrice CNN.

En Grande-Bretagne, la poussée islamique se traduit par la présence de tribunaux islamiques tolérés par le gouvernement. On n’oubliera pas non plus la présence saoudienne grandissante dans une Bosnie qui a sombré dans une pauvreté extrême. A Sarajevo, le roi Fahd a fait construire une immense mosquée et le pays vient de signer, en décembre dernier, un accord de coopération éducative et scientifique avec l’Arabie saoudite ; à l’avenir, la formation des médecins aura lieu en Arabie.

Wahhabisme et djihad

Comme chacun sait, 15 des 19 kamikazes du 11 septembre étaient des Saoudiens. Pourtant, l’administration Bush a gardé secrets des documents mettant en cause, selon le sénateur démocrate Bob Graham, « plusieurs entités saoudiennes, y compris du gouvernement ». Ce n’est qu’en juillet 2016 qu’Obama a autorisé la publication des 28 pages censurées d’un rapport sur les attentats du World Trade Center. On y découvre que le gouvernement interdisait de faire du renseignement sur l’Arabie saoudite considérée comme un pays « allié ». Le premier groupe de travail FBI-CIA n’a été créé que le 18 novembre 2001 ! Évidemment, le pèlerinage sert à dissimuler les voyages en Arabie de militants djihadistes qui vont chercher argent et consignes. Pierre Conesa ajoute qu’un document publié par WikiLeaks « décrit l’Arabie saoudite comme la machine à cash des terroristes à partir d’un mémo secret d’Hillary Clinton daté de décembre 2009 ». Mais, parmi les donateurs de la fondation Clinton, on trouve l’Arabie saoudite…

L’opinion publique américaine est majoritairement hostile au régime de Riyad ; à cela, les Saoudiens répondent par une coûteuse campagne de relations publiques. De même, en France en avril dernier, l’Arabie saoudite a conclu un contrat de « communication » avec la société Publicis dont la première actionnaire est Élisabeth Badinter. Le féminisme sait, à bon escient s’effacer devant les affaires.

1Pierre Conesa, Dr Saoud et Mr Djihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie souadite, Robert Laffont, 2016.

2Hamadi Radissi, Une histoire du wahhabisme, Seuil, 2007.

3Je m’appuie ici sur Pierre Conesa.

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