La Grèce va-t-elle changer l’Europe ?

La Grèce va-t-elle changer l’Europe ?

Je voudrais d’abord m’excuser auprès de ceux qui veulent bien me lire de mon long silence. Je reprends aujourd’hui mon blog et je promets prochainement une surprise. Cependant, aujourd’hui, il m ‘a semblé que la situation grecque méritait d’être présentée car elle est pleine d’espérance.

En échouant, le 29 décembre, à faire élire un nouveau président de la République, la coalition de la droite (Néa Démocratia) et du parti socialiste (Pasok) ouvre des perspectives nouvelles à une Grèce plongée, par une politique d’austérité sans équivalent en Europe, dans le chômage et la misère d’une partie croissante de sa population. Les Grecs sont donc appelés à élire, le 25 janvier, de nouveaux députés et pourront donc décider s’ils acceptent la poursuite de la politique imposée par la Troïka (Union Européenne, BCE et le FMI) ou s’ils donnent mandat à une coalition dirigée par Syriza pour mener une autre politique.

Rappelons d’abord la situation politique en Grèce. Longtemps, deux partis ont monopolisé le pouvoir ; la droite dominée par le parti Néa Democratia dont le dirigeant est le Premier ministre sortant, Antonis Samaras, qui disposait au Parlement de 128 députés (sur 300) et la gauche socialiste du Pasok qui, ces dernières années, s’est littéralement effondrée et ne comptait plus que 28 députés. Son association avec la droite pour mener la politique d’austérité n’a sans doute pas contribué à redorer son blason. Aux élections européennes de mai dernier, le Pasok n’a obtenu que 8,02 % des voix tandis que le nouveau parti Syriza, considéré d’extrême-gauche, arrivait en tête avec 26,58 %, devançant ainsi la Néa Democratia qui capitalisait 22,71. En troisième position, le parti néo-nazi Aube Dorée obtenait 9,4 %. Ce dernier parti, déconsidéré par ses violences et ses provocations – un de ses députés aurait crié trois fois « Heil Hitler » dans l’enceinte du Parlement -, semble heureusement en perte de vitesse. Tout laisse donc à penser que Syriza devrait remporter les prochaines élections législatives et bénéficier, selon la loi électorale, des 50 sièges accordés au parti arrivé en tête, sur les 300 sièges du Parlement.

Pour comprendre la Grèce d’aujourd’hui, il faut présenter ou rappeler les conséquences sociales dramatiques de la politique d’austérité menée par la coalition dirigée par Antonis Samaras.

D’abord, quelques chiffres :

Depuis 2009, les salaires ont baissé en moyenne de près d’un tiers mais certains de 40 %.

Le salaire minimum pour les moins de 25 ans était, en 2013, de 450 euros par mois.

30% des entreprises ont fermé entre 210 et 2013.

Le taux de chômage qui était de 9,5 % en 2009 a atteint plus de 26 % en 2014 mais celui des jeunes est proche de 60 %. L’allocation de chômage qui est de 360 euros par mois n’est versée que pendant un an au maximum. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui 90 % des chômeurs ne touchent aucune indemnité et sont exclus du système de santé.

Après des baisses successives, un peu plus d’un million de retraités, soit 36,4 % d’entre eux, perçoivent moins de 500 euros par mois, 40 % entre 500 et 1 000 euros et moins de 3 % ont une retraite supérieure à 1 500 euros.

En 6 ans, l’électricité domestique a augmenté de 60 %.

En 2013, 2,5 millions de personnes, soit 23,1 % de la population, était au-dessous du seuil de pauvreté fixé à 60 % du revenu moyen des ménages (soit 432 euros pour une personne seule et 908 euros pour une famille de 4 personnes). Mais 3,8 millions sont également exposés au risque de pauvreté et, parmi eux, de nombreux enfants. En revanche, la situation des professions libérales n’a sans doute pas beaucoup changé puisque l’habitude en Grèce est de payer en liquide.

Les dépenses de l’État pour la santé sont passées de 7,5 milliards d’euros en 2009 à 4,4 milliards en 2014. Les hôpitaux doivent désormais ne plus être en déficit sous peine de fermer.

Ajoutons qu’un projet de loi prévoit qu’en cas de vente d’un immeuble par une entreprise endettée, les salariés n’auront droit qu’à 25 % de la somme obtenue tandis que les banques auront droit à 65 %.

Un rapport d’une fondation allemande, publié en septembre dernier, concernant la justice sociale dans les 28 pays de l’Union européenne, classe la Grèce au dernier rang, derrière la Bulgarie et la Roumanie.

L’Allemagne, grande bénéficiaire

Sur les 300 000 Grecs, surtout des jeunes, qui ont quitté la Grèce, beaucoup s’orientent vers l’Allemagne. Ainsi, par exemple, on comptabilise, jusqu’à la fin de 2012 seulement, 6 000 médecins grecs partis s’installer en Allemagne. Dans des villes allemandes qui ont besoin de main d’oeuvre, il existe des écoles d’apprentissage offrant aux jeunes grecs la spécialisation leur permettant de trouver un emploi avec un salaire très inférieur au salaire minimum qui vient d’être instauré. L’homme politique Hans Joachim Fuchtel a contribué aussi à l’essor d’une coopération entre le ministère des Finances allemand et l’Union centrale des municipalités grecques dans le but d’adapter les municipalités grecques au modèle allemand.

Payer ses impôts en Grèce :

Jamais, dans les articles que vous pouvez lire sur la Grèce, vous ne trouverez ces précisions pourtant très instructives qui proviennent de l’excellent site d’information sur la Grèce, « Okeanews ». L’impôt sur le revenu est calculé, non pas seulement sur les salaires, mais à partir de la valeur des biens détenus comme une automobile qui représente une petite valeur et les propriétés immobilières : ça tombe bien puisque plus de la moitié des Grecs sont propriétaires de leur logement, ce qui ne les empêche pas de payer la nouvelle taxe foncière !

Or, en Grèce, l’imposition sur le revenu commence avec 5 000 euros de revenus annuels alors que le taux de pauvreté est établi à 6 000 euros. Chaque citoyen doit pouvoir prouver des dépenses de 25 % de ses revenus pour éviter de payer une amende de 10 % de ces 25 %. Il lui faut donc accumuler des preuves d’achat avec des tickets de caisse qui seront envoyés au service fiscal lors de la déclaration des revenus. Quelle bureaucratie !

De surcroît, l’État considère qu’un célibataire a besoin pour vivre de 3 000 euros minimum par an ; l’État en déduit que chaque citoyen, quelle que soit sa situation, a au moins ces 3 000 euros et il lui demande de produire des preuves d’achat de 25 %, soit 750 euros. Sinon, le voilà condamner à payer 75 euros d’amende ! Un sdf peut donc être condamné à des amendes sur des revenus qu’il n’a pas.

L’État vend ses biens…

Sous la pression de la Troïka, l’État a décidé en février 2011, de réaliser des privatisations qui atteindraient 50 milliards d’euros d’ici 2016. Il avait déjà vendu deux des trois embarcadères du port de marchandises du Pirée à une entreprise chinoise. Une Agence, le Taiped, est chargée de ces privatisations ; elle est conseillée par les banques suisses et les plus grandes investissement du monde ( Crédit suisse, Deutsche Bank, BNP Paribas, HSBC, Rothschild) ainsi que des cabinets juridiques internationaux.

Cependant, les ventes ont commencé timidement. En 2012, elles ont rapporté seulement 3 milliards ; en 2013, 6 transactions n’ont rapporté que 912 millions d’euros avec, pourtant, la cession de la très lucrative société de paris sportifs, une grande plage touristique en Chalcidique et des 28 propriétés immobilières, parmi lesquelles des bâtiments ministériels pour lesquels le gouvernement devra désormais payer un loyer. Au total, les ventes depuis 2011 n’ont rapporté que 5 milliards d’euros.

Sont en vente la compagnie publique qui distribue l’eau à Athènes et Thessalonique, les chemins de fer, l’aéroport international d’Athènes et une dizaine de ports.

et la nature

Une loi de 2013 a prévu d’implanter des « complexes d’hébergement touristique », sous prétexte de relancer le tourisme. Pourtant, la Grèce en compte déjà 351 de cinq étoiles. Sur les 12 complexes prévus pour 2016, plusieurs sont seront implantés dans des régions Natura 2000, c’est-à-dire dans des zones uniques protégées par une loi européenne qui y interdit toute construction. Qu’à cela ne tienne : le Taiped a lancé des procédures pour obtenir la déclassification des zones protégées. Le gouvernement prévoit aussi de réaménager le littoral ; plus question de laisser un libre accès aux plages. Les hôtels pourraient même construire jusqu’à 10 m du littoral. Ajoutons qu’en cas de vente aux enchères, le prix de départ sera fixé au tiers de la valeur cadastrale. Il y aura de bonnes affaires à réaliser, mais pour qui ?

Corruption et privilèges

Elle a pris depuis longtemps en Grèce des proportions sans aucun rapport avec ce que nous connaissons. Le journal Der Spiegel a révélé une évasion fiscale de grande ampleur, avec des indices sérieux de marché noir par l’industrie automobile allemande : importations clandestines de BMW, corruption de hauts fonctionnaires grecs par DAIMLER-BENZ. La fraude atteindrait 600 millions d’euros et un représentant parlementaire de la Néa Démocratia a reconnu les faits. Un juge d’Athènes poursuit les représentants de quatre sociétés grecques et des employés de la commission européenne pour fraude concernant des programmes de financement de l’Union Européenne.

Citons enfin l’immense centre commercial de 100 000 m2, le plus grand d’Europe, construit en toute illégalité dans la banlieue nord d’Athènes, il y a douze ans, par Spiros Latsis, un milliardaire grec qui réside sur les bords du Lac Léman. En juin dernier, le gouvernement a décidé de légaliser le centre commercial par un décret présidentiel, sans que le propriétaire ait à payer la moindre amende. De même, une série d’amendements ont annulé les amendes infligées après contrôle fiscal à de grands groupes pétroliers et financiers grecs.

On comprend que les Grecs reprochent à leur gouvernement non seulement à cette politique d’austérité mais aussi les privilèges offerts aux multinationales et aux plus riches.

Rebellions

Depuis 2011, le gouvernement cherche à vendre l’entreprise étatique qui distribue l’eau à Athènes et Thessalonique. Deux entreprises étaient engagées dans le processus d’appel d’offre : d’une part, Suez et l’entreprise israélienne Mekrot. Lors de sa visite à Athènes, en février 2013, François Hollande avait d’ailleurs encouragé les entreprises françaises à investir dans la terre et l’eau. Or, le 18 mai dernier, un référendum a été organisé à Thessalonique, malgré les menaces des autorités d’Athènes, au sujet de l’eau. Sous la surveillance d’observateurs étrangers, 35 % des citoyens inscrits sur les listes électorales ont participé au vote qui a donné 98 % de « non ». Une grande réussite qui a amené le gouvernement à repousser le projet.

Ce printemps encore, une loi a interdit la vente directe des agriculteurs alors qu’en court-circuitant les supermarchés, ils faisaient s’effondrer les prix et permettaient à des milliers de foyers d’acheter des pommes de terre, du riz, des olives, des oignons et d’autres aliments de base. Et pourtant, le « mouvement des pommes de terre », aidé par certaines municipalités, a poursuivi ses activités.

Et quels résultats pour la dette publique ?

En 2013, elle atteignait 321 milliards d’euros alors qu’en 2009 elle était de 200 milliards ! Entre ces deux dates, il y a eu pourtant un énorme effacement de la dette publique, plus qu’en Argentine. La politique imposée à la Grèce par la Troïka se révèle donc totalement inefficace. Mais pourquoi reconnaître son échec et changer de politique ? Le projet de budget présenté en octobre dernier pour l’année 2015 prévoyait 1 milliard de nouveaux impôts par rapport à 2014 et 1,7 milliards de suppressions supplémentaires dans les dépenses publiques.

Ce que propose Syriza 

En cas de victoire de Syriza, l’Union Européenne prévoit des conséquences apocalyptiques pour la Grèce et l’Europe. On a déjà assisté à une intrusion assez scandaleuse de certains dirigeants pendant la période de tentative d’élection présidentielle, en décembre dernier. Jean-Claude Junker avait déjà affirmé sa préférence pour voir en Grèce, « des visages familiers en janvier » ; quant à Pierre Moscovici, devenu commissaire européen à l’économie, il est venu en Grèce afficher son soutien à l’actuel gouvernement de droite. Évidemment, la propagande et les pressions vont se poursuivre de plus bel pendant la campagne électorale pour les législatives prévues le 25 janvier.

Pourtant, le principal parti d’opposition, Syriza, n’envisage même pas de sortir de l’euro, comme certains économistes (tels Frédéric Lordon et Bernard Maris) le lui conseillent. Dans son programme, Syriza veut une renégociation pour l’annulation de la dette, un changement radical du rôle de la Banque centrale européenne et l’interdiction des produits bancaires spéculatifs. Bien entendu, il prévoit aussi des mesures sociales. Est-ce du « populisme » comme on l’en accuse ?

Enfin, ce dont on ne parle jamais ici, Syriza insiste depuis deux ans sur la dette de l’Allemagne à l’égard de la Grèce qui a subi une terrible occupation pendant la Seconde guerre mondiale. En avril 2013, Syriza a amené l’Assemblée nationale à débattre de cette dette énorme. En effet, lors de la conférence internationale de Paris, en 1946, une indemnisation de 7,1 milliards de dollars avait été décidée pour compenser les dégâts causés par cette occupation. Or l’Allemagne n’a versé que le 60e de cette somme ! Avec l’inflation, l’indemnisation qui reste à payer s’élève aujourd’hui à 108 milliards de dollars. S’y ajoute le prêt forcé de 3,5 milliards de dollars que la Grèce avait dû consentir à l’Allemagne nazie ; ce qui représente 54 autres milliards !

Manolis Glezos, grande figure de la résistance grecque, aujourd’hui député de Syriza, affirme donc : « Ce n’est pas nous qui devons de l’argent aux Allemands, c’est eux qui nous en doivent. » A quoi le ministre allemand des Finances, M. Schaube, répondit : « En ce qui concerne les demandes d’indemnisation, je ne vois aucun espoir parce que cette question a été clarifiée avec le temps », ajoutant que ces déclarations étaient irresponsables et qu’il vaudrait mieux que la Grèce progresse sur la voie des réformes ! Après l’invasion nazie, il y a quelques 70 ans, voici l’arrogance d’un pays qui domine l’Union Européenne et impose sa politique financière.

Le PMC : vous connaissez ?

 

Dans les années 1948-1957, un prêtre du diocèse d’Arras, l’abbé Albert Chanson, publia un ouvrage Pour mieux confesser, qui eut un tel succès dans le nord de la France, que les prêtres parlait familièrement du PMC. Le livre connut sept éditions, s’enrichit au fur et à mesure à partir des remarques des confesseurs, au point que la dernière édition datée de 1958, comprenait 492 pages et 1092 articles.

J’ai la chance de détenir la dernière édition et je voudrais vous présenter quelques fruits – toujours utiles – de ma lecture.

Le drame de la confession

 

C’est en ces termes que l’auteur présente l’administration du sacrement de Pénitence ; un drame qui se joue entre le pauvre pécheur et le ministre du pardon divin. Ce dernier, le confesseur, est tout à la fois un juge d’instruction qui doit « compléter son dossier en interrogeant l’accusé » et un médecin qui « doit établir un diagnostic » pour appliquer au malade une thérapeutique appropriée. Pas question, donc, d’être un confesseur qui entend passivement les aveux du pénitent et termine par un petit sermon passe-partout. « Au moment de l’accusation, le confesseur doit interroger le pénitent, écouter activement ses réponses et l’interroger à nouveau. » Et l’abbé Chanson consacre cinq pages à cette obligation grave d’interroger. Il faut faire préciser l’objet des péchés (pas question d’en rester à des accusations vagues), l’intention, le degré de consentement (plein ou imparfait) ; le confesseur doit faire préciser aussi le nombre de fois où le péché a été commis, s’il s’agit d’un péché mortel. Exemple : « combien de fois avez-vous manqué la messe ? »

De multiples cas compliquent la tâche du confesseur : 1° le pénitent s’accuse de péchés qui n’en sont pas ou croit mortel ce qui n’est que véniel. Exemple : exagérer la culpabilité de certains comportements conjugaux ; 2° le pénitent croit permis ce qui est péché. Il faut alors discerner si l’ignorance est « vincible » ou « invincible ». Dans ce dernier cas, l’avertissement du confesseur « aggraverait considérablement la situation du pénitent ; car désormais il va pécher formellement au lieu de pécher matériellement ». Dans le langage ecclésiastique, cela veut dire qu’informé, ayant perdu son innocence, le pénitent commettrait désormais un péché au regard de Dieu. C’est pourquoi, l’abbé Chanson conseille : « Gardez le silence. »

 

Classer les pécheurs

 

Pour mieux confesser, il importe de savoir quel type de pénitent se présente à vous. Il y a les « occasionnaires », c’est-à-dire ceux qui ne pèchent pas fréquemment et les « non-occasionnaires », qui pèchent souvent. Mais ce n’est là qu’une première distinction très élémentaire qui ne se fonde pas sur la fréquence du péché mais sur la ou les circonstances qui provoquent le péché. Par exemple, la lecture d’un « mauvais livre » fait du pénitent un occasionnaire dont on exigera qu’il détruise le livre en question. En revanche, « si les péchés ne sont pas commis à cause de circonstances bien caractérisées, s’ils résultent plutôt du tempérament, d’une mauvaise habitude », le pénitent est un « non-occasionnaire ».

La fréquence du péché est aussi, évidemment, un point que le confesseur doit éclaircir par ses questions. En cas de répétition du péché, le pénitent est un « habitudinaire » ; mais s’est-il déjà confessé de ces péchés-là ? Si oui, c’est un habitudinaire récidiviste, sinon, un habitudinaire simple.

Reste la grande question : le confesseur doit-il absoudre ou non ? Face à un occasionnaire, qu’il soit ou non récidiviste, il doit exiger une rupture immédiate (par exemple avec l’alcool ou une concubine) ; il différera donc l’absolution jusqu’à ce qu’il soit sûr que le pénitent ait rompu avec « l’occasion » de pécher.

Soucieux qu’aucun cas n’échappe à son examen, l’auteur envisage même celui du pénitent qui n’a rien à dire ! Ce peut être un ignare ou un chrétien instruit à conscience peu délicate. Il suggère diverses questions : « Allez-vous à la messe le dimanche ? Dites-vous bien vos prières ? », « Il vous suffit d’accuser d’une façon générale que vous avez péché contre tel commandement, telle vertu (charité, piété) », « Voyons, vous n’avez jamais offensé vos parents…, mal assisté à la messe…, même pas le moindre petit péché de colère… »

Des conditions sociales et des femmes

 

Au sujet des divers milieux, l’abbé Chanson précise que, pour le milieu populaire, « le confesseur doit faire de grands efforts pour comprendre la psychologie ouvrière : l’ouvrier, habitué à manier des outils, part toujours du CONCRET ». Précision inutile, par contre, pour les autres milieux… Mais je remarque à son honneur qu’il ajoute : « Le prêtre doit savoir en quoi consiste le mouvement ouvrier, l’aspiration vers la promotion ouvrière, individuelle et collective. » Et plus loin : : Leur programme de spiritualité doit être centré sur la lutte pour la justice sociale et une vie de totale charité.

Notre abbé est évidemment moins ouvert à l’égard des femmes. La jeune fille est « avant tout un être de sensibilité », faisant souvent preuve d’instabilité ; le confesseur ne doit pas s’étonner de ses « inconstances invraisemblables ». La jeune étudiante qui va à l’Université avec l’espoir, plus ou moins conscient, d’y trouver un mari, ne doit pas « se laisser gagner par un intellectualisme desséchant qui n’est pas dans la ligne de sa vocation ». Une fois mariée, l’épouse doit bien tenir son foyer : « si parquets et meubles sont reluisants ; si la cuisine est soignée (…) et si l’épouse est connue comme chrétienne, l’honneur remonte jusqu’au Seigneur Lui-même. »

Notre abbé insiste longuement sur la réserve et la vigilance à observer vis-à-vis des femmes. Pas de confiance excessive : « Ce qu’elles disent d’elles-mêmes, ne le prenez pas pour argent comptant : leur imagination et leur sensibilité grossit tout. Leurs larmes : qu’elles ne vous émeuvent pas. Leurs histoires : ne les prenez pas au tragique. Elles font du moindre incident un véritable drame où elles se donnent souvent le beau rôle. Leurs racontars au sujet du prochain, ne les acceptez que sous bénéfice d’inventaire. Certaines sont si curieuses, si bavardes ! » Elles ont besoin d’affection et « sont généralement attirées par le prêtre : c’est un homme, et qui n’est pas marié. Il représente une valeur intellectuelle et sociale qui flatte leur vanité ».

Mais quels sont les péchés à accuser ?

 

D’abord, les manquements aux vertus théologales (foi, espérance et charité). L’article concernant l’aumône – donc la charité ? – mérite attention. Il commence ainsi : « Étant donné les controverses des moralistes, il est IMPOSSIBLE de déterminer d’une façon MATHÉMATIQUE le devoir de l’aumône. » L’abbé s’inspire alors des conseils d’un grand moraliste, le jésuite Jean-Benoît Vittrant : 1° « Il est rare qu’il y ait directement une obligation quelconque de faire l’aumône à des individus qui personnellement ne nous sont pas connus ou recommandés. » 2° Toute personne qui n’est pas dans la misère ne peut être en règle avec sa conscience si elle n’est pas disposée à faire au moins parfois l’aumône aux oeuvres charitables. 3° Pour les personnes qui ont une grosse fortune, c’est une GRAVE OBLIGATION, à la fois de justice et de charité à s’intéresser activement aux oeuvres et institutions sociales.

Suivent la vertu de religion puis la vertu de justice. Cette dernière se résume à restituer les possessions illégitimes et le dommage injuste. L’impôt est enfin abordé et présenté comme un devoir « grave de sa nature ». Mais notre abbé s’interroge : pour les impôts directs, est-on tenu de faire une déclaration conforme à la réalité ? Et de répondre : « Là où la coutume le tolère, il semble que l’on puisse sans injustice ni mensonge, réduire les déclarations d’impôts et attendre, sans cependant corrompre les fonctionnaires, que le fisc fasse la preuve que la déclaration est insuffisante. Le fait de l’exagération presque évident de certaines taxes fiscales, joint à la coutume générale peut au moins excuser de toute faute grave.» Et de faire référence à un autre grand moraliste, le P. Salmans, dans Droit et Morale. Voilà à quoi se résume la « justice » dans le PMC, si pointilleux par ailleurs sur les péchés capitaux et les commandements de l’Église !

Un abbé rétrograde ?

 

Par ailleurs, l’abbé Chanson n’apparaît pas si rétrograde : il consacre un article aux devoirs du citoyen vis-à-vis de son pays, et conseille de ne pas négliger « l’action de base (comité de quartier, syndicats de locataires, de propriétaires) », un autre article à l’automobiliste qui doit s’interroger sur sa conduite ; enfin quatre pages portent sur la psychanalyse qu’il présente sans trop la caricaturer. Si Freud s’en tient à un « grossier matérialisme », il souligne que ce n’est pas le cas de Jung. Les références multiples, et pas seulement aux textes romains, tout au long de l’ouvrage, montrent que l’auteur dispose d’une documentation assez complète.

Le plus remarquable est cependant la place tenue par la chasteté, la vie conjugale et les multiples questions liées à « l’usage du mariage » (De usu matrimonii) qui occupent 138 pages sur un total de 486 dans le manuel de l’abbé Chanson, soit près de 30 % ! Faut-il y voir le reflet des préoccupations des pénitents ou des confesseurs ? En tout cas, notre abbé rappelle qu’en ce qui concerne la chasteté, il n’y a pas de « légèreté de matière ». C’est pourquoi nous étudierons ces questions si importantes dans l’article suivant de ce blog.

(à suivre)

 

 

 

 

Pourquoi Poutine viendra-t-il pour le « débarquement » ?

 

Pour le 70e anniversaire du «débarquement », tous les dirigeants occidentaux seront présents et, avec eux, les vétérans américains. Mais la participation du dictateur du Kremlin au milieu de tous ces démocrates paraîtra bien étrange à plus d’un téléspectateur ; même si on lui a rapidement rappelé que les Russes – ou plutôt les Soviétiques – avaient combattu, eux aussi, les nazis … après avoir fait alliance avec eux en août 1939. Mais enfin, se dira-t-on, ce ne sont pas les Russes qui ont débarqué en Normandie et libéré la France ?

Il n’est sans doute pas inutile de faire quelques rappels historiques.

Quelques chiffres d’abord pour, au delà des discours célébrant l’héroïsme des uns et des autres, revenir à la sanglante réalité de la guerre : les Soviétiques dans leur lutte contre l’Allemagne nazie ont perdu 9 millions 500 000 hommes environ tandis que les Américains n’ont eu « que » 246 000 tués au combat en Europe. Si les évaluations varient, c’est l’ordre de grandeur qui doit être retenu. Et l’on n’oubliera pas que, pour les États-Unis, la guerre la plus longue et la plus dure eut lieu dans le Pacifique contre le Japon. Ce n’est pas tout : en URSS, les populations civiles ont été les grandes victimes des Allemands ; les chiffres avancés en pertes civiles oscillent entre 13 et 15 millions ! L’immense avantage des États-Unis a été de n’avoir pas eu la guerre sur son territoire, et donc pas de victimes civiles, si l’on excepte le bombardement de Pearl-Harbor, en plein Pacifique d’ailleurs. En revanche, à l’occasion de cette guerre, les États-Unis sont devenus le grand atelier du monde et ont assis leur suprématie. Les pertes humaines, dramatiques pour les familles endeuillées, ne doivent pas faire oublier cet aspect économique.

La guerre menée par les Soviétiques

Elle se résume trop, pour nous en France, à la gigantesque bataille de Stalingrad, qui représente, certes, un tournant de la guerre puisqu’elle stoppe l’offensive allemande à l’est et son premier grand échec. Mais qui songe encore au dramatique siège de Leningrad – que les plus jeunes confondent d’ailleurs allègrement avec Stalingrad ! – qui dura du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944, soit 872 jours ? Il entraîna la mort de 1,8 million de Soviétiques dont 632 000 moururent de faim.

Qui songe aussi à la bataille de Koursk (juillet-août 1943), le plus grand affrontement de chars de l’histoire, à l’issue de laquelle il est acquis que l’Allemagne a perdu la guerre ? Or, en cette année 43, les Anglo-américains ne sont pas encore en mesure de débarquer sur les côtes françaises pour soulager les Russes qui subissent l’essentiel du poids de la guerre. Certes, il y a bien eu le débarquement en Afrique du Nord en novembre 1942, mais la Sicile n’est occupée qu’à partir de juillet 1943. Il n’y aurait donc pas eu de débarquement sur les côtes françaises sans les nombreuses défaites infligées à l’Allemagne par l’URSS. Voilà qui explique la venue de Poutine qui, que cela nous plaise ou non, représente aujourd’hui la puissance russe qui a conduit à l’écrasement de l’Allemagne hitlérienne.

Cette ignorance ou cet oubli de ce que les Russes appellent la « Grande guerre patriotique » est entretenu par l’absence de films sur nos écrans tandis que les films américains sur « leur » guerre sont très nombreux. Ce n’est pourtant pas faute de films soviétiques mais nous ne les voyons pas. Où l’on voit que l’idéologie préside aussi à la programmation de nos écrans…

Le pacte germano-soviétique ( 23 août 1939)

Telle est l’objection incontournable que l’on m’opposera. Or ce pacte entre Hitler et Staline comprend deux volets, l’un public et l’autre secret. Ce dernier par lequel les deux puissances se partageaient l’Europe de l’est, et en particulier la Pologne, en zones d’influence, est évidemment criminel de la part de Staline et ne peut faire l’objet d’excuses. Mais le volet public qui est le pacte de non agression entre l’URSS et l’Allemagne mérite d’être examiné.

L’Union soviétique ne pouvait que se sentir menacée par une Allemagne nazie cultivant l’anticommunisme et prévoyant son expansion (espace vital) à l’est. Dans la hiérarchie nazie, les Slaves – qu’ils soient russes ou polonais – sont classés juste au-dessus des Juifs et sont destinés à devenir des esclaves de la race supérieure. Staline avait donc conclu en mai 1935 un pacte d’assistance mutuelle avec la France ; mais l’état-major français s’opposait à une convention militaire et les gouvernements qui se succèdent entre 1935 et 1939 y répugnent également. En 1938, les accords de Munich par lesquels la France et la Grande-Bretagne abandonnèrent à Hitler leur alliée, la Tchécoslovaquie, avaient de quoi inquiéter Staline qui, d’ailleurs, n’avait pas été invité à la conférence. Ce dernier réclame donc des Français et Anglais des garanties précises d’assistance. Elles ne lui seront pas données pour deux raisons. D’abord, l’attitude du Premier ministre anglais, Neville Chamberlain qui n’a aucune confiance en Staline mais, en revanche, espère toujours ramener Hitler à la raison. Ensuite, le refus de la Pologne, alliée à la France et à la Grande-Bretagne, de laisser l’Armée rouge traverser son territoire pour venir en aide à ses alliés en cas de conflit. Or, les gouvernements français et anglais savent que l’offensive allemande contre la Pologne est proche ; on évoque même la date du 25 août. L’hostilité polonaise à l’égard de la Russie peut se comprendre mais lui sera fatal : son armée n’est pas en mesure de résister à l’attaque allemande. On n’évoque pourtant jamais combien le choix opéré par les dirigeants polonais pesa sur le déroulement de la guerre. En 1939, Hitler aurait-il engagé l’armée allemande dans un combat sur deux fronts ? Ajoutons, ce qu’on oublie souvent, que la neutralité des États-Unis est un élément qui favorise les initiatives allemandes. Il fallut l’agression de Pearl Harbor (7 décembre 1941) pour faire enfin basculer les États-Unis dans la guerre.

Du côté de l’URSS, Staline craint d’avoir à soutenir une guerre sur deux fronts : à l’ouest mais aussi à l’est car les Japonais qui dominent la Mandchourie multiplient les provocations en Mongolie pro-soviétique.

Le pacte germano-soviétique est donc signé à Moscou, le 23 août, par Ribbentrop et Molotov. Le 1er septembre, les troupes allemandes envahissent la Pologne.

Au sujet de ce pacte, dans ses mémoires, Churchill écrit : « l’offre des Soviétiques fut ignorée dans les faits. Ils ne furent pas consultés face à la menace hitlérienne et furent traités avec une indifférence, pour ne pas dire un dédain, qui marqua l’esprit de Staline. Les événements se déroulèrent comme si la Russie soviétique n’existait pas. Nous avons après coup terriblement payé pour cela. »

La souffrance des Soviétiques

On n’insistera jamais assez sur ce que fut le poids de la guerre pour les Soviétiques, et d’abord pour les Russes. Poids incommensurable. S’ils furent épargnés en 1939, l’offensive allemande lancée le 22 juin 1941 déclencha des horreurs sans nom. Cette fois, Staline porte une lourde responsabilité, lui qui refusa d’entendre les multiples informateurs l’avertissant de la concentration des troupes allemandes sur la frontière. L’Armée rouge fut surprise, par la faute de Staline, et les Russes le payèrent très cher : tués au combat, massacres de civils (et pas seulement de juifs), dévastation du territoire et près de 4 millions de prisonniers. C’est à leur sujet que le racisme nazi apparaît dans toute son horreur : entre juillet 1941 et février 1942, les Allemands laissèrent mourir de faim 2 millions de ces prisonniers. On se tromperait si l’on imaginait seulement une administration dépassée par ses victoires. Pour implanter plusieurs millions d’Allemands à l’Est, il faut, comme Himmler l’a dit à plusieurs dignitaires SS, exterminer 30 millions de Soviétiques. La « politique de la famine » s’inscrit dans un plan plus vaste, génocidaire. Les juifs et les tziganes furent les premiers concernés mais d’autres, plus nombreux, étaient aussi visés.

En comparaison, la conduite des Allemands à l’ouest, par exemple dans la France occupée, apparaît policée, « correcte » comme on a dit souvent, sauf pour les juifs. Les attentats contre des soldats et officiers allemands provoquèrent, certes, des représailles, mais qui n’ont rien de comparable avec ce qui se déroula sur le front est. Là-bas, un massacre comme celui d’Oradour fut un fait quotidien.

C’est pourquoi, en ces jours anniversaires du débarquement qui mettront à l’honneur les soldats américains et anglais, j’ose clamer : Vivent les Soviétiques ! Vivent les Russes ! Merci à eux.

 

Michel Warchawski : un juif pacifiste

 

Toute occupation est mauvaise et corrompt moralement ceux qui y prennent part, prions le ciel pour que celle-ci se termine le plus vite possible. » C’est ce qu’affirmait le rabbin Max Warchawski à son fils Michel Warchawski, devenu une grande figure du pacifisme israélien. Dans un livre remarquable, Sur la frontière (Stock, 2002), ce dernier a décrit son itinéraire mais nous éclaire aussi sur la société israélienne.

Né à Strasbourg en 1949, il est le fils du grand rabbin de la capitale alsacienne entre 1970 et 1987 ; un ancien résistant, d’une rigoureuse orthodoxie, qui considérait que « l’identification avec les opprimés, les faibles et les humiliés faisait partie de son identité juive » et que « le soutien à l’indépendance algérienne était aussi évident que l’interdiction d’allumer la lumière le samedi. » Malgré la largesse d’idées de sa famille, Michel ne fréquentait et ne rencontrait que des juifs à Strasbourg. A 16 ans, il décidait de partir pour Jérusalem afin de suivre des études talmudiques. C’est là qu’il s’entendit qualifié de « youpin » par un cousin, juif lui aussi. Quand survint la guerre des Six-Jours, il se retrouva dans un kibboutz, près de Latroun où il assista, sans comprendre, à l’exode des Palestiniens du village d’Imwas (Emmaus) dont, peu après, on rasa les maisons, tout comme celles de deux autres villages ; les terres furent ensuite aménagées pour créer un grand parc de détente pour les Israéliens.

Michel Warchawski, dit familièrement Mikado, ne mit ensuite que quelques mois à mesurer ce qu’est l’occupation d’un pays : il quitte son collège talmudique, s’inscrit à l’Université et, surtout, commence à militer au Matzpen, une organisation d’extrême-gauche antisioniste et socialiste, qui ne comptait que quelques dizaines d’adhérents. Mais ils se rapprochent des étudiants arabes, d’ailleurs peu nombreux, et dans les manifestations, lancent le slogan : « D’Hébron à la Galilée, un seul peuple, un seul combat, un seul avenir ! » Considérés comme des traîtres par la société israélienne, – ils trouvèrent d’ailleurs difficilement un emploi -, ils n’en jouèrent pas moins un rôle en sortant du ghetto et en amorçant un pont vers les Palestiniens. Sa femme Lea Tsemel, avocate qui défendait les prisonniers palestiniens, était traitée de « pute des Arabes » et les enfants du couple eurent, de ce fait, une enfance difficile. Aujourd’hui, le Matzpen a disparu mais Mikado avec sa femme poursuivirent le même combat.

Un rôle de passeur

Michel Warchawski considère que son rôle principal est à l’intérieur de la nation israélienne, pour changer cette société et pour se placer « sur la frontière, dans ma propre société, mais aussi près que possible de l’autre société ». Pas question pour lui de rallier les organisations palestiniennes comme le firent quelques militants israéliens comme Ilan Halevy. (Est-ce un hasard si Mikado ne parvint jamais à apprendre l’arabe?) Se réappropriant la culture juive, il créa, en 1984, le Centre d’information alternative (AIC) avec des pacifistes israéliens ainsi que des palestiniens de gauche. L’équipe animatrice est donc mixte. Un des objectifs de l’AIC est de faire circuler les informations entre les deux communautés. Les Palestiniens savent peu de choses de la réalité israélienne et les Israéliens ignorent tout de ce qui se passe dans les territoires occupés. L’information circule donc en arabe sur Israël et en hébreu sur la Palestine. Plus encore, l’AIC entend, dans l’action, à dégager une vision stratégique susceptible de mobiliser Palestiniens – qui, tous, avaient fait des années de prison ! – et Israéliens dans le même combat pour l’avenir. C’est une brèche dans le mur qui sépare les deux communautés ; une brèche que les soldats de l ‘association Breaking the silence, refusant de servir dans le territoires palestiniens, allaient élargir au fil des années.

Procès contre un pacifiste

En 1987, Mikado est arrêté mais n’est pas torturé – on ne torture pas un juif. Des 31 chefs d’accusation, il ne resta plus, au verdict, que celui d’avoir assuré la composition d’un Manuel de formation du FPLP. Verdict : 30 mois de prison dont 20 mois ferme ! La Cour suprême réduisit ensuite la peine à 20 mois dont 8 mois ferme.

Aujourd’hui, Michel Warchawski poursuit son combat à l’AIC. Il a donné, entre 2003 et 2005, une série de conférences en France avec Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union européennes. En 2011, il écrivait, dans un petit livre intitulé Au pied du Mur, que le « processus de paix », c’est du vent, et que la réalité est un processus de colonisation. Qui lui donnera tort aujourd’hui après l’échec des négociations patronnées par les États-Unis ?

La séparation d’Oslo

A l’époque, en 1993, Mikado dit avoir misé sur la bonne foi des signataires des accords. Mais le général Matti Peled, un vieux pacifiste qui, dès 1976, avait entamé des contacts avec l’OLP, était plus réaliste. Warchawski cite ce qu’il écrivait : « Ne rêvez pas, la mise en oeuvre des accords ne va pas de soi, et je sais de quoi je parle : Rabin et moi sommes de la même génération, on a mangé dans la même gamelle. Jamais un gouvernement israélien n’acceptera de se retirer de territoires conquis ou de démanteler des colonies, à froid, sans qu’on le lui impose. Il faudra des pressions immenses pour qu’ils acceptent de respecter les accords tels que les Palestiniens et nous-mêmes les comprenons, des pressions internationales et des pressions du mouvement de la paix israélien, faute de quoi ils feront tout pour vider ces accords de leur contenu .»

Moins de six mois après la signature des accords, Rabin lui-même annonçait qu’il n’avait pas l’intention d’en respecter le calendrier : « Il n’y a pas de dates sacrées ». Quant à la communauté internationale, elle ne fit, comme d’habitude, aucune pression.

Pour la majorité des Israéliens, nous explique Michel Warchawski, les accords d’Oslo signifiaient la possibilité de se séparer des Palestiniens et cette séparation remplaçait dans leurs rêves le transfert de cette population gênante. D’où le bouclage des territoires palestiniens qui était, pour eux, l’essence même du processus de paix. Le slogan des travaillistes n’était-il pas : « Eux, chez eux, nous chez nous » ? Mikado note que la séparation imposée se traduit en néerlandais par apartheid et qu’une véritable paix devra tourner le dos à cette philosophie de la séparation ; Israël n’a d’avenir que dans l’intégration au monde arabe environnant.

La nationalisation de la religion en Israël

Michel Warchawski rappelle que les fondateurs du sionisme et de l’État d’Israël étaient laïcs et antireligieux et l’illustre par une apostrophe courante pour un juif laïc, quand on roule en voiture et qu’on aperçoit un orthodoxe : « Dross Kol doss ! », ce qui veut dire : « Ecrase chaque religieux ! » Mikado décrit, en des pages saisissantes, le basculement qui s’effectua en une génération.

La guerre de juin 1967 avait éveillé un sentiment messianique dans certains cercles religieux. Dans les années trente, le rabbin Abraham Kook avait été un des rares à faire le lien entre judaïsme orthodoxe et sionisme en présentant ce dernier comme un instrument de Dieu pour hâter l’arrivée des temps messianiques. Après 1948, le Parti national religieux (Gush Emounim) reprit cette orientation mais fut longtemps très minoritaire dans les milieux religieux. C’est avec la victoire « miraculeuse » de 1967 que« le messianisme nationaliste est devient une composante essentielle du nouveau discours national, y compris dans les milieux sionistes ouvriers. De droite à gauche, on parle de terre sacrée, on évoque la promesse divine, on vénère les lieux saints. Le mouvement sioniste et Israël ne sont plus une solution à la question juive mais des éléments de la rédemption du peuple juif et de la libération de la Terre sainte. »

De 1979 à 1990, le Gush Emounim (« Bloc de la Foi ») a été à l’avant-garde de la colonisation, entraînant derrière lui tous les gouvernements, de gauche comme de droite. Ehud Barak, après son élection en 1999 comme Premier ministre travailliste, s’adressa aux colons de deux bastions du Gush Emounim en les appelant « Mes frères chéris ».

Rappelons que Rabin fut assassiné, en novembre 1995, après une campagne effrénée de l’extrême-droite qui le représentait comme Hitler ou avec un keffieh comme Arafat. L’assassin était d’ailleurs un militant religieux. Après quoi, le Credo immédiat fut « la réconciliation nationale » et, aux élections du printemps 1996, la droite nationaliste, conduite par Benyamin Netanyahu, l’emportait et remettait en cause les accords d’Oslo. Le gouvernement Rabin n’avait été finalement qu’une parenthèse.

Alors que, pendant deux générations, une jeunesse laïque et libérale avait constitué l’ossature des unités d’élite et du corps des officiers, ils deviennent aujourd’hui peu à peu minoritaires et sont remplacés par des religieux formés dans des collèges talmudiques d’extrême-droite. Quant à la colonisation, elle est devenue « l’une des composantes du nouveau consensus, le débat ne portant que sur l’aspect quantitatif de cette colonisation. » Le clivage gauche-droite cesse d’exister.

Fracture dans la société israélienne

La fracture principale dans la société n’est donc plus entre colonialistes et modérés, elle est sociale et culturelle. Alors qu’Israël avait construit une sécurité sociale et un système de santé publique proche de ceux des pays scandinaves, en moins de trois ans, tout a été privatisé et « les lois du marché sont seules à fonctionner ». Pour se soigner, les citoyens israéliens doivent mettre la main à la poche. C’est ainsi que la moitié des vieux sont en dessous du seuil de pauvreté, y compris les rescapés de la Shoah qui ne bénéficient d’aucun traitement de faveur. La gauche a démissionné de sa vocation sociale.

Après l’échec d’Oslo, Michel Warchawski a vu monter la haine et s’éloigner la lutte entre colonisation et émancipation nationale pour faire place à « une guerre interethnique. Palestiniens contre Israéliens, Juifs contre Arabes ». Mais, lui, n’abandonne pas le combat et termine en citant le Talmud : « Ip’ha mistabra », qui veut dire : « Il faut tout reprendre dans l’autre sens. »

 

L’abbé Marc Oraison et ses visites dans les séminaires

 

Dès avant la soutenance de son doctorat, Oraison commençait à recevoir à son domicile des prêtres et des religieux en difficulté. Après la publication de sa thèse, en avril 1952, les appels se multiplièrent et, en mai, le supérieur d’un grand séminaire du Sud-Ouest lui demandait de recevoir en consultation des séminaristes qui donnaient des inquiétudes pour leur équilibre psychologique. Commençait alors une aventure de six années qui conduisit Oraison à des visites dans une douzaine de grands séminaires, d’Agen à Annecy. Notre abbé fut également appelé dans plusieurs monastères mais il garda un silence absolu sur ces lieux où il intervint.

Un rapport de l’abbé Oraison

En mai 1957, Oraison adressait un rapport sur ses activités à trois personnalités : l’archevêque de Bordeaux, Mgr Richaud, dont il dépendait puisqu’il était incardiné dans ce diocèse, le cardinal Feltin, archevêque de Paris et le chanoine Géraud qu’il espérait sans doute amadoué. Il exposait ses deux modes d’intervention. Le premier était un examen systématique de tous les sujets d’un séminaire. Il avait avec chacun un ou deux long entretiens, accompagnés parfois de tests. Ainsi, dans un séminaire, il avait vu 21 séminaristes ; pour 18, aucune contre-indication n’avait été transmise au Supérieur, pour deux il avait conseillé une psychothérapie préalable et il avait formulé une contre-indication. Pour ces trois cas, il s’était entretenu, au for interne, avec le séminariste et son directeur spirituel. L’indication « for interne » indique que le Supérieur n’avait rien su de ces entretiens. On peut se demander comment des visites aussi rapides permettaient d’établir de tels diagnostics. Il est vrai qu’Oraison n’avait la prétention que de donner des conseils mais aussi qu’il était doué d’un flair psychologique très sûrt. Le deuxième mode d’intervention consistait à examiner les séminaristes à leur demande ou à celle de leurs responsables.

Sur 12 personnes suivies en psychothérapie, il en avait lui-même pris 3 en charge. Sur ces 12, 4 avaient été guéris cliniquement et avaient réintégré le séminaire, 6 étaient en cours de soins, dont 2 vont rentrer au séminaire. Restaient 2 échecs, avec sortie du séminaire sans guérison. Trois autres personnes avaient été aiguillées vers une psychanalyse, dont l’un qui était un homosexuel actif avait été arrêté juste avant l’ordination. Oraison évoquait encore deux cas dramatiques de jeunes prêtres venant d’être ordonnés. L’un qui avait des pratiques pédérastiques depuis l’âge de 14 ans avait été ordonné alors que les responsables ecclésiastiques (dont son évêque) étaient au courant ; il menaçait déjà de provoquer un scandale. L’autre était un schizophrène incurable.

Dans sa lettre du 16 mai 1957 à Mgr Richaud, Oraison dénonçait ceux qui comptait sur la grâce pour guérir la névrose obsessionnelle d’un séminariste dit « scrupuleux » au seuil du sous-diaconat ; mais il mettait aussi en cause le système qui orientait vers la prêtrise des sujets, dès la petite enfance, en les empêchant implicitement d’envisager autre chose.

Rome interdit

Le 30 juillet 1958, le cardinal Pizzardo, secrétaire du Saint Office, écrivait à Mgr Richaud et à Mgr de Bazelaire, archevêque de Chambéry, qui dirigeait le Secours sacerdotal, organisme destiné à aider les prêtres en difficulté, pour les informer que « les visites psychothérapiques de séminaristes, de prêtres et de religieux ou de religieuses » étaient désormais interdites à l’abbé Oraison, sans lui interdire de prêcher et de confesser. Dès son retour de vacances, Mgr Richaud s’empressait d’exécuter les ordres du Saint-Office en informant Oraison et en l’incitant à la soumission. L’archevêque de Bordeaux ne sera, de 1950 à 1968, que la courroie de transmission des volontés romaines. Le 19 août, Oraison écrivait au cardinal Pizzardo qu’il se soumettait et proclamait son « attachement volontaire et indéfectible » à l’Église catholique. Il se permettait seulement deux remarques : 1° il était condamné sans que les séminaires où il avait travaillé aient été consultés ; 2° il n’avait pas effectué des « visites psychothérapiques » : il s’agissait seulement pour lui de discerner, avant l’engagement religieux, « les troubles caractériels, sexuels ou névrotiques susceptibles d’être des contre-indications à la vie sacerdotale ». Écrivant, dès le 17 août, au cardinal Feltin, Oraison avait affirmé que le Saint-Esprit ne peut passer que par l’Église visible et hiérarchique » même si cette hiérarchie passe par « un imbécile ».

Oraison, dans ces lettres, identifie ceux qui qu’il considère comme ses dénonciateurs : le chanoine Géraud, mais aussi l’abbé Berto, directeur de La Pensée catholique, qui sera au Concile le secrétaire du groupe de la minorité la plus hostile à toute réforme. Cependant, Oraison se plie loyalement à la décision romaine en prévenant tous les responsables de séminaires où il intervenait. Nombreux sont ceux qui lui répondent pour déplorer la décision romaine. C’est le cas des supérieurs de plusieurs grands séminaires de Poitiers, d’Annecy, d’Autun ; ceux de Quimper et de Montauban estiment que, son passage dans leurs séminaires a dû susciter des plaintes. Et d’écrire, sans illusion que les tristes affaires, genre d’Uruffe, continueront et qu’il y a un « inimaginable gâchis dans les séminaires ». Les évêques de Quimper, Saint-Dié, Coutances (Mgr Guyot), Lourdes écrivent aussi à Oraison. Le supérieur du séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux qui lui a envoyé plusieurs de ses séminaristes écrit qu’il n’est guère étonné : les noms de Beirnaert et d’Oraison n’étaient déjà plus prononçables aux réunions du Secours sacerdotale. On trouve enfin plusieurs lettres indiquant qu’il serait intervenu à l’abbaye cistercienne de Notre-Dame de Sept Fons.

De l’énorme courrier qui suit l’interdiction, je retiens la lettre du dominicain Paul Philippe, consulteur au Saint Office, le 18 septembre 1958, à Oraison. Selon lui, M. Géraud n’était pour rien dans l’interdiction faite à Oraison ; en revanche, il précisait que si les conseils d’Oraison avaient été « sans aucun doute bons et efficaces dans un grand nombre de fois », dans d’autres, qui n’étaient pas rares, avaient été « catastrophiques ». Et de donner un cas précis d’un prêtre sur le point de se marier. Le jésuite Beirnaert, à qui Oraison avait donné à lire la lettre du P. Philippe, lui répondait le 22 septembre. Beirnaert – qui avait été psychanalysé – était consulté lui aussi, jour après jour, par des prêtres en difficulté ; les moyens spirituels et la grâce n’étaient souvent pas susceptibles de régler les problèmes de troubles de la personnalité et il préconisait « la pratique de l’examen (psychologique) systématique ». Quand il s’agissait de prêtres, l’Église devrait accepter les psychothérapies d’inspiration analytique avec le risque de défection. Évidemment, là se situait la résistance des responsables ecclésiastiques : Beirnaert comme Oraison allaient mettre en question des vocations et amener des prêtres à « défroquer », comme on disait alors. Ils étaient donc dangereux. Pourtant, selon Oraison, la proportion des cas à problèmes ne devait pas dépasser 10 %. Mais c’était trop pour Rome et bien des évêques.

Jusqu’au début de 1964, il était très rare qu’un prêtre soit libéré par Rome de la loi du célibat. Le droit canon évoquait bien le cas du prêtre ordonné sous l’influence d’une crainte grave et qui n’a jamais ratifié librement son ordination, mais ce cas était considéré comme purement théorique à notre époque ; le célèbre dictionnaire Catholicisme parlait, en 1949 de « cas aujourd’hui presque chimérique » parce que l’exercice des fonctions sacerdotales était considéré par le droit comme une ratification tacite de l’ordination. Ajoutons que Pie XII, dans son encyclique Sacra virginitas (1954), affirmait qu’ « en acceptant cet état de virginité et de célibat [les prêtres] reçoivent de Dieu la grâce à l’aide de laquelle ils pourront garder leur promesse. » Le pape citait alors saint-Augustin (« Dieu ne commande pas des choses impossibles ») et saint Paul (« Dieu qui est fidèle ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces »). Est-il sûr que cet idéalisme et cette spiritualité aient disparu de l’Église aujourd’hui ?

A la fin de novembre 1958, le Saint Office indique à Mgr Richaud qu’il poursuit l’examen des écrits d’Oraison et qu’il faut l’exhorter à approfondir l’étude de la théologie catholique. Les références aux théories freudiennes ne passaient pas à Rome. Désespéré, Oraison écrivit à Mgr Baron, recteur de Saint-Louis-des-Français, connu pour son ouverture d’esprit et sa connaissance du milieu romain. Mgr Baron lui répond, le 30 décembre, que personne ne se hasardera à le défendre ; l’avertissement romain signifiait : « Silence pendant dix ans… le temps de mettre vos connaissances théologiques au niveau de vos connaissances médicales. […] Votre immolation, quoi ! Je suis avec vous de tout mon coeur pour en demander la force. » Rien d’encourageant, donc.

Les rapports des séminaires visités

Marc Oraison avait demandé aux supérieurs de séminaires d’écrire un rapport détaillé sur son activité et de l’envoyer à Mgr Richaud. Beaucoup le firent avec empressement, soulignant l’aide apportée par Oraison.

De Montauban, les directeurs du grand séminaire écrivaient qu’ils avaient tous « une grande estime » pour l’abbé Oraison. Ils constataient que, plus tôt, son intervention aurait pu éviter « nombre de drames lamentables, de vies sacerdotales gâchées » et des fausses vocations, sans remède après l’ordination. Le rapport du séminaire de Merville (Nord), je retiens qu’Oraison est intervenu pour des consultations pendant huit années, qu’il a toujours donné son avis mais qu’ « il n’a jamais voulu faire prévaloir son avis ; il est très remarquable qu’au contraire, après avoir dit ce qu’il pensait, il se soit toujours complètement effacé. »

D’Agen, le chanoine Barrau disait combien le diagnostic des vocations était un « tourment » pour les directeurs de conscience. Lors d’une retraite avec des jeunes prêtres, il avait reçu de nombreuses confidences et était convaincu que plusieurs, à moins d’un miracle, ne tiendraient pas. « Après trois ans d’expérience sacerdotale, écrivait-il, il me paraissait évident qu’ils n’étaient pas faits pour le sacerdoce. » Il craignait que l’un d’eux, très angoissé, ne finisse par se suicider. Et d’ajouter : que faire s’il n’est plus possible de recourir à un spécialiste ?

De Quimper, le chanoine Quiniou exposait en détail l’examen systématique, avec tests, auquel Oraison avait procédé à la fin de juin 1958. Or, parmi les 34 candidats, 1 avait été ajourné : il s’agissait du neveu d’un curé-doyen qui avait réagi très violemment et ameuté une partie de l’opinion.

D’Annecy et de Saint-Dié, deux rapports positifs mais l’évêque de Saint-Dié avait ajouté une lettre à Mgr Richaud atténuant les éloges faits à Oraison ; il lui reprochait de « poser des problèmes inutiles » à certains séminaristes « en éveillant des doutes, là où il n’y en avait pas ». Il se retrouvait avec deux ou trois séminaristes « en panne ». L’évêque, comme d’autres, reprochait donc bien à Oraison de mettre en péril des « vocations ».

Malgré ces rapports, Mgr Richaud notait, en marge d’une lettre d’Oraison qu’il n’était pas question, pour lui, de faire une enquête par-dessus une décision du Saint-Office.

Il n’y eut plus de visites d’Oraison dans les séminaires mais les consultations de prêtres et religieux à son domicile se multiplièrent. En 1966, il pouvait chiffrer à 130 les dossiers de prêtres et 420 ceux de séminaristes qu’il avait brulés. Quand on constate aujourd’hui l’explosion des affaires de pédophilie, on pèse la gravité de cette décision romaine de 1958. Les « départs » massifs de prêtres dans les années 1967-75 témoignent aussi des erreurs d’orientation que les directeurs de séminaire, avec leur bonne volonté mais sans formation psychologique, ne pouvaient percevoir.

Oraison n’attendit pas dix ans, comme Mgr Baron le lui avait conseillé, pour publier. En 1960, il publiait L’harmonie du couple humain ( aux éditions ouvrières) qui fut mis à l’Index sans que le décret fut publié. Le censeur estimait que Marc Oraison était en « désaccord avec la notion traditionnelle du péché et de la morale » mais finalement, les corrections qu’il suggéra furent acceptées sans difficulté par Oraison : elles étaient, selon lui, d’une « habileté consommée » et ne trahissaient pas sa pensée. Puis ce furent, en 1964, Une morale pour notre temps (éditions Fayard), et, en 1966, Le mystère humain de la sexualité (Seuil). A cette occasion, le cardinal Ottaviani demandait aux évêques d’empêcher Oraison de s’exprimer devant des auditoires d’ecclésiastiques. Cependant, notre abbé multipliait les conférences et, s’il était l’objet d’attaques violentes de la part des publications traditionalistes, il s’exprima dans Le Monde, mais aussi la Revue thomiste, le Courrier de l’Ouest, Paris Match et RTL. Plus tard, il n’hésitait pas à publier sur le célibat sacerdotal, le sens du péché, la mort, l’homosexualité.

D’un tempérament intrépide, bout-entrain, jouant du piano et chantant, Marc Oraison, malgré les « coups de crosse », poursuivit son oeuvre d’éducation. Dans son autobiographie, il raconte qu’il se vengeait en privé en récitant ce Credo :

Je crois au Saint-Office,

à la Sainte Pensée catholique

à la communion des desseins

à la démission de la chair

à la résurrection des péchés

à l’envie éternelle.

Comment ne pas regretter que l’abbé Oraison ait été si peu écouté par l’Église ?

 

L’abbé Marc Oraison : pour une nouvelle morale sexuelle

 

Après avoir présenté, la semaine dernière, une personnalité si négative, je tiens, cette fois, à rappeler à ceux qui veulent bien me lire la figure si sympathique de l’abbé Oraison. J’avais, il y a des années, donné une conférence sur ce thème à la Faculté protestante de Paris. Comme elle n’a pas été publiée, je la reprends ici largement, d’autant plus que je suis la seule à avoir consulté certaines archives.

« En tant que prêtre de l’Église catholique romaine, je reconnais au Saint-Office la fonction supérieure de trancher en dernière analyse à propos de la légitimité de mes publications. »

C’est en ces termes que Marc Oraison se soumettait à la mise à l’Index de sa thèse, présentée en mars 1951, à l’Institut catholique de Paris. Jusqu’à sa mort en 1979, Marc Oraison n’a cessé de batailler pour rester à la fois prêtre de l’Église catholique, soumis à la hiérarchie, et un moraliste introduisant les apports de la psychanalyse dans la théologie catholique ; il en fut d’ailleurs un vulgarisateur exceptionnel pour le monde catholique.

De Bordeaux à l’Institut catholique

Né en 1914 près de Bordeaux, ce fils de médecin fait de brillantes études de médecine et réussit en 1936 le concours de l’Internat des hôpitaux de Bordeaux. Mais, à Noël 1942, il décide d’entrer au noviciat des dominicains de Toulouse : il abandonnait ainsi la chirurgie, non sans déchirement, écrit-il dans Ce qu’un homme a cru voir. Il n’y resta que quelques mois et obtint de l’archevêque de Bordeaux – qui était alors Mgr Feltin – l’autorisation de s’inscrire au séminaire des Carmes et à l’Institut catholique de Paris pour la rentrée 1943. Il suit, en 1946-47, le cours de morale du jésuite Eugène Tesson qui lui conseille de lire le Manuel de sexologie du docteur Hesnard. Oraison écrit plus tard : « D’emblée j’eus l’impression que cet apport clinique, scientifique et indiscutable sur les réalités sexuelles mettait fondamentalement en question toute la morale qu’on nous enseignait sur ce point. Il fallait penser autrement ! » Il lit aussi le grand introducteur de Freud en France, Roland Dalbiez qui l’aide à distinguer dans le freudisme l’apport scientifique et les positions philosophiques plus discutables.

Ordonné prêtre en 1948, Oraison reste à Paris : il a obtenu de Mgr Feltin l’autorisation de faire une thèse sur la sexualité et la morale sous la direction du P. Tesson. Il est rattaché à la paroisse de la Trinité où le curé, le P. Lancrenon, lui-même médecin, le prend sous sa protection. Jusqu’à sa mort, Oraison ne quitta plus la paroisse de la Trinité. Il travaille donc à sa thèse pendant plus de deux ans ; son expérience de vicaire à la Trinité et de confesseur vient compléter les observations cliniques qu’il accumule auprès de psychothérapeutes et de psychanalystes. Mais il ne s’engagea lui-même jamais dans une analyse. Dans Ce qu’un homme a cru voir, Oraison s’interroge sur les raisons de cette esquive ; le manque d’argent ne lui semble pas la seule explication et il évoque « certaines défenses affectives ». Ce qu’il ne dit pas et que son ami Bruno Lagrange m’a confié bien plus tard est qu’il avait servi de psychanalyste pour Oraison qui lui écrivait une lettre presque chaque jour ; une lettre à laquelle Lagrange ne répondait jamais. Dans une réception, Jacques Lacan l’aborda pour lui dire qu’il était le psychanalyste d’Oraison ! Mais on ne sait pas à partir de quelle année cette relation se noua.

Marc Oraison soutint sa thèse de théologie en mars 1951 à l’Institut catholique et le Centre Laënnec se chargea immédiatement de la faire publier chez Lethielleux ; le dominicain Albert Plé, directeur du Supplément à la vie spirituelle, donna le Nihil obstat et le livre parut en avril 1952 sous le titre Vie chrétienne et problèmes de la sexualité. L’ouvrage s’adressait à un public chrétien et aux moralistes catholiques. Il commence par résumer la conception sexologique actuelle : « L’instinct sexuel est bien l’un des dynamiques essentiels qui commandent le comportement, un élément spécifique qui subit une évolution complexe dès la naissance de l’individu » (p. 45). Et d’introduire les notions classiques de la psychanalyse : inconscient, surmoi, complexe d’Oedipe, refoulement etc. Pourtant l’abbé Oraison se défend de tout pansexualisme : « Autre chose est de dire que l’homme n’est qu’un sexe (…) autre chose de dire que la réalité humaine de la personne humaine est tout entière conditionnée dans son exercice par sa constitution selon un sexe, et donc par la sexualité (ce qui n’est qu’une constatation expérimentale difficile à éliminer) » (p. 4).

Cependant, dès la première partie de sa thèse, Oraison relativise la notion de faute. Il présente quatre cas. Le premier est celui d’un étudiant de 21 ans qui ne parvenait pas à se défaire de pratiques masturbatoires. Le deuxième est celui d’un homosexuel de 30 ans ayant des rapports avec des garçons de 14 à 16 ans. Troisième cas, un étudiant présentant deux symptômes distincts : le fétichisme et l’homosexualité. Enfin, quatrième cas, un novice d’une communauté religieuse affecté par de nombreux signes pathologiques. Pour chacun, après le diagnostic clinique, Oraison avançait un diagnostic de moralité. Ainsi, il dédramatisait la pratique de la masturbation par les adolescents. Face à un cas de fétichisme corporel, il écrivait : « Un effort d’amour plus oblatif, plus pénétré de vraie charité, demeure toujours nécessaire pour le conjurer » (p. 145). Le dernier chapitre est consacré à « Vocation et sexualité ». Oraison dénonçait « le climat actuel de conspiration du silence qui règne encore » ; il mettait en garde contre « le-petit-jeune-homme-bien-pur » qui ne s’est jamais posé aucun problème ; presque toujours, il y avait là un refoulement très puissant qui, au moindre choc affectif, pouvait craquer et déchaîner l’instinct biologique. Il y a de « fausses vocations religieuses dont la motivation réside dans un pur conflit psychologique inconscient » (p. 209) ; elles étaient encore nombreuses. Oraison dénonce les « erreurs pratiques commises par de très consciencieux directeurs d’âmes » et de « pieux psychiatres très traditionnels ». Pour autant, il affirme qu’une vocation ne se juge que sur le plan spirituel et qu’un psychologue, même très expérimenté ne peut le faire ; il peut seulement éclairer le directeurs de séminaire et les maîtres de noviciat.

Dans une revue très lue par les prêtres, L’ami du clergé, le sulpicien Gerlaud, qui avait ses entrées à Rome, publiait une recension très critique de la thèse d’Oraison ; il donnait trop de crédit aux thèses freudiennes et sous-estimait le sacrement de pénitence qui constitue « une irremplaçable psychothérapie épanouissantes à souhait ». Le sulpicien ne pouvait qu’être heurté par un Oraison déclarant que « le péché mortel formel concrètement commis par un individu concret est un événement rare ». La morale traditionnelle affirmait, en effet, que pour la sexualité, il n’y a pas de « légèreté de matière ».

Quand Rome condamne

En avril 1953, les autorités romaines commencent à se manifester. A l’occasion d’un congrès de psychiatrie qui se tenait à Rome, l’abbé Oraison est convoqué au Saint-Office et est reçu par le cardinal Pizzardo et son assesseur, Mgr Ottaviani. Oraison apprend que son ouvrage vient d’être mis à l’Index par un décret du 18 mars mais que la décision restera secrète puisqu’il accepte de retirer de la vente les exemplaire restants et de faire des corrections pour une nouvelle édition. Pourtant, en janvier 1955, l’Osservatore romano publiait le décret de mise à l’Index en expliquant que le livre continuait d’être lu, cité et recommandé. Le quotidien dénonçait « les assertions dangereuses avancées par l’auteur en matière de morale d’une extrême délicatesse », ses « affirmations confuses au sujet de la gravité et de la vénialité des péchés » ; des assertions qui avaient désorienté un certain nombre de directeurs spirituels. Il rappelait enfin l’importance de la chasteté.

Comme je l’ai dit au début de ce texte, Marc Oraison s’est « humblement soumis au décret du Saint-Office ». Telle fut d’ailleurs sa stratégie chaque fois qu’il fut en conflit avec Rome : se soumettre et continuer son travail au service de l’Église. Il profita cependant de l’esprit de liberté qui régna pendant le Concile pour prendre une petite revanche sur le Saint-Office. Dans Le Monde du 11 juin 1964, Oraison raconta son entrevue avec Pizzardo et Ottaviani, en 1953. Pizzardo lui avait répété deux fois la solution qu’il préconisait : « Pour la pureté, l’épouvante, les spaghetti et les haricots. »

Cet article provoqua de vives réactions d’évêques venant au secours du Saint-Office : le cardinal Feltin, désormais archevêque de Paris, Mgr Garrone, le cardinal Richaud. En sens inverse, le dominicain Liégé écrivait à Oraison pour le remercier de son courage et regretter qu’à la deuxième session du Concile, lui-même n’ait pas dénoncé « la bêtise et la malhonnêteté de cet Office ».

Le secrétariat de l’épiscopat français émit un blâme et la congrégation du Saint-Office adressa à Oraison une monition. Comme à son habitude, Oraison déclara au Monde qu’il se repentait amèrement pour, comme simple prêtre et sans mandat, avoir osé formuler publiquement des critiques contre une « si haute et puissante instance que la Suprême Congrégation du Saint-Office ». Notre abbé maniait la soumission et l’ironie après avoir ridiculisé la tristement célèbre congrégation romaine.

Depuis sa soutenance de thèse, Oraison n’avait cessé de recevoir des prêtres et religieux en difficulté mais aussi d’être sollicité par des grands séminaires et des monastères lui demandant son aide. C’est ce que nous verrons dans le prochain épisode.

(à suivre)

Le racisme en France : deux poids, deux mesures

Même hors de l’hexagone, qui n’a entendu parler de « l’affaire Dieudonné » en janvier dernier?Pendant plus de quinze jours, tous les médias français n’ont plus parlé que des propos antisémites de cet humoriste qu’il fallait se décider – enfin – à bâillonner. Dans le même temps, nos radios et télévisions accueillaient généreusement un journaliste qui, depuis des années, déclare que les races sont une réalité, que « les arabe détestent la France », que « les employeurs ont le droit de refuser des arabes et des noirs », que « les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants de drogue sont noirs et arabes. C’est un fait », etc.

Les lecteurs français auront certainement reconnus Éric Zemmour, un de nos journalistes les plus connus. Curieusement, ces propos n’ont pas provoqué un boycott des médias, comme ce fut le cas pour Dieudonné. Retraçons sa carrière.

Né dans la région parisienne, Éric Zemmour est issu d’une famille juive venue d’Algérie et se déclare « juif d’origine berbère ». Diplômé de l’École de sciences politiques de Paris, il échoue deux fois au concours d’entrée à l’ENA. Il commence alors une carrière de journaliste et intègre vite de publications de droite et d’extrême-droite : le Figaro, Valeurs actuelles, puis le Figaro magazine et le Spectacle du Monde. Il publie aussi des ouvrages mais surtout, dès septembre 2003, il commence à participer à des émissions télévisées. A partir de 2006, il figure dans l’émission de France 2, animée par Laurent Ruquier, On n’est pas couché. C’est là qu’il expose au grand public ses idées racistes et qu’il polémique avec des hommes politiques de gauche. Par exemple, contre Taubira, il affirme que c’est la France qui a interdit l’esclavage dès le Moyen Age ! Taubira proteste mais Ruquier calme le jeu : « Zemmour est un homme de conciliation ».

En février 2011, Zemmour est condamné pour ses propos appelant à la discrimination raciale. Il continue pourtant à sévir dans l’émission de Laurent Ruquier jusqu’en septembre de la même année. Il aura eu le temps, de 2006 à 2011, en cinq ans, de conquérir un auditoire. Et on le retrouve sur iTélé et Paris Première ; deux fois par semaine, il tient, le matin, une chronique sur RTL. Il se fait le défenseur de la famille, fait le procès de « l’idéologie gay », de l’anti-racisme et du féminisme. Et d’attaquer de nouveau Christiane Taubira pour son laxisme en matière de politique carcérale. Sur iTélé, en septembre 2013, il déclare que les Roms « n’ont rien à faire ici ». Il affirme encore : « Je ne veux plus d’immigration, même régulée. »

Zemmour a déclaré la guerre à l’islam. Sur RTL, il déclare : « L’islam, comme le communisme, est un internationalisme qui fait passer l’oumma, la communauté des fidèles, avant l’attachement à la nation. L’oumma, c’est L’Huma, disait un spécialiste de l’islam. Une internationale qui n’a pas grand chose à voir avec les traditions françaises. » Il avait déjà dénoncé, en septembre 2012, les investissements du Qatar dans les banlieues françaises et en particulier en Seine-Saint-Denis, riche grâce au « boom du trafic de drogue ». Le Qatar, par son influence idéologique, voudrait imposer la charia et faire de la France une « terre d’islam comme un autre ».

Bien sûr, Zemmour continue d’écrire dans le Figaro magazine et Valeurs actuelles : c’est la liberté d’expression et celui qui achète ces journaux connaît leurs orientations politiques. Mais celui qui ouvre sa télévision mérite-t-il avaler à longueur de semaines et d’années ce discours obsessionnel et raciste qui flatte et libère certains instincts ? Et l’on s’inquiétera ensuite du vent de réaction qui flotte, ces temps-ci, en France.

Quel contraste avec le lynchage médiatique de Dieudonné en janvier ! J’y songe : l’explication serait-elle que Dieudonné s’attaquait aux juifs tandis que Zemmour ne vise que les noirs et les musulmans ?

Jean-Paul Ier a-t-il été empoisonné ?

Le 16 février au soir, la chaîne parlementaire française (LCP) diffusait un long documentaire sur les turpitudes de la banque du Vatican, l’Institut pour les Oeuvres de religion (IOR). Un film très informé, avec cependant une grosse lacune : pas un mot sur les conditions pour le moins suspectes de la mort de Jean-Paul Ier ! Pourtant, il y avait là comme une pièce de puzzle s’insérant parfaitement dans le déroulement des événements.

En 1984, un journaliste anglais d’investigation, David Yallop, publiait les résultats de son enquête sur la mort de Jean-Paul Ier sous le titre In God’s name ; le livre fut ensuite traduit en français et on peut le trouver aujourd’hui dans une nouvelle édition sous le titre Le pape doit mourir (éditions nouveau monde, 2013, 477 pages). Je voudrais vous communiquer ce que j’ai retenu de la lecture de cet ouvrage. Disons tout de suite que cet ouvrage se fonde sur une multitude de témoignages recueillis au sein de la Cité du Vatican, d’ecclésiastiques italiens et américains, mais aussi sur des informations provenant de documents confidentiels et de banques ; mais l’auteur ne peut révéler ses sources sans mettre en danger ses témoins. L’historienne que je suis en fut et reste fort gênée, mais jouer le jeu m’a paru cependant en valoir la peine. Encore faut-il ne jamais l’oublier.

Albino Luciani

L’auteur nous décrit la carrière de l’humble prêtre venu d’un village au nord de Venise. Le petit homme tranquille qui souriait à ses fidèles, fut sacré évêque par Jean XXIII après Noël 1958. Au Concile, il s’impliqua complètement dans la nouvelle orientation de l’Église. En 1968, Paul VI qui hésitait encore sur la décision qu’il devait prendre au sujet des moyens de limiter les naissances, avait demandé l’avis des diverses régions d’Italie ; dans la région de Venise, Luciani fut chargé de rédiger le rapport. Soumis à l’approbation du patriarche et aux évêques, il conseillait d’approuver l’usage de la pilule mise au point par le professeur Pincus.

En 1969, Luciani était nommé patriarche de Venise, malgré sa position sur la contraception. Il se fait remarquer par ses goûts modestes, la rigueur de sa gestion financière, son attention aux pauvres et son accueil à tous. L’excellent bi-mensuel français, Informations catholiques internationales, lui consacra un petit article en janvier 1970 pour souligner que Paul VI venait de nommer un « homme de Dieu », considéré comme « l’un des rares évêques italiens ayant une formation théologique sérieuse. » En 1973, Luciani devenait cardinal. Il était déjà au courant des sombres affaires financières de la banque du Vatican dirigée par Mgr Marcinkus.

Né à Chicago, Marcinkus fut d’abord laveur de carreaux, puis ordonné prêtre ; introduit auprès de Paul VI par le cardinal Spellman, il se retrouva son garde du corps ; il lui aurait sauvé la vie, en 1964, lors d’une visite dans la banlieue de Rome, où, dans son enthousiasme, la foule faillit piétiner le frêle Paul VI. La carrière de Marcinkus débutait alors et, en 1970, il devenait Secrétaire de la banque du Vatican (IOR). Agissant en son nom, il commençait les trafics financiers avec deux comparses : Roberto Calvi, responsable de la banque Ambrosiano et membre de la « Loge P2 », et Michele Sindona, membre de la mafia italienne, devenu membre du conseil d’administration de l’IOR grâce à Marcinkus, également membre de la « Loge P2 ». La mafia se servit donc de la banque du Vatican pour blanchir l’argent sale. L’épiscopat de la région de Venise avait été lui-même victime des manipulations financières de Marcinkus qui avait ruiné la Banca cattolica del Veneto et Luciani qui s’était informé avait alors découvert les escrocs oeuvrant au Vatican. Élu pape le 26 août 1978, Jean-Paul Ier savait donc ce qu’il en était.

Les découvertes de Jean-Paul Ier

L’auteur nous décrit un Jean-Paul Ier décidé à changer d’orientation par rapport à Paul VI. Son refus de la sedia gestatoria, rejetée aux oubliettes, et du couronnement furent ses premiers gestes. Il conquit immédiatement les coeurs des Romains qui l’appelaient « Gianpolo », une abréviation qu’il accepta volontiers. En revanche, L’Osservatore romano tronquait ses discours ou reproduisait ceux rédigés par la Curie. Une enquête sur la banque du Vatican fut ouverte par le cardinal Villot, secrétaire d’État, mais le pape Luciani prit la précaution de lancer aussi d’autres enquêtes. Marcinkus et Calvi s’inquiétaient, avec raison.

Dès les premiers jours de son pontificat, le nouveau pape fit d’autres découvertes désagréables. Au début de septembre, une liste de 121 personnes membres des Loges maçonniques fut révélée par la presse. Avec des noms d’hommes politiques et de personnalités diverses, figuraient des cardinaux, évêques et prélats, parmi lesquels les cardinaux Villot, Casaroli et Baggio. Une liste comparable avait circulé deux ans plus tôt, mélangeant sans doute vrais et faux maçons.

Il y avait aussi le cas du cardinal Codi, archevêque de Chicago, à la tête de 2,4 millions de catholiques et d’un des plus riches diocèses du monde. Depuis 1965, Codi se comportait comme un tyran, provoquant la multiplication des plaintes à Rome ; ami de Marcinkus, il faisait de curieuses affaires ensemble. Le cardinal Baggio avait tenté d’écarter Codi de Chicago et s’était entendu répondre : « Je n’abandonnerai pas le pouvoir à Chicago. » Paul VI n’avait pas insisté. Le pape Luciani hérita donc de l’affaire : il voulait nommer à Chicago un évêque coadjuteur qui aurait le pouvoir réel.

Le nouveau pape inquiéta enfin le cardinal Villot quand il fit part de son intention de rencontrer une délégation américaine au sujet du contrôle de la population ; la date fut même fixée au 24 octobre. Fidèle exécutant des volontés de Paul VI, Villot avait chanté les louanges d’Humanae vitae. Quelques mois plus tôt d’ailleurs, pour célébrer le dixième anniversaire de l’encyclique, un grand colloque avait été organisé à Rome et, parmi les orateurs, le cardinal polonais Wojtyla s’était fait remarquer par son enthousiasme…

La journée du 28 septembre

Cette dernière journée de Jean-Paul Ier aurait été décisive, selon l’auteur, David Yallop. Le matin, il recevait le cardinal Baggio qu’il chargea de régler l’affaire Cody et auquel il proposa le poste de patriarche de Venise ; refus de Baggio qui se serait emporté ! L’après-midi, le pape informait Villot que Marcinkus devait être révoqué sur le champ ; parmi les autres changements, Villot lui-même, gravement malade, serait remplacé par le cardinal Benelli comme secrétaire d’État. David Yallop remarque que tous les dignitaires déplacés figuraient sur la liste des soi-disant maçons tandis que les prélats nommés en étaient absents. Villot semble, en tout cas, ne pas avoir apprécié les décisions du pape Luciani puisqu’il lui aurait dit : « Il y a des cardinaux à la Curie romaine qui se sont donné beaucoup de mal pour vous faire élire et ils se sentiront trahis. Ils considéreront ces changements, ces nominations comme contraires aux souhaits du défunt Saint-Père. » Nous n’avons évidemment aucune trace écrite des ordres donnés par Jean-Paul Ier au cardinal Villot mais David Yallop en a reçu confirmation par cinq sources différentes dont deux proviennent de l’intérieur du Vatican.

Luciani dîna avec deux prêtres de son entourage. Il était serein et en parfaite santé. A 21 h. 30, il entrait dans sa chambre. On le retrouva mort le lendemain matin, à 5 h. moins un quart. Son pontificat avait duré trente-trois jours.

Ajoutons que, depuis Jean XXIII, les appartements pontificaux n’étaient plus gardés par la moindre sentinelle et qu’il était très facile de s’y introduire.

Autour de la mort d’un pape

Remarque préliminaire : le cardinal Villot, secrétaire d’État, allait agir désormais comme chef de l’Église. L’auteur accuse : « Soit Jean Villot faisait partie d’un complot pour assassiner le pape, soit il découvrit dans la chambre du pape des signes évidents indiquant que le pape avait été assassiné et décida très vite que pour protéger l’Église il fallait détruire les pièces à conviction. » L’auteur juge, en effet, les actes et les instructions de Villot « totalement inexplicables ».

Villot retira des mains du pape défunt les notes qu’il tenait encore et le médicament qu’il prenait. Dans son bureau, le dernier testament de Luciani disparut et on ne le revit jamais. Malgré les réclamations venues des quatre coins du monde, il n’y eut pas d’autopsie ni même de sang prélevé sur le cadavre qui aurait permis de déceler, éventuellement, la présence de substances toxiques. Aucun médecin n’établit de certificat de décès. Le médecin personnel de Luciani qui le suivait depuis des années l’avait examiné trois fois en septembre et l’avait trouvé en bonne forme. On répandit donc la thèse d’un infarctus du myocarde sans aucune preuve. Villot fit vite : le cadavre de Luciani était embaumé dans les quatorze heures qui suivirent son décès et, le jour même, les appartements pontificaux étaient vidés. Évidemment, tous les changements envisagés par Jean-Paul Ier étaient nuls et non avenus et plusieurs personnes y étaient fort intéressées : Mgr Marcintus et ses amis, le cardinal Codi ainsi que, à un moindre titre, le cardinal Villot.

La Curie s’efforça de minimiser le sentiment de perte en présentant le pape défunt comme insignifiant, voire ridicule. Le cardinal Benelli aurait dit à l’auteur : « La Curie préparait le prochain conclave. Ils voulaient un pape curial. »

Avec Jean-Paul II, Rome tourne la page…

Le cardinal Villot était en mesure d’influencer le conclave qui se réunit dès le 14 octobre. La première journée fut marquée par la lutte entre les partisans du très réactionnaire cardinal Siri et ceux de Benelli qui s’inscrivait dans la continuité du pape Luciani. Le lendemain, était élu le charismatique cardinal Wojtyla dont on connaît l’attachement passionné à Humanae vitae. Le pape Wojtyla fit vite oublier le sort de son prédécesseur.

Bien entendu, Jean-Paul II eut connaissance des dossiers réunis par Luciani sur l’IOR et l’infiltration de la franc-maçonnerie au sein du Vatican. Il écarta tous les changements envisagés : Cody conserva son poste à Chicago jusqu’à sa mort en 1982, Baggio ne partit pas pour Venise, Villot resta secrétaire d’État jusqu’à ce qu’une double pneumonie l’emporte en mars 1979. Plus grave : Marcinkus conserva la direction de l’IOR et fut même, entre 1981 et 1984, pro-président de la commission pontificale pour l’État du Vatican, ce qui faisait de lui le troisième personnage de cet État ! Jean-Paul II avait en effet besoin de beaucoup, beaucoup d’argent pour mener sa politique : soutenir les dissidents chrétiens des pays de l’Est et combattre les communistes en Amérique latine. La Banque Ambrosiano, dirigée par Roberto Calvi, transférait secrètement, elle aussi, des fonds à Solidarnosc et aux Contras qui combattaient le régime sandiniste au Nicaragua.

Le juge Alessandrini qui enquêtait sur les crimes financiers et le trafic de drogue était assassiné, en janvier 1979. Marcinkus, soupçonné d’être impliqué dans cette affaire, fut protégé par Jean-Paul II : comme il en avait le droit par le Concordat, l’État du Vatican interdit toute investigation de la police italienne. Roberto Calvi, qualifié de « banquier de Dieu », était retrouvé, en juin 1982, pendu sous un pont de Londres et, quelque jours plus tard, on découvrait un trou de 1,3 milliard de dollars dans la banque Ambrosiano ; ce fut une des plus retentissantes faillites de l’après-guerre. Marcinkus reconnut pour le Vatican la responsabilité de 250 millions de dollars, rien de plus. D’autres « suicides » suivirent et, en 1986, c’était le tour de Sindona d’être empoisonné en prison avant qu’il ne témoigne.

Bien plus tard, le procès de l’affaire Calvi révéla l’impliqua de Licio Gelli, le grand maître de la « Loge P2 ». En mars 1990, Marcinkus quitta en secret la cité du Vatican, échappant ainsi au mandat d’arrêt des magistrats milanais, pour s’installer en Arizona où il mourut en février 2006. Quant à Jean-Paul II, sa canonisation a été annoncée par le pape François lors des fêtes pascales de 2014.

Après l’OMC, le Grand Marché Transatlantique

Plus que jamais, je m’inspire d’un exposé de Raoul-Marc Jennar, spécialiste des traités commerciaux internationaux, qui parcourt en ce moment la France pour expliquer les dangers de la négociation engagée par l’Union européenne avec les États-Unis.

Revenons en arrière. Dès novembre 1990, alors que le bloc de l’Est s’est effondré et que l’Europe de l’Ouest ne peut plus se considérer menacée, la Communauté Économique européenne signe avec les États-Unis la Déclaration Transatlantique ; il s’agit de promouvoir l’économie de marché, de rejeter le protectionnisme ainsi qu’une coopération plus approfondie entre les deux rives de l’Atlantique.

En 1995, le Transatlantic Business Dialogue (TABD), un lobby qui rassemble les chefs des plus puissantes firmes américaines et européennes, est créé à Séville. Le TABD adopte 70 recommandations qui furent remises aux chefs d’État du sommet UE/USA qui se réunit peu après à Madrid ; plusieurs recommandations furent reprises lors de ce sommet qui apporte son soutien au TABD dans la déclaration finale. Le TABD est désormais intégré aux négociations.

[Cependant, en 1998, le gouvernement Jospin retire la France de la négociation entre les pays riches sur l’Accord multilatéral sur les services (AMI) et fait donc échouer ce dernier projet. Il aurait permis à une firme privée de mettre en cause les règlementations publiques, par exemple l’interdiction de l’exploitation des gaz de schiste.

C’est déjà ce qui se passe au Brésil où l’État obligeait les firmes à réinvestir 10 % de leurs profits dans le pays ; une plainte d’une firme américaine a obligé le Brésil à reculer. Au Cambodge, l’État a dû renoncer à protéger des zones naturelles.]

Vers les négociations UE/USA

La Commission européenne a présenté des « recommandations », c’est-à-dire un projet de mandat, qui a été approuvé par le conseil des ministres des 28 membres de l’UE et, le 23 mai dernier, le Parlement européen a donné son feu vert pour l’ouverture des négociations ; mais les gouvernements approuvent le mandat, sans consultation des Parlements nationaux. Le gouvernement français a beaucoup « communiqué », comme on dit, sur l’exception culturelle qui figure dans le mandat de négociation mais que Jose Manuel Barroso a qualifié de « réactionnaire ».

Cependant, le texte du mandat confié à notre négociateur, Garcia Bercero, directeur du commerce à la Commission européenne, n’a pu être rendu public officiellement car trois pays s’y sont opposés : l’Allemagne, les Pays-Bas et le Danemark. Heureusement, certains, comme Raoul-Marc Jennar, ont pu se le procurer et le décortique pour nous.

Le 8 juillet 2013, les négociations commencent à Washington ; l’affaire des écoutes de la NSA n’a donc eu aucun effet. Les affaires avant tout ! Et ces négociations restent absolument secrètes.

A la fin novembre, la Commission européenne s’est préoccupée de l’opinion publique : il faut lui donner une image positive de l’accord envisagé. Elle a donc validé, ainsi que les gouvernements de l’Union, un rapport remis en mars 2013 par le Centre for Economic Policy Research (Londres) qui a mis en évidence les avantages du GMT : une augmentation du PIB de 0,5 % et la création de 400 à 500 000 emplois à l’horizon 2027 !!!

Directives du Conseil de l’UE pour la négociation et commentaire de Raoul-Marc Jennar (document officieux)

(Il s’agit de la base sur laquelle les gouvernements de l’UE veulent négocier avec les USA).

Article 1 : il évoque « les valeurs communes [avec les États-Unis], la protection et la promotion des droits de l’Homme ». Commentaire de Raoul-Marc Jennar : les USA abandonnent les services publics et la sécurité sociale au secteur privé ; la peine de mort est encore présente dans de nombreux États, les armes sont en vente libre ; les USA n’ont pas ratifié plusieurs et importantes conventions internationales : sur les droits de l’Enfant, la diversité culturelle, le respect de la biodiversité, le changement climatique, la Cour pénale internationale.

Article 4 : « Les obligations de l’Accord engageront tous les niveaux de gouvernement ».

Commentaire : l’Accord s’appliquerait donc du niveau régional à celui des communes.

Article 9 : « L’Accord ne devra pas contenir des dispositions qui risqueraient de porter préjudice à la diversité culturelle et linguistique de l’Union ou de ses États membres, en particulier dans le secteur audio-visuel ». Commentaire: L’exception française semble ainsi se réduire à l’audio-visuel et peut être remise en cause par d’autres articles (21 et 44).

Article 10 : suppression de tous les droits de douane. Commentaire : ces droits jouent un rôle très important en Europe pour protéger l’agriculture tandis que les USA subventionnent massivement leur agriculture et l’agro-industrie. Supprimer ces droits en Europe provoquerait « une catastrophe agricole majeure : perte de revenus pour les agriculteurs, chute des exportations agricoles françaises, arrivée massive de soja et de blé américain avec OGM » (Jennar).

Article 17 : « L’Accord devrait mettre en place un cadre de travail afin de faciliter la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles. » Commentaire : les gouvernements européens cèdent ainsi à une demande ancienne de la Commission européenne qui veut créer un marché du travail européen dérégulé.

Article 20 : « Les services fournis dans l’exercice de l’autorité gouvernementale tel que défini par l’article 1.3 de l’GCS doivent être exclus de ces négociations. » Commentaire : il s’agit, bien sûr, des services régaliens de l’État (magistrature, police, armée, etc.).

Articles 22 et 23 : Trop longs pour être cités, ils visent à protéger au maximum les investisseurs en permettant aux firmes d’agir contre les États. Les contraintes prévues rendront impossibles toute politique en faveur d’une région défavorisée ou d’un type d’entreprises, par exemple les PME. Ainsi, le gouvernement Ayrault a accepté ce que le gouvernement Jospin avait refusé en 1998. Il s’agit d’enlever aux juridictions nationales leurs compétences à l’égard des investisseurs américains et de permettre à ces derniers de recourir à une instance privée contraignante contre les États et les pouvoirs locaux. Ainsi, Chevron pourra faire annuler l’interdiction de l’exploitation du gaz de schiste et la National Riffles Association, qui est le lobby des marchands d’armes, pourra demander la suppression des limites au libre commerce des armes.

Article 24 : « L’Accord visera à accroître l’accès mutuel aux marchés publics […] assurant un traitement non moins favorable que celui accordé aux fournisseurs établis localement. » Commentaire : l’objectif est de donner accès aux entreprises américaine en Europe et européenne aux USA. Mais les exigences pour les appels d’offre disparaissent. Article qui pose plusieurs questions : qu’en sera-t-il des législations du travail, des droits syndicaux, des exigences environnementales ? Seront-ils classés « obstacles plus rigoureux que nécessaires », selon le vocabulaire de l’OMC ? Les USA vont-ils renoncer aux marchés réservés (25 % des marchés publics sont réservés aux PME) et aux préférences nationales comme la législation Buy American ? On sait que les USA n’ont pas l’habitude de céder et que l’accord de libre-échange avec la Corée du Sud est ouvertement bafoué par l’administration Obama.

Article 25 (très long, allons à l’essentiel) : « L’Accord visera à éliminer les obstacles inutile au commerce et à l’investissement y compris les obstacles non tarifaires […], tout en reconnaissant pour les Parties le droit à évaluer et gérer les risques en conformité avec le niveau de protection que chaque Partie juge approprié […]. Cela devrait inclure des dispositions spécifiques, de fond et de procédures, dans des secteurs d’une importance considérable pour l’économie transatlantique, y compris, mais d’une manière non limitative, l’automobile, les produits chimique, les produits pharmaceutiques et autres industries de la santé, ‘information et la communication et les service financiers afin d’éliminer les obstacles non tarifaires existants. » Commentaire : les « obstacles non tarifaires » visent les réglementations, normes sociales, sanitaires, phytosanitaires et environnementales. Aux USA, le principe de précaution n’est pas reconnu et les entreprises américaines contestent le bien fondé scientifique des normes sanitaires en vigueur en Europe. L’article met aussi en cause les normes de sécurité pour les voiture et les produits pharmaceutiques ! Cet article 25 constitue le moyen de démanteler progressivement l’appareil législatif des États de l’UE, chaque fois qu’une norme est considérée comme un obstacle excessif à la libre concurrence.

Article 26 : « L’Accord comprendra également un cadre de travail pour identifier les opportunités et pour guider la poursuite des travaux sur les questions de réglementation. »

Commentaire : ce cadre est la structure institutionnelle destinée à poursuivre le démantèlement des règlementations ; un cadre qui ne sera plus soumis à la ratification des États.

Article 45 : « L’Accord comprendra un mécanisme de règlement des différends appropriés, ce qui fer en sorte que les Parties respecteront les règles convenues. » Commentaire : Ce mécanisme sera analogue à celui dans l’ALENA, c’est-à-dire indépendant des juridictions nationales. Il permet aux firmes privées d’agir contre les pouvoirs publics nationaux ou locaux. Il n’y a pas d’instance d’appel. Ainsi, dans le cadre de l’ALENA, le Canada a été poursuivi à ce jour 30 fois par des firmes américaines qui contestaient des règlementations en vue de protéger la santé et l’environnement ; le Canada a été condamné à leur payer 226 millions de $.

Voilà donc les propositions de l’UE pour la négociation avec les États-Unis. Une fois un accord conclu par les négociateurs, il sera présenté à la Commission européenne, puis au Parlement européen qui sera élu au printemps et ensuite aux Parlements nationaux. Il est donc important d’interpeller les candidats aux élections européennes sur leur position face au GMT qui se prépare en coulisses.

GATT, OMC, GMT : vous connaissez ?

 Sans doute, connaissez-vous le GATT et, plus encore, l’OMC. Mais le GMT, c’est-à-dire le Grand Marché Transatlantique ? Il n’est sans doute pas inutile de revenir sur ce que recouvre chacun de ces sigles. J’ai pu bénéficier, en effet, d’un stage d’un grand expert de ces questions, Raoul-Marc Jennar, et je voudrais que vous puissiez aussi en profiter.

De 1948 à 1994, le commerce international a été régi par l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT en anglais). Des cycles (Rounds) de négociations, de 1948 à 1994, se sont succédé et ont été marqués par le succès puisque les pays signataires sont passés de 23 à 120 et que les négociations, d’abord par produit et de pays à pays, sont devenues multilatérales à partir du Kennedy Round (1964-67). Le postulat du GATT est que la loi du marché stimule la croissance, crée de l’emploi et est bénéfique pour tous.

Le 4ème cycle, l’Uruguay Round, a abouti aux Accords de Marrakech (avril 1994) qui ont donné naissance à l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Il fallait que ces Accords de 22 500 pages soient ratifiés par les 123 Parlements. En France, en décembre 1994, Édouard Balladur, Premier ministre, présenta au Parlement 1 page unique censée résumer les Accords… qui furent ratifiés ! Mais, durant toute la période des négociations, d’autres hommes politiques furent aussi responsables : Rocard, Cresson, Bérégovoy et Chirac.

Les nouveautés de l’OMC

L’OMC est entré en vigueur le 1er janvier 1995. Alors que le GATT ne concernait que le commerce des marchandises, l’OMC a l’ambition d’abaisser les barrières non tarifaires : législations, normes sociales, sanitaires, environnementales qui sont considérées par les entreprises étrangères comme protégeant le marché intérieur contre la concurrence (AGCS). Les services et les droits de propriété intellectuelle, donc tous les domaines de notre vie quotidienne, sont aussi concernés (ADPIC). Le principe des accords de libre échange est d’obtenir une « libéralisation progressive et accrue » ; il s’agit donc d’un processus en cours.

Les pays membres doivent informer le secrétariat de l’OMC de toute nouvelle loi ou règle.

Il est interdit de discriminer entre les produits « similaires » des autres pays membres. On ne tiendra donc pas compte des conditions sociales de production (travail des enfants, par exemple), ni des conditions environnementales. L’objectif est donc de s’aligner sur la norme la plus basse. Le vocabulaire de l’OMC est révélateur : les règles existantes sont qualifiées d’« obstacles inutiles » à la concurrence ; quant aux règles nationales ou locales, considérées comme des obstacles au commerce, aux investissements ou aux marchés publics, elles sont qualifiées de « plus rigoureuses que nécessaires ».

Alors que les tenants de l’OMC parlent de « réguler le marché », il s’agit au contraire d’éliminer les « obstacles » à la libre concurrence, pour le profit des firmes privées et des sociétés transnationales. Et on remarquera que ces dernières, en revanche, ne subissent aucun contrôle : ce n’est pas l’objectif de l’OMC.

Revenons sur deux de ces accords :

– L’AGCS (Accord général sur le commerce et les services) : A l’exception de certains services régaliens (défense, justice, services administratifs des pouvoirs centraux et locaux), tous les services sont menacés. Le principe est de ne faire aucune différence entre un service fourni par l’État (comme l’enseignement et la santé) et ceux fournis par des firmes privés. Au cours des négociations successives, il s’agit « d’élever progressivement le niveau de libéralisation. »

Or, ces obstacles à la marchandisation de certaines activités ont été érigés dans le but protéger les citoyens. L’éducation publique n’y échappera pas puisqu’en juin 2000, le représentant de l’UE à l’OMC a estimé que « l’éducation et la santé sont mûres pour la libéralisation » ! A terme, une école étrangère établie en France pourra exiger les mêmes subventions que les écoles françaises. La généralisation du principe aboutira à une privatisation générale.

– Les ADPIC (Accords sur les Droits de Propriété intellectuelle liés au Commerce) : caractérisés par un énorme déséquilibre entre les détenteurs de brevets dont 95 % appartiennent au Nord et les usagers. Cet accord permet la captation des semences (cf. la biopiraterie par prélèvement de variétés en Amérique latine et, ensuite, dépôt de brevets) et les industries agro-alimentaires organisent la dépendance des paysans. Cette pratique viole les acquis de la convention de Rio (1992) : principe de la biodiversité et principe du partage équitable des avantages découlant de l’exploitation des ressources génétiques.

L’accès aux médicaments essentiels est aussi menacé par la marchandisation : hausse des prix depuis 1995 et investissements totalement déséquilibrés des 10 plus grandes firmes : 4,3 % pour le paludisme et la tuberculose, contre plus de 30 % pour les produits de beauté.

Une autre différence avec les règles du GATT : ces dernières étaient volontaires et provisoires, celles de l’OMC sont contraignantes et permanentes.

– L’OMC gère donc aussi l’Organe de Règlement des Différends (ORD) car l’OMC peut sanctionner des États pour le non-respect des règles. L’OMC est la seule institution internationale à disposer d’un instrument ayant la capacité de sanctionner les États pour le non-respect de ses règles (sauf un article de l’ONU utilisé très exceptionnellement). Un Etat doit se faire porteur de la plainte d’une entreprise contre des pratiques ou des normes en vigueur dans un autre pays et qui la désavantage. Si un arrangement n’est pas trouvé, un « panel » d’experts (le plus souvent issus du monde des affaires et qui siègent à titre personnel) examine la plainte. Après quoi, l’ORD prend une décision : l’État désavoué doit se mettre en conformité avec les règles de l’OMC ou payer des compensations financières à l’État plaignant.

Deux exemples : plainte du Canada, avocat des producteurs d’amiante = l’Union Européenne a gagné… grâce à une faute de procédure ! Plainte contre l’UE pour son refus d’importer du boeuf aux hormones des USA et du canada. L’UE perd et n’obtempère pas ; d’où l’ORD fixe 116 millions de $ le dommage annuel à verser aux USA et à 13 millions de $ pour le Canada. Notons que ces procédures coûtent très cher et donc les pays pauvres renoncent à porter plainte.

Si l’on veut mesurer les effets à venir de ces accords, il suffit de regarder les conséquences de l’ALENA, accord de libre-échange, entré en vigueur le 1er janvier 1994, entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Ce dernier pays qui était exportateur de produits agricoles est aujourd’hui importateur. Il a dû changer sa constitution qui protégeait certains territoires améridiens après le dépôt de plaintes de grandes firmes.

L’échec du cycle de Doha :

Après plusieurs tentatives (Singapour en 1996, Genève en 1998, Seattle en 1999), les pays occidentaux avaient obtenu le lancement d’un nouveau cycle de négociations, en 2001, à Doha. Tandis qu’ils parlaient de « cycle du développement », ils attendaient en fait l’ouverture totale des marchés du Sud. De leur côté, les pays du Sud espéraient corriger les accords en leur faveur. A Cancun, en 2003, 90 pays rejetèrent les propositions occidentales. A chaque conférence ministérielle, les blocages se confirmaient. A l’OMC, les décisions se prennent à l’unanimité mais, de surcroît, les BRICS s’affirmaient comme des acteurs importants.

Devenu directeur-général de l’OMC en septembre 2005, Pascal Lamy dut, moins d’un an plus tard, constater l’échec et mettre un terme à ces négociations. C’est dans ce contexte que les États-Unis se lancèrent, à la fin de 2011, dans des négociations avec 11 pays riverains du Pacifique et en 2013 avec l’Union Européenne en vue de ce qu’on appelle le GMT (Grand Marché Transatlantique) dont nous parlerons plus tard. Le 30 septembre 2013, Pascal Lamy quittait son poste à la tête de l’OMC.

La surprise de Bali (7 décembre 2013)

Des cris de triomphe ont suivi l’accord, créateur de 1000 milliards de $, selon le Secrétariat de l’OMC ; Jacques Berthelot, expert agricole qui a suivi la conférence de Bali de bout en bout, est beaucoup plus réservé. A Bali, l’Inde, à la tête d’un groupe de 46 pays, a tenu tête aux États-Unis. Le ministre indien du commerce affirmait : « La sécurité alimentaire n’est pas négociable. (…) Le besoin de stocks publics de grains alimentaires pour assurer la sécurité alimentaire doit être respecté. » Or, comme on le sait, la grande puissance américaine dispose d’énormes surplus qu’elle veut exporter. Les subventions domestiques des États-Unis à l’agriculture sont d’ailleurs passées de 61 à 130 milliards de $ entre 1995 et 2010 ; mais l’accord de Bali ne met pas fin à ces aides qui troublent totalement le marché mondial agricole.

Au final, seule l’Inde a obtenu le droit de protéger sa population. Exception de taille mais qui reste provisoire « jusqu’à ce qu’une solution permanente soit trouvée ».

Les deux décisions de Bali sont : 1° une exemption accrue des droits de douane pour les produits provenant des pays les plus pauvres ; 2° la « facilitation des échanges » qui risque d’être très coûteuse pour les pays du Sud ; ils devront investir dans les ports et les mécanismes douaniers destinés à faciliter les importations des pays riches, au détriment, bien sûr, des investissements en faveur des populations. Un système authentiquement colonial.

Mais peut-on sortir de l’OMC ? Pour y parvenir, préciseMarc-Raoul Jennar, il faut d’abord engager des négociations pour verser des compensations avec tous les autres pays ! Quelques petits pays ont essayé et ont reculé ; seul un bloc de pays pourraient décider de sortir de l’OMC. Mais il existe une arme dissuasive : ne plus participer aux débats et obliger ainsi à ce le processus soit stoppé pour remettre les choses à plat. Qu’on se souvienne de la politique de la « chaise vide » pratiquée par la France en 1965, dans les réunions du Conseil de la Communauté ; elle avait abouti au « compromis de Luxembourg » qui reconnaissait que lorsqu’un pays estimait ses intérêts vitaux menacés, le Conseil devrait rechercher un accord unanime. Encore faut-il en avoir le courage.

Le jugement de Raoul-Marc Jennar

Pour notre expert, nous sommes à la fin d’un cycle de progrès dans la démocratie qui avait commencé en 1789, suivi des conquêtes politiques et sociales du XIXe siècle, de 1936, 1945, de la déclaration des droits universels de 1948 dont il faut relire les articles 22 à 26, pour s’achever avec les mesures de 1981 (impôt sur la fortune, retraite à 60 ans, nationalisations, décentralisation, etc.). Depuis lors, la réaction s’est développée. En France, elle commence avec le « tournant de la rigueur » de Delors. La dérive néo-libérale se développe avec l’Acte unique européen (1986) et le traité de Maastricht (1992).

Raoul-Marc Jennar insiste aussi sur « la bataille des idées que nous avons perdue ». Et de citer des économistes comme Milton Friedman, Friedrich Hayek, Jacques Rueff. Mais il est aussi significatif de citer, par exemple, ce qu’écrivait Jacques Julliard dans Le Nouvel Observateur : « Le totalitarisme eût été impossible sans l’avènement du peuple comme acteur principal de la politique. » Et David Rockefeller, dans Newsweek de février 1999, énonçait l’objectif final : « Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire. »

(à suivre)

 

 

Le Père Chenu : de l’exil à la consécration (suite)

Le Père Chenu : de l’exil à la consécration (suite)

Dès 1933, Chenu avait autorisé deux frères à entrer au travail dans les mines de Charleroi. C’est dire qu’il suivit et encouragea de bout en bout les prêtres ouvriers (désormais PO) ; plusieurs étaient d’ailleurs dominicains. Au début de 1954, l’interdiction romaine tomba : les PO devait stopper le travail au 1er mars 1954. Or, dans un article publié en février dans la Vie intellectuelle, Chenu venait de faire la théologie du sacerdoce de prêtres-ouvriers. Il décryptait ce qu’était le sacerdoce traditionnel : une profession avec des fonctions précises : la célébration de la messe le ministère des sacrements, l’enseignement catéchétique et pastoral, enfin, la prière. En comparaison, le sacerdoce des PO ne pouvait apparaître que diminué. Mais, affirmait Chenu, « nous refusons de limiter le sacerdoce à ces fonctions sacramentelles et cultuelles » parce que « la première fonction du sacerdoce est de donner aux hommes la Parole de Dieu ». Or, l’Église étant devenue étrangère au monde ouvrier, il fallait une présence de certains prêtres en son sein. « Comment baptiser une civilisation si l’on n’y entre pas ? » Un réquisitoire et un plaidoyer implacables qui, à Rome, fit l’effet d’une bombe.

Chenu fut donc accusé d’encourager la résistance des PO. Pourtant, Congar, dans son Journal, note que Chenu était devenu « une bête noire », plus pour son action auprès de LaQuinzaine que pour sa doctrine. Le cardinal Grente, évêque du Mans, membre de l’Académie française et très conservateur (cela va souvent de pair), aurait porté à Rome une plainte signée par une vingtaine d’évêques français.

Le Maître général des dominicains vint donc à Paris et sanctionna non seulement Chenu, envoyé en exil à Rouen, mais aussi Congar expédié à Cambridge et Féret à Nancy, le trio dominicain que seule la mort sépara.

Paradoxalement, Chenu était plus favorisé que Congar : Rouen n’était pas loin de Paris et Chenu obtint l’autorisation d’y venir une fois par semaine. Intrépide, il poursuit ses activités. Il écrit une Introduction à l’étude de saint Thomas d’Aquin, dont il était un, pour ne pas dire le, grand spécialiste. Quand, en 1957, il publiait La théologie au XIIe siècle, il apprit qu’on avait dit  à Rome : « Sans doute, l’ouvrage est bon, mais l’auteur est mauvais. » Il publiait aussi quantité d’articles sur des questions d’actualité : « L’évolution de la théologie de la guerre », « Classe ouvrière et Église missionnaire », « Idéologies et mystiques dans le monde ouvrier », « la coexistence pacifique », « la décolonisation », « Apostolat de simple présence et charité politique », « Vocation actuelle du laïc chrétien », etc.

La fin du pontificat de Pie XII est affreuse. Dommage que Chenu n’ait pas tenu un Journal ; heureusement, le P. Congar l’a fait et nous éclaire sur l’ambiance : mariologie débridée (Marie sera-t-elle déclarée rédemptrice ?), pouvoir absolu de la Curie romaine, dénonciations au Saint-Office, hantise du communisme. Au point que Congar se demanda s’il n’allait pas devenir orthodoxe ! Pie XII meurt en octobre 1958 mais Chenu ne put revenir à Paris qu’en septembre 1962.

Au Concile

Chenu ne participa pas à Vatican II comme expert officiel – il restait suspect -, à la différence de son confrère et ami Congar. Il y entra par la petite porte, comme expert privé d’un évêque malgache qui avait été son élève au Saulchoir. Il joua pourtant un rôle important. Dès le début du Concile, en prenant l’initiative d’un Message au monde dont il rédigea une première mouture, modifiée ensuite, bien sûr, dans un sens clérical au point que, comme le dit Chenu : « Ils ont béni mon gosse dans l’eau bénite ».

Le dominicain fut très actif dans une multitude de groupes, de commissions qui travaillaient autour du Concile ; comme d’autres théologiens, il fit des conférences en marge du Concile. Tandis que Congar tient une chronique du Concile dans les Informations catholiques internationales, il écrit régulièrement pour Témoignage chrétien et pour Lettre qui a succédé à La Quinzaine. C’est lui qui, par une lettre datée du 25 novembre 1962, alertait ses amis de la Lettre de l’importance de ce qui commençait à Rome. Car ce n’était pas encore évident à l’automne 62. Et Chenu évoquait « un renouveau de l’Église, grâce à un aggiornamento », un concile pastoral (et non dogmatique) et, selon ce que disent certains, une « déstalinisation ». D’autres lettres suivirent.

Les « signes des temps »

Le Concile fut le couronnement de la pensée de Chenu. Comme il le dit plus tard à Jacques Duquesne, « Je sentais que la Parole de Dieu est dans l’histoire, et qu’entrer dans l’histoire est un moyen d’atteindre la Parole de Dieu. » En 1965, dans un article consacré aux signes des temps, il évoquait ces « événements » accomplis par l’homme qui ont une valeur plus large en captant les énergies et les espérances d’un groupe humain ; il citait en exemples la prise de la Bastille en 1789 et la conférence de Bandoeng pour les peuples afro-asiatiques : « ces prises de conscience collectives, voire massives, font franchir soudain aux hommes des espaces spirituels longtemps insoupçonnés ». Dès que, « dans sa présence au monde, le chrétien reconnaît les signes du dessein créateur et libérateur de Dieu, il apparaît que l’autonomie des réalités terrestres garantit en quelque sorte la transcendance de la Parole et de la grâce de Dieu ». Chenu refusait la coupure religieux/profane, foi/histoire, Église/monde. Mais si le salut est dans l’histoire, il rappelait bien aussi que « le salut déborde la libération économique ». Il amorçait ainsi une théologie de la libération qui se développa à partir d’un engagement libérateur avec les masses opprimées.

Lui qui avait écrit déjà une Théologie du travail, en 1952, devint le théologien de l’incarnation et écrivit même en 1967 un petit livre intitulé Théologie de la matière. Civilisation technique et spiritualité chrétienne. .

Réagissant contre la tendance individualiste, telle qu’elle est souvent interprétée à partir de la parabole du bon Samaritain dans laquelle l’amour s’exerce de personne à personne, Chenu montrait qu’un certain personnalisme de la grâce se répercutait dans la « chimère des conversions individuelles ». Au contraire, affirmait-il, « la masse est sujet de libération ». Chenu est évidemment très attentif aux pauvres. Curieusement, il ne semble pas avoir participé au groupe « Jésus, l’Église et les pauvres » qui se réunit en marge du Concile ; pourtant, il évoqua ce groupe dans un article qu’il publia en 1977. Il note que, tout au long du Concile, des références à la pauvreté comme composante essentielle de l’être chrétien furent introduites dans les textes.

La doctrine sociale de l’Église est-elle périmée ?

A 84 ans, en 1979, Chenu publiait encore un petit livre très impertinent, La « doctrine sociale » de l’Église comme idéologie. Le dominicain partait du « sentiment de plus en plus commun sous toutes les latitudes, plus encore dans les jeunes Églises du tiers monde, que la « doctrine sociale » de l’Église est désormais dépassée et périmée ». De fait, l’expression « doctrine », présentée de 1890 à 1960, fut contestée à Vatican II. Éliminée dans la constitution Gaudium et spes, elle fut cependant réintroduite après la promulgation de la constitution, donc illégalement ! On la retrouve désormais dans toutes les éditions au n° 76, 5, et le Catéchisme de l’Église catholique de 1992 fait référence à ce passage pour légitimer la doctrine sociale… Chenu proposait une lecture historique des déclarations des papes, de Rerum novarum (1891) à Octogesimo adveniens (1971).

Il avait déjà égratigné, en 1959, les textes de Pie XII sur la « doctrine sociale en soulignant l’influence « d’un théologien allemand dont les positions personnelles sur la famille et sur la propriété sont pénétrées d’un anti-socialisme plus proche des réactions d’Adenauer que des perspectives de Pe XI ». Cette fois, en 1979, il expliquait « la médiocre efficacité de l’enseignement des pontifes » par sa référence à un monde idéal, fondé sur les principes immuables de la loi naturelle et la collaboration des classes, « sacralisant de fait une structuration hiérarchique particulière de l’ordre social » : références à la vie paysanne, civilisation pré-industrielle, coutumes pré-capitalistes, corporatisme, etc. Le tout présenté comme une « troisième voie » en concurrence idéologique avec le libéralisme et le communisme. Et Chenu d’ajouter : « les « théologies de la libération », émanant du messianisme des opprimés, ne se construisent pas sur les dossiers de la doctrine sociale. »

Las, Jean-Paul II ne tarda pas à remettre à l’honneur la « doctrine sociale » de l’Église qui, on le sait, ne stoppa pas l’évolution catastrophique du monde. Mais Chenu aurait retrouvé l’espoir en écoutant le pape François dénoncer les « structures économiques et sociales qui nous réduisent en esclavage ».

Un prophète au XXe siècle : Marie-Dominique Chenu (1)

 

J’ai eu la chance de rencontrer plusieurs fois le P. Chenu (1895-1990), un dominicain exceptionnel. En 1966, je participais à une session sur le thème « christianisme et socialisme » qu’il animait avec son fils spirituel, Paul Blanquart. Ce théologien, spécialiste des XIIe-XIIIe siècles et de saint Thomas, suivait avec la plus grande attention l’évolution de notre temps pour y discerner ce qu’il appelait les « signes des temps ». Je reviendrai plus loin sur cette notion. Je le rencontrai ensuite à plusieurs reprises dans des réunions et je me souviens de l’avoir vu, dans des messes en semaine, à l’église du Saulchoir, arrivant à tout petits pas pour s’asseoir à droite de l’autel tandis que le P. Congar, se traînant sur deux béquilles, venait s’asseoir en face de lui, à gauche. Dans leur grande vieillesse, Congar et Chenu, les deux grands dominicains ! Au début de 1990, avec Jacques Chatagner, j’allais lui souhaiter la bonne année. Hélas, depuis plusieurs années, il ne pouvait plus lire ce qui était une épreuve terrible pour le grand intellectuel qu’il était. Un mois plus tard, il s’éteignait et l’archevêque de Paris tint à lui faire des obsèques solennelles à Notre-Dame, ce qui ne lui aurait certainement pas plu : non seulement parce qu’il fuyait les honneurs mais aussi parce que l’église du Saulchoir avait été sa maison depuis plus de soixante-dix ans.

Marcel Chenu entra chez les dominicains à 18 ans, mais qu’on ne s’y trompe pas : il n’avait ni l’intention d’être prêtre (même s’il le devint plus tard), ni de mener une vie monastique ; ses grands-parents qui l’élevèrent étaient d’ailleurs des instituteurs laïcs. Mais le Saulchoir était un couvent d’études et c’est cela qui lui convenait. La Première guerre mondiale arrive et ses supérieurs l’envoient étudier à Rome.

A l’Angelicum avec le redoutable Père Garrigou-Lagrange

Rome était alors dominée par la réaction antimoderniste déclenchée par le pape Pie X. Le climat était au soupçon au point qu’on a parlé de « terreur blanche ». A l’Université pontificale saint Thomas d’Aquin, appelée Angelicum, un dominicain régnait : Réginald Garrigou-Lagrange y enseignait une philosophie nourrie d’Aristote, la théologieainsi que la mystique. Celui qui restaura le thomisme était admiré par le jeune Chenu mais plus comme maître en spiritualité que comme théologien ; il déclara en 1975, dans des entretiens avec Jacques Duquesne, que Garrigou-Lagrange « était complètement étranger à l’histoire. (…) L’Incarnation le gênait parce qu’on ne pouvait pas la déduire métaphysiquement à partir de Dieu. » Or, pour Chenu, « la Parole de Dieu est dans l’histoire » ; il soutint cependant sa thèse sur la contemplation chez saint Thomas d’Aquin sous sa direction ; Garrigou-Lagrange qui l’appréciait, voulait le conserver près de lui, à Rome, comme maître-assistant. Pourtant, en 1920, Chenu préféra regagner le Saulchoir qui était alors en Belgique, près de Tournai : le couvent avait dû s’exiler en Belgique avec la loi sur les congrégations.

Une école de théologie, le Saulchoir

Chenu appréciait la vie communautaire du couvent, nourrie de belle liturgie et d’une vie de travail intellectuel intense. Devenu jeune professeur d’histoire des doctrines chrétiennes, il créa avec quelques frères un « Institut d’Études médiévales », orienté plus spécialement sur l’étude du XIIIe siècle, à cause de saint Thomas, bien sûr. L’objectif était d’appliquer la méthode historique à la théologie de Docteur angélique, tout comme le P. Albert Lagrange (à ne pas confondre avec Garrigou-Lagrange) l’appliquait à la Bible, à l’École biblique de Jérusalem qu’il avait fondée. Pendant douze ans, entre 1923 et 1935, le travail du P. Chenu fut centré sur l’histoire médiévale dont il devint un éminent spécialiste. Il écrit : « Nous avons, en quelque sorte, introduit l’historicité dans la théologie », alors qu’au début du siècle, la théologie se devait d’être immuable. Mais, à Rome, cette méthode d’approche historique restait suspecte.

En même temps, il s’intéresse aux activités plus concrètes des aumôniers de la JOC. Et de déclarer plus tard : « D’emblée, j’ai donc récusé le dualisme contemplation-action apostolique. » En août 1932, Chenu est nommé Maître en théologie, placé à la tête du Saulchoir et fit du couvent, selon le témoignage du P. Duval, un « lieu familier de fréquentation pour la jeunesse du nord ». Il est le premier à introduire au Saulchoir un cours sur Marx. Sa connaissance du Moyen Age suscita son intérêt pour les grands penseurs arabes (Averroès, Avicenne) et l’amena à former trois jeunes dominicains destinés au dialogue avec l’islam et le monde arabe : il préparait ainsi la création de l’Institut dominicain au Caire.

Au début, avoua Chenu, « je redoutais la séduction du monde et sa tiédeur. Et j’ai découvert que le monde est un bienfait de Dieu, c’est le lieu même où se manifeste la présence de Dieu ».

En 1939, à la veille de la guerre, le Saulchoir revint s’établir dans la région parisienne, à Étiolles, près d’Évry.

Les ennuis commencent

En mars 1936, Chenu prononçait une allocution pour la fête de saint Thomas qui dressait un bilan du travail accompli et un programme de développement de la réforme théologique en cours. Ce discours, discrètement publié en 1937 sous le titre Une école de théologie : le Saulchoir, n’était qu’à usage interne mais il fut dénoncé à Rome, sans doute par des (ou un seul) dominicain(s) hostile(s) au P. Chenu. Ce dernier se rendit à la curie et à l’Angelicum pour s’expliquer. Il dut signer dix propositions. D’après le P. Congar, ce serait Garrigou-Lagrange qui serait à l’origine de cette « saloperie ». Mais cela ne suffit pas : le 6 février 1942, Chenu apprenait par la radio la mise à l’Index de son petit livre. Déjà, il est condamné par ses supérieurs pour la « tendance communiste » qui se dégage de ses écrits. La Croix publia la traduction d’un article de l’Osservatore Romano qui lui reprochait « des idées inacceptables sur le développement de la révélation et du dogme », alors que le donné révélé est fixe et immuable.

Un homme de l’Angelicum, le P. Thomas Philippe, vint au Saulchoir et devant ses frères, Chenu fut accusé de « modernisme », l’horreur pour Rome ! Il est déchargé de ses fonctions et assigné à résidence au couvent Saint-Jacques, à Paris. Les dominicains furent scandalisés mais la soumission ne pouvait faire question. Cependant, le cardinal Suhard fit venir Chenu et lui dit très tranquillement : « Ne vous troublez pas, petit père, dans vingt ans tout le monde parlera comme vous. » Et le cardinal ne publia pas la mise à l’Index dans sa Semaine religieuse.

Malgré ce coup dur, Chenu collaborait à quantité de revues ; pendant la guerre, aux premiers Cahiers du Témoignage chrétien, puis àÉconomie et Humanisme, Jeunesse de l’Église, Masses ouvrières (lancée en 1944), L’Actualité religieuse dans le monde, sans oublier, à partir de 1950, la sulfureuse Quinzaine, lancée par Ella Sauvageot et dont il fut le garant théologique auprès du cardinal-archevêque de Paris ; il y publia de temps à autre un billet sous le pseudonyme d’Apostolus. Et toutes ces revues sont orientées à gauche ! Il suscite un débat passionné, en mars 1945, quand il propose la présence du quotidien L’Humanité dans la salle de lecture du couvent.

Proche des résistants des réseaux, mais non de la France libre à Londres, il fit une conférence à Uriage, en 1944, à cent combattants sortis du Vercors et de l’Oisans. Gilles Ferry raconta plus tard : « Il fait voir le mouvement de l’Histoire. (…) Le Père Chenu apportait la révélation de ce monde pour lequel chacun avait combattu sans en soupçonner les dimensions. »

En 1947, il publiait, dans Masses ouvrières, un article audacieux intitulé « L’âme de tout apostolat ». Chenu reprenait ainsi le titre d’un livre célèbre de Dom Chautard, un abbé cistercien, qui affirmait que l’âme de tout apostolat, c’était la vie intérieure. Mais le contexte avait changé : il fallait incarner la foi et la charité dans les structures temporelles. Ainsi, Chenu revalorisait-il l’engagement des militants ouvriers. Chenu fut parmi les trois dominicains signataires, avec beaucoup d’autres chrétiens, d’une affiche : « Des chrétiens contre la bombe atomique » ; un appel qui reprenait intégralement le fameux Appel de Stockholm lancé par le mouvement de la Paix. Tant pis s’il se fit encore mal voir dans l’Ordre.

A côté de ses activités intellectuelles, Chenu s’active dans de multiples milieux. Le soir, il quitte le couvent pour participer à des groupes des plus divers : aumôniers du monde ouvrier, équipes jocistes, équipes enseignantes et tous ces lieux d’effervescence catholique du XIIIe arrondissement, en particulier la maison du 48 avenue d’Italie et le 144 rue Nationale. Mais Chenu suit aussi des groupes de foyers de milieu ouvrier ou très modeste dans les XIIIe et le Xve arrondissements, à Châtillon, plus tard en grande banlieue. Il écoute beaucoup, parle dans un langage que tous comprennent, aide concrètement et discrètement ; pour le dîner, à l’occasion, il épluche les pomme de terre et, ensuite, il fait toujours la vaisselle. Il est chaleureux et optimiste car il croit au Saint-Esprit et il dit lui-même : « Je suis très friand d’expériences concrètes, ce qui va à l’encontre du goût de clercs pour l’abstraction, ou du goût de hiérarques pour le dogmatisme. Je commence par écouter de toutes mes oreilles les expériences, quitte à en faire ensuite une analyse critique. »

Il lui fallut démentir la légende des deux Chenu : un médiéviste savant et « une espèce de gamin qui court dans les tranchées de la sainte Église », alors que Chenu et Chenu sont une seule et même personne.

(à suivre)

Gaza : silence autour des appels au secours

Une bande de terres de 41 km de long et de 360 km2 sur laquelle vivent aujourd’hui, ou plutôt tentent de survivre, 1 million 700 000 personnes. Depuis juin 2007, elles subissent un blocus terrestre, maritime et aérien de la part d’Israël ; l’Égypte collabore.

Je ne ferai pas ici un historique de ce blocus dont la cause politique est bien connue : la victoire électorale du Hamas aux élections de 2006 et sa main-mise sur la bande de Gaza. Mais est-il normal que toute une population en subisse les conséquences ? Doit-elle être « punie » pour avoir « mal votée » ? Je n’évoquerai pas les provocations suivies de représailles de l’armée israélienne : roquettes lancées du territoire gazaoui sur des villages israéliens et, en retour, bombardements de l’armée israéliennes, blessant et tuant des civils palestiniens. Opérations « ciblées » d’élimination de dirigeants du Hamas (la liste est très longue et, souvent famille et enfants sont assassinés en même temps), provoquant à son tour , etc… Je n’évoquerai pas non plus les 22 jours de bombardements israéliens de l’opération nommée « Plomb durci » (fin décembre 2008-mi janvier 2009), qui fit 1 300 morts à Gaza dont plus de 410 enfants, et n’épargna ni les usines, ni les écoles ni les hôpitaux. Ni l’opération « Pilier de défense » (novembre 2012) qui fit 163 morts gazaouis dont 37 enfants (contre 6 morts israéliens).

Je veux seulement faire le point sur la situation présente parce que, faute d’événement sensationnel qui attire l’attention des médias, les conditions de survie deviennent de plus en plus difficiles et devraient susciter une mobilisation aussi bien humanitaire que politique.

Un commerce étranglé

Aujourd’hui, avec Israël, il n’existe plus qu’un seul point de transit pour les marchandises que les Israéliens autorisent à entrer à Gaza : produits alimentaires de base, médicaments, carburant et pièces détachées en quantité limitée mais pas de matériaux de construction, de ciment, de tuyaux. Soit 40 à 50 % des importations d’avant le blocus. Ces restrictions ont tué nombre d’activités à Gaza. Seuls sept produits sont encore exportés de Gaza, en particulier des fleurs grâce à un accord spécial avec le gouvernement hollandais, mais la chute des exportations est cependant spectaculaire et Israël n’importe plus rien. Côté égyptien, malgré l’accord israélo-égyptien de blocus, pendant longtemps, les centaines de tunnels à la frontière entre Gaza et l’Égypte ont permis d’importer de multiples denrées vitales pour la population, et pas seulement des armes, comme on l’a dit trop souvent. Or, depuis le coup d’État en Égypte, en juillet dernier, l’armée égyptienne a détruit tous les tunnels. Les conséquences sont dramatiques pour les Gazaouis : hausse des prix des denrées devenues rares, et surtout très grave pénurie de carburant. Le diésel égyptien fournissait, depuis le début de 2011, une partie du carburant nécessaire à la centrale électrique de Gaza. Le diésel fourni encore par les tunnels est tombé de 1 million de livres par jour en juin à quelques 20 000 livres en novembre.

De surcroît, les jeunes Gazaouis qui font leurs études à l’étranger et qui étaient venus chez eux pendant les vacances, n’ont pu ressortir de Gaza ! Leur année universitaire va être perdue.

Les conséquences de la pénurie de carburant

La centrale électrique qui fournissait encore récemment 30 % de l’électricité nécessaire à Gaza s’est arrêtée le 1er novembre. (Il faut dire aussi qu’elle avait été bombardée, le 28 juin 2006, par huit missiles de l’armée israélienne). Aujourd’hui, les Gazaouis n’ont plus d’électricité que 6 heures par jour ; même s’ils ont des générateurs, les hôpitaux sont menacés et, récemment, un chirurgien a fini une opération à la lumière de son portable. Un arrêt de l’électricité aurait de lourdes conséquences pour les unités de soins intensifs, les couveuses, la dialyse, les laboratoires, etc. Les restrictions en carburant touche les boulangeries, les transports et le ramassage des ordures, quand il a lieu, s’effectue désormais par des chariots tirés par des ânes.

Le 13 novembre, une grande station de pompage des eaux usées et d’épuration est tombée en panne et 3 000 Gazaouis, dans le quartier d’al Zaytoun, ont vu leurs rues envahies par 35 000 m3 d’eaux d’égout. Des photos effrayantes nous sont parvenues. Par chance, Gaza vient de recevoir une aide d’agences de l’ONU et de la Turquie qui font espérer une amélioration de ce côté pour les deux ou trois mois à venir. Et après ?

Très grave aussi, l’impossibilité de faire fonctionner dix stations de pompage. Des eaux usées sont déversées dans le Wadi Gaza qui serpente jusqu’à la mer en traversant des zones urbaines et menacentla santé des nombreuses familles qui vivent sur les berges du fleuve. Une odeur puante se répand à Gaza. Enfin, tout au long de la bande de Gaza, on compte en plus 16 déversoirs d’égouts qui débouchent directement dans la mer et toutes ces eaux usées contaminent la côte.

Mais comment effectuer des travaux avec la pénurie de ciment et de carburant ? Ajoutons que le grand pont qui enjambait le Wadi Gaza et reliait le nord et le sud de la bande de Gaza a été détruit en 2006, reconstruit puis démoli de nouveau par des bombardements israéliens en 2012.

Plus d’eau potable en 2016

L’eau douce ne représente déjà plus que 5% de la nappe phré­atique de Gaza. «À force de pomper l’eau, la nappe est surexploitée, son niveau baisse et la mer s’infiltre, précise un exxpert. Le pompage est trois fois plus important qu’il ne le faudrait.»L’eau fournie par les réseaux municipaux étant polluée – on remarquera qu’Israël interdit l’importation de chlore pour la traiter -, environ 83 % des foyers achètent de l’eau dessalée, qui absorbe jusqu’au tiers du revenu des familles. Or, même cette eau n’est pas toujours suffisamment propre. Par ailleurs, ceux qui n’ont pas les moyens d’en acheter utilisent des puits privés ou agricoles, souvent contaminés et pollués.

Les Nations Unies ont lancé un cri d’alarme : si d’ici 2016, aucune solution n’est trouvée pour fournir à Gaza de l’eu saine à un prix abordable, la nappe phréatique sera inutilisable. Il faut donc rappeler qu’Israël monopolise 90 % de l’eau de source de tout le pays ; alors que l’OMS recommande 100 litres d’eau par personne et par jour, les Palestiniens n’en consomment que 70 contre 300 pour les Israéliens qui disposent de piscines et gazons verts. Mais, à Gaza, les habitants atteignent-ils seulement les 70 litres ?

Selon un rapport de l’UNICEF publié en 2010, les maladies liées à l’eau représentent 26 % des affections et touchent particulièrement les enfants. Plus de 202 médicaments essentiels sur 480 ne sont plus désormais disponibles. Des bâtiments détruits par les bombardements dégagent de l’amiante dans l’atmosphère. Des Gazaouis atteints de maladies graves qui devraient aller se faire soigner à Jérusalem ou au Caire sont bloqués à Gaza parce qu’ils ne reçoivent pas les autorisations de sortie.

Du sort des agriculteurs et des pêcheurs

Les bombardements ont détruit d’immenses vergers et pollués les terres. Les Israéliens ont décrété une zone-tampon qui fait 2 km de large au nord et 800 m de l’est. Pour un territoire large de 10 km et long de 40, la FAO a calculé que les agriculteurs avaient perdu 30 % des terres arables ! Cette zone-tampon qui était souvent couvertes d’oliviers, de grenadiers et de citronniers est devenue une terre désolée, régulièrement labourée par les chars israéliens.

Quant aux pêcheurs, leur sort est pire. Initialement fixée à 20 miles nautiques par les accords d’Oslo, la zone de pêche a été réduite par Israël à 6 miles en 2006 et aujourd’hui à 3 miles. L’armée israélienne fait d’ailleurs chaque semaine des exercices militaires et tire assez fréquemment sur des pêcheurs qui ne sont qu’à 1 mile. Des bateaux sont confisqués, des pêcheurs blessés, parfois même arrêtés. Si bien qu’aujourd’hui, les pêcheurs qui ne trouvent plus guère de poissons dans la zone côtière sont parmi les plus pauvres à Gaza.

On se souvient du sort qui fut réservé, en mai 2010, à la flottille « free Gaza », composée de 8 cargos chargés d’aide humanitaire et de matériaux de construction. L’armée israélienne l’arraisonna dans les eaux internationales et prit d’assaut le bateau turc, le Mavi Marmara, faisant 9 morts et 28 blessés. Gaza est bien une prison.

La pauvreté à Gaza

Le manque de carburant a obligé quantité d’entreprises a cessé toute activité et le taux de chômage atteint 65 %. On estime à 230 le nombre des écoles qui manquent à cause de l’interdiction d’importer des matériaux de construction. Résultat : la plupart des enfants et des jeunes ne vont à l’école que par demi-journée.

79 % des Gazaouis sont au-dessous du seuil de pauvreté. Pourtant, l’UNWRA, l’Office de secours des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine, apporte une aide à plus de 700 000 familles car de très nombreux Palestiniens, chassés de chez eux par la création de l’État d’Israël en 1948, sont venus s’installer à Gaza. L’UNWRA gère aussi des écoles, des dispensaires et avait une vingtaine de projets de construction pour cette année mais Israël n’a pas autorisé l’importation des matériaux nécessaires. A la fin de novembre dernier, le commissaire général de l’UNWRA, Filippo Grandi, a lancé un appel : « La bande de Gaza va bientôt devenir inhabitable. »

Conformément au droit international, Israël, puissance occupante des territoires palestiniens, même si elle a retiré ses troupes de Gaza, doit protéger les civils. C’est d’ailleurs pourquoi, le 8 janvier 2009, le Conseil de sécurité des Nations Unies avait demandé « que l’aide humanitaire, y compris les vivres, le carburant et les traitements médicaux, puisse être distribuée sans entrave dans tout Gaza. » Comme pour toutes les résolutions de l’ONU, Israël n’en a pas tenu compte.

Gaza reste toujours à la merci d’un raid de l’aviation israélienne ; les drones qui survolent Gaza en permanence sont là pour le rappeler. Leur bruit terrorise les enfants déjà traumatisés par les bombardements.

N’oublions pas ces 1 million 700 000 êtres humains en danger.

 

 

 

 

 

Les mérites oubliés des indulgences

 

A l’occasion des JMJ de Rio-de-Janeiro, en juillet dernier, le cardinal Préfet de la Pénitencerie avait annoncé que le pape François accordait une indulgence plénière aux jeunes qui rempliraient les conditions suivantes : conversion personnelle et renoncement au mal, confession et communion, prière aux intentions du pape. De surcroît, les fidèles légitimement empêchés de venir à Rio mais qui suivraient l’événement par internet avec dévotion pourraient, eux aussi, recevoir l’indulgence plénière. Quelle modernité ! Mais beaucoup ont-ils profité de cette occasion d’effacer, selon le vocabulaire des institutions ecclésiastiques, la « peine temporelle » inhérente à leurs fautes ?

Le pape François s’inscrit dans une vieille tradition de l’Église que le Concile n’a pu remettre en question et que Paul VI a rénovée en 1967. Tant pis pour les protestants.

On n’a pas oublié, en effet, que c’est la question des indulgences qui a déclenché la révolte de Luther. En 1517, ce dernier affichait ses 95 thèses contre le commerce et les indulgences elles-mêmes sur la porte du château de Wittemberg et affirmait que nous ne sommes pas sauvés par les dons en argent mais par la seule grâce de Dieu. Le pape Léon X, manquant d’argent pour construire la nouvelle basilique de Rome avait lancé une vente »en gros » de ces indulgences.

Qu’est-ce qu’une indulgence ?

Une indulgence est la remise de la « peine temporelle » encore liée à un péché déjà pardonné. Elle ne peut donc intervenir, normalement, qu’après la confession qui libère, en cas de péché mortel, de la « peine éternelle ». Quant à la « peine temporelle » du péché, elle est l’épreuve de purification que l’on doit subir « soit ici-bas, soit après la mort dans l’état qu’on appelle purgatoire », pour reprendre les termes exacts du Catéchisme de l’Église catholique de 1992 à l’article 1472..

Les indulgences sont donc en relation étroite avec le purgatoire dont l’existence ne fut affirmée que tardivement, au Moyen Age et en Occident, pour désigner d’ailleurs un état, et non un lieu, où se trouvent les âmes qui ne sont ni susceptibles d’entrer immédiatement dans la vision de Dieu ni destinées à la condamnation sans appel de l’enfer. Présentée prudemment par saint Thomas, la doctrine du Purgatoire n’est affirmée nettement qu’au concile de Florence (1438) et plus encore au concile de Trente ; mais cette doctrine est rejetée par les Églises d’Orient.

Soulignons aussi que le développement des indulgences est lié au pouvoir pontifical, seul capable d’accorder des indulgences : n’est-ce pas lui à qui le Christ a remis le « pouvoir des clés » (Mat. XVI, 19) ? Cependant, le pape peut concéder ce pouvoir à certains.

La doctrine des indulgences s’appuie sur la notion de « trésor » dont l’Église disposerait ; un trésor constitué par les expiations et mérites du Christ, mais aussi par les prières et les bonnes oeuvres de la Vierge Marie et de tous les saints. Ainsi, l’Église peut puiser dans ce « trésor » en faveur d’un fidèle. En 1973, le cardinal Journet, théologien de renom, justifiait les indulgences et écrivait : « En vertu de ce merveilleux transfert, vous aurez obtenu (…) l’indulgence du ciel pour ce qui manquait à votre désir de purification. » Quant au jésuite Bertrand de Margerie, dans son livre Le Mystère des indulgences, publié en 1998, il affirme : « Puisque les saints ont tant souffert afin de nous épargner la souffrance (…) estimons les indulgences : c’est après les sacrements ce qu’il y a de plus précieux dans l’Église de Dieu. » Remarquons que cet ouvrage est préfacé par Mgr Brincart, évêque du Puy et membre de la commission doctrinale des évêques de France.

A quelles occasions le pape accorde-t-il des indulgences ?

Dans une occasion solennelle, comme l’Année jubilaire de la Rédemption (1983), l’Année mariale ou les JMJ de 2013, le pape accorde des indulgences en fixant quatre ou cinq conditions, toujours à peu près identiques : célébration communautaire suivie avec dévotion, confession et communion, pèlerinage individuel ou en famille dans une des quatre basiliques patriarcales à Rome ou dans l’une des églises que les évêques désigneront selon les diocèses, prières aux intentions du Souverain Pontife.

Cependant, indépendamment de ces grandes fêtes solennelles, Rome a reconnu une multitude d’occasions où une indulgence plénière ou partielle peut être acquise. Car on doit distinguer les indulgences plénières de celles qui ne sont que partielles. Autrefois, ces dernières étaient quantifiés en années, mois et jours. Ainsi, Dans un Recueil et calendrier des principales indulgences plénières faciles à gagner, publié en 1910 avec l’Imprimatur, je relève des indulgences tarifées pour certaines prières : 100 jours pour l’invocation : « Soit loué et remercié à tout moment le très saint et très divin Sacrement », mais 300 jours pour : « Doux Coeur de Marie, soyez mon salut » ou « Mon Dieu, faites l’unité des esprits ans la vérité et l’union des coeurs dans la charité ! », ou encore : « Coeur de Jésus, j’ai confiance en vous ». D’autres prières obtiennent mieux : « Jésus, Marie et Joseph » permettent de « gagner » 7 ans et 7 quarantaines ; de même, les actes de foi, d’espérance et de charité garantissent 7 ans et 7 quarantaines. Il faudrait citer d’autres prières qui donnent des indulgences partielles, toujours de trois niveaux : 100 jours, 300 jours ou 7 ans et 7 quarantaines. Naturellement, une multitude de jours se prêtaient aussi à l’obtention d’indulgences : chemin de croix, les vendredis en l’honneur du Sacré-Coeur, le mois de janvier en l’honneur du Très Saint Nom de Jésus, etc. Au total 80 cas, le 63ème étant la pieuse lecture de l’Évangile pendant au moins un quart d’heure permettant de gagner une indulgence de 300 jours.

Aujourd’hui le Manuel des indulgences, édité en 1999, parle toujours des deux types d’indulgences – plénières ou partielles – mais la tarification en années et jours a disparu. On n’a donc pas osé aller jusqu’au bout de la logique : ou bien supprimer les indulgences partielles ou bien les tarifer. Mais on retrouve, dans le Manuel de 1999, une multitude de cas, indépendamment des grandes occasions pour lesquelles le pape institue une indulgence particulière.

Les indulgences destinées aux âmes du Purgatoire

Depuis le XVe siècle, les fidèles peuvent acquérir des indulgences, non pour eux, mais pour les morts « en voie de purification », c’est-à-dire au Purgatoire. Cependant, le cardinal Cajétan (1469-1534) précisa un point important : les défunts n’étant plus soumis à l’autorité de l’Église, l’indulgence ne peut fonctionner que comme une supplication adressée à la miséricorde du Créateur. En effet, l’âme qui souffre au purgatoire paie sa dette à l’égard de la Justice divine ; ses amis peuvent l’aider par leurs mérites mais l’effacement des peines n’est pas automatique. Quelle comptabilité « divine » !

Reste le cas des indulgences plénières accordées à l’article de la mort. Le Manuel de 1910 précisait : « 1° en se confessant et recevant le Saint Viatique ou, si on ne le peut, en concevant une grande douleur de ses péchés ; 2° en invoquant, au moins de coeur, le saint Nom de Jésus ; 3° en acceptant ses maux et la mort avec résignation et en expiation de ses péchés, le moribond gagne une indulgence plénière qu’il peut s’appliquer, sans qu’il soit besoin de l’intermédiaire d’un prêtre, ou plutôt elle lui est appliquée au moment précis de la mort par le seul fait qu’il a accompli les conditions prescrites. »

Le Manuel de 1999 précise que « Notre Sainte Mère l’Église concède avec bonté à ce fidèle l’indulgence plénière à l’article de la mort, pourvu qu’il soit bien disposé et qu’il ait récité habituellement quelques prières durant sa vie ; dans ce cas l’Église supplée aux trois conditions habituelles requises. » Il est simplement recommandé d’utiliser un crucifix ou une croix. Et d’ajouter que, dans l’enseignement catéchétique, il faut informer les fidèles « fréquemment et opportunément de cette salutaire disposition de l’Église. » Il semble, en effet, que les catholiques ignorent cette chance offerte d’aller directement au paradis sans passer par le purgatoire.

Il faut enfin signaler ce que la doctrine catholique appelle l’acte héroïque qui consiste à offrir ses oeuvres « satisfactoires » (bonnes et, à ce titre, diminuant les peines à subir au purgatoire) au profit des âmes du purgatoire. Cette pratique inspirée par l’exemple de sainte Gertrude a été répandue par saint Alphonse de Liguori.

Le souci oecuménique s’efface donc toujours devant la volonté de l’Église catholique de maintenir la continuité de son enseignement. Le concile de Trente n’avait-il pas anathémisé ceux qui douteraient des indulgences ?

En 1973, Paul VI avait annoncé une Année sainte qui devait être une année de « réconciliation » et de paix entre les hommes séparés. Le pasteur Lukas Vischer, secrétaire exécutif au Conseil oecuménique des Églises, prit le pape au mot pour proposer d’en faire une « Année sainte ensemble » ; ce qui supposait que Rome rompe avec la tradition des indulgences distribuées à cette occasion. S’inspirant de la loi juive qui prévoyait de célébrer l’année du sabbat tous les sept ans, Vischer proposait de faire de cette Anne sainte « une occasion pour les Églises de s’engager ensemble pour une justice plus grande, pour la lutte contre l’exploitation économique. (…) L’Année sainte pourraitelle devenir pour les Églises l’occasion de réfléchir à nouveau sur ce que le mot « libération » veut dire aujourd’hui (…) ? Ou contribuons-nous à l’oppression ? Une année des Droits de l’homme ? » Sur cette base, ajoutait Lukas Vischer, les doutes des chrétiens protestants disparaîtraient.

Il n’en fut rien.

Le cardinal Ottaviani victime du Concile

[subscribe2]Il y a tout juste cinquante ans, le 8 novembre 1963, en pleine assemblée conciliaire, le cardinal Frings, archevêque de Cologne, osait déclarer : « Il faut souligner clairement que la nécessité de réformer la procédure, sans confondre les voies administratives et les voies judiciaires, vaut pour toutes les congrégations romaines, y compris le Saint-Office. Nul ne peut être condamné sans avoir été entendu, sans avoir eu la possibilité de se défendre et aussi de se corriger. La procédure du Saint-Office ne répond plus à notre temps et est pour beaucoup un objet de scandale. » Cette intervention visant le Saint-Office et mettant directement en cause son secrétaire, le cardinal Ottaviani, était une première qui fut saluée par une salve d’applaudissements.

Peu après, avec des sanglots dans la voix, le cardinal Ottaviani répondit : « Je proteste contre les parole prononcées contre la suprême congrégation du Saint-Office dont le président est le Souverain Pontife. Ces accusations procèdent de l’ignorance, pour ne pas dire un autre mot incompatible avec la charité. »

D’où venait donc le Saint-Office et son secrétaire ?

En 1908, le pape Pie X avait remplacé l’Inquisition par la congrégation du Saint-Office, avec pour mission de veiller sur la doctrine et les moeurs. C’est en novembre 1959 que Jean XXIII avait nommé Alfredo Ottaviani au poste de Secrétaire de cette « Suprême congrégation ».

Né en 1890 dans un quartier populaire de Rome, le Trastevere, d’un père ouvrier-boulanger, Ottaviani entra au service de la Curie, c’est-à-dire de l’administration du Vatican, dès 1922 et, en 1935, il devint assesseur du Saint-Office. Pie XII le nomma cardinal en 1953 et il devient pro-secrétaire du Saint-Office, c’est-à-dire adjoint du Secrétaire, le cardinal Pizzardo, celui-là même que le P. Congar qualifia, dans son Journal du Concile, à plusieurs reprises, d’imbécile.

On trouve des textes et allocutions d’Ottaviani à partir de 1953. Fidèle disciple de Pie XII, il prononçait, le 2 mars 1953, jour dédié au pape, un discours sur « Les Devoirs de l’État catholique envers la religion ». S’appuyant sur des textes pontificaux, de Léon XIII à Pie XII, le cardinal affirmait que les gouvernants d’un État catholique devaient « défendre contre toute embûche l’unité religieuse du peuple » qui se sait en possession de la vérité religieuse. Après la répression soviétique en Hongrie, Ottaviani méditait dans la basilique Saint-Pierre de Rome et demandait à Jésus, juge suprême, « le repos aux âmes des héros hongrois martyrisés par les féroces partisans de l’Antéchrist ». C’est la même inspiration qui, le 11 octobre 1961, à Madrid, lui faisait applaudir « la sagesse et le courage du Chef de l’État espagnol et de ses collaborateurs directs » (donc le général Franco) et célébrer « le 25e anniversaire de la Croisade », c’est-à-dire le soulèvement en Espagne contre la République. Le Concile pouvait-il faire évoluer cet homme de plus de 70 ans qui avait servi la Curie depuis exactement cinquante ans ?

Le cardinal Ottaviani à Vatican II

Loin d’être écarté de la préparation du Concile, Jean XXIII nomma Ottaviani à la tête de la commission théologique ; il ne pouvait pas avoir de poste plus important. Les textes que cette commission présenta à l’assemblée conciliaire étaient donc tous marqués par la volonté de s’en tenir à la tradition catholique du XIXe siècle et de la première moitié du XXe : il s’agissait de défendre la doctrine contre les dangereuses nouveautés. Mais au Concile, dès la première session, Ottaviani put constater qu’il suscitait une franche hostilité. Ainsi, quand, dépassant les dix minutes imparties à chaque orateur, le président de séance lui coupa le micro, des évêques applaudirent ; du coup, le cardinal boycotta le Concile pendant deux semaines. En novembre, le vieux cardinal, à demi aveugle, présenta le schéma (projet de texte) De Ecclesia qu’il avait mijoté dans la phase préparatoire. Ne se faisant pas d’illusion, le cardinal mania l’humour et l’amertume : « Je m’attends à entendre les litanies habituelles de vous tous : ce n’est pas oecuménique et c’est trop scolastique, ce n’est pas pastoral et c’est trop négatif et autres accusations similaires ». Le cardinal avait bien conscience du rapport des forces au Concile, mais convaincu de détenir la Vérité, il n’abandonna pas le combat et concentra son action sur deux questions : le mariage et la liberté religieuse.

Le débat sur le mariage et la régulation des naissances eut lieu à la fin d’octobre 1964. Outré par les interventions des cardinaux Suenens et Léger, Ottaviani rappela qu’il était le onzième enfants d’une famille de douze et s’éleva contre le texte discuté : « Cela est manifestement contre la fin du mariage qui ne pose pas de limite à la procréation ». Et de souligner la parole du Christ : « Regardez les oiseaux du ciel et les lys des champs… » Dans les coulisses du Concile, certains soupirèrent : « Ah, si Madame Ottaviani avait connu la pilule ! »

Le vieux cardinal fut pourtant très applaudi en une occasion, lorsque, durant le débat sur la question des armes nucléaires et l’éventualité d’une guerre juste, il soutint, comme il l’avait d’ailleurs fait toute sa vie que « la guerre devait être absolument proscrite. »

Le grand combat du cardinal au Concile

La Déclaration sur la liberté religieuse suscita plus encore l’hostilité du cardinal. « Le vrai et le faux ne sont pas égaux et ne peuvent jouir des mêmes droits, mais ici ils se trouvent sur le même plan », déclara-t-il. Ottaviani admettait la tolérance, rien de plus. Le chapitre qui avait été rédigé par la commission centrale préparatoire au Concile sur les relations entre l’Église et l’État affirmait que, dans les pays à dominante catholique, le Pouvoir civil devait « protéger la pleine liberté de l’Église » tout en assurant « une juste tolérance » pour ceux qui étaient éloignés de l’Église ; mais ce texte avait été écarté par le Concile. Face au nouveau texte, Ottaviani souligna qu’il manquait « une affirmation explicite et solennelle du droit premier et authentique de la liberté religieuse qui appartient objectivement à ceux qui sont membres de la véritable religion révélée. » Le cardinal estimait qu’il était « très grave » d’affirmer le droit à la liberté de propagande ; il en résulterait un grand dommage pour les nations dans lesquelles la religion catholique est « l’unique religion généralement reçue dans le peuple. » Leur unité de foi serait alors brisée.

On mesure, sur cette question de la liberté religieuse le fossé qui séparait Ottaviani et ses amis – car il en avait ! – de la majorité des Pères conciliaires.

A la fin du Concile, le jeudi 14 octobre 1965, Hans Küng fut convoqué à midi au Palazzo du Saint-Office pour avoir écrit que l’autorité de Paul Vi était affaiblie après la fin de la troisième session. Dans ses Mémoires, le théologien suisse raconte son entrevue avec Ottaviani qui l’accueillit en priant à haute voix : « Angelus Domini nuntiavit Mariae » (l’Ange du Seigneur annonça à Marie) et Küng continua : « Et concepit de Spirito Sancto » (et elle conçut du Saint-Esprit) ; en alternance, tous deux récitèrent en entier l’Angelus : pour Küng qui avait passé sept ans à Rome, il n’y avait pas là de quoi le désarçonner. Le cardinal sermonna le théologien mais ne le sanctionna pas.

Après le Concile

Lorsque, le 7 décembre 1965, Paul VI décida de remplacer le Saint-Office par la congrégation pour la doctrine de la foi, ce fut encore le cardinal Ottaviani qui en fut nommé préfet et le resta jusqu’à sa démission en 1968. Quelques mois plus tard, en juillet 1966, Ottaviani adressait aux évêques et conférences épiscopales du monde entier une lettre dans laquelle il s’inquiétait « d’abus croissants dans l’interprétation de la doctrine du concile » et d’opinions pervertissant l’esprit d’un grand nombre de fidèles. Ces thèses affectaient dans une certaine mesure « le dogme lui-même et les fondements de la foi ». Ottaviani énumérait alors dix erreurs ou périls parmi lesquels on trouve l’oubli de la tradition dans le recours à l’Écriture sainte, le manque de foi dans le magistère ordinaire du pape, la mise en cause de la filiation divine du Christ, de la doctrine sur le péché originel, enfin, comme avant le Concile, le « relativisme » ! Faut-il s’étonner d’un pareil texte de la part d’un cardinal dont la devise était : « Semper idem » ?

Les conférences épiscopales étaient invitées à livrer leurs réflexions. Celles des évêques français furent apaisantes, en revanche celles de Mgr Lefebvre, comme supérieur général de la congrégation du Saint-Esprit, furent des plus alarmistes : « Lorsque le Concile a innové, il a ébranlé la certitude des vérités enseignées par le Magistère authentique de l’Église. » Et d’ajouter : « La destruction de l’Église avance à pas rapides. »

Sans l’ouverture des archives du Vatican, on ne sait pas grand chose des manoeuvres d’Ottaviani pour affoler un Paul VI angoissé et le faire basculer dans le conservatisme. Après avoir démissionné de sa fonction de préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal se sentit sans doute encore plus libre de faire connaître ses opinions personnelles. En 1969, il adressa donc avec le cardinal Bacci, un confrère de la Curie, une lettre à Paul VI qui était un « Bref examen critique de la nouvelle messe ». La préface éclaire suffisamment l’argumentaire du texte pour qu’il soit inutile d’en dire plus : le nouveau Ordo Missae « s’éloigne de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la Sainte Messe telle qu’elle a été formulée à la XXe session du concile de Trente, lequel, (…) éleva une barrière infranchissable contre toute hérésie qui pourrait porter atteinte à l’intégrité du Mystère. » Les deux cardinaux suppliaient le Père commun de donner la possibilité de recourir « à l’intègre et fécond Missel romain de saint Pie X. »

La foi du cardinal avait reposé toute sa vie sur deux piliers : le pape et la Vierge Marie. En 1956, il évoquait le Souverain Pontife en ces termes : « La conscience d’avoir toujours le Pape parmi nous, la certitude qu’étant toujours là il ne tolèrera jamais aucune erreur dans l’Église doit donc nous inspirer un sentiment de paix profonde et nous permettre de travailler sans effroi. »

Jean-Paul II prononça l’homélie lors des obsèques d’Ottaviani, le 6 août 1979, et exalta non seulement la « fidélité exemplaire » du cardinal, toujours prêt à servir l’Église et a discerné « même dans les réformes, un signe providentiel des temps, de sorte qu’il a su et voulu collaborer avec mes prédécesseurs Jean XXIII et Paul VI, comme il l’avait déjà déjà fait avec Pie XII et encore avant avec Pie XI. » Amen ?

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Un procès de l’Inquisition (1859-1862)

 

Evoquer l’Inquisition fait ressurgir des faits redoutables et sanglants. On n’a pas oublié, qu’au Moyen Age, des tribunaux d’exception furent érigés pour extirper les hérésies, en particulier, le catharisme et que, devant la résistance de ces hérétiques, on n’avait pas hésité à brûler certains ; le bûcher de Montségur reste tristement célèbre. Puis, en Espagne, l’État utilisa l’Inquisition pour venir à bout des musulmans et des juifs. Enfin, en 1542, pour combattre l’hérésie protestante, le pape Paul III créait  « la Sainte Inquisition romaine et universelle ».

Un historien allemand Hubert Wolfa a découvert, dans les archives secrètes du Vatican, ouvertes en 1998, les sources des procès de l’Inquisition romaine. Il nous raconte, dans un livre qui vient de paraître au Seuil sous le titre Le vice et la grâce, un étonnant procès qui s’est déroulé au milieu du XIXe siècle. Minutieux, l’historien a consulté aussi d’autres archives, comme celles des Jésuites, et beaucoup d’autres en Allemagne. En un peu plus de 400 pages, il a reconstitué, comme un puzzle, une affaire que Rome a voulu étouffer car elle mettait en cause un personnage qui contribua à la proclamation de l’infaillibilité du pape en 1870. En toile de fond, des mentalités déroutantes et des moeurs… peu catholiques.

Rome, 1859. Pie IX règne en monarque absolu sur des États pontificaux réduits au Latium et à la Campanie. Il reste traumatisé par la révolution de 1848 qui l’a obligé à fuir Rome. Au coeur de Rome, près de la célèbre Fontaine des Tortues, le monastère Sant’ Ambrogio della Massina abrite des femmes du Tiers Ordre de saint François, vouées à la clôture absolue. On les taxait volontiers d’« enterrée vivantes ». Pour entrer dans ce monastère, il fallait apporter une dot de 500 scudi, une somme considérable. En 1857, la princesse Katharina von Hohenzollern, convertie au catholicisme, vint à Rome, fut admise à la cour de Pie IX puis, en septembre 1858, sur le conseil du cardinal Reisach, elle devenait novice dans le monastère de Sant’ Ambrogio dont les confesseurs appartenaient tous à la Compagnie de Jésus, soutien actif du souverain pontife.

 Les mystères du monastère Sant’ Ambrogio

Katharina von Hohenzollern apprit très vite que les soeurs vénéraient comme une sainte la fondatrice du monastère alors qu’elle avait été condamnée par l’Inquisition et envoyée en exil. Cependant, la fondatrice, connue dans toute l’Europe, avait des partisans jusqu’au sein de la Curie.

Ce n’était pas tout : Maria Luisa, jolie femme de 26 ans, intelligente et d’une séduction irrésistible, cumulait, avec la charge de maîtresse des novices, celles d’intendante et de vicaire. Elle ne participait pas aux offices, ne mangeait pas au réfectoire, recevait beaucoup au parloir et la plupart des novices restaient souvent autour de son lit, tard le soir. Complice, l’abbesse expliqua à Katharina qui avait, elle, acquis un regard critique que, si elle voyait des actes mauvais commis par Maria Luisa, il s’agissait d’apparitions du Démon qui avait pris son apparence ! Le confesseur, Giuseppe Peters, affirmait que Maria Luisa jouissait de grâces extraordinaires, d’une connaissance surhumaine des choses secrètes, d’extases et de visions. Toutes les novices, sauf Katharina, étaient subjuguées et considéraient Maria Luisa comme une sainte, une sainte vivante ! D’ailleurs ne sentait-elle pas « la bonne odeur de la sainteté », qui, dans la tradition de l’Église, était un des attributs classiques de la vraie sainteté ? Or l’odeur de Maria Luisa était celle de la rose : la rose, devenue la fleur de la Mère de Dieu.

En ce milieu de XIXe siècle les phénomènes extra-normaux, les apparitions de personnes célestes et, particulièrement, les apparitions de la Vierge Marie se multipliaient et semblaient conforter la foi catholique. Pour les soeurs d’un monastère romain, tous ces phénomènes étaient donc crédibles.

Vint le pire : Maria Luisa voulut se débarrasser de Katharina, l’incrédule, en l’empoisonnant. Il fallut que la princesse ait une solide constitution pour résister aux diverses tentatives d’en finir avec elle mais aussi et surtout qu’elle ait suffisamment de relations pour obtenir du pape qu’elle puisse quitter le monastère. Après quoi, elle porta plainte par obligation de conscience devant l’Inquisition.

 Des investigations préalables

Pie IX écarta d’abord l’idée d’un procès. Mais des investigations extra-judiciaires furent entreprises et une soeur qui avait été renvoyée de Sant’ Ambrogio finit par avouer que Maria Luisa l’amena à coucher dans son lit et à s’unir à elle pour « me sanctifier sur l’injonction du Seigneur ». Le dominicain du Saint-Office qui recueillit cette confession fut certainement bien embarrassé : autant les relations sexuelles entre hommes étaient connues et considérées comme le péché sexuel le plus grave, autant la doctrine catholique avait du mal à imaginer des relations sexuelles entre femmes. Cependant, il finit par considérer que les relations de Maria Luisa étaient de la sodomie féminine.

Les éléments rassemblés étaient suffisamment solides pour que Pie IX autorisât l’Inquisition à ouvrir un procès.

 L’instruction

Le procès commença par un travail d’instruction, appelé « procès informatif ». Toutes les religieuses de Sant’ Ambrogio furent donc interrogées ainsi que les deux confesseurs. Il fallut souvent deux ou trois interrogatoires successifs pour que les religieuses avouent, sous la pression d’un nouveau confesseur, ce qu’elles cherchaient d’abord à dissimuler. L’usage instauré par Maria Luisa était que, la nuit précédant leur prise d’habit, les novices dormaient ensemble dans sa cellule et « de deux lits n’en faisaient qu’un seul ». Elle simulait des entretiens avec la Mère de Dieu ou avec le Seigneur ; les novices l’embrassaient et la caressaient.

Le rôle des « lettres célestes » expliqua comment Maria Luisa avait assis son autorité sur le monastère. Ces lettres écrites le plus souvent par la Mère de Dieu ne se contentaient de chanter les louanges de Maria Luisa mais donnaient des consignes concrètes, correspondant, évidemment, aux exigences de la maîtresse des novices. Les lettres, écrites par l’une ou l’autre soeur, étaient déposées dans une petite boite en bois, sans doute sous l’autel, et le confesseur, le P. Peters, croyait être le seul à posséder la clé. Ce dernier faisait ensuite savoir la volonté céleste à la communauté. Les lettres étaient ensuite brûlées. Le jésuite protégeait ainsi Maria Luisa et lui révélait même parfois le contenu des confessions qu’il recevait.

Précisons que, depuis le VIe siècle, des « lettres célestes » de la Mère de Dieu étaient fréquentes.

 La bénédiction extraordinaire ou « bénédiction jésuite »

Maria Luisa finit par dévoiler aux inquisiteurs un des mystères de Sant’ Ambrogio. Dans les écrits de la Mère fondatrice du monastère, elle avait découvert que cinq confesseurs jésuites avaient pratiqué en faveur des abbesses une « communication substantielle » qui se déroulait de la manière suivante : le confesseur pénétrait avec sa langue dans la bouche de la pénitente ; un acte qui était censé correspondre à l’imposition des mains que les disciples pratiquaient avec leurs disciples pour leur insuffler l’Esprit. Cette tradition durait depuis plus de soixante ans et, selon la Mère fondatrice, ne devait pas être interrompue. Elle établissait une curieuse complicité entre les jésuites et ce monastère.

Maria Luisa, bien qu’elle n’ait pas été abbesse, obtint souvent du P. Peters la bénédiction extraordinaire ; cependant, devant les juges, elle refusa toujours d’y voir un acte impudique.

 Intimités entre le confesseur et sa pénitente

L’appétit de Maria Luisa ne pouvait se satisfaire de quelques bénédictions. Les dominicains de l’Inquisition apprirent peu à peu, au cours des interrogatoires, que Maria Luisa, prétextant un « malheur hors du commun », obtenait du P. Peters qu’il s’introduise dans la clôture et vienne dans sa cellule. Il y restait souvent des heures, de jour comme de nuit. Maria Luisa simulait des visions ou des entretiens célestes qu’elle évoquait ensuite avec lui. Le confesseur l’embrassait, l’enlaçait, mais selon elle, le jésuite ne l’aurait pas touchée à la poitrine ni sur une autre « partie impudique du corps ».

Après avoir tenté de mêler le confesseur à sa tentative d’empoisonnement de la princesse Katharina, Maria Luisa finit par avouer : « Je suis responsable de beaucoup de meurtres, j’ai commis de tels forfaits bien des fois. » Elle avait ainsi empoisonné soeur Maria Agostina qu’elle jalousait pour ses visions et ses extases.

 Le procès offensif contre les deux confesseurs

Le P. Giuseppe Leziroli était le confesseur ordinaire et directeur spirituel de Sant’ Ambrogio depuis 1839, mais, de 1856 à 1859, il fut assisté par le P. Peters. Or, le nom de ce dernier n’était qu’un pseudonyme porté à la demande de ses supérieurs pour échapper à la police du gouvernement protestant de Prusse. Derrière le pieux confesseur, il y avait un grand théologien et philosophe, Joseph Kleutgen, qui s’était engagé dans la défense du pape et de la « théologie d’avant le temps », titre de son oeuvre principale, et s’opposait au mouvement catholique cherchant la réconciliation entre la foi et la raison représenté à Rome par les Bénédictins de Saint-Paul-hors-les-murs. Pour le jésuite, le pape protégeait l’Église contre l’infiltration de l’esprit des Lumières ; on ne s’étonnera pas qu’il ait été nommé, en 1850, consulteur de la Congrégation de l’Index où il contribua activement à la condamnation de théologiens modernes.

Comment cet homme d’influence, proche du Général des Jésuites, a-t-il pu être, en même temps, le confesseur si naïf de Sant’ Ambrogio ? Dans une brochure publiée en 1846, et qui fut très remarquée, Sur la foi au miraculeux, Kleutgen-Peters avait défendu les apparitions miraculeuses, les dons aux femmes mystiques, et, affirmait-il, il n’était pas invraisemblable que « les saints et la Reine des saints eux-mêmes descendent du Ciel. » Cependant, il fallait faire preuve de prudence et le directeur spirituel de ces mystiques ne devait pas se laisser entraîner à la crédulité. A Sant’ Ambrogio, le jésuite n’avait évidemment pas fait preuve de cette prudence, sans doute par amour.

 Le jugement du Saint-Office

On décida d’abord de supprimer définitivement Sant’ Ambrogio et les religieuses furent dispersées dans divers monastères. L’ancienne abbesse qui avait laissé faire Maria Luisa et couvert ses méfaits fut condamné à une année de réclusion puis transférée dans un couvent romain. Maria Luiza qui aurait pu risquer la peine de mort devant un tribunal civil fut condamnée à vingt ans de réclusion que Pie IX réduisit à dix-huit. Après constat de sa démence, elle fut libérée en 1869.

Restaient les deux confesseurs. Le P. Leziroli fut condamné à un an d’emprisonnement dans une maison qui donnait les Exercices Spirituels. Quant au P. Kleutgen, il devait subir une peine de trois ans de réclusion, que Pie IX réduisit à deux ans. Comme pour tout procès d’Inquisition, les quatre accusés durent abjurer solennellement, après quoi la sanction d’excommunication était levée. Pour Joseph Kleutgen, la cérémonie eut lieu le 18 février 1862. Le jésuite écouta à genoux la sentence puis prononça la formule d’abjuration : « Je sais que personne n’est sauvé en dehors de la foi que la Sainte Église catholique et apostolique observe, croit, prêche, confesse et enseigne. Je reconnais avoir gravement manqué à cette foi. Je le regrette profondément. »

Ainsi s’achevait, au bout de deux ans et demi ce procès d’Inquisition dont la décision ne fut pas rendue publique. Pratique fréquente quand des clercs étaient impliqués. Mais, cette fois, des raisons étaient plus impérieuses encore. Joseph Kleutgen n’était-il pas un théologien précieux pour le pape ? Pour lui, sa réclusion – si l’on peut dire – se réduisit à un séjour dans une maison jésuite de cure et de repos, hors de Rome, près d’Ariccia ; un exil agréable qui lui permit de poursuivre ses travaux. Un an et demi plus tard, en octobre 1963, il revint à Rome pour reprendre ses cours au Collège germanique. Il est vrai qu’il bénéficiait du soutien de tout le réseau jésuite et aussi de cardinaux comme le cardinal Kark von Reisach qui avait conseillé à la princesse de Hohenzollern d’entrer à Sant’ Ambrogio et du cardinal Costantino Patrizi, protecteur du monastère et connu pour sa bigoterie.

 La destinée du jésuite Joseph Kleutgen

Dans les années 1850, le jésuite avait développé le concept de « magistère ordinaire ». Or, Pie IX reprit ce concept dans deux brefs, Gravissimas inter (décembre 1862) et Tuas libenter (décembre 1963). L’Église ne connaissait jusqu’alors que le magistère solennel des conciles et des papes. Toutes les questions qui n’avaient pas été tranchées par ce magistère restaient ouvertes à la libre discussion des théologiens. Mais il fallut attendre le concile de Vatican I pour lire dans la constitution dogmatique Dei filius (24 avril 1870) que l’on doit croire « d’une foi divine et catholique », non seulement ce que contiennent les Saintes Écritures et la tradition, mais aussi ce qui est proposé par l’Église comme « vérité divinement révélée, soit par un jugement solennel, soit par son magistère ordinaire et universel. »

Joseph Kleutgen joua en coulisses un rôle majeur dans l’élaboration de cette constitution, tout comme dans celle intitulée Pastor Aeternus (juillet 1870) qui définit l’infaillibilité pontificale !

Qu’un prêtre ait succombé à moultes reprises à la luxure, rompu le secret de la confession, importa peu finalement au regard des services rendus à la papauté, à la proclamation de son infaillibilité, pour la plus grande gloire de Dieu.

Islamophobie

 

« L’islam ne pouvait naître que dans un désert stupide, au milieu de Bédouins crasseux qui n’avaient rien d’autre à faire – pardonnez-moi – que d’enculer leurs chameaux. » (2001)

« Et la religion la plus con, c’est quand même l’islam. (…) L’islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition. Heureusement, il est condamné. » ( Magazine Lire, septembre 2001)

Celui qui s’exprime si délicatement est un écrivain français de renom, Michel Houellebecq. Imaginez le tollé si l’on remplaçait islam par judaïsme ; l’accusation d’antisémitisme ne tarderait pas.

Mais certains n’hésitent pas à se revendiquer islamophobes ; tel Claude Imbert, éditorialiste à l’hebdomadaire Le Point, qui, en octobre 2003, affirmant sur une chaîne de télévision : « Moi, je suis un peu islamophobe. (…) Et j’ai le droit, je ne suis pas le seul dans ce pays, à penser que l’islam – je dis bien l’islam, je ne parle pas des islamistes – en tant que religion apporte une débilité d’archaïsmes divers, apporte une manière de considérer la femme et en plus un souci de supplanter la loi des États par la loi du Coran, qui en effet me rend islamophobe. » La critique est ici celle d’une religion et, après tout, depuis le XVIIIe siècle, la France a une longue tradition antireligieuse qui s’est longtemps focalisée sur le catholicisme. Cette islamophobie-là serait donc admissible. Sauf que de cette islamophobie de la libre critique à l’autre qui confine au racisme, le pas est vite franchi. Exemple : quand, en 2006, sur les murs d’une mosquée de Carcassonne, on trace des croix gammées et des slogans comme : « Mort à l’islam », « La France aux Français » et « Les bougnouls dehors », on est bien en présence de racisme. Et quand, sur une caricature, on coiffe Mahomet avec une bombe, que veut-on dire sinon musulman = terroriste ? Certes, on ne doit pas toucher à la liberté d’expression mais le christianisme et le judaïsme ont droit, en France, à des égards auxquels l’islam n’a pas droit. Faut-il rappeler que les pouvoirs publics autorisent un grand nombre de processions dans les rues quand Marine Le Pen a soulevé l’émotion et le scandale en dénonçant « l’occupation » de quelques rues à Paris et à Marseille pour la prière du vendredi ? Ajoutons que ces prières avaient été autorisés ou tolérées par les autorités.

Peut-être est-ce encore pire de nier l’islamophobie. Lors d’une réunion d’un petit groupe pour les droits de l’homme, j’ai entendu le (ou un) vice-président de la Ligue des Droits de l’Homme dire qu’il ne savait pas ce qu’était l’islamophobie. S’inspirait-il des thèses de la journaliste Caroline Fourest selon laquelle « le mot islamophobie est clairement pensé pour disqualifier ceux qui résistent aux intégristes : à commencer par les féministes et les musulmans libéraux » ?

Chronologie du mal français

Le journaliste Thomas Deltombe qui collabore au Monde diplomatique a analysé les journaux télévisés de 20 heures sur les deux premières chaînes nationales de 1975 à 2004. Ce travail a abouti à un ouvrage publié en 2007, L’islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005. Il a pu ainsi dégager trois étapes dans la construction de cet islam de France vu par la télévision. La première période qui va du milieu des années 1970 à la fin des années 1980 est marquée par deux faits : d’une part, la révolution iranienne incarnée par l’ayatollah Khomeyni ; on découvre alors qu’il y a en France 2 millions et demi de musulmans. D’autre part, la sédentarisation des populations immigrées sur le territoire français qui est perçue désormais comme un « problème ». L’auteur rappelle opportunément ce que Jacques Chirac affirma, le 19 février 1976, lors d’une émission télévisée : « un pays dans lequel il y a 900 000 chômeurs mais où il y a 2 millions d’immigrés, n’est pas un pays dans lequel le problème de l’emploi est insoluble. » Pas besoin, donc, d’aller chercher Le Pen pour trouver un propos aussi absurde que répugnant. Au début des années 1980, émerge le concept de « seuil de tolérance » ; nombre de journalistes s’interrogent sur la possibilité de faire cohabiter Français et immigrés. Derrière Le Pen, cette fois, les nostalgiques de l’Algérie française jettent de l’huile sur le feu et on commence à évoquer l’« intégrisme ».

La deuxième période correspond aux années 1989-2001. La publication des Versets sataniques suivie de la fatwa de Khomeyni provoque, en 1989, une mobilisation sans précédent de nos télévisions : pour les journalistes, l’affaire se réduit à la confrontation de l’ « islam » avec le « monde occidental ». Les musulmans sont décrits comme tiraillés entre deux pôles : les « intégristes » et les « modérés ». Puis, en octobre 1989, éclate l’affaire des trois jeunes filles expulsées d’un collège de Creil pour avoir refusé d’enlever leur voile dans l’établissement. Tandis que les politiques se montrent prudents, les journaux télévisé se livrent à une véritable surenchère et dramatisent : la laïcité française serait-elle menacée ? Et l’affaire profite au Front national qui dénonce la « colonisation de la France » !

La troisième période est ouverte par les attentats du 11 septembre 2001. L’événement semble confirmer la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington et de Bernard Lewis. Hantise du terrorisme qui désigne les « jeunes des cités » comme des cibles privilégiées. L’enquête très documentée de Thomas Deltombe est, de bout en bout, accablante pour les journalistes des deux chaînes de télévision qui semblent ignorer les effets, souvent dévastateurs, de leurs a-prioris. J’aborde maintenant les douze dernières années qui ont vu s’amplifier l’islamophobie.

Le diagnostic des « experts en sécurité » (Vincent Geisser)

Aux chercheurs spécialistes de l’islam comme Bruno Etienne, François Burgat, Olivier Roy, Jocelyne Cesari, les médias préfèrent des experts en islamo-terrorisme comme Antoine Sfeir, Antoine Basbous, le pro-israélien Frédéric Encel et Alexandre Del Valle. Le parcours de ce dernier est significatif : venu de l’extrême-droite, il adhère en 2002 à l’UMP et publie la même année Le totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties. Il bénéficie déjà de nombreux soutiens auprès d’organismes sécuritaires, comme la DGSE, et a ses entrées dans les médias. Vincent Geisser, dans son petit livre La nouvelle islamophobie, note qu’en un an, d’avril 2002 à mars 2003, il a été invité six fois dans l’émission « C dans l’air ». Il explique : « La guerre des civilisations et des religions ressort du IIIe totalitarisme, loin d’être une invention d’Huntington, n’est pas déclarée par l’Occident, qui ne la souhaite aucunement, mais par les islamistes qui tentent de profiter des drames palestinien, irakien ou tchétchène pour embraser tout le monde musulman. » C’est pourquoi Del Valle parle de « bloc islamique » ; pour lui, l’islam n’est pas une religion ordinaire mais une civilisation belliqueuse, par essence maléfique. S’appuyant sur la notion de jihad, les médias français ont multiplié les dossiers dénonçant la menace islamique. En septembre dernier, Valeurs actuelles titrait encore sur « l’invasion qu’on cache », avec la photo d’une Marianne voilée. On spécule sur la fécondité des musulmanes – je rappelle que les statistiques françaises ne permettent pas de distinguer de groupes ethniques – pour imaginer, dans quelques années, une France à dominante islamique !

L’islamophobie plus que jamais d’actualité

En décembre 2010, des « Assises sur l’islamisation » se sont tenue à Paris et ont rassemblé non seulement des personnalités de l’extrême-droite européenne mais aussi, par exemple, une féministe de la première heure, Anne Zelensky. Nombreuses sont d’ailleurs les féministes qui sont très hostiles à l’islam. Et on ne peut que constater qu’aujourd’hui la laïcité est reprise par l’extrême-droite pour combattre l’islam. Christine Tasin qui copréside le site « Riposte laïque » et a été une des organisatrices de ces Assises avouait son rêve : pour rester en France, les musulmans devraient abandonner toute visibilité (voile, boucheries halal et même mosquées) et se contenter de pratiquer l’islam de façon totalement privée, faute de quoi, ils devraient quitter la France. De surcroît, un moratoire sur l’immigration serait établi, accompagnée de mesures de préférence nationale.

Une thèse circule dans les milieux d’extrême-droite, celle de l’« Eurabia », formulée en 2005, par une anglaise, d’origine juive égyptienne, Bat Ye’or. Selon elle, certaines instances dirigeantes européennes et des pays arabes collaborent pour soumettre l’Europe au monde arabe au sein d’une nouvelle entité appelée Eurabia. Elle prédit pour l’avenir une majorité musulmane en Europe. Après le complot juif d’avant guerre, voici le complot arabe ! On remarquera que le norvégien Anders Breivik qui a perpétré les attentats de juillet 2011 ayant fait 77 morts, cite Bat Ye’or et Eurabia des dizaines de fois dans le document qu’il a lui-même envoyé sur internet le jour du massacre.

De sondage en sondage, l’opinion française est de plus en plus négative sur l’islam. Un sondage Ipsos de janvier dernier révélait que 74 % des personnes sondées estimaient l’islam incompatible avec les valeurs de la société française ; plus de la moitié pensent que les musulmans sont en majorité ou en partie intégristes. Les sympathisants de gauche sont touchés presqu’autant que les autres. Aussi grave, une enquête de l’Institut CSA réalisée en décembre 2012 montrait que 55 % des Français estimaient qu’il ne fallait pas faciliter l’exercice du culte musulman.

En 2012, 469 actes islamophobes ont été répertoriés, soit contre des individus, soit contre des institutions. Il n’y en avait eu que 298 en 2011 et 188 en 2010. 14 mosquées ont été visées (graffitis, tentatives d’incendie, tête de porc déposée à la porte). En 2008, une centaine de tombes musulmanes avaient été profanées dans le cimetière militaire près d’Arras.

On ne s’étonnera donc pas des difficultés rencontrées pour construire une mosquée. La construction de celle de Poitiers a fait l’objet de deux démonstrations hostiles : une mosquée là où Charles Martel a stoppé l’avancée des Arabes, c’est insupportable ! A Marseille, la construction de la grande mosquée est bloquée depuis trois ans par des procédures judiciaires ; à Nice, le maire, Christian Estrosi, vient de rejeter le projet de centre de prière pour le remplacer par une crèche. A Metz, on n’arrive pas à trouver un terrain.

Le musulman et l’arabe tiennent aujourd’hui dans la société française la place qu’a tenu le juif dans les années trente.

Armes chimiques ou la mémoire courte

On parle beaucoup, ces temps-ci, des armes chimiques, qui, comme l’a dit le président Obama dans son discours du 10 septembre à la nation, peuvent « tuer à une échelle massive, sans distinguer le soldat du nourrisson. » Cet argument est d’ailleurs maladroit puisque, depuis la seconde Guerre mondiale, les bombardements des villes – des Américains comme des Allemands – n’ont pas distingué les civils des militaires. Cependant, l’élimination de ces armes en Syrie comme à l’échelle de la planète est plus que souhaitable.

Dès la première Guerre mondiale, en 1915, l’armée allemande utilisa à Ypres des bouteilles libérant du chlore qui, porté par le vent, atteignit les soldats français et anglais. Les Français répliquèrent et l’usage des gaz toxiques ne fit que se développer. L’horreur suscitée par cette nouvelle « technique » de guerre explique que, dans le traité de Versailles signé en 1919 avec l’Allemagne, l’emploi de ces gaz asphyxiants fut interdit. Curieusement, l’interdiction était limitée à l’usage et non à la production. Il n’empêche que Mussolini utilisa ces « armes » en Ethiopie. Dans son discours du 10 septembre, Obama évoqua l’utilisation des gaz par les nazis pour commettre l’Holocauste mais « oublia » leur usage intensif pendant la guerre américaine menée au Vietnam.

Au Vietnam, l’« Agent Orange »

Ce nom désigne un mélange de deux molécules herbicides, produit principalement par les firmes Monsanto et Dow Chimicals, destiné primitivement à l’agriculture et considéré donc comme non toxique. Cependant au Vietnam, il sera surdosé treize fois pour défolier les forêts, sur les routes et aux frontières pour créer un no man’s land et empêcher ainsi les Vietcongs de s’y cacher, mais aussi pour détruire les récoltes et ainsi affamer l’ennemi et les populations. Le nom d’« Agent Orange » provient des bandes de couleur orange inscrites sur les fûts dans lesquels il était stocké.

L’herbicide fut testé en 1959 au Vietnam et, à partir de l’été 1961, le président Kennedy donna son accord pour le programme d’épandage, appelé d’abord « Opération trail Dust » (traînée de poussière) puis « Opération Ranch Hand » (ouvrier agricole). Cependant Monsanto avait délibérément caché à l’armée américaine que la version militaire (l’Agent Orange) contenait une plus grande concentration de dioxine TCDD que la version agricole habituelle. Un document interne déclassé par la firme Dow Chimicals, en date du 22 février 1965, relate une réunion secrète de principaux fournisseurs de l’agent orange pour discuter des problèmes toxicologiques. Fallait-il prévenir le gouvernement ? Monsanto reprocha à Dow Chimicals de vouloir lever le secret sur un produit qui apportait un tel « marché ». Le secret fut donc gardé pendant au moins quatre ans. Enfin, en 1969, une étude de l’Institut national de la Santé américain révélait le résultat des expériences réalisées sur des souris soumises à des doses très importantes d’agent orange : malformations fœtales, bébés mort-nés. Si bien qu’en 1971, l’armée américaine interrompit ses épandages. Le gouvernement américain ayant interdit aussi tout retour aux États-Unis des stocks restants, les Américains procédèrent donc à des déversements sauvages dans des zones isolées, à un enfouissement dépourvu de toute préoccupation écologique et, finalement, à incinérer ce qui restait encore sur un navire spécialement aménagé, le Vulcania.

Cependant, pendant dix ans, des avions et des hélicoptères avaient déversé l’agent orange sur les campagnes, soit, selon l’Académie nationale des sciences des États-Unis, près de 80 millions de litres contenant au total 400 kg de dioxine TCDD. (A titre de comparaison, la catastrophe de Seveso a été provoquée par moins de 2 kg répandus en un temps très court sur 1 800 hectares). Bilan au Vietnam : 300 villages furent contaminés et un chercheur a évalué à 400 000 hectares les terres agricoles qui furent ainsi empoisonnées.

Conséquences sanitaires et écologiques

On estime qu’il y eut entre 2 millions et 4,8 millions de Vietnamiens exposés à l’agent orange. Divers symptômes se développèrent, des maladies de la peau à différents types de cancers. Les autorités vietnamiennes comptabilisent 800 000 personnes malades. Mais les effets des épandages se perpétuent aujourd’hui encore. En effet, la dioxine ne se dégrade que lentement, s’infiltre dans la terre, les eaux et passe dans la chaîne alimentaire ; on la retrouve partout, dans le lait, les œufs, les poissons, les viandes. Si bien qu’à la troisième génération, des Vietnamiens « normaux » engendrent encore des bébés sans jambes ou aux déformations monstrueuses ; des bébés naissent parfois avec deux têtes. Dans des régions qui ont subi cinq ou dix épandages d’agent orange, chaque famille comprend au moins un membre handicapé et, dans un pays pauvre comme le Vietnam, le gouvernement n’a guère les moyens de leur fournir une aide importante. Ainsi, aujourd’hui, 150 000 enfants vietnamiens souffrent de déformations supposées dues à la dioxine. Ajoutons que des régions entières sont pratiquement incultivables : la végétation très réduite est d’ailleurs appelée « herbe américaine ».

Washington qui a toujours nié toute responsabilité verse, depuis 1989, près de 54 millions de dollars d’aide aux Vietnamiens handicapés. Depuis août 2012, les États-Unis ont lancé avec le Vietnam des opérations de décontamination sur l’un des sites les plus touchés : l’ancienne base américaine de Danang.

Ce n’est pas tout : des soldats américains et leurs alliés (Cambodgiens, Laotiens et Sud-coréens) furent aussi contaminés pour avoir manipulé le fameux produit ou tout simplement arpenté des sols empoisonnés ! Ces vétérans développèrent en effet les mêmes symptômes que les Vietnamiens. Faute de pouvoir mettre en cause l’État fédéral américain, ils attaquèrent en justice les firmes ayant fabriqué ces produits et d’abord Monsanto. Comme toujours, dans ce genre de procès, il est difficile de démontrer le lien entre le cancer et le produit mis en cause. Si bien qu’en 1984, les vétérans américains durent se contenter d’un règlement amiable : les fabricants de l’agent orange acceptèrent de payer 180 millions de dollars à 4 000 Américains qui reçurent, suivant les cas, entre 256 et 12 800 dollars. Un dédommagement sans rapport avec les frais médicaux auxquels ils devaient faire face.

De l’Irak à la Syrie

Saddam Hussein a fait un grand usage d’armes chimiques dans sa guerre contre l’Iran mais, jusqu’à aujourd’hui, les médias se taisent : l’Iran n’est-il pas notre ennemi ? Quant au massacre de la population kurde d’Halabja par Saddam, il fallut attendre, comme le remarque le journaliste Robert Fisk, que le régime irakien devienne notre ennemi pour qu’on s’en souvienne soudain ! Précisons qu’une vingtaine d’entreprises allemandes, françaises, néerlandaises et suisses ont vendu à l’Irak, entre 1981 et 1991, près de 55 tonnes de produits destinés à la fabrication d’armes chimiques.

En 1993, une convention internationale sur l’interdiction des armes chimiques a été signée par 190 pays. Cette fois, elle porte non seulement sur l’usage mais aussi sur la production, le stockage, et prévoit leur destruction. Un organisme de vérification des engagements a été créé (OIAC). Le calendrier envisageait leur élimination complète en avril 2007 mais certains pays ont demandé cinq années supplémentaires. Ainsi, les États-Unis avaient détruit 50 % de leurs stocks en décembre 2007 mais estimaient ne pas pouvoir terminer avant 2014. On soupçonne la Russie d’être encore plus en retard.

Reste sept États qui n’ont pas signé ou ratifié la Convention : la Corée du Nord, la Birmanie, l’Angola, le Soudan du Sud, Israël et la Syrie. Concernant ce dernier pays, on sait qu’il vient de fournir un inventaire de ses armes chimiques à l’OIAC. Comme pour le puissant armement nucléaire israélien qu’on n’évoque jamais, on fait silence sur les armes chimiques de l’État hébreu qui serait stocké, d’après un rapport de la CIA, dans le désert du Néguev.

Pourtant, est-il si sûr que seul Assad dispose d’armes chimiques, ce qui justifiait des frappes contre son régime ? Des informations provenant de sources diverses affirment que certains opposants disposent de gaz sarin.

Premier indice : début mai dernier, Carla Del Ponte, qui fut procureur général du TPI pour l’ex-Yougoslavie, aujourd’hui membre d’une commission d’enquête de l’ONU sur les violations des droits de l’homme en Syrie, concluait que tout porte à croire que des rebelles avaient utilisé du gaz sarin. Elle ne pouvait apporter de preuve formelle puisque les enquêteurs de l’ONU ne peuvent entrer en Syrie ; mais elle se fonde sur les témoignages de réfugiés syriens dans les pays voisins. Bien sûr, Carla Del Ponte fut désavouée par l’ONU.

Deuxième indice : à la fin de mai dernier, 2 kg de ce gaz ont été retrouvés dans la maison de membres syriens d’Al-Qaida, au sud de la Turquie.

Enfin, en septembre, le site d’information américain World Net Daily a révélé un document qui atteste que l’armée américaine sait que des rebelles détiennent du gaz sarin. Le gaz aurait été fabriqué en Irak par l’ancien commandant militaire irakien Adnane Al-Dulaimi, avant d’être expédié aux combattants soutenus par l’Arable saoudite.

Il n’est pas dans mes intentions de dédouaner le régime syrien des horreurs qu’il a commises ni d’insinuer qu’il n’a pas utilisé des armes chimiques mais de souligner que certaines affirmations ne sont pas si évidentes en Syrie.

Guerres au Moyen-Orient

La menace d’une intervention américano-française en Syrie a ramené le Moyen-Orient au coeur de l’«actualité ». Et pourtant, si l’on parle beaucoup depuis deux ans de la guerre civile qu sévit en Syrie, on n’évoque guère les attentats meurtriers, quasi quotidiens en Irak, l’occupation militaire de la Cisjordanie et le blocus inhumain de Gaza qui dure depuis cinq ans. Est-ce le pétrole qui suscite le sang et les guerres ?

Le grand journaliste anglais Robert Fisk « couvre » le Moyen-Orient depuis 35 ans pour le quotidien The Independant. En début de carrière, il a vu les Soviétiques envahir l’Afghanistan et a eu le rare privilège de rencontrer plusieurs fois Ben Laden. Dans un livre qu’il faut absolument lire, La grande guerre pour la civilisation. L’Occident à la conquête du MoyenOrient (1979-2005), Fisk fait le récit de ces rencontres saisissantes. Après quoi, le journaliste a suivi tous les conflits du Liban aux deux guerres du Golfe, arpenté sans peur tous les champs de bataille en passant par la Palestine et la guerre Iran-Irak. Cet humaniste bourlingueur n’a jamais sombré dans le cynisme mais garde une émouvante capacité d’indignation contre l’injustice. Le 4 septembre dernier, donc avant la proposition russe qui a bouleversé la donne, il publiait dans The Independant l’article suivant. Comme on le verra, sa pensée est dérangeante.

« C’est l’Iran, non la Syrie, qui est la véritable cible de l’Occident. L’Iran est plus que jamais impliqué dans la protection du gouvernement syrien. Dès lors, une victoire de Bachar est une victoire de l’Iran. Et des victoires de l’Iran ne peuvent être tolérées par l’Occident.

Avant que débute la guerre occidentale la plus stupide dans l’histoire du monde moderne – je fais évidemment référence à l’attaque contre la Syrie qu’on veut nous faire avaler – il serait aussi bien de dire que les missiles de croisière, dont nous attendons avec confiance qu’ils soient balancés sur l’une des plus anciennes cités humaines, n’ont absolument rien à voir avec la Syrie.

Leur objectif est de nuire à l’Iran. De frapper la république islamique, alors qu’elle a maintenant un nouveau et dynamique président, et alors que le pays pourrait être un peu plus stable.

L’Iran est l’ennemi d’Israël. De ce fait, tout naturellement, l’Iran est l’ennemi de l’Amérique. D’où le lancement de missiles contre l’unique allié arabe de l’Iran.

Il n’y a rien de plaisant dans le régime en place à Damas. Et ces commentaires ne le disculpent pas, y compris concernant l’usage de gaz chimiques. Mais je suis assez vieux pour me rappeler que, quand l’Irak – alors allié des Américains – a fait usage de gaz contre les Kurdes de Hallabiah, nous n’avons pas attaqué Bagdad. A vrai dire, il a fallu pour cette attaque attendre 2003, quand Saddam ne disposait plus d’aucun gaz toxique ni des autres armes qui nous donnaient des cauchemars.

Il m’arrive aussi de me souvenir que la CIA avait prétendu en 1988 que l’Iran était responsable du gazage de Hallabiah, un mensonge patent qui ciblait l’ennemi de l’Amérique que Saddam était alors en train de combattre pour notre compte. Et ce sont des milliers – non pas des centaines – de gens qui ont péri à Hallabiah. Mais ainsi vont les choses. Autres temps, autres normes.

Et je suppose qu’il vaut la peine de remarquer que, tandis d’Israël tuait quelque 17 000 hommes, femmes et enfants au Liban en 1982, lors d’une invasion prétendument provoquée par la tentative de meurtre par l’OLP de l’ambassadeur israélien à Londres – c’est en réalité Abou Nidal, le copain de Saddam qui avait organisé la tuerie – l’Amérique s’est bornée à appeler les deux parties à la « retenue ». Et lorsque, quelques mois avant cette invasion, Hafez el-Assad, le père de Bachar, a envoyé son frère à Hama pour éradiquer des milliers d’opposant Frères musulmans, personne n’a seulement grommelé un mot de protestation. « Les règles de Hama », comme mon vieux camarade Tom Friedman a cyniquement qualifié ce bain de sang.

De toute façon, il y a désormais d’autres Frères musulmans en scène – et Obama n’a même pas été capable d’un mot de réprobation quant leur président élu a été destitué.

Mais ne lâchons pas prise. Est-ce que l’Irak – quand il était « notre » allié contre l’Iran – n’a pas aussi eu recours à des armes chimiques contre l’armée iranienne ? Bien sûr que si. J’ai vu, semblables à ceux de la bataille d’Ypres, les blessés de cette ignoble attaque de Saddam. Je devrais ajouter que des officiers américains ont ensuite arpenté le champ de bataille et fait leur rapport à Washington. Et nous, nous nous en sommes souciés comme d’une guigne. Des milliers de soldats iraniens lors de la guerre de 1980 à 1988 ont été mortellement empoisonnés par cette arme immonde.

Le lendemain, je suis retourné à Téhéran dans un train de soldats blessés, et l’on sentait effectivement son odeur, au point qu’il fallait ouvrir les fenêtres des couloirs pour évacuer la puanteur du gaz. Ces jeunes hommes avaient, littéralement, blessure sur blessure. Des plaies horribles à l’intérieur desquelles s’ouvraient d’autres plaies encore plus atroces, à peu près indescriptibles. Pour autant, lorsque les soldats ont été envoyés pour traitement vers des hôpitaux occidentaux, nous autres journalistes – après que l’ONU eut fourni des preuves infiniment plus convaincantes que ce qu’il est probable d’obtenir de Damas – avons désigné ces blessés comme « possibles victimes de gaz ».

Ainsi, au nom du Ciel, que sommes-nous en train de faire ? Après que d’innombrables milliers de victimes ont péri dans l’abominable tragédie syrienne – maintenant, après des mois et des années de tergiversations – nous nous excitons au sujet de quelques centaines de morts. Terrible. Inconcevable. Oui, c’est vrai. Mais c’est en 2011 que le traumatisme de cette guerre aurait dû nous pousser à l’action. Et en 2012. Mais pourquoi maintenant ? J’en suspecte la raison. Je pense que l’armée impitoyable de Bachar el-Assad pourrait bien l’emporter sur les rebelles que nous armons secrètement. Avec l’aide du Hezbollah libanais – l’allié de l’Iran au Liban – le régime de Damas a écrasé les rebelles à Quseyr et elle peut être en train de les vaincre au nord de Homs. L’Iran est encore plus impliqué dans la protection du gouvernement syrien. Une victoire de Bachar serait dès lors une victoire pour l’Iran. Et des victoires iraniennes ne peuvent être tolérées par l’Occident.

Et puisque nous sommes sur le sujet de la guerre, qu’est-il donc advenu de ces magnifiques négociations israélo-palestiniennes dont se vantait John Kerry ? Tandis que nous exprimons nos angoisses sur les hideuses attaques chimiques en Syrie, la terre de Palestine continue à être avalée morceau par morceau. La politique israélienne du Likoud – négocier la paix jusqu’à ce qu’il ne reste rien de la Palestine – continue à grands pas. C’est pourquoi s’intensifie le cauchemar du roi Abdallah de Jordanie (cauchemar bien plus puissant que les « armes de destruction massive » sur quoi nous fabulions en 2003), à savoir que la « Palestine » se trouvera en Jordanie et non pas en Palestine. »

PS personnel : depuis que La Russie a ouvert la voie à un règlement écartant des frappes, seul gouvernement israélien manifeste sa déception.

 

 

Simone Weil

Le 24 août 1943, près de Londres, Simone Weil décédait à l’âge de 34 ans. Philosophe, anarcho-syndicaliste qui fit l’expérience du travail à la chaîne, engagée dans la colonne Durrutti pour la défense de la République espagnole, puis à Londres dans la France Libre, elle publia quelques articles de son vivant et laissa une multitude d’écrits qui furent publiés progressivement après la guerre. Elle y aborde tous les sujets : de la philosophie grecque à la condition ouvrière, des réflexions sur la menace nazie et la guerre, du colonialisme à la mythologie et à sa réflexion et à son expérience chrétienne. L’oeuvre de Simone Weil est énorme et je ne voudrais aborder, que sa dimension chrétienne parce que, depuis l’âge de 18 ans, elle me fascine. Qu’il soit bien entendu que je n’ai pas la prétention de présenter un tableau complet de cette pensée immense qui me dépasse ni de rendre compte des pensées souvent fulgurantes de cette femme hors du commun, mais seulement de quelques points qui m’ont frappée.

Simone est née dans un milieu agnostique complet et, dans son autobiographe spirituelle qu’elle adressa en mai 1942 à un dominicain, le P. Perrin, elle précisait qu’elle n’avait jamais cherché Dieu, tout simplement parce que, ici-bas, le problème de Dieu est un problème qui ne peut être résolu par l’homme. Quel contraste avec toute une philosophie chrétienne – et d’abord thomiste – qui affirme que l’existence de Dieu est atteignable par la raison. Au contraire, Simone Weil écrit que Dieu « a abdiqué en nous donnant l’existence » et qu’il ne peut être présent dans la création « que sous la forme de l’absence. » Mais elle cherchait la vérité et ajoutait qu’elle avait toujours eu conscience d’avoir une conception chrétienne de la vie et du monde. Elle s’attacha en particulier à la notion chrétienne de charité à laquelle elle donnait le nom de justice. Mais : « Celui qui donne du pain à un malheureux affamé pour l’amour de Dieu ne sera pas remercié par le Christ. Il a déjà reçu son salaire dans cette seule pensée. Le Christ remercie ceux qui ne savaient pas à qui ils donnaient à manger. » (Formes de l’amour implicite de Dieu, 1942)

L’attention est une notion fondamentale dans la pensée et la vie – les deux sont inséparables – de Simone Weil. A tel point qu’elle écrivit un texte sur la formation de la faculté d’attention comme but véritable des études scolaires. Elle y définit même en quoi consiste l’effort d’attention : « suspendre sa pensée, la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. (..) Ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. » Tout effort d’attention, appliqué à la solution de tout problème scolaire, rend plus apte à saisir ne serait-ce qu’un petit fragment de vérité particulière (Simone – dont le frère André fut un génie des mathématiques – s’exerça aussi beaucoup dans cette discipline). Mais il y a des degrés dans l’attention. Le désir d’atteindre la vérité l’amène à un effort permanent d’attention et à la certitude que, « quand on désire un morceau de pain on ne reçoit pas des pierres. » Elle comprit plus tard que quand l’attention est absolument pure, elle est tournée vers Dieu et constitue « la substance de la prière ». On comprend que, plus tard, dans ces Cahiers, la notion d’attention ne cesse de revenir.

Une expérience chrétienne hors norme

C’est en 1938 que Simone Weil eut ses premières expériences chrétiennes. D’abord, au Portugal, assistant à une procession de femmes de pêcheurs, chantant des cantique d’une tristesse déchirante, elle eut la certitude que le christianisme est la religion des esclaves, et elle parmi d’autres. Puis dans une petite chapelle romane à Assise et enfin à Pâques, à l’abbaye de Solesmes, où un jeune Anglais lui fit découvrir les poètes anglais métaphysiques du XVIIe siècle et en particulier un poème intitulé Love qu’elle apprit par coeur et récitait, malgré des crises violentes de maux de tête, comme un beau poème mais en y appliquant toute son attention. Au cours d’une de ces récitations, elle eut sa première expérience mystique : « un contact réel, de personne à personne, ici-bas, entre un être et Dieu. » Elle précise : « Je n’avais pas prévu la possibilité de cela (…). Je n’avais jamais prié. » Elle avait d’ailleurs craint le pouvoir de suggestion de la prière ; celui-là même que Pascal recommande.

Ces expériences mystiques se répétèrent avec, cette fois, la récitation en grec du Pater. Simone Weil concentra dès lors sa pensée sur le christianisme et se posa la question du baptême. Cependant, ce dernier posait la question de l’Église et, avec elle, d’immense difficultés.

L’Église catholique et le totalitarisme

Simone Weil n’envisageait d’être baptisée que dans l’Église catholique. Mais ses objections contre l’Église sont multiples. Elle la qualifiait de totalitaire en raison d’abord de l’usage qui fut fait par elle de deux petits mot : anathema sit. Deux petits mots qui, selon elle, étaient à l’origine des partis qui ont fondé, au XXe siècle, les régime totalitaires.

Pour elle, Jésus a ordonné de porter une nouvelle et non une théologie. A plusieurs reprises, elle évoqua un « malaise de l’intelligence dans le christianisme ». L’intelligence exige une liberté totale impliquant de nier toute domination et de s’opposer aux dogmes. De ces dogmes catholiques, Simone Weil n’acceptait que la Trinité, l’Incarnation, la Rédemption et les sacrements. Elle admettait pourtant que l’Église fût nécessaire comme conservatrice des dogmes et distributrice des sacrements mais avoua en même temps au P. Perrin sa peur de la chose sociale qu’est aussi l’Église ; à ce niveau, cette dernière appartenait au Prince de ce monde.

Dans une très longue lettre à un autre dominicain, le P Couturier, Simone Weil multipliait les objections. Allons à l’essentiel. Sa première objection, la plus fondamentale, est son rejet des racines juives du christianisme ; l’histoire des Hébreux est, dit-elle, remplie de cruautés liées au culte de Iahveh et « leur religion est inséparable de cette idolâtrie à cause de la notion de peuple élu. » A l’opposé de la conception de l’histoire développée par le christianisme, Simone Weil fait l’hypothèse qu’il y eut des incarnations antérieures à Jésus comme Osiris, Dionyos, Krishna, le Bouddha. Elle reproche au christianisme non seulement sa volonté missionnaire en Afrique, Asie et Océanie mais aussi d’avoir ainsi déraciné l’Europe en la coupant de tous les éléments de la civilisation antique. En effet, Israël et Rome ont mis leur marque sur le christianisme : Israël en faisant entrer l’Ancien Testament comme texte sacré et Rome en faisant du christianisme la religion officielle de l’Empire.

Si l’Église a évolué depuis le Moyen Age, si la parole « Hors de l’Église, point de salut » n’est plus prise au sens littéral, il faut admettre « la possibilité de révélations individuelles ou collectives hors du christianisme. En ce cas, (…) il faut penser à nouveau la notion de foi. »

Elle en concluait : « Il est écrit que l’arbre est jugé à ses fruits. L’Église a porté trop de fruits mauvais pour qu’il n’y ait pas eu une erreur au départ. » Simone Weil estima donc ne pas devoir se faire baptiser mais rester là où elle était depuis sa naissance, « à l’intersection du christianisme et de tout ce qui n’est pas lui. »

La foi chrétienne de Simone Weil

La résurrection du Christ qui est habituellement au coeur de la foi chrétienne est singulièrement marginalisée par Simone Weil. Elle y voit comme le pardon du Christ à ceux qui l’ont tué. Et elle ajoute : « Si l’Évangile omettait toute mention de la résurrection du Christ, la foi me serait plus facile. La Croix seule me suffit. La preuve pour moi, la chose vraiment miraculeuse, c’est la parfaite beauté des récits de la Passion. » La croix et la souffrance tiennent d’ailleurs une grande place dans la pensée de Simone Weil. Et cela est sans doute, pour nous, le plus déroutant. Victime de violents maux de tête, elle a fait une expérience particulièrement éprouvante de la souffrance ainsi que dans le travail en usine auquel elle s’est soumis alors qu’elle n’y était pas du tout apte. Sa découverte du Christ se fit en lien avec ses expériences douloureuses. Elle écrit : « Dieu a souffert. Donc la souffrance est une chose divine. En elle-même. »

Sa vision de l’au-delà est aussi peu orthodoxe : « Il n’y a pas de différence à notre égard entre l’anéantissement et la vie éternelle, sinon la lumière. Un anéantissement qui est lumière, c’est la vie éternelle. » Et de préciser que lorsque la joie éternelle et parfaite de Dieu entre dans l’âme finie, elle « la fait éclater, crever comme une bulle. » Il n’y a donc pas de vie personnelle, à proprement dit, après la mort, dans une éternité perçue comme une durée. Quant aux âmes attachées à elles-mêmes et à ce monde, elles « disparaissent soit en le sentant avec une affreuse douleur, soit dans l’inconscience. Une telle disparition est un mal infini, mal qui est représenté par l’enfer. » Une vision plus admissible pour la pensée moderne que les notions traditionnelles de paradis, enfer et purgatoire. Il est vrai que l’Église ne parle plus guère de purgatoire aujourd’hui…

Une adhésion sans faille au sacrement de l’Eucharistie

C’est durant l’hiver 1941-1942 qu’elle découvre et adhère à l’Eucharistie. Elle écrit au P. Perrin, en mai 1942, que le Christ ne peut être présent dans l’hostie que par une convention réelle qui est « un miracle de la miséricorde divine », une présence vraiment secrète. Le terme de « convention » est essentiel puisqu’elle écrit par ailleurs, quelques mois plus tard qu’énoncer comme des faits la proposition « le pain et le vin consacrés sont la chair et le sang du Christ » n’a rigoureusement aucun sens.

Finalement, Simone Weil exprima plus complètement sa pensée dans un texte intitulé « Théorie des sacrements » qu’elle adressa à Londres, quelques jours avant sa mort, à Maurice Schumann le porte-parole de la France libre. Elle était en effet arrivée à Londres en décembre 1942. Dans ce texte, elle réaffirma la nécessité d’une attente immobile. Simone Weil énonçait alors : « Là où il est certain qu’une chose indispensable au salut est impossible, il est certain qu’il existe réellement une possibilité surnaturelle. » Mais deux conditions sont nécessaires. D’abord, que le désir du bien soit dirigé vers le bien pur, parfait, absolu. Ce désir doit passer à travers la chair, à titre de convention ; une convention qui ne peut être ratifiée que par Dieu et qui implique même peut-être l’Incarnation. La seconde condition est que la croyance en une certaine identité entre le morceau de pain et Dieu ait pénétré l’âme, non point l’intelligence qui ne peut y avoir aucune part, mais l’imagination et la sensibilité. Alors, le contact avec le morceau de pain est un contact avec Dieu, le désir passe par l’épreuve du réel. « Dans ce domaine, désirer est l’unique condition pour recevoir, il y a entre l’âme et Dieu un contact réel. »

Ce texte étonnant est reproduit très rarement dans les éditions des Oeuvres de Simone Weil. Si l’on comprend qu’il n’intéresse guère les spécialistes de la philosophe, les catholiques pourraient y puiser des éléments permettant de dépasser le désespérant et incertain « mystère de la foi ».

De Londres, Simone Weil ne put obtenir une mission dangereuse en France où elle aurait été trop facilement reconnue. Désespérée de ne pouvoir participer directement à la résistance, elle s’imposa des restrictions alimentaires qui provoquèrent une malnutrition puis la tuberculose. Si un prêtre français lui reprocha son refus de certains positions de l’Église, incompatibles avec le baptême, son amie Simone Deitz, une juive convertie, la baptisa, sur sa demande. Simone Weil mourait quelques jours plus tard.