Après les 7 et 11 janvier

L’euphorie du 11 janvier étant retombée, il est peut-être temps de s’interroger sur le présent et l’avenir. En quelques semaines, on a vu un cimetière juif profané, deux nouveaux attentats antisémites au Danemark cette fois, une multiplication d’actes islamophobes, dont trois étudiants américains musulmans assassinés par un « athée » (!), des enfants musulmans dénoncés par leurs enseignants français pour ne pas avoir respecté la « minute de silence ». Depuis des mois et même quelques années, des drones américains tuent au Yémen et au Pakistan, des centaines de djihadistes mais aussi, inévitablement, des civils.

Qu’on ne me dise pas que je mélange tout. Le propre de notre époque est cette mondialisation qui a commencé par le commerce mais qui aujourd’hui atteint tous les domaines. L’immigration en Europe nous a apporté une force de travail dont nous avions besoin et, avec la misère et les troubles grandissants dans le « Sud », des millions de réfugiés qui tentent d’échapper au pire. Comme le disait justement – pour une fois – Laurent Fabius, ce sont les musulmans qui sont les principales victimes de l’état actuel du monde et il serait important que nous ne l’oubliions pas.

Si l’on écarte le nouveau et dangereux champ d’affrontement qu’est l’Ukraine entre la Russie et l’OTAN – qui, rappelons, aurait dû disparaître en même temps que l’URSS -, il faut, certainement, pour comprendre nos malheurs, se demander comment le Proche-Orient a pu en arriver au degré de chaos que nous connaissons. Souvenons-nous.

Le découpage du Proche-Orient par les Européens (1916-1923)

Par les accords secrets Sykes-Picot, en 1916, Anglais et Français se partagèrent la région. La France obtenait le contrôle de la Syrie et du Liban. Les Anglais obtiennent la Mésopotamie, la Jordanie-Palestine ; mais ils ont séparé le Koweit de ce qui va devenir l’Irak et la Palestine de la Jordanie pour tenir la promesse qu’ils ont faite au mouvement sioniste : favoriser l’immigration juive en Palestine. Ajoutons deux points : la SDN entérine ce partage en 1920, mais les Kurdes n’obtiennent pas le territoire autonome promis au traité de Sèvres (1920 : ils se répartissent entre l’Irak, la Turquie et la Syrie. On mesure les conséquences immenses jusqu’à aujourd’hui de ce qu’il faut bien appeler un partage colonial. On ne pourra pas dire que « nous » n’y sommes pour rien !

Le sort des chrétiens d’Orient

Il faut aussi souligner que, dès le XIXe siècle, les puissances européennes se sont présentées, en face de l’empire ottoman, comme les protecteurs des minorités chrétiennes. Les conséquences ont été catastrophiques : ces chrétiens qui habitaient ces régions depuis plus de 19 siècles au moins, ont été considérés comme des agents de l’Europe, donc suspects. Les Arméniens ont été les premiers à en payer le prix ; aujourd’hui, tous les autres sont menacés, obligés de fuir, au point qu’on peut se demander s’il restera des chrétiens au Proche-Orient dans une dizaine d’années. Les déclarations grandiloquentes ou larmoyantes des Occidentaux n’y changent rien. Ce qu’il faudrait, c’est changer de politique à l’égard de ces pays.

Israël et les pays arabes

Créé avec le soutien autant de l’URSS que des États-Unis, Israël, qu’on le veuille ou non, apparaît comme le pion de l’Occident au Proche-Orient. Or, la passivité totale de la communauté internationale et en particulier des États-Unis et de l’UE devant la politique expansionniste d’Israël, devant toutes ses violations des droits les plus élémentaires, dresse les populations arabes – ce qu’on appelle « la rue » – contre nous. L’indifférence ou la complicité des États arabes n’y change rien. Les experts du Proche-Orient sont unanimes à souligner à quel point ce fait massif, incontestable, depuis près de 70 ans, a des conséquences sur les mentalités, y compris pour les jeunes d’origine arabe qui sont, par ailleurs, des citoyens de nos pays européens. Il en résulte une haine dont on a tort de s’étonner ; des intellectuels la domineront mieux que d’autres, surtout s’ils subissent par ailleurs des discriminations. Mais ces faits, si simples à expliquer, ne le seront jamais dans nos médias qui n’ont pas le droit de mettre en cause la politique israélienne.

Pourquoi s’étonne-t-on d’ailleurs de la « barbarie » de certains islamistes ? Près de 400 enfants gazaouis ont été tués pendant l’opération israélienne de l’été dernier. Qu’a fait notre gouvernement, sinon s’efforcer d’empêcher des manifestations de soutien à Gaza ? Sait-on que le premier ministre canadien a refusé qu’un médecin canadien d’origine palestinienne fasse venir, pour les soigner une centaine d’enfants de Gaza grièvement blessés ?

On n’oubliera pas non plus les conséquences des défaites de l’Égypte et de la Syrie en 1967 et 1973 face à Israël. Ces défaites ont signé la disparition d’une forme, certes non démocratique, mais au moins de progressisme laïcisant dans la région. Désormais, pour les populations, l’espoir est du côté d’un islam politique.

Les interventions occidentales au Proche-Orient

Naturellement, il serait trop facile d’accabler le seul État d’Israël. L’invasion américaine en Irak a été justifiée grâce à un énorme bluff : les fioles présentées par Colin Powell et censées contenir des « preuves » des armes chimiques de Saddam Hussein. On sait que, malgré les recherches assidues de l’armée américaine, on ne les trouva pas ! Après avoir affamé l’Irak, ce pays a subi une invasion américaine suivie d’un démantèlement non seulement de son armée mais aussi de son État. L’exclusion des sunnites du pouvoir a fait d’eux une proie facile pour Daesh. Toutes les recherches actuelles sur les origines de ce mouvement le soulignent. Quant au journaliste américain, Chris Hedges, qui a « couvert » bien des guerres pendant vingt ans, il vient d’écrire : «Nous produisons des films à gros budget tels que American Sniper pour glorifier nos crimes de guerre. Ils produisent des vidéos inspirantes pour glorifier leur version tordue du djihad. » En tant qu’Américain, il trouve la nuance bien mince entre ces deux catégories de crimes : «La ligne qui nous sépare de l’Etat islamique d’Irak et la Syrie (ISIS) est technologique, pas morale», au point que, ajoute-t-il, «nous sommes ceux que nous combattons. »

Enfin, on n’oubliera non plus l’intervention franco-britannique en Libye en 2011 qui a plongé ce pays dans le chaos et disséminé les armes en Afrique. Va-t-on, comme le demande le dictateur Sissi, se lancer dans une nouvelle expédition militaire ?

L’aventure coloniale

Plus loin dans le temps, il faut rappeler la grande aventure coloniale des Français, Anglais en Afrique1. Là-bas, nous avons, nous aussi, coupé des têtes et, sur internet, en cherchant un peu, vous trouverez des photos de militaires posant fièrement avec des têtes d’« indigènes ». A-t-on oublié les oreilles des « fellaghas » que certains officiers conservaient dans le formol pendant la guerre d’Algérie ?2 Si l’on veut savoir ce qu’a été la conquête de l’Algérie par la France, lisez l’ouvrage de l’historien Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer3. Il exhume des textes inouïs révélant des horreurs qui équivalent à celles de Daesh en Irak. Il est vrai qu’en France, contrairement aux États-Unis, nous sommes incapables de regarder sans tabou notre passé et plus particulièrement la guerre d’Algérie.

L’article 1 de la Constitution de la Ve République affirme : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Qui osera dire que, dans la France d’aujourd’hui, cette égalité entre les citoyens est respectée ? Qui ne comprendra qu’hélas, nous subirons d’autres attentats en France… pendant que nous bombarderons en Irak, en Syrie et en Afrique noire ? C’est aussi cela la mondialisation.

Extraits de la lettre d’un urologue, Abdel-Rahmène Azzouzi, 12 février 2015 :

Chef de service au CHU d’Angers, l’auteur était aussi conseiller municipal de cette ville. Il a décidé de démissionner du conseil municipal et en explique les raisons :

« Il faudrait peut-être que je continue à faire semblant de partager un chemin commun avec vous dans une France qui chaque jour renie un peu plus ses valeurs républicaines. Je ne le ferai pas car beaucoup trop nous sépare. Devrais-je faire semblant d’accepter votre absence de réaction, alors que toute une partie de nos concitoyens vit déjà dans une situation d’exception et que des lois visant implicitement les Français musulmans se succèdent ? Devrais-je faire semblant d’accepter votre adhésion religieuse à une laïcité qui est devenue en réalité l’arme ultime et exclusive contre les musulmans de France ? Devrais-je faire semblant d’accepter votre mutisme lorsque l’école de la République s’attaque avec violence à des enfants de 8 et 10 ans parce que musulmans ?

(…)

Devrais-je faire semblant d’ignorer cette lecture de la laïcité à géométrie variable par le gouvernement français qui demande aux musulmans d’être invisibles dans l’espace sociétal français, mais qui termine ce merveilleux élan républicain du 11 janvier dans la synagogue de la Victoire, en présence des Premier ministre et ministre des Affaires Étrangères du gouvernement israélien sous les cris de « Bibi » et de nombreux drapeaux israéliens agités dans un lieu de culte par des citoyens français de confession juive ? »

1Sans évoquer le Congo belge, propriété personnelle du roi Léopold, où la domination coloniale dépassa tout ce qui fut fait ailleurs.

2Naturellement, je sais bien que le FLN a commis aussi des atrocités mais cela ne nous rend pas plus innocents.

3Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser. Exterminer, Fayard, 2005.

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