1916 : La religion défend la patrie (5)

Le 7 mai 1916, Orléans célébrait le 487e anniversaire de la délivrance de la ville. Dans l’assistance, le général Buisson, adjoint au commandant de la cinquième région et de nombreux militaires étaient présents. Un évêque du front, Mgr Tissier, évêque de Châlons, prononçait le panégyrique de Jeanne d’Arc, « la plus belle de nos héroïne et la plus glorieuse, la plus idéale de nos martyrs, la puissante de nos libératrices et la plus française de nos saintes1. » Pourtant, Jeanne d’Arc n’a encore été que béatifiée par Rome et ne fut canonisée qu’en mai 1920.

A Paris, c’est le dimanche 4 juin que Jeanne d’Arc est célébrée. Le matin, de nombreuses délégations défilèrent devant sa statue, rue des Pyramides : écoles, collèges comme celui de Stanislas, lycées Condorcet et Louis-le-Grand, comités royalistes de Paris, Dames d’Action française et Jeunes Filles royalistes, Camelots du Roi, Ligue d’Action française, etc. L’après-midi, à 14 heures, Notre-Dame était bondée ; le cardinal Amette était entouré de notabilités catholiques et de personnalités du Parlement. Le chanoine Desgranges exposa les immolations au front qu’exige la rédemption de la France. Il rappela l’exhortation à la pénitence de Charles Péguy dans le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc. Et il ajoutait : « Sans vérités divines, l’immolation de nos héros s’abîmerait dans le vide béant des éternels désespoirs. » Mais l’« idéal chrétien n’est pas seulement le soutien et la suprême compensation de nos sacrifices ; il est, au fond, la raison d’être de la guerre, le principal enjeu de la victoire »2. La Croix écrit que cette journée fut « surnaturellement magnifique ».

Les messe au front

Le quotidien catholique nous livre aussi, le 6 juin, les sentiments d’un soldat situé dans un secteur dangereux et constamment bombardé : « Ce qu’il y a de plus beau, ce sont les messes militaires célébrées ici et là selon les hasards de la guerre […] C’est toujours le même rite, grandiose à cause de sa simplicité même. Oh! là, rien de convenu, rien de cette foi routinière et maigre du temps de paix. On n’y rencontre pas la religiosité froide des gens du monde, non, il est tracée la grand’route toute droite, et c’est le plein air religieux. On voit des hommes à l’âme simple qui croient en leur Dieu et ont mis en lui tout leur espoir. […] On y va heureux de s’élever un peu au-dessus de cette boue au sein de laquelle, depuis de longs mois, on est terré, un peu au-dessus de cette matérialité terrible qu’est la guerre. Et, respirant plus largement sous la belle lumière du bon Dieu, on chante à pleine voix, comme au village, le Credo de notre jeunesse, le vieux Credo ancestral.

Là, simplement, un aumônier parle, il ne va pas chercher des fleurs de rhétorique ni des arguments de Sulpiciens. […] Et l’esprit de tous ces hommes qui en sont arrivés à l’absolu mépris de la mort est la bonne terre par excellence des vérités jetées à la volée et préparées à recevoir la semence. […] C’est le vrai réconfort, aussi qu’on est heureux de pouvoir s’y retremper auprès de ces ministres de l’âme sainte et qui donnent la force de pouvoir endurer toutes les épreuves !3 »

Lettres de prêtres aux armées

Victor Bucaille, vice-président de l’Association catholique de la Jeunesse française, publie au printemps 1916, des lettres de prêtres aux armées4 ; ces lettres lui étaient parvenues de sources diverses, d’évêques mais aussi de Provinciaux jésuites. Qu’il soit aumônier, brancardier, soldat ou officier, le prêtre apparaît transfiguré et dit sa joie5. « J’aime cette vie, il me semble que c’est la première fois que je suis pleinement homme. J’aime passionnément la charge que la Providence m’y donne, malgré toutes les douleurs, toutes les angoisses que j’y ai trouvées.6 » Un autre écrit : « Que c’est beau d’être prêtre, à la guerre plus que partout ailleurs7. » Les soldats réclament d’ailleurs souvent un prêtre dans leur bataillon en sachant qu’il viendra le premier à leur appel. C’est lui qui « chasse  la peur de la mort par l’absolution » et le même prêtre explique que, n’ayant pas de famille, ayant offert sa vie à Dieu une fois pour toutes, il peut apporter « une réserve de joie et d’entrain ». C’est lui aussi qu’on prend comme confident quant on veut se retremper l’âme.

Le prêtre brancardier fait l’admiration des troupes en allant chercher, au péril de sa vie, les blessés sur le champ de bataille ou donner l’absolution aux mourants. Il fait parfois plus, tel le P. Barbet, un caporal brancardier de 42 ans, volontaire de la brigade du Maroc, qui avait sauvé la vie à tant de blessés, se retrouva, un jour de Noël, avec quinze hommes ayant l’ordre de partir à l’assaut. Ils hésitent jusqu’à ce que l’abbé Barbet donne l’exemple en sortant le premier de la tranchée, un crucifix en main : « Allons, mes enfants, il faut prendre la tranchée aux Allemands ! Je vais avec vous, en avant, suivez-moi ! » Et les Français chassent l’ennemi8.

Quelle que soit la fonction, aumônier, brancardier ou soldat, il reste un prêtre qui célèbre la messe quand et où il peut. Beaucoup témoignent d’une assistance nombreuse de soldats et d’officiers, mêlés, se confessant et communiant. « Comme la pensée constante de la mort change les âmes», remarque un prêtre de Blois. Certains ne s’étaient pas confessés depuis de longues années et promettent d’être désormais fidèles au bon Dieu. D’autres témoignent d’une grande ignorance religieuse mais, constate un jésuite, le P. Paul Aucler, « ce qui m’a frappé, c’est l’ouverture d’âme avec laquelle ces braves gens m’entendaient volontiers parler d’une religion qui jusque-là n’avait pas existé pour eux et de ce Dieu qui était pour eux le Dieu inconnu9. » Le prêtre fait figure de référence majeure pour les soldats. Ils l’interrogent, tel ce paysan d’Auvergne qui demande à un lieutenant d’infanterie : « Le bon Dieu et la France, c’est bien la même chose ? » Et l’officier répond : « Oui, mon petit, c’est la même chose : le bon Dieu c’est le Père, la France, c’est sa fille aînée et nous sommes ses petits enfants10. »

Le prêtre confesse dans la tranchée et là où il trouve le blessé mourant ; un brancardier remarque : « Rares sont ceux, je crois, qui partent sans l’absolution. Sur le front, ils ont l’absolution, sinon individuelle, du moins globale des prêtres combattants11. » Les témoignages recueillis par Victor Bucaille s’achèvent par un long récit du martyr du P. Véron, fait prisonnier par les Allemands.

Réponse aux scrupules d’un prêtre

En janvier 1916, la Revue pratique d’apologétique avait publié la lettre qu’elle avait reçue d’un prêtre infirmier et répondait à ses questions. Selon lui, nombre de prêtres se demandaient avec anxiété si ces convertis de la dernière heure, qui ignorent tout des dogmes catholiques avaient la foi surnaturelle nécessaire au salut, ne serait-ce qu’une foi surnaturelle implicite. Peut-on donner l’absolution à des hommes qui ne savent plus rien ou n’ont jamais rien su de la religion ? La réponse de la revue était ferme et rassurante : « ils sont sous l’action de la grâce » ; le prêtre qui n’a pas constaté des connaissances religieuses rudimentaires ne peut « que hasarder les sacrements » ; au moment d’un assaut, par exemple, il peut donner une absolution générale et distribuer la communion alors même que certaines absolutions peuvent être invalides. Rien ne permet d’affirmer que ceux qui réclament les sacrements ne sont pas dans les dispositions requises. Pour ceux qui ont perdu la foi, la grâce et la bonne volonté s’unissent pour ouvrir ces âmes neuves à la vérité ; d’ailleurs, repoussée jadis, la foi ne leur est pas étrangère. Quant aux non-baptisés, il faut attribuer leur docilité à la parole du prêtre comme « une grâce spéciale, suppléant la vertu que le baptisé reçoit du baptême12 ».

La petite Soeur Thérèse

Dans deux des lettres publiées par Victor Bucaille, la « petite Soeur » est évoquée avec reconnaissance pour avoir protégé des soldats. Malgré sa popularité, Thérèse de Lisieux n’est encore qu’une postulante à la sainteté : son procès pour canonisation n’a été ouvert à Rome qu’en juin 1914. Pourtant, François Veuillot, fervent admirateur de la petite Thérèse, plaide en sa faveur, en première page du quotidien catholique. Il commence par préciser qu’on ne peut écrire encore sur elle qu’avec « prudence et réserve », pour ensuite souligner la confiance que des milliers de soldats témoignent à l’humble carmélite ; eux comme elle avaient besoin des mêmes vertus, « la constance à tout souffrir en esprit de devoir13. » Moins d’un an plus tard, le quotidien catholique rapportait le prodige qu’elle avait accompli à Boulogne ; après une neuvaine à Soeur Thérèse, un petit garçon de huit ans qui était mourant guérissait : il affirme que Thérèse est venue, la nuit, lui enlever ses bandages. Commentaire des témoins : « La petite sainte est puissante et nous fûmes exaucés14. »

On sait aujourd’hui que le Carmel de Lisieux a reçu des milliers de lettres et des remerciements divers provenant de soldats reconnaissants15. Tout récemment, quelques-unes de ces lettres ont été publiées. Ces soldats qui ont prié Thérèse et, souvent, porté son image, un médaillon ou une relique d’elle, disent avoir été protégés ou guéris grâce à son intercession. L’un d’eux écrit : « Je viens d’échapper à la mort d’une façon si extraordinaire qu’il serait absurde de ne pas reconnaître la main de Dieu, prié par sa sainte servante 16»

(à suivre)

1La Croix, 16 mai 1916.

2La Croix, 6 juin 1916.

3Un maréchal des logis de Landet, « C’est un vrai réconfort », La Croix, 6 juin 1916.

4Victor Bucaille, Lettres de prêtres aux armées, Payot, 1916, 357 pages.

5Toutes les citations qui suivent sont extraites de l’ouvrage de Victor Bucaille ; elles ne sont malheureusement pas datées.

6Abbé Léonce Marraud, sous-lieutenant d’infanterie, tué à l’ennemi en septembre 1914 ; p. 102.

7Abbé Joseph G., sous-lieutenant d’infanterie ; p. 96.

8Frère G, de la Société des Missionnaires d’Afrique ; p. 247.

9Père Paul Auger, s . j. ; p. 301.

10A. L., lieutenant d’infanterie, diocèse de Valence ; p. 126.

11Abbé Pierre R., curé de Gourbit (Ariège) ; p. 182.

12« La foi nécessaire au soldat mourant. Consultation théologique », Revue pratique d’apologétique, 15 janvier 1916.

13François Veuillot, « Du Carmel aux tranchées », La Croix, 27 septembre 1916.

14« Un prodige de Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus », La Croix, 3 avril 1917.

15Nous, les Poilus. Plus forte que l’acier. Lettres des tranchées à Thérèse de Lisieux, Cerf, 2014.

16Nous, les Poilus, p. 52.

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2 réflexions au sujet de « 1916 : La religion défend la patrie (5) »

  1. Chère Madame
    Au cours d’une conversation il y a quelques années, je vous avais dit n’avoir pas trouvé en librairie votre livre « l’Amour en toutes lettres ». Vous m’aviez alors proposé de vous recontacter après une recherche complémentaire car il vous en restait. J’avais alors négligé de poursuivre, mais ce livre m’intéresse toujours.
    Si vous en avez toujours des exemplaires, je peux vous adresser un chèque ou un virement pour paiement.
    Je vous remercie par avance.

    • Cher Monsieur, mon livre est épuisé mais vous pourrez le trouver peut-être en occasion sur internet. merci de l’intérêt que vous lui portez. Cordialement.

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