14-18 (6) : L’escalade

 « Partout, des fuyards […] sans arme, hagards […], allant au hasard, demandant de l’eau à grands cris, crachant le sang, quelques-uns même se roulant à terre en faisant des efforts désespérés pour respirer1. » Les yeux sont attaqués et certains deviennent aveugles. C’est le 22 avril 1915 que les Allemands font usage, pour la première fois, des gaz asphyxiants, interdits par la convention de La Haye ; une nouvelle preuve de la barbarie des Allemands. Le front n’a quasiment plus bougé depuis la fin de novembre 1914, même si deux offensives furent lancées, la première en Champagne en février 1915 et la deuxième en Artois en mai-juin ; elles coûtent, dès avril, aux Français et aux Britanniques qui les ont rejoints, 250 000 hommes, tués, blessés ou disparus.

Au front comme à l’arrière

La Croix ne cesse de rapporter les actes d’héroïsme de soldats, de prêtres et de séminaristes dont beaucoup meurent au front. Le 28 avril, le quotidien catholique publiait un article intitulé « Tombes de nos soldats. Cimetière (Sud) de Compiègne (à suivre) » : une liste de noms, avec leur origine géographique, épouvantablement longue. Elle n’eut pas de suite, l’autorité militaire ayant demandé au journal de ne point continuer cette publication. Il y avait en effet de quoi impressionner, voire démoraliser, les lecteurs. En revanche, le quotidien catholique annonçait, fin mai, que sa souscription en faveur des petits autels portables avaient permis, à la date du 25 mai, d’en envoyer 1 590 aux prêtres-soldats.

Les Français ne se comportent pas toujours si bien que La Croix voudrait nous le faire croire. Mgr Baudrillart note, dans ses Carnets, le témoignage d’un colonel selon lequel « un de nos régiments près d’Arras a lâché pied » ; il ajoutait : « Il a fallu, comme ont fait les Allemands sur une partie des leurs, tirer sur eux et ensuite en fusiller beaucoup après le combat. On signifie leur mort à leurs parents ou à leur femme en ces termes : « Un tel, votre fils, ou votre mari, est mort honteusement, ou est mort sans honneur, parfois même est mort en lâche ; les Firmin-Didot ont vu cette dernière formule pour un instituteur de l’Eure2. » Il est vrai que certains spectacles sont épouvantables ; un jésuite, le P. Yves-Marie Gauthier, écrit dans une lettre du 2 mars 1915 : « Cadavres et blessés jonchent la plaine des deux côtés des tranchées […] ; cadavres formant des parapets derrière lesquels les vivants s’abritent […]. Je ne parle pas des souffrances des pauvres blessés, restant parfois des jours et des nuits dans la boue, sous la pluie, la neige, le vent qui glace ; perdant leur sang3. »

Un aumônier militaire conseille les « malheureux soldats dont les femmes se conduisent mal et dont beaucoup sont aujourd’hui enceintes. Tout ce qu’on peut leur dire, c’est de ne pas recourir aux extrêmes vengeances, de ne pas divorcer, de faire élever l’enfant hors de la famille ; et aux femmes de ne pas recourir à l’avortement et, s’il est possible, d’accoucher loin de leur domicile. Mais au village, qu’est-ce qui est possible ?4 »

Courts portraits de deux soldats

La Croix présente le général Édouard de Curières de Castelnau5 originaire d’une famille nombreuse, très catholique, de Saint-Affrique. Après des études dans un collège jésuite, la guerre de 1870 survint alors qu’il avait achevé, à 19 ans, sa première année à Saint-Cyr. Il s’illustra à partir de 1914 ; lorsqu’on lui annonça la mort au combat d’un de ses fils, il détourna la tête un instant, et recommença de donner ses ordres. Le général de Castelnau devait perdre encore deux fils au champ d’honneur.

Le lendemain, un court article intitulé « Bamboula » évoque le cas d’un de nos jeunes et braves Sénégalais6 ; amputé des deux pieds, il est actuellement hébergé – et dorloté – dans un couvent du Midi. Celui que ses camarades ont appelé « Bamboula » est un patriote qui ne veut pas être traité d’indigène : « Moi beaucoup français », dit-il. Bamboula est serviable et d’humeur joyeuse ; l’article en conclut que « les êtres dits primitifs » n’en sont pas moins accessibles au sentiment de justice.

De la guerre sous-marine7 à l’entrée en guerre de l’Italie

Le 25 avril, Mgr Baudrillart, en une ligne, note que « les Turcs martyrisent les Arméniens8 ». Le 7 mai, un sous-marin allemand torpille le Lusitania, un navire britannique transportant environ de 1 900 civils ; le naufrage fait près de 1 200 victimes dont 128 Américains. Le scandale est immense, suscite une grande tension entre l’Allemagne et les États-Unis, sans mettre fin à sa neutralité ni à celle du Vatican.

Enfin, 23 mai, l’Italie déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie. Le Saint-Siège est angoissé : le gouvernement italien sera-t-il en mesure de faire respecter la loi des garanties pontificales9 accordée par l’État italien en mai 1871 ? En avril 1915, le cardinal Gasparri déclarait à Gabriel Hanotaux qu’il craignait des troubles à Rome ; quant au pape, il était affolé10. Durant tout l’hiver 1914-1915, le Saint-Siège avait tenté, par nonces interposés, d’obtenir des concessions de l’empereur François-Joseph qui apaisent les revendications italiennes. En vain.

Le 25 mai, La Croix annonce très sobrement l’entrée en guerre de l’Italie : pas question de pavoiser alors que Benoît XV désapprouve. Cependant, le lendemain, dans un article de première page, le rédacteur en chef de La Croix expliquait que l’intervention de l’Italie allait avancer l’heure où l’Allemagne « devra s’humilier et laisser proposer la paix ».

Les socialistes jugés par les catholiques français

Le 3 avril, La Croix signale en quelques lignes une manifestation à Berlin de 700 femmes venues, devant le Parlement, crier « nous ne voulons pas continuer la guerre » et acclamer Karl Liebknecht. Quelques jours plus tard, le quotidien catholique publie un article très hostile à la conférence socialiste de Londres. On lui reproche d’attribuer les causes profondes de la guerre à une « politique de colonialisme et d’impérialisme agressif ». Les gouvernements, la France comme l’Allemagne, sont responsables de la guerre. Dénonçant « l’hypothèse abstraite et étriquée du matérialiste historique », l’auteur estime que les socialistes faussent l’histoire et se scandalise quand ils affirment qu’à la conclusion de la guerre, les ouvriers de tous les pays industriels auront le devoir de s’unir. Il rappelle, non sans raison, l’attitude de la social-démocratie allemande au service de la puissance allemande et que, le 30 juin 1913, les socialistes du Reichstag ont voté une nouvelle loi militaire augmentant formidablement les armement. Conclusion : « Ils ont été les artisans avérés de la folie pangermanique11. »

En juillet, la Section française de l’Internationale ouvrière publiait un manifeste qui faisait porter sur l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie la responsabilité de la guerre. La Croix applaudit mais émet des réserves lorsque la SFIO répudie « toute politique de conquête, au-delà des restitutions légitimes ». Encore faudrait-il, affirme le quotidien catholique, que le Rhin, en aucune partie de son cours, ne soit plus un fleuve allemand.

En septembre, à la suite du congrès socialiste qui s’est tenu à Zimmerwald, les catholiques constatent avec satisfaction que la SFIO a ignoré le congrès et que seuls deux militants français s’y sont rendus à titre personnel. Des « comités socialistes de défense nationale » se sont constitués pour flétrir les pacifistes12 ; ce qui suscite ce commentaire : « La guerre, cause de tant de désastres et de tant de souffrances, aura du moins ce bienfait de guérir d’innombrable humains de l’utopie du collectivisme international. »

(A suivre)

1Mordacq, Le drame de l’Yser. 1915 ; cité par Pierre Miquel, Les poilus, Plon, 2000, p. 214

2Mgr Baudrillart, 25 mai, op. cit, p. 184.

3Cité par Marie-Claude Flageat, op. cit., p. 109.

4Mgr Baudrillart, 1er juin 1915, op. cit., p. 186.

5Émile Martin, « Le général de Castelnau », La Croix, 14 avril 1915.

6Depuis l’été 14, 32 000 Sénégalais sont mobilisés ; 36 000 furent ensuite recrutés.

7Le blocus de l’Allemagne mené par la Royal Navy pour arrêter le ravitaillement de l’Allemagne et de ses alliés déclencha, en riposte, une guerre des sous-marins allemands – la marine allemande étant incapable de rivaliser avec la marine britannique – contre les navires provenant des États-Unis et ravitaillant la Grande-Bretagne. Le droit maritime prévoyait de prévenir les navires marchands de l’imminence d’une attaque pour que l’équipage puisse gagner les canots de sauvetage. Les sous-marins allemands ne respectaient pas cette règle humanitaire. Pour éviter l’entrée en guerre des États-Unis, l’Allemagne suspendit alors sa guerre sous-marine en août 1915 mais la reprit en décembre 1916.

8Si l’on se souvient que les premiers massacres d’intellectuels arméniens ont lieu les 24 et 25 avril à Constantinople, on mesure la qualité et la rapidité de l’information dont dispose le recteur de l’Institut catholique.

9Cette loi permettait au pape de garder une garde militaire, s’engageait à verser au Saint-Siège 3 millions 225 mille lires pour couvrir ses frais ; le pape conservait les palais du Vatican et du Latran, avec les jardins et terrains annexes, ainsi que sa villa de Castel Gandolfo. L’Italie garantissait sa non-ingérence dans les affaires du Saint-Siège et l’immunité des missions accréditées au Vatican.

10Je suis, dans ce paragraphe, Francis Latour, op. cit., p. 55-69.

11J. Cantel, « Les socialistes et la guerre », La Croix, 6 avril 1915.

12Dans La Guerre sociale, Gustave Hervé parle des « nigauds de Zimmerwald ».

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