14-18 (2) : Des « curés sac à dos »

14-18 (2) : Des « curés sac à dos » et de la ferveur religieuse

La loi du 15 juillet 1889 avait supprimé les exemptions de service militaire pour les ecclésiastiques qui étaient désormais tenus à un an sous les drapeaux. On a alors parlé de « curés sac à dos ». En cas de mobilisation, la loi les affectait aux services de santé. La mobilisation d’août 1914 allait démontrer le patriotisme des ecclésiastiques mais aussi un étonnant retour à la foi ; La Croix parle d’un million le nombre d’hommes revenus à Dieu avant la bataille elle-même, non sans exagération sans doute.

Le 5 août, le cardinal-archevêque de Paris, Mgr Amette ordonne au clergé et aux fidèles de son diocèse des prières pour la France qui, écrit-il, « se voit contrainte à subir la guerre ». Face au danger qui menace le pays, « toute division cesse parmi ses fils ». Dès les 1er et 2 août, à Paris comme en province, on remarque l’afflux des hommes dans les églises pour se confesser et communier avant de rejoindre leur régiment. Les prêtres distribuent des chapelets et des médailles : « on a besoin de Dieu », dit le chanoine Beaupin. Selon certains témoignages, des prêtres confessent même dans la rue, sans surplis ni étole, et l’un d’eux dans le couloir du wagon qui emmène les hommes au front. Mgr Baudrillart1, recteur de l’Institut catholique de Paris, signe, le 19 août dans La Croix, un article intitulé « Pour le Christ et pour la France » et affirme avec satisfaction qu’en « redevenant tout à fait française, l’âme nationale se retrouve catholique ».

Après le départ des hommes, les évêques demandent à la population de se réunir le soir, à l’église, pour réciter le rosaire ; le cardinal-archevêque de Paris invite les fidèles à communier une fois par semaine et à réciter chaque jour une dizaine de chapelet pour les combattants.

Les prêtres et séminaristes qui, en soutane, gagnent les casernes sont accueillis parfois avec méfiance, plus souvent par des applaudissements : on découvre qu’il sont de bons Français, des hommes comme les autres. De l’étranger, affluent des religieux, dominicains, capucins, jésuites, assomptionnistes, oblats, Frères des Écoles chrétiennes2, que la politique anticléricale du gouvernement avait obligés à s’exiler et qui rentrent en France pour accomplir leur devoir patriotique. Au 1er septembre, on estime à 25 000 les prêtres et religieux au front. Ajoutons que de nombreux établissements religieux mettent une partie de leurs locaux à la disposition de l’armée. Certains généraux se permettent des geste impensables quelques semaines plus tôt ; ainsi à Poitiers, lors d’une cérémonie patriotique, le général demande à l’évêque de bénir les canons.

Pourtant, lors du remaniement ministériel de la fin août, alors que deux socialistes, Jules Guesde et Marcel Sembat, entrent au gouvernement, aucun représentant de la droite cléricale n’y participe : Louis Malvy, le ministre de l’Intérieur, s’y est opposé. La Croix proteste, regrette que, dans ses appels, le gouvernement bannisse Dieu et remarque que, parmi les puissances en guerre, la France soit la seule à ne pas l’invoquer. Le journal demande qu’au moins, la fête de Jeanne d’Arc devienne fête nationale. Quant aux catholiques, ils devront faire pénitence pour « apaiser la colère de Dieu ».

La mort de Pie X et l’élection de Benoît XV

Le 20 août, Pie X meurt victime d’une congestion pulmonaire. Il faut donc réunir le conclave en pleine guerre, soit 65 cardinaux dont 33 italiens, 2 allemands, 6 autrichiens, 6 français3 et 1 belge, le cardinal Mercier. 57 parviennent à Rome et élisent, au troisième tour de scrutin, le cardinal Della Chiesa qui prend le nom de Benoît XV. Le nouveau pape nomme comme secrétaire d’État le cardinal Ferrata qui avait été nonce à Paris et faisait figure de francophile. Hélas, il mourut dès le 10 octobre et le nouveau secrétaire d’État, le cardinal Gasparri, maintint avec ténacité la neutralité du Saint-Siège. De surcroît, le 20 août également, le général des Jésuites disparaissait4. Au retour de Rome, le cardinal Luçon confie à Mgr Baudrillart : « Le monde du Vatican craint que notre victoire ne soit celle de la franc-maçonnerie, de la révolution, de l’école sans Dieu. »

Dès le 10 septembre, Benoît XV publie une exhortation aux catholiques du monde entier ; le pape dénonce le « spectacle monstrueux de cette guerre » et s’adresse aux dirigeants pour qu’ils se résolvent à « entrer dans les voies de la paix et à se tendre la main ». En pleine bataille de la Marne, l’appel du pape ne fut guère entendu.

La bataille de la Marne

Dès le 1er septembre, des troupes allemandes occupent le nord de la Somme. La Croix du 3 septembre expose le plan de défense de Paris. Un formidable camp retranché, de 225 km de périphérie, avec des milliers de canons dont les plus avancés sont à 25 ou 30 km de Notre-Dame, a été organisé par le général Galliéni, été nommé gouverneur de Paris. Ce qui n’empêche pas des avions allemands de survoler la capitale et de jeter quelques bombes qui, en général, ne font que peu de dégâts5. Le gouvernement quitte la capitale pour s’installer à Bordeaux ; il a fait enfin un geste en direction des catholiques : le président de la République était représenté lors du service célébré à Notre-Dame en hommage à Pie X.

Le 6 septembre, les troupes allemandes atteignent la Ferté-sous-Jouarre. A Saint-Étienne-du-Mont, le peuple se presse pour invoquer sainte Geneviève qui avait sauvé Paris menacé par les Huns. Le 10 septembre, le nom de « bataille de la Marne » apparaît dans La Croix qui souligne son importance : l’ennemi y a engagé 12 corps d’armée. Dès le lendemain, le quotidien catholique peut annoncer que les Allemands ont reculé de 40 kms.

Dans La Croix, Mgr Baudrillart explique que la crise actuelle est une crise philosophique, morale et religieuse ; l’alcoolisme, la stérilité volontaire, l’amour du plaisir, le matérialisme pratique, l’individualisme sont les causes de nos malheurs. On retrouvera le même discours en 1940. Quelques jours plus tard, le même Baudrillart souligne que l’Allemagne est « la mère du protestantisme et du modernisme » et que « la victoire de la France coïncide avec les intérêts généraux du catholicisme ».

Les prêtres au front

Qu’ils soient infirmiers, brancardiers, aumôniers militaires ou même soldats remplissent pleinement leurs fonctions. Des prêtres donnent leur vie, comme les autres, quelques-uns sont exécutés par les Allemands. Certains sont décorés sur le champ de bataille. Un aumônier écrit : « Comme il est beau le rôle du prêtre dans cette fournaise ! J’ai déjà donné des centaines d’absolution aux gars de France mourant loin des leurs ». Un autre déclare : « Vous savez, quand le danger approche, nous sommes tous religieux ». Un soldat exprime un point de vue répandu : « Si Dieu veut de nous, il peut nous prendre, on sera prêts ». Des abbés témoignent : pas un homme ne refuse les sacrements. Un cantique à Notre-Dame de Lourdes est composé pour le temps de guerre :

« Un peuple en démence

ose te braver

ô Reine de France,

Accours nous sauver. Ave, Ave, Ave Maria ! »

Les messes célébrées en plein air ou dans l’église d’un village ont un grand succès et, plus tard, les anciens combattants diront avec nostalgie : « Ah ! Ces offices religieux au front ! » La Croix commente : « La guerre a ses horreurs mais par certains côtés, elle est divine : elle remue l’âme humaine ». Bien entendu, le quotidien catholique ne décrit pas ses « horreurs » ; il signale seulement l’efficacité de notre canon de 75. C’est Mgr Baudrillart qui, dans son Jo en précise les effets grâce à une lettre qu’il a reçue : « Les Allemands soignés à l’hôpital de Cherbourg ont des parties du corps totalement arrachées ; ils souffrent tellement qu’ils supplient qu’on les achève, ou qu’on leur donne une corde pour se pendre. On se demande comment on a pu les amener jusqu’à Cherbourg6. »

La Croix publie régulièrement une petite rubrique intitulée « Nos Héros » qui ne retient, bien sûr, que « nos amis » ; le premier cité est toujours un prêtre tombé pour la France. Le 5 septembre, Charles Péguy est mort au champ d’honneur mais ce sont les Études qui lui consacrent un long article, rappelant qu’en 1913, il avait écrit que le régime auquel la France était soumise depuis 1905 était « un régime de guerre en temps de paix […]. Ce régime est beaucoup plus intenable que le régime de la guerre même7. » Le 10 septembre, La Croix évoque le rôle de l’évêque de Meaux, Mgr Marbeau, qui n’a pas voulu quitter sa ville alors que toutes les autorités civiles l’avait abandonnée. Il remplit l’office de maire, de préfet, d’intendant ; « il est surtout le bon Pasteur qui ne fuit pas lorsque le loup vient8. »

Après la victoire de la Marne, Claudel évoqua « cette bataille que nous avons livrée avec Geneviève à notre gauche et Jeanne à notre droite9 ». Cependant, cette victoire a coûté cher en hommes et dès le 11 septembre, dans la rubrique « Impressions de guerre » que les Études publient dans chaque numéro, un caporal écrit : « C’est lamentable de voir tous ses camarades tombés tués ou blessés : or du 12 au 20 septembre, notre régiment s’est battu aux avant-postes et a perdu plus de sept cents hommes. Je ne peux vous exprimer l’horreur de ces combats ; on voit des bras et des jambes voler autour de soi. Comment suis-je encore en ce monde ? Je me le demande, c’est au moins providentiel. »

Ce n’était que le début d’une terrible hécatombe.

1Mgr Baudrillart (1859-1942) : agrégé d’histoire, docteur ès lettres et en théologie, il est d’abord professeur au collège Stanislas ; il entre dans la congrégation des Oratoriens et est ordonné prêtre en 1893. En 1907, il devient recteur de l’Institut catholique de Paris. Ses Carnets qui débutent le 1er août 1914, sont une source d’informations précieuses.

2L’historien Jacques Prévotat signale une exception : sur le conseil de l’abbé de Solesmes, ses moines, en exil à l’île de Wight, ne s’engagent pas au service de la République.

3Cardinaux Amette (Paris), Andrieu (Bordeaux), Cabrières (Montpellier), Luçon (Reims), Sevin (Lyon) ainsi que Louis Billot, membre de la commission biblique pontificale.

4Le nouveau général des jésuites, le P. Wladimir Ledochowski, élu en février 1915, apparut comme favorable aux Austro-Allemands.

5La France semble très en retard et ce n’est qu’après plusieurs de ces raids allemands sur Paris qu’une escadrille d’aéroplanes blindés et munis de mitrailleuses est organisée.

6Mgr Baudrillart, 17 septembre 1914, op. cit., p. 73.

7Lucien Roux, « Charles Péguy. In Memoriam », Études, 20 septembre 1914.

8« A Meaux. Le bon pasteur », La Croix, 10 septembre 1914.

9Cité par Cholvy et Hilaire, op. cit., p. 240.

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