Le christianisme vu par Michel Onfray : une imposture

Avec un ouvrage de 650 pages, Michel Onfray vient d’inaugurer l’année 2017. Décadence1 prétend tout simplement parcourir l’histoire du judéo-christianisme « de Jésus à Ben Laden », comme la bande publicitaire l’annonce. Auparavant, il importe de préciser ce que Michel Onfray entend démontrer : que notre civilisation est proche de la mort puisque la religion qui la légitime est à l’agonie tandis que l’islam est en pleine vigueur et conquérant.

Jésus n’a pas d’existence historique

Telle est la première affirmation péremptoire de ce livre ! « Il n’y a aucune trace parce qu’il n’y eut aucun fait », autre que d’ordre conceptuel (p. 61) et les chrétiens sont victimes d’une « hallucination collective » (p. 63). J’avais retenu de mes études en histoire ancienne que les historiens savaient au moins une chose de Jésus : qu’il avait existé. J’ai donc interrogé une amie spécialiste. Elle m’écrit : « Aucun historien de l’Antiquité ne remet en cause l’historicité de Jésus, un personnage mieux attesté que la plupart des autres personnages de la période. Il est en revanche très difficile sinon impossible de croire atteindre le Jésus réel ». En fait, les sources non-chrétiennes permettent même de dire un peu plus de Jésus, en particulier Flavius Josèphe. Onfray a évidemment le droit d’être athée ou agnostique, mais cela ne l’autorise nullement à soutenir une si grossière erreur qu’il répète d’ailleurs depuis des années. Pourtant, c’est bien lui, Onfray, qui parle dans les médias, par exemple à l’émission « On n’est pas couché » où les deux discutants ont avalé sans rechigner toutes ces affirmations du philosophe. Et puis, remarque-t-il faussement naïf, le Nouveau Testament ne décrit pas l’aspect physique de Jésus ! En revanche, le philosophe ne se contente pas des récits de l’enfance de Matthieu et Luc, il puise abondamment dans les apocryphes pour le rendre ridicule, incroyable au sens propre, ainsi que sa famille.

Comme Jésus n’a pas existé, il n’a pas de corps. Il n’a pas d’incarnation. La preuve : il n’urine et ne défèque pas dans les récits évangéliques ! Il ne boit et ne mange que symboliquement, pour annoncer le pain et le vin de la Cène. Onfray ne va pas s’embarrasser des noces de Cana… Et d’évoquer ensuite « l’anticorps de Jésus ».

Des paroles de Jésus dans les quatre évangiles, Onfray ne retient que les quelques passages violents qui ont servi ensuite à justifier toutes les horreurs commises contre les païens et les hérétiques. Il cite pourtant le Sermon sur la montagne, dans la version de Matthieu qui écrit : « Heureux les pauvres en esprit… » pour n’y voir qu’une légitimation de la misère ici-bas. Mais il ignore, bien sûr, le Magnificat.

Je n’insisterai pas sur la transmutation du concept Jésus en religion qui est, évidemment, l’oeuvre du « masochiste » Paul de Tarse. C’est lui qui inculque dans l’Église la haine du corps et de la sexualité. C’est lui qui introduit l’antisémitisme dans le christianisme ; Onfray appuie cette affirmation sur un passage de la première épître aux Thessaloniciens (II, 15), en ignorant – sans doute – que tout le courant philosémite dans l’Église d’aujourd’hui s’appuie sur un autre passage de Paul, dans l’épître aux Romains IX-XI. En revanche, Onfray n’a pas tort de citer quantité de Pères de l’Église qui, en effet, écrivirent des textes terribles contre les Juifs.

De Constantin à l’Inquisition

En plus de 200 pages, notre philosophe traverse les siècles en accumulant les faits et les dates. A quoi bon ? Pour épater le lecteur et renforcer ainsi son autorité ? A le lire, Augustin et tous les Pères de l’Église ne nous ont donné que des « pinaillages, arguties, chicanes, subtilités sophisteries, rhétorique, byzantinisme […] ; tant d’intelligence mis au service de tant de bêtises » (p. 87). Il est vrai que les siècles de la domination chrétienne pullulent en horreurs et en bassesses. La fin tragique de la philosophe et mathématicienne d’Alexandrie, Hypatie (370-415), illustre, hélas, les propos vengeurs d’Onfray : Hypatie fut lynchée et brûlée sur les ordres du patriarche Cyrille. Faut-il rappeler aussi les autodafés de livres qui firent disparaître toute une part de la philosophie antique ?

Tout y passe : les croisades, les pogroms , l’Inquisition, les hérétiques martyrisés et même les procès d’animaux auquel il consacre un chapitre de seize pages.

Il est étonnant que, dans cette fresque sur le christianisme, Onfray parle si peu toutes les oeuvres artistiques suscitées par la foi chrétienne. Il évoque, certes, en une page et demi, les créations provoquées par les récits évangéliques ; il disserte sur l’irréalité des figurations de la crucifixion. C’est court ! La musique sacrée n’est mentionnée que pour dénoncer son massacre après Vatican II.

En revanche, jai apprécié – sans doute parce que je ne suis pas philosophe – les pages qu’Onfray consacre à l’eucharistie dans la philosophie scolastique. Il nous explique que, dès le IXe siècle, deux philosophes débattent ; l’un défend la présence réelle, l’autre est en faveur de la présence symbolique. Si l’Église opte pour la transsubstantiation, c’est qu’elle s’appuie sur la philosophie scolastique qui se fonde sur la catégorie de substance d’Aristote. Après quoi, le philosophe raisonne au-delà de la raison : il imagine « le vrai corps […] qui tombe ensuite dans la fosse d’aisance où il continue sa vie au milieu des étrons ? Et si le rat dévore l’hostie entreposée à la sacristie, quid du vrai corps du Christ ? » (p. 211).

Pour Onfray, la Réforme représente un progrès. Luther et Calvin laïcisent le pouvoir en l’émancipant du Vatican et des hiérarchies ecclésiastiques mais maintiennent l’idée paulinienne que ce pouvoir vient de Dieu et que les hommes doivent s’y soumettre. Mais le protestantisme se réduit aux figures de ses deux fondateurs et l’orthodoxie n’existe pas dans ce livre !

La Révolution française

On me permettra une parenthèse sur les 29 pages que Michel Onfray consacre à ce sujet qui est une de ses obsessions. Cette fois, il s’agit de souligner les « facteurs psychologiques » de la Révolution française. Las, « l’histoire » qui en résulte est vue par le trou de la serrure. On apprend ainsi que Louis XVI est un « lecteur des philosophes, de tempérament placide » qui « répugnait à la violence ». Comment oublier pourtant que le terrible supplice de la roue n’a été supprimé que par un décret d’octobre 1791 de l’Assemblée nationale et que le bon roi s’en accommodait ? Saint-Just se fabrique un faux diplôme de droit et tente d’escroquer sa mère ; Desmoulins « fréquente les bordels, les soirées mondaines, les cafés, collectionne les filles » ; Robespierre se montre à Arras « brutal, impitoyable » ; Marat « ment, vole, soudoie ». Rien de positif sur tous ces hommes qui ont si largement contribué à la Révolution. Sachez aussi que notre philosophe a écrit un petit livre sur La révolution du poignard. Éloge de Charlotte Corday2 ; un livre bourré d’erreurs selon les historiens, mais qu’importe ?

Dans sa curieuse de bibliographie, Onfray avoue sans gêne qu’il s’est inspiré du livre d’Hippolyte Taine sur les Origines de la France contemporaine, en cinq volumes parus entre 1875 et 1893. Comme si la recherche historique n’avait pas apporté, depuis, quantité d’éclairages.

« Le fascisme comme réaction chrétienne »

Onfray ne s’embarrasse pas de distinctions : il analyse ensemble l’Italie de Mussolini, l’Espagne de Franco, la France de Pétain et l’Allemagne d’Hitler. Et certes, ces régimes présentent des traits communs ; pourtant, trop de différences les séparent pour qu’on puisse les traiter comme un bloc indistinct. Sur le plan religieux, on sait qu’en Italie, le clergé a soutenu avec enthousiasme le régime fasciste, qu’il en fut de même en France et, plus encore en Espagne. Mais on ne peut pas affirmer, comme le fait Onfray, sans une analyse historique pointue : « Hitler défend l’Église » et : « la religion chrétienne est compatible avec le national-socialisme au contraire du judaïsme » (p. 473-474). Pour se justifier, le philosophe cite plusieurs passages de Mein Kampf. Or, Hitler l’a écrit en prison après l’échec du putsch de la Brasserie et la dissolution de son parti. L’ouvrage a été publié en 1925-26, à un moment où tout était à reconstruire pour les nazis. On comprend bien que, dans une Allemagne où l’influence religieuse est si puissante, Hitler n’avait pas intérêt à attaquer le christianisme !

Notre philosophe n’en oppose pas moins le catholique Hitler au païen SS Alfred Rosenberg avec ses thèses racistes exposées dans le Mythe du XXe siècle. Si Rosenberg n’a pas trouvé, semble-t-il, un soutien enthousiaste parmi les hauts dirigeants nazis, les publications de la SS furent ouvertement antichrétiennes. L’ouvrage récent d’un spécialiste du nazisme, Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi3, offre des citations qui soulignent l’hostilité au christianisme : le dieu chrétien est ennemi de la nature ; il condamne le corps et invite à la chasteté ; en Allemagne, il s’oppose aux mariages « mixtes » entre catholiques et protestants ; pire encore, il prêche la pitié pour les faibles et les malades. Il insiste sur l’évêque pro-nazi, Mgr Alois Hudal mis ne cite aucun des résistants Mgrs von Galen, Faulhaber, von Preysing, ni les pasteurs Niemöller et Dietrich Bonhoeffer qui fut pendu. Pour mieux démontrer, Onfray sélectionne.

Curieusement, Michel Onfray écrit – page 464 – que le pape n’a pas condamné le nazisme puis, sept pages plus loin, il évoque l’encyclique Mit Brennender Sorge qui, sans le nommer, dénonce le national-socialisme. On est donc amené à se demander comment Onfray rédige ses ouvrages…

Mais venons-en à l’essentiel. Oui, le Saint-Siège a bien signé en 1933 un concordat avec Hitler, dans le but, justement, de sauver les organisations d’action catholique allemandes. Oui, il y a bien eu à Rome des filières qui, au lendemain de la guerre, ont permis à quantité de dignitaires nazis de fuir l’Europe. Mais il aurait fallu aussi avoir l’honnêteté d’écrire que, Rome étant occupé par les troupes nazies, Pie XII donna l’ordre, en octobre 1943, à tous les couvents et institutions catholiques de la ville, d’héberger les Juifs menacés de déportation. Ainsi, 4 500 Juifs ont pu être sauvés et manifestèrent après guerre leur reconnaissance à Pie XII et que le grand rabbin de Rome en 1940, Israël Zolli, se convertit au catholicisme et prit pour nom de baptême Eugenio Pio.

Si la question du silence de Pie XII pendant la guerre reste discutée et discutable, on ne saurait, comme le fait Onfray, régler le problème en affirmant : « Le Vatican de Pie XII a donné sa bénédiction à ce carnage planétaire. […] Le judéo-christianisme est mort d’avoir voulu se sauver en suivant la voie fasciste » (p. 484).

Le concile Vatican II selon Onfray

Notre philosophe consacre 17 pages à l’événement conciliaire. Il tente d’expliquer le retournement de Vatican II, non sans des simplifications, mais on y est habitué sous sa plume : « Le concile désavoue Pie XII » . Il insiste avec raison sur le changement d’attitude à l’égard des Juifs, mais quand il en arrive à la liturgie, c’est la catastrophe : « cette destruction du sacré, ce massacre de la transcendance » (p. 517). Le Notre Père qui tutoie Dieu, c’est le tutoiement des sans-culottes. « L’eucharistie ainsi modifiée fait de l’homme d’église un fournisseur de prestation sacrée pendant que l’essentiel, la manducation, devient une affaire purement humaine. Les doigts de la main triviale ont un accès direct à la chair du Christ ». Le déplacement de l’autel qui fait désormais face aux fidèles suscite curieusement chez Onfray des réactions qui font penser à celles de Paul Claudel (« l’autel à l’envers »).  Il écrit : « Le prêtre est plus proche de ses ouailles, mais c’est au prix d’une mise à distance de Dieu. […] La chose est terrible : en voulant rapprocher les hommes de Dieu, Vatican II a réalisé exactement l’inverse ». Et de citer Paul VI, dans son discours du 29 juin 1972, évoquant « la fumée de Satan entrée dans le peuple de Dieu ». Étonnant athée qui ne veut pas qu’on lui change la religion ! Après avoir tant dénoncé, souvent avec raison, le christianisme triomphant, Onfray est encore plus sévère avec lui quand il tente à renouer avec les premiers chrétiens, ceux d’avant Constantin. Et lui qui est si impitoyable avec le christianisme n’a pas un mot pour dénoncer la politique féroce de l’État juif envers les Palestiniens. Notre philosophe cède ainsi à un certain conformisme.

Dans son dernier chapitre, Onfray évoque l’islam à partir du 11 septembre et de Ben Laden. « L’Occident judéo-chrétien » est menacé par un islam en pleine santé, conquérant et « porteur d’une nouvelle spiritualité européenne » (p. 580). Il y a là, certes, de quoi faire frémir le lecteur mais on est loin, avec Onfray, des si nombreux travaux de géopolitique ! Notre philosophe fonde toute son analyse sur les religions : la Chine confucéenne, le Japon shintoïste, l’Inde hindouiste, etc. Pourtant, cela ne fonctionne pas si simplement : l’Indonésie, premier pays musulman du monde, ressemble-t-elle vraiment au Moyen-Orient musulman ? Peut-on classer l’Afrique subsaharienne comme « néoanimiste » quand on sait la puissance des églises chrétiennes et de l’islam dans ce grand continent ? Décidément, Onfray caricature ! Il semble ignorer aussi le conflit si virulent entre sunnisme et chiisme.

Comment considérer ce livre comme vraiment sérieux ? Onfray disserte sur tout comme s’il savait tout, il est péremptoire et il se fait, on l’a vu, volontiers inquisiteur. Ce n’est pas pour rien qu’il oblige, en avril 2013, le directeur d’un salon du livre près de Toulouse à exclure un jeune philosophe qui s’était permis d’écrire un ouvrage intitulé Michel Onfray, une imposture intellectuelle4. Il aime contredire des thèses bien établies, éblouir le lecteur sous l’accumulation de connaissances factuelles pour mieux, ensuite, lui asséner ses vérités. Parler haut et de tout, est-ce suffisant pour avoir raison et la raison avec soi ?

Martine Sevegrand

1Michel Onfray, Décadence, Flammarion, 2017, 651 pages.

2Michel Onfray, La révolution du poignard. Éloge de Charlotte Corday, éditions Galilée, 2009, 80 pages.

3Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi, Gallimard, 2014, 567 pages.

4 Michael Paraire, Michel Onfray, une imposture intellectuelle, éditions de l’Épervier, 200 pages. Dans ce livre, l’auteur consacre un chapitre à la Révolution française vue par Onfray et montre qu’il puise dans l’historiographie de la droite monarchiste du XIXe siècle. Les chrétiens pourront, après les pages d’Onfray sur Vatican II et ses conséquences confirmer son diagnostic : un conservateur déguisé en homme de gauche.

Vie de prêtre (3) : Bernard Cagne

Bernard est né en 1924 dans une famille très pratiquante et modeste de Dijon. Son père était cheminot, syndiqué à la CFTC et la famille vivait au rythme de l’année liturgique. Bernard entra à l’école des Frères des écoles chrétiennes. Sans aucune pression de ses parents, Bernard voulut être prêtre dès l’âge de onze ans. Il entra donc au petit séminaire en 1936, à douze ans. Malgré un rythme très austère, Bernard ne semble pas en avoir souffert car il admirait beaucoup la liturgie. Un de ses professeurs partait chaque fin de semaine rejoindre un maquis et ramenait des cahiers clandestins du Témoignage chrétien que les élèves dévoraient. Le grand séminaire de Lons-le-Saunier fut plus difficile avec des professeurs vieux et dépassés. La soutane était déjà imposée et quand il s’empêtra dans sa robe, on lui rappela : « Quand on porte la soutane, Monsieur l’Abbé, on ne court pas. Vous allez être un notable, un notable ne court jamais »1.

En 1943, il est bouleversé comme beaucoup d’autres par la lecture de La France, pays de mission ? Avec un ami, il demanda à André Depierre de venir parler au grand séminaire. Il découvrit alors que « jusqu’ici, nous avions été éduqués, mais pas évangélisés ». Ayant épuisé son sursis pour le STO, il s’enfuit au maquis et, en octobre 1944, Bernard s’engageait dans la Division Leclerc. Démobilisé le 25 août 1945, il revint à Dijon avec la volonté d’exercer son sacerdoce « parmi les hommes tels qu’ils sont et au milieu d’eux ». Cela voulait dire rejoindre la Mission de Paris. Ce choix contraria les rêves de ses parents qui se voyaient déjà tenant le presbytère, lui faisant le jardin du curé et elle la maison.

A Montreuil

Avant d’entrer au séminaire de la Mission de Paris, à Lisieux, Bernard voulut faire une première expérience du travail ouvrier. En juillet 1947, il arrivait à Montreuil chez André Depierre qui avait constitué une communauté chrétienne, au 60 rue Victor Hugo, avec d’anciens jocistes et quelques Montreuillois. Il est immédiatement embauché comme OS et logeait dans un hôtel meublé. On lui proposa de se syndiquer à la CGT et il accepta. Cette première rencontre avec le monde du travail le fascina par l’esprit de camaraderie et de solidarité qu’il y découvrait. Il remarque : « A cette époque, les travailleurs chantaient encore pendant le travail ». A l’hôtel meublé, « chez Claude », les soixante chambres sur deux étages disposaient en tout et pour tout d’un WC et d’un poste d’eau dans la cour. Les boiseries des chambres étaient infectées de punaises.

Pour devenir un véritable ouvrier professionnel, de ceux qui mènent les luttes, Bernard Cagne fait un stage de quatre mois pour devenir ajusteur. En octobre 1948, il réunit une dizaine de chrétiens qui le connaissaient pour leur demander s’ils étaient favorables ou non à son retour au séminaire pour devenir prêtre.

Au séminaire de Lisieux

Ils étaient 160 séminaristes venus de toute la France et de tous les milieux. Les professeurs et l’ambiance sont exceptionnels. Bernard y lit l’oeuvre de Teilhard de Chardin encore interdite. Mais Rome intervint dès 1950 ; le séminaire de Lisieux est fermé. Bernard n’est pas encore prêtre et Rome demandait que ceux qui se destinaient à être prêtre-ouvriers exercent d’abord un ministère paroissial. On proposa à Bernard Cagne de rejoindre le père Rétif, curé de la paroisse du Petit-Colombes avant d’être ordonné prêtre à Noël. Il y retrouva deux prêtres qui, tout à la fois, desservaient la paroisse et travaillaient en usine.

Au Petit-Colombes

A trois, avec Louis Bouyer et Jean-Dominique Warnier, ils se construisirent une baraque. Bernard est embauché comme OS en octobre 1951 mais assurait encore une part de son ministère dans la paroisse. A la fin avril 1952, le voilà chez SIMCA. Or le 28 mai, le Mouvement de la Paix organisait une manifestation contre la venue du général américain Ridgway. Bernard et Louis Bouyer y participèrent. La répression policière fut brutale, fit un mort et donna lieu à des centaines d’arrestations. Bernard et Louis furent emmenés dans un commissariat et sévèrement tabassés avant qu’on ne découvre leur identité. Le scandale est énorme mais le cardinal Feltin prit leur défense. Désormais, les Renseignements généraux ne lâchèrent plus Bernard. Dans la paroisse, les réactions furent très contrastées et Bernard ressentit « les limites du milieu paroissial ». A SIMCA, on fit tout ce qu’il fallait pour le licencier avec comme motif : « Insuffisance de rendement ».

A la Pentecôte 1952, Bernard fit pour la dernière fois un sermon. Après avoir pointé au chômage, il retrouvait du travail et, finalement, en mars 1953, se faisait embaucher à La Courneuve, chez Rateau. La ville est un fief de la métallurgie avec 14 000 travailleurs et l’entreprise Rateau en a 3 200. Bernard devient P2 et le restera jusqu’en 1965, sans promotion, comme on peut le deviner.

A la Courneuve

Bernard était devenu un militant. Chez Rateau, il ne trouva que trois chrétiens pratiquants, gentils, syndiqués à la CFTC puis à la CFDT, qui n’ont jamais fait une grève… Chaque soir, après le travail, il rejoignait la Bourse du Travail où il retrouvait James Marson, dessinateur, qui deviendra plus tard maire communiste de la ville. Bernard écrit qu’il reconnaît « des valeurs bien proches de celles de l’Évangile, cet Évangile qui me dit que notre relation à Dieu passe nécessairement par notre relation aux autres. Je vais donc à l’usine comme on va à la source ».

Les Rateau étaient connus pour leur combattivité. La grève d’août 1953 qui dura trois semaines est aujourd’hui complètement oubliée alors qu’elle fut d’une puissance exceptionnelle à travers toute la France. Lors d’un rassemblement dans la cour de l’usine, on demanda soudain à Bernard de prendre la parole ; il se contenta de déclarer : « Je suis au milieu de vous, en plein accord avec vous ». Plus tard, Bernard devint un grand orateur. A la fin de l’année, Bernard entrait au bureau de l’Union syndicale des travailleurs de la métallurgie CGT et responsable non permanent pour Aubervilliers, La Courneuve, Stains et Le Bourget. On imagine la vie qu’il a dû mener.

La condamnation romaine

On ne reprendra pas ici la triste fin à laquelle Rome destina les prêtres-ouvriers. Bernard fait partie de la petite centaine de ces PO qui se réunirent à la fin février 1954 pour discuter entre eux. Pour lui, il n’était pas question de se soumettre à une « décision d’ordre administrative ou juridique ». Mais c’était un drame pour sa mère subissant des pressions du clergé de sa paroisse. Elle lui écrivait cependant, le 17 février 1954 : « Nous n’avons pas le droit de t’influencer, tu dois être le seul juge de ta conscience, nous te faisons confiance ». Et lui écrit dans son témoignage : « Si j’avais quitté le travail, j’aurais trompé l’Église, car je n’étais plus celui qu’elle croyait. Je lui demandais seulement d’être fidèle à l’amour qu’elle avait eu pour moi. Ce que ma propre mère m’avait donné ». A l’usine, ses camarades se firent discrets et fraternels et lui dirent simplement : « Tu restes avec nous, tu es des nôtres ».

Bernard fit partie d’un groupe de prêtres-ouvriers insoumis, appelé le groupe d’Issy-les-Moulineaux, qui se réunissait pour réfléchir à ce qu’ils vivaient et à leur foi. Au moment du Concile, ils étaient quinze à écrire une longue lettre aux évêques réunis à Rome pour faire entendre la voix des ouvriers. Le texte était sévère pour l’Église.

Juste après 1954, Bernard avait fait la connaissance de Denise. Cependant, il ne voulut pas demander sa réduction à l’état laïc : « Je désirais encore que l’Église accepte de reconnaître des prêtres différents dans un monde différent et je ne voulais pas, en ce qui me concerne, que l’Église puisse utiliser notre mariage comme une explication facile de l’interdiction des prêtres-ouvriers ». Denise sut attendre dix-neuf ans, avant leur mariage en 1974.

A corps perdu dans l’activité syndicale

Dans l’entreprise, c’est le syndicat qui est le pôle d’humanité et, avec le recul, Bernard estime que ses douze années chez Rateau « comptent parmi les plus riches de sa vie ». En 1965, ses camarades lui demandèrent de devenir permanent de la CGT de la Métallurgie. Il hésita : cela voulait dire qu’il ne pourrait plus jamais travailler ; il finit par accepter et resta permanent pendant quinze ans, jusqu’en 1980. Pendant les quatre dernières années de sa vie active, Bernard géra et développa les œuvres sociales de la Métallurgie parisienne.

Après avoir longtemps résisté aux pressions de ses amis communistes, Bernard finit par adhérer au PCF en 1976 mais pour un temps court : après le « bilan globalement positif » que Georges Marchais fit de l’URSS puis l’intervention soviétique en Afghanistan, il quitta le parti sur la point des pieds. Bernard commente : « En réalité, ce n’était pas au PCF que j’avais adhéré, mais à un groupe d’amis que je soutiendrai toujours et pour lequel je garderai la même estime ».

Bernard Cagne mourut en mai 2011.

1Je puise dans l’autobiographie de Bernard Cagne intitulée Prêtre-ouvrier à La Courneuve. Un insoumis de 1954, Karthala, 2007.

Pour Jean-Luc Mélenchon

Au premier tour des présidentielles de 2012, Mélenchon qui avait recueilli 4 millions de voix avait appelé à barrer la route à Sarkozy en votant pour François Hollande. Pourtant, il connaissait bien ce socialiste et n’a jamais apprécié celui qu’il avait surnommé un « capitaine de pédalo ». Mais pouvait-il imaginer qu’il irait de reniement en reniement jusqu’à faire une politique que la droite elle-même, jusqu’à lui, n’avait pas osé initier ?

Reconnaissons-le : Mélenchon fait peur à certains, avec ses manières brusques de répondre ou d’apostropher les journalistes. Serait-il un nouveau bolchevik ? Suivons d’abord son itinéraire.

Socialiste et mitterrandiste

Militant au PS pendant plus de trente ans, de 1976 à 2008, Mélenchon qui est devenu en 1986 le plus jeune sénateur de France a connu parfaitement l’appareil de ce parti. Son admiration pour celui qu’il appelle affectueusement « le Vieux » est restée sans bornes. Dans son autobiographie, il lui consacre un chapitre de 50 pages et écrit par exemple : « Que les autres s’en tiennent à la légende noire de Mitterrand, c’est leur affaire ! Je ne cèderai pas à une mode aussi médiocre »1. Il bataille pourtant dans l’opposition de gauche et, s’il a appelé à voter « oui » à Maastricht – une erreur dont il s’est repenti -, il fut le seul sénateur socialiste à voter, en 1998, contre l’euro. Entre 2000 et 2002, il fut ministre délégué à l’enseignement professionnel dans le gouvernement Jospin. En 2005, il rejoignit la campagne contre le traité constitutionnel. Au soir de la victoire du « non », il déclarait : « C’est un moment joyeux ; les Français ont dit « non » à une Europe libérale, ils n’ont pas dit « non » à toute Europe ». Il batailla encore trois ans au sein du PS pour faire triompher la tendance antilibérale, avant de le quitter et de fonder avec d’autres, le 1er février 2009, le Parti de Gauche (PG). 

Il fallait rappeler cet itinéraire pour qu’on comprenne la méfiance de Mélenchon à l’égard d’une primaire concoctée par le PS.

« La France insoumise »

Mélenchon s’est mis en congé du PG en août 2014. Il affirma tirer les leçons des élections et confia le parti à deux co-secrétaires, Éric Coquerel et Danièle Simonnet. La méthode est cavalière et le PG allait tanguer aux élections municipales et régionales entre le PC, le PS et les écolos.

lenchon a donc les mains libres pour lancer, en février 2016, un mouvement hors parti politique, « La France insoumise » qui, dès juin, rassemblait autour de 10 000 « insoumis », avec le soutien de divers groupes. Le but est de rassembler largement. Si certains « insoumis » sont des militants chevronnés, d’autres s’engagent pour la première fois dans la vie politique. Le programme de la France insoumise, donc celui du candidat Mélenchon, fut longuement discuté par voie électronique puis adopté définitivement lors d’une assemblée de mille personnes réunies à Lille à la mi-octobre2. Mélenchon et ses amis cherchent donc à dépasser le cadre des partis traditionnels souvent déconsidérés.

La main tendue de Benoît Hamon

On a beaucoup parlé de « rassembler la gauche », mais Benoît Hamon a confirmé qu’il y aurait un bulletin de vote à son nom au premier tour. Il est vrai que l’élection du président de la République au suffrage universel a conduit à une personnalisation désastreuse de notre vie politique. Est-on sûr aussi que le programmes des candidat Hamon et Mélenchon coïncident ? Si les choses sont claires du côté de la France insoumise, Hamon n’a exposé, dans ses interventions, que des bribes de programme et, comme candidat du parti socialiste tout entier, il est bien obligé de composer avec l’appareil du parti et les apparatchiks. Sait-on que les trois quart des candidats du PS aux législatives ont été décidé sans l’avis d’Hamon, bien sûr, et que l’on y retrouve tous ceux qui ont soutenu la politique de Hollande-Valls : Cambadélis, Le Guen, El-Khomri, Élisabeth Guigou, Jean-Jacques Urvoas, Bruno Le Roux, Marisol Touraine, etc. ?

Hamon doit son succès à cette proposition de revenu universel qui peut prendre des formes très diverses et ne pas représenter nécessairement un progrès s’il se substitue à quantité d’allocations déjà existantes. Pour sa part, Mélenchon prévoit une mesure plus raisonnable : une allocation d’autonomie pour les jeunes de 18 à 25 ans, d’une durée de trois ans, sous condition de ressource. On trouve, certes, des points communs dans les deux programmes, comme l’augmentation du Smic, l’abandon progressif du nucléaire, l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, et, bien sûr, l’écologie ; mais, déjà sur l’abrogation de la loi El Khomri, Benoît Hamon a reculé…

Deux points de divergences méritent aussi d’être soulignés entre les deux candidats : le traitement de deux cfrises majeures – qui ne sont d’ailleurs abordés par aucun autre candidat : la crise de nos institutions politiques et la crise européenne.

Tandis qu’Hamon a évoqué des mesurettes destinées à améliorer nos institutions politiques (non-cumul des mandats, limitation du 49.3, introduction d’une dose de proportionnelle), Mélenchon milite depuis longtemps pour une VIe République. Dès 1992, il a entamé ce combat avec Marie-Noëlle Lienemann. Constatant l’usure extrême des institutions de 1958 – soi-disants solides mais révisées 24 fois – le candidat de La France insoumise  a placé cette réforme institutionnelle en tête de son programme. Dès son élection, il prévoit de convoquer un référendum (grâce à l’article 11) pour engager un processus constituant. Cette Assemblée constituante préparerait donc une nouvelle Constitution et le projet serait ensuite soumis à référendum d’approbation. L’ objectif est d’abolir la monarchie présidentielle mais aussi de renouveler complètement la classe politique puisqu’il prévoit qu’aussi bien dans la Constituante que dans les assemblées suivantes aucun parlementaire des anciennes assemblées de la Ve République ne pourrait se présenter. C’est donc un renouvellement complet de notre vie politique que veut réaliser Mélenchon. Nul doute de ce grand admirateur de la Révolution française ne songe à l’oeuvre extraordinaire réalisée par les députés des États Généraux de 1789 à 1791.

lenchon s’attaque aussi au point aveugle des débats politiques de la gauche comme de la droite : la crise de l’Union européenne. Certains candidats ont parlé, sans plus de précision, de « consolider l’Europe », d’autres ont repris le vieux refrain sur la « compétitivité de nos entreprises » qui exige toujours la compression des salaires ! Pour penser un avenir meilleur pour les Français, Mélenchon est convaincu qu’il faut pourtant rompre avec l’austérité imposée par les règles actuelles de l’UE. Il ne manque pas d’audace puisqu’il veut renégocier les traités européens et en finir avec l’indépendance de la Banque Centrale européenne. Il ne manque jamais de rappeler que la BCE n’a pas le droit de prêter de l’argent directement aux États mais verse, chaque mois, 80 à 85 milliards d’argent aux banques (à un taux de 0,05 %) qui prêtent ensuite aux États, à un taux évidemment plus élevé ! Il entend aussi réaliser la promesse de Hollande, oubliée depuis son élection : séparer les banques d’affaires des banques de dépôt3. Forte de l’expérience grecque, La France insoumise a pour slogan : « L’UE, on la change ou on la quitte ». Telle serait sa position dans une négociation avec nos partenaires européens.

lenchon serait-il un dangereux bolchevik ?

On remarque rarement les mots employés par le leader de la France insoumise : « oligarchie » ou « caste » opposée à « peuple », et non lutte des classes. Pour lui, l’évolution sociale et la concentration de la richesse entre les mains d’une minuscule fraction de la population justifie une vision nouvelle du monde que contestent d’ailleurs les marxistes orthodoxes. Ce n’est pas pour rien que le parti communiste ne s’est rallié à Mélenchon que par l’impossibilité de lui opposer un candidat susceptible d’atteindre les 5 % nécessaires au remboursement de sa campagne électorale.

1Jean-Luc Mélenchon avec Marc Endeweld, Le choix de l’insoumission, 2016, 384 pages.

2 Le programme intitulé L’avenir en commun, Seuil, a été publié en décembre et est vendu 3 euros.

3 L’absence de cette séparation a ainsi contraint l’État français à renflouer quantité de banques et établissements financiers : Crédit Lyonnais, Crédit Immobilier de France (CIF), Crédit Foncier de France, Groupama, Dexia, tous ces groupes ont été sauvés par les contribuables français.

Vie de prêtre (2) : Jean Ploussard

Né en Lorraine en 1928, Jean Ploussard mourut en 1962 sous le nom de frère Yakhia ag Rissa (Jean de Jésus) dans la peau d’un touareg. Pour retracer son parcours, nous disposons de ces Carnets de route qui ont été partiellement publiés1.

Élevé chrétiennement, il s’enthousiasme adolescent pour l’idéal scout : servir. En 1946, sa décision est prise : il sera prêtre et missionnaire. Il écrit : « Vendredi 30 août 1946 : je m’éveille « dispensé » du mariage, de R. (une jeune fille aimée), du foyer, des enfants. Christ appelle ». Il entre au noviciat des Rédemptoristes, une congrégation de missionnaires. Tout de suite, sa vocation achoppe sur la loi du célibat et, toute sa vie, Jean va mener un combat pour la respecter.

Au début des années cinquante, l’existence des prêtres-ouvriers l’attire. Il est aussi fasciné par le P. de Foucauld et, dès 1953, ressent « l’appel de là-bas, du désert, du Sahara, du Hoggar, des sous-prolétaires, je ne sais pas trop ». La condamnation des prêtres-ouvriers, en 1954, suscite chez lui des réflexions violentes : « Est-ce que je ne suis pas en train de m’engager sur cette voie bordée de murs mesquins, ce chemin à curés, à part, couvert, abrité, gainé de noir, chaussé de noir, coiffé de noir. Avec ce col blanc ridicule. Ces bas ridicules. Ces culottes ridicules. […] Ils sont truffés de préjugés, bourrés de réflexes à part. […] Nos paroles, nos mœurs, nos habits leur soulèvent le coeur ! Alors, il faut redescendre. Redevenir de la foule » (8 mai 1954). En juillet 1954, Jean est ordonné prêtre.

Au Niger

En décembre 1955, Jean arrive au Niger. En brousse, il est tout de suite séduit : « J’ai rencontré des gens purs. J’ai rencontré des hommes saints et religieux. J’ai rencontré des femmes et des filles qui ne cherchent pas à faire tomber ». Mais il est affecté à Niamey et apprend le sonraï. Il écrit à ses parents son bonheur : « Je me sens tous les jours un peu plus profondément uni à l’Afrique par une espèce de sacrement de mariage. Une personnalité nouvelle monte en moi comme un coeur nouveau. […] Je me sens même – tenez-vous bien – que ce serait une immense joie pour moi que de voir tout à coup ma peau se foncer et devenir noire » (8 février 1956).

Cependant, dans ses carnets, il crie sa souffrance du célibat et parle de « croix ». Il écrit : « Les motifs mystiques du célibat sacerdotal ne m’ont jamais paru, je crois, suffisants à eux seuls pour contrebalancer l’appel au mariage et à la paternité » (20 février 1956). Il écrit même à Rome : l’Église d’Afrique ne pourrait-elle pas être rattachée à une Église orientale qui admet des prêtres mariés ? Le cardinal Tisserant qui dirige la congrégation pour les Églises orientales lui répond que, dans ces Églises, la cause du célibat gagne progressivement les esprits et la pratique.

Jean souffre aussi d’être assimilé aux autres Blancs, les patrons, les colons. « J’en ai marre de m’entendre encore appelé « patron » comme les autres… Alors j’ai demandé à vivre en ville avec tous ceux du petit peuple, comme eux autant que possible ». Mais il est obligé de vivre à la résidence de la mission.

Intermède en France et retour au Niger

Très malade, à l’automne 1957, il est obligé de rentrer en France pour se faire soigner et il y reste jusqu’en fin juin 1958. A la radio de Niamey, le dimanche, il prêche dans deux langues vernaculaires. Jean n’est pas un bien-pensant : « Répugnance d’une certaine « église », curés, bonnes sœurs, vierges et purs, gens bien intentionnés, bien-pensants, etc., etc. La Vérité vient par l’Église. Mais toute la Vérité ne vient pas par l’Église visible. Les musulmans, païens ou marxistes ont une part de vérité. Les paillards aussi » (18 octobre 1959).

La solitude et la chasteté lui pèse toujours autant. « Je me prends à détester un peu la vie des « mis à part ». Pourquoi ? Mais parce qu’elle à l’air de dire qu’il y a quelque chose d’impur dans l’amour d’une femme, dans l’amour charnel, dans la possession des enfants » (13 janvier 1960). En Afrique, le célibat est considéré comme anormal et suspect Serait-il impuissant ou affecté d‘une maladie cachée ? Il a des moments de lassitude : « J’en ai marre. C’est salutaire. Marre de moi, de la Mission » (31 mai 1960). Or, en novembre 1960, il est nommé missionnaire auprès des 300 000 touaregs du Niger. Il logera à Agadès et servira d’aumônier aux Petites Soeurs du Père de Foucault.

Avec les touaregs

Le 4 décembre 1960, dans la petite église d’Agadès, il n’y a aucun touareg mais il déclare : « Je suis venu pour vous… Pour rester avec vous… Je ne suis pas venu ici pour quelques années. Mais pour y vivre… Et puis, surtout, pour y mourir… Je ne pense pas à rentrer en France. Jamais… Je viens ici pour toujours. Je viens rester ici. Je deviens targui2 à partir de maintenant… Désormais je suis un des touareg, un point c’est tout ».

Il fait un pèlerinage à l’Asekrem et « nage dans le bonheur le plus complet ». Le 21 février, il part à chameau pour sa première mission nomade. Il est désormais habillé en targui et on ne voit que ses yeux. Il coupait ainsi les ponts avec les Européens. Il explique : « Aimer son chameau d’affection. En prendre un soin extrême. C’est un animal qui, à la fin du monde, ne sera pas jeté au feu comme les autres animaux, mais entrera avec son maître au paradis. Faire quelquefois des dizaines de kilomètres à pied pour ne pas le fatiguer. En rentrant de voyage, penser d’abord à lui, l’abreuver, lui assurer à manger avant de se restaurer soi-même. […] Acquérir l’art de retrouver son chameau à la trace (parmi des dizaines d’autres) après une nuit de pâturage au cours de laquelle il a pu faire cinq à huit kilomètres. Savoir monter son chameau à la targui (on reconnaît un Européen à chameau à cinq kilomètres). Acquérir le petit coup de pied en avant, qui à chaque pas empêche le balancement du corps d’avant en arrière. Rester droit, silencieux, immobile, fier, etc. ». Il est accompagné de trois goumiers qui s’habituent à le voir s’éloigner pour prier. Mais ils ne comprennent pas qu’il ne soit pas marié. A chaque halte, on lui présente de belles jeunes filles dont certaines à la peau aussi claire que lui qui, donc, doivent d’autant plus le séduire. Puis, après quelques jours, les goumiers comprirent et présentent Jean dans les campements comme un marabout et expliquent les raisons de son célibat.

Il s’attache tellement aux touaregs qu’il leur demande de lui raser la tête et écrit : « Il faut que je sois Targui jusqu’à la moelle des os : langue, habit, maison, meubles, vaisselle, manières, coutumes, hospitalité, prière, jeûne, nourriture (dattes, fromage, arjira) » (6 mars 1961). Il y a une chose que les touaregs ont du mal à accepter : c’est qu’il vive chez eux en pauvre. Cela les choque et les déçoit un peu. Leurs marabouts à eux sont riches.

Un jour, deux touaregs se mirent en tête de le convertir à l’islam. Ils le font par amitié pour lui en lui affirmant qu’il gagnera plus vite le Paradis et avec moins de peine en disant simplement : « Dieu est unique et Mahomet est son prophète ». Jean leur répond en riant qu’il se méfie de ce qui est facile. Pour finir, il leur prononça sa Chahada à lui : « Lahilla illelah, Dieu est unique, le Très-Haut, Annahi Rissa rassouroullah, et Jésus est son Envoyé, plus encore même son Fils ». En plus du chapelet marial, Jean récite celui de l’islam : sofran Allah (« Miséricorde de Dieu »), Khamdull Illahi (« Merci à Dieu », Deo Gratias), Allah Akbar (« Dieu est grand »). Jean constate qu’il n’est pas pris pour un Kafer, un païen, mais pour « un marabout de Jésus vivant en frère des touareg ». Il suscite une réaction de très grande sympathie et d’accueil ; de partout on invite ce marabout, on veut lui faciliter son installation, sa pénétration, son intégration au sein du peuple targui.

Pourtant, Jean constate aussi que le tempérament européen ne permet pas de supporter la sous-alimentation que supportent les touaregs ; il doit prévoir du lait et des œufs en poudre. Et, pour garder la chasteté, Jean ne voit qu’une solution : « la passion, l’amour-passion du Seigneur-Jésus, semée, poussée et épanouie jusqu’à la destruction complète de la confiance en soi ».

En août 1961, il s’installe sous la tente à Tchirozérine, un centre de pâturage et de culture, à 40 km d’Agadès, et y crée une école, avec au début, quinze garçons et une fille. Il se lève à 4 h. et demi du matin pour avoir le temps de prier et de dire la messe avec toutes ses occupations. Au début, il souffre du rythme de vie du campement et de la promiscuité puis il réagit, s’organise et sa vie monastique prend forme.

La mort d’un targui

Les notes de Jean dans son carnet se font plus rares, signes qu’il a trouvé la sérénité. Le 7 février, après son heure d’adoration et sa messe, il préside à l’ouverture de la classe puis il part travailler au jardin ; il a pris sa hache pour enlever une vieille souche. Quand il revient, à 8 heure, il dit au moniteur en montrant sa tempe gauche : « J’ai une veine qui vient d’éclater là ; cela peut être très grave. Je vais me coucher ». Quelques minutes plus tard, on le retrouve inanimé devant sa chapelle, ayant vomi beaucoup de sang. Il agonise. Hospitalisé à Agadès, il sombre dans le coma et s’éteint le 18 février à l’âge de 33 ans. On dit de lui qu’il avait été « un grand vivant ».

1Carnet de route de Jean Ploussard, Seuil, 1964, 315 pages.

2Targui est le singulier de touareg.

Comprendre le Wahhabisme

Le terme est rentré dans notre langage courant sans qu’on se soucie bien souvent de la réalité qu’il recouvre. Un livre récent a connu un grand succès en faisant frisonner les Occidentaux sur la puissance malfaisante de la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite ; je parle, bien sûr, de l’ouvrage de Pierre Conesa, Dr Saoud et Mr Djihad1. Haut fonctionnaire, Pierre Conesa a dépouillé de nombreux rapports mais il n’est pas un spécialiste du Moyen-Orient ni de l’islam. J’ai complété mon information par un livre d’un islamologue, Hamadi Redissi, professeur de sciences politiques à l’université de Tunis et auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam politique ; son livre s’intitule Une histoire du wahhabisme. Comment l‘islam sectaire est devenu l’islam2.

A l’origine, l’alliance entre un chef tribal et un chef religieux

Tout commence au milieu du XVIIIe siècle (1158 de l’hégire) lorsqu’un prédicateur, Muhammad ibn Abd al-Wahhab, vient se réfugier à Diraya, capitale d’un petit seigneur, Muhammad ibn Saoud, située au fond d’une vallée, au nord-ouest de Riyad. A l’époque, l’essentiel de la péninsule arabique échappait à la domination ottomane. Le cheikh prêchait le retour à la pureté de l’islam et donc à l’Unicité de Dieu, bannissant toutes les idoles : cultes des innovateurs, des lieux saints, des ulémas égarés et des chiites. Le mariage du fils d’ibn Saoud avec une fille de Muhammad Abd al-Wahhab scella l’alliance entre eux. Devenu imam, ibn Saoud dut mener le djihad contre toutes les formes d’idolâtrie.

Les Saoud de la première dynastie (1745-1818) mènent en fait de véritables razzias. En 1801, ils s’emparent de Karbala, la ville sainte des chiites, y tuent entre 2 à 5 000 personnes, s’emparant d’immenses richesses ; ils démolirent toutes les vestiges de la période pré-islamique. Pire encore, quelques années plus tard, ceux qu’on appellent désormais les wahhabites conquirent la Mecque et s’empressèrent d’y démolir les monuments, tombes et mausolées ; à Médine, ils pillèrent jusqu’au tombeau du Prophète et imposèrent l’ordre moral : interdiction de fumer, des litanies, les fêtes comme celle de la naissance du Prophète. Pourtant, rompant avec la simplicité bédouine, le troisième imam vit dans la richesse et sa capitale, Dariya, devint une ville prospère. La secte des wahhabites est alors haïe des sunnites qui finissent par obtenir des Ottomans une expédition militaire contre Dariya qui, en 1818, est prise et détruite.

De l’hérésie wahhabite à l’orthodoxie

Le fondement de la doctrine est Le Livre de l’Unicité écrit en 1741 par Ibn Abd al-Wahhab. Alors que tous les musulmans croient à l’unicité de Dieu (tawhid), les Wahhabites estiment que les musulmans de leur temps n’y sont pas fidèles en multipliant les prières d’intercession, en vénérant les tombes des saints hommes, en écoutant les Ulémas et en s’adressant aux marabouts. Or, dès le début la secte wahhabite s’est heurtée à une vive opposition du sunnisme orthodoxe. On lui reproche de démolir les pierres tombales et son rejet de l’intercession des saints. Ce n’est que dans les années 1920 qu’il émerge de cette situation d’hérétique. Avec Abdelaziz ibn Saoud (1880-1953) commence la troisième dynastie des Saoud ; soutenu par les Anglais pendant la Première guerre mondiale, s’il ne peut s’emparer de l’Irak et de la Transjordanie, il conquiert La Mecque, en 1924, avec des troupes composées de nomades sédentarisés. Dès lors, il y impose sa vision de l’islam aux Ulémas. Ses troupes ont introduit, nous dit Redissi, l’ascétisme, le fanatisme et le culte du martyr. La haine des chiites, des apostats, des soufis, des chrétiens et des juifs justifie tous les crimes. Détenteur des deux principaux lieux saints de l’islam, les Saoud ont imposé le wahhabisme comme l’islam orthodoxe. L’avion qui permet aux pèlerins d’affluer en masse conforte ensuite la confusion entre wahhabisme et islam sunnite.

Le pacte du Quincy (14 février 1945)

Au retour de la conférence de Yalta, le président Roosevelt rencontre Abdelaziz ibn Saoud à bord du cuirassé Le Quincy. Au cours de leurs conversations, un pacte oral est conclu : les États-Unis protègeront la dynastie des Saoud en échange d’un approvisionnement en pétrole. En revanche, Roosevelt ne parvient pas à rallier Ibn Saoud au projet d’État juif et promet de le consulter sur l’avenir de la Palestine. Mais Roosevelt décède deux mois plus tard et Truman, son successeur, ne s’est pas senti engagé par sa promesse sur la Palestine.

Ainsi confortée, les puissants Saoud n’ont pourtant pas pu restaurer à leur profit le califat : en effet, ils ne descendent pas de la tribu du Prophète, mais leur alliance avec les Ulémas consolide leur pouvoir. Le wahhabisme est devenue une idéologie d’État. Une idéologie religieuse qui, dans les années cinquante, s’opposa, opportunément aux yeux de l’Occident, au panarabisme de Nasser et qui, aujourd’hui, devient parfois gênante.

Les rouages du pouvoir

Le Comité des grands oulémas mis en place en 1971, formé de 17 membres nommés par le roi, représente la principale instance législative avec le conseil des ministres. Il émet des fatwas qui régissent la vie quotidienne des Saoudiens et, si nécessaire, apporte son soutien au régime lorsqu’il est contesté. Les revenus tirés du pétrole, complétés par ceux provenant du pèlerinage, sont considérables et offrent aux Saoud les moyens d’étendre son influence par ses universités islamiques. La première a été créé en 1961 à Médine ; aujourd’hui, face à la prestigieuse université islamique d’al-Azhar, les Saoud disposent de huit universités qui attirent des étudiants du monde entier. Les cycles d’études ont été raccourcis à trois ans !3 Pour attirer des étudiants étrangers, l’université de Médine accorde des bourses et pour démocratiser le recrutement, on a simplifié les programmes, limité les enseignements théologiques à des définitions du licite et de l’illicite. Pierre Conesa cite, mais sans indiquer ses sources, les chiffres de 45 000 cadres religieux formés en provenant de 177 nationalités différentes. Après quoi, les diplômés rentrés dans leur pays poussent à la réislamisation du droit et à la mention de la charia dans la constitution.

Les institutions sous la tutelle saoudienne

Contre la Ligue arabe dominée par Nasser, les Saoud créent la Ligue islamique mondiale (LIM) en 1962 puis l’Organisation de la conférence islamique mondiale (1969). L’Arabie saoudite créent des chaires académiques à Harvard, en Californie à Santa Barbara, à Londres et même à Moscou. LIM est présente dans 120 pays et contrôle quelques 50 grandes mosquées en Europe, de Sarajevo à Copenhague, de Grenade à Mantes-la-Jolie. Le roi Fahd a financé la construction de la grande mosquée de Lyon par un don personnel. Mais le centre européen de la LIM est installé depuis les années 70 à Bruxelles où le roi Beaudoin, en remerciement pour un don saoudien à la suite d’un grand incendie, a donné un terrain au parc du Cinquantenaire ; de là rayonnent quantité d’institutions wahhabites. On sait ce qui en résulta. Précisons que ces fondations sont toujours dirigées par un Saoudien.

Les Saoud contrôlent des journaux mais aussi des chaînes de télévision au Moyen-Orient : Al-Arabya a un des meilleurs taux d’audience du Moyen-Orient ; M.B.C. émet en langue arabe depuis Londres. Naturellement, l’argent saoudien pèse sur l’orientation de nombreuses publications du monde arabe et, aux États-Unis, ils soutiennent financièrement la très conservatrice CNN.

En Grande-Bretagne, la poussée islamique se traduit par la présence de tribunaux islamiques tolérés par le gouvernement. On n’oubliera pas non plus la présence saoudienne grandissante dans une Bosnie qui a sombré dans une pauvreté extrême. A Sarajevo, le roi Fahd a fait construire une immense mosquée et le pays vient de signer, en décembre dernier, un accord de coopération éducative et scientifique avec l’Arabie saoudite ; à l’avenir, la formation des médecins aura lieu en Arabie.

Wahhabisme et djihad

Comme chacun sait, 15 des 19 kamikazes du 11 septembre étaient des Saoudiens. Pourtant, l’administration Bush a gardé secrets des documents mettant en cause, selon le sénateur démocrate Bob Graham, « plusieurs entités saoudiennes, y compris du gouvernement ». Ce n’est qu’en juillet 2016 qu’Obama a autorisé la publication des 28 pages censurées d’un rapport sur les attentats du World Trade Center. On y découvre que le gouvernement interdisait de faire du renseignement sur l’Arabie saoudite considérée comme un pays « allié ». Le premier groupe de travail FBI-CIA n’a été créé que le 18 novembre 2001 ! Évidemment, le pèlerinage sert à dissimuler les voyages en Arabie de militants djihadistes qui vont chercher argent et consignes. Pierre Conesa ajoute qu’un document publié par WikiLeaks « décrit l’Arabie saoudite comme la machine à cash des terroristes à partir d’un mémo secret d’Hillary Clinton daté de décembre 2009 ». Mais, parmi les donateurs de la fondation Clinton, on trouve l’Arabie saoudite…

L’opinion publique américaine est majoritairement hostile au régime de Riyad ; à cela, les Saoudiens répondent par une coûteuse campagne de relations publiques. De même, en France en avril dernier, l’Arabie saoudite a conclu un contrat de « communication » avec la société Publicis dont la première actionnaire est Élisabeth Badinter. Le féminisme sait, à bon escient s’effacer devant les affaires.

1Pierre Conesa, Dr Saoud et Mr Djihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie souadite, Robert Laffont, 2016.

2Hamadi Radissi, Une histoire du wahhabisme, Seuil, 2007.

3Je m’appuie ici sur Pierre Conesa.

Vie de prêtre : Paul Boiteux (1)

Je commence aujourd’hui une série d’articles sur la vie de prêtres qui sont souvent passés inaperçus alors qu’ils méritent de rester dans notre mémoire. Paul Boiteux (1918-2005) – que j’ai un peu connu – est l’un d’entre eux. Il a écrit et publié en 1979 à compte d’auteur un ouvrage, Les léopards appelés à la liberté, qu’on peut encore acheter en occasion sur internet.

Paul naît dans une famille paysanne du Haut-Doubs. Quelques mois plus tard, son père meurt au champ d’honneur, comme on dit, laissant une veuve avec trois enfants. La mère doit abandonner les terres en location et se replier sur le jardin et quelques arpents pour faire vivre sa progéniture. Paul connaît donc dans son enfance une grande pauvreté : après l’école, « il fallait travailler tous les jours pour manger tous les jours » ; il fallait aussi, pour glaner dans les champs des propriétaires, supplier humblement. Il vit sous la coupe d’un trio des plus traditionnel : une mère dévouée mais autoritaire, un instituteur, maître exemplaire, anticlérical comme il se doit, et un vieux curé régentant toute la vie de ses paroissiens. Tous les matins, Paul assiste à la messe, corvée dépourvue de sens pour lui. A 11 ans, l’instituteur veut en faire un maître d’école mais le curé l’emporte : Paul va entrer au séminaire sans qu’on lui ait demandé son avis !

Au séminaire-caserne

D’octobre 1929 à juillet 1936, de 11 à 18 ans, Paul fut soumis à un rythme de vie monastique : levée à 5 heures du matin, prière puis méditation, étude, messe, petit déjeuner, classe, étude, dîner, récréation, étude, classe, goûter, étude, souper, prière du soir et coucher à 21 heure ; déplacements en rang et en silence, absence de relations amicales, tant redoutées par l’institution. Le « Père-Supérieur est un homme au coeur dur que tout le monde redoutait et que personne n’aimait » ; Paul manque cruellement de tendresse. « Le devoir premier d’un séminariste était de faire taire sa sensibilité et de racornir son coeur », constate-t-il. Bon élève, il exprime son malaise en organisant des chahuts. Vers l’âge de 16 ans, sa frustration se retourne contre le Dieu tyran, le Dieu « ennemi de la vie » dont l’existence lui semblait, hélas, incontestable. Il ne peut exprimer sa révolte auprès de personne. En 1936, à 18 ans, il décide de ne pas être prêtre mais il entre quand même au Grand Séminaire de Besançon : comment aurait-il pu fallu affronter sa mère, sa paroisse et le monde ecclésiastique ? Il est décidé à attendre le service militaire pour trouver une nouvelle orientation. A la fin de l’année scolaire 1939, il pousse « un ouf d’indescriptible satisfaction. Enfin, j’allais pouvoir être moi-même ! » L’Église lui donne la nausée ; il la perçoit comme une organisation para-militaire, une puissance temporelle et financière. La guerre arrive qui lui donne l’occasion de quitter le séminaire sans susciter de drame.

Sous les drapeaux, pour la délivrance de la France… et de lui-même

En septembre 1939, Paul fait ses classes d’élève-officier. Malgré l’entraînement physique intense, il est « heureux d’être un homme et un homme libre ». Après l’armistice, il est maintenu sous les drapeaux et intègre le 159e bataillon alpin. Le ralliement de l’Église au régime de Pétain lui donne un nouveau motif de détestation. Puis, au cours d’une conversation, un camarade l’incite à lire les quatre Évangiles. Et, pour Paul, c’est la découverte éblouissante d’un Jésus de Nazareth que neuf années de séminaire n’avaient su lui révéler ! Du coup, il franchit la ligne de démarcation et réintègre le séminaire de Besançon. Cette fois, il se retrouve avec plusieurs dizaines de séminaristes démilitarisés ; tous ont connu la vraie vie et obligent les supérieurs à fermer les yeux : les journaux et revues sont admis, certains sortent en ville de nuit comme de jour sans autorisation, on se rencontre dans les greniers aménagés en salles de réunions et de jeux. Signalons au passage que les séminaristes revenus de la guerre d’Algérie sèmeront, à leur tour, plus tard, un salutaire désordre dans les séminaires.

Paul est affilié à un groupe de résistance, il participe à des sabotages. Après avoir été ordonné prêtre en mars 1944, il demande à son évêque, Mgr Dubourg, d’être aumônier du maquis du Haut-Doubs. L’évêque est maréchaliste mais aussi un ancien combattant de la Première guerre mondiale : Paul reçoit l’autorisation qu’il sollicitait. Bientôt, l’armée d’Afrique repousse les Allemands et Paul s’engage dans le troisième Chasseur d’Afrique et participe à l’offensive jusqu’à Berlin.

Une première expérience en paroisse

Retour à la viecivile. Paul est nommé dans une « mauvaise paroisse » de Haute-Saône. Paroisse de faible pratique religieuse, rapportant peu aux prêtres. Sa mère tient le presbytère et surveille si étroitement son fils qu’elle n’hésite pas, lors d’une visite de l’évêque, à dénoncer ses désobéissances ! Le poids clérical est tel qu’après quelques velléités d’innovations, il cesse le combat : « Je devins le messager de la Sainte Vierge, des saints, des théologiens, des papes, des évêques, et le curé supporter d’une Église vieillissante au service d’un Dieu mort ». Cette sombre période de sa vie, Paul n’en est pas fier ; elle dura six ans jusqu’à ce qu’il découvre que ce Jésus qu’il admirait tant n’était pas seulement un sur-Homme mais « Dieu venu vivre en homme parmi les hommes ». Ce fut la seconde conversion de Paul.

Curé de Busy, journaliste et… amoureux

En 1952, l’évêque le nomme curé de deux paroisses de la grande banlieue de Besançon, Busy et Vorges. Mgr Dubourg lui confie aussi la rédaction du Bulletin de l’Est, une publication mensuelle de 16 pages tirant à 18 000 exemplaires dont le rédacteur vien de décéder. L’imprimerie appartenait à l’évêché et était une source de revenus. Paul Boiteux renouvelle le bulletin – qui devient Lumière de Vie -, non seulement par une maquette et une présentation plus soignées mais dans son contenu. Ce fut, pour Paul et pour les paroissiens de Busy, une source d’approfondissement religieux et d’enrichissement humain. Il devient un salarié et ne dépend plus des quêtes et des honoraires de messes pour subsister et, dit-il, en éprouva un « sentiment formidable de libération ». Le journal connaît un immense succès, rayonne bien au-delà des frontières du diocèse et son tirage atteint les 100 000 exemplaires. Paul reçoit un énorme courrier.

A Busy, Paul habite une cure entourée de hauts murs, avec barreaux de fer aux fenêtres. Avec des volontaires, il abat les murs, dégrillage les fenêtres pour que la cure apparaisse comme une maison parmi d’autres. Une action symbolique qui annonce d’autres réformes.

Mais voilà : très tôt, Paul tombe amoureux de Gisèle, une jeune fille du village qui l’aime aussi. Après un an d’échanges épistolaires, ils décident de ne pas cacher leur amour. A l’époque, Paul est encore jeune et aurait pu se recaser dans l’armée avec le grade de lieutenant, mais tous deux écartent cette hypothèse. Leur amour fait d’abord scandale et les dénonciations n’ont donc sans doute pas tardé à affluer à l’évêché. Plus que Paul qui reste un notable, c’est Gisèle qui subit insultes, grossièretés et vexations. A l’usine où elle travaille, c’est l’enfer. Cependant, leur ténacité parvient à vaincre tous les préjugés ; la dernière à capituler fut la mère de Paul. Pendant dix ans, elle avait employé tous les moyens de pression jusqu’à ce qu’elle rende les armes à son tour.

A trois reprises, Paul fut convoqué à l’évêché : on lui conseille « la prudence dans mes relations » et il en retire le sentiment qu’on ne tient surtout pas à connaître la vérité. Paul vit son amour sans remords : il a accepté le célibat comme une obligation pour être prêtre mais n’a pas reçu de Dieu le don de chasteté parfaite.

La révolution dans une paroisse

Paul Boiteux commença par rénover l’intérieur de l’église. Jusque-là, rien d’étonnant : l’évènement conciliaire a favorisé ce genre d’initiative. Mais il va beaucoup plus loin en voulant rendre « aux laïcs leur dignité et leurs droits, leur pouvoir d’hommes libres et d’enfants de Dieu ». Dès 1965, il songe à créer un Conseil de Paroisse qui finit par voir le jour en 1968. Un premier Conseil Paroissial est élu pour trois ans. Paul se veut seulement le gardien de l’Évangile et de l’unité de l’Église universelle. Il remet la caisse paroissiale et les livres de compte au Conseil ; lui-même vit de son salaire de rédacteur. Peu à peu, le Conseil soulève des problèmes nouveaux, suggère des changement qui, après des débats passionnés, sont soumis au vote. En 1971, un nouveau Conseil de Paroisse de 30 membres est élu ; tous les baptisés ont le droit de vote à partir de 15 ans. Le nouveau Conseil confirme « Paul Boiteux dans son rôle d’annonceur de la Bonne Nouvelle et d’animateur religieux par 83 % des votants ». Sa situation irrégulière aux yeux de la hiérarchie ecclésiale ne l’a donc pas rendu illégitime auprès de ses paroissiens.

La liturgie est repensée. Désormais, la messe dominicale commence par un mot d’accueil de l’un ou l’autre et, peu à peu, la vie entre à l’église : des syndicalistes parlèrent de leurs combats, des chrétiens décrivent ce qu’ils ont vu en Amérique latine ou au Vietnam, des non-violents et des écologistes s’expriment ; tout près, le conflit de Lip est suivi avec une attention particulière. La tâche de Paul n’est pas simplifiée pour autant : on lui demande d’expliquer le texte de l’Ancien Testament ou l’épître dominicale. Il doit donc mener chaque semaine des recherches sur l’histoire des premières communautés chrétiennes ou sur l’histoire juive pour s’acquitter de cette tâche.

La rénovation des sacrements apparut bientôt comme une nécessité ; les divorcés-remariés furent admis à communier s’ils se sentaient en paix avec leur conscience. Pour fêter Noël, l’église fut transformée en une grande salle à manger, avec une table nappée de blanc, illuminée de bougies, chargée de gâteaux.

Restait la question des honoraires de messes. Paul pouvait aisément s’en passer puisqu’il avait par ailleurs un travail rémunéré mais il était gêné de se désolidariser de ses confrères qui en avaient besoin pour vivre.

1976 : le coup de tonnerre

Paul déclare avoir été de plus en plus heureux au cours des années qui conduisent jusqu’au début 1976. A la fin de l’année précédente, l’archevêché avait vendu l’Imprimerie de l’Est et Paul change donc de patron. En juin, il est convoqué par l’archevêque, Mgr Lallier qui lui déclare que « sa vie privée est incompatible avec sa mission de prêtre » ; en même temps, son patron le congédie. Paul Boiteux ne le dit pas dans son livre mais il est évident qu’à partir du moment où l’archevêché avait vendu l’imprimerie, il n’avait plus besoin de ménager le prêtre responsable du bulletin.

Les paroissiens de Busy sont indignés et boycottent les messes célébrées par le prêtre nommé par l’évêque ; cependant, ils se réunissent dans l’église pour prier. Malgré la censure du quotidien régional, L’Est républicain, Alain Woodrow, journaliste du Monde, révèle « l’affaire » qui prend une dimension nationale. Les messages de soutien parviennent massivement à Busy.

Mgr Lallier change de tactique en décembre 1976 et obtient l’accord du Conseil de Paroisse pour la nomination d’un autre prêtre, Gérard Daucourt. Tout s’apaise pendant un mois, jusqu’au jour où le prêtre refuse d’une part, l’élection d’un nouveau Conseil de Paroisse et de permettre à Paul et à Gisèle de communier ! Daucourt a dévoilé son vrai visage, celui d’un exécutant docile des ordres de l’évêque ; il fit d’ailleurs, à partir des années 90, une carrière épiscopale.

Paul a été 25 ans curé de Busy et se retrouve à 58 ans sans sans ressources, sans compétence laïque et dans un contexte économique qui rend une reconversion plus que problématique. Il est chauffeur-livreur pour un boulanger avant de s’arrêter à 60 ans. Gisèle, après avoir été ouvrière, fabrique des bracelets de montre à la maison. Ils vivent avec une très petite retraite ; Paul, après 31 ans de ministère, reçoit l’équivalent de 120 euros d’aujourd’hui ! Mais ils avaient eu la bonne idée de se faire construire une petite maison en matériaux légers qui abrita leur amour jusqu’à la mort de Paul en 2005.

Un jour, Mgr Lallier avait traité les paroissiens de Busy de « léopards ». C’est pourquoi Paul Boiteux a appelé son livre Les léopards appelés à la liberté.

La fin de l’Union Européenne

Tel est le titre d’un ouvrage dont les deux auteurs sont Coralie Delaume et David Cayla1. Un titre, on l’a remarqué, sans point d’interrogation. L’ouvrage, sans jargon économiste m’a paru suffisamment pertinent, pour que je lui consacre cette page de mon blog.

« L’Europe comme nous l’avions imaginée, c’est fini. L’Europe que nous avions voulue, nous ne la connaîtrons jamais. Et les États-Unis d’Europe, il ne faut plus y penser ». Ce jugement si pessimiste est celui de François Hollande lui-même, le 23 juillet 2016. On l’a peu entendu parce qu’il ne faut pas détourner les Français de l’Europe à laquelle tiennent presque tous nos politiques. Pourtant, l’histoire récente dessine clairement l’avenir : l’éclatement du projet européen qui n’apporte pas, comme on l’espérait, la solidarité, le progrès et la paix.

Nos deux auteurs consacrent leur premier chapitre aux référendums qui se sont succédé dans certains pays de l’Union. Dès 2003, la Suède refusait d’entrer dans l’euro, en 2005, la France et les Pays-Bas rejetaient le projet de Constitution européenne, en 2015, les Grecs repoussaient l’accord concocté par la « Troika » (BCE, Commission européenne et FMI) et, le 23 juin 2016, les citoyens de Grande-Bretagne décidaient de se retirer de l’UE. Je crois utile d’ajouter qu’en mars 2015, l’Islande avait retiré sa demande d’intégration et le 16 juin 2016, donc avant le vote britannique, le Conseil des États suisses décidait de retirer sa candidature d’adhésion à l’UE.

L’Union européenne n’est plus attrayante ; on peut même dire qu’elle est devenue répulsive. Les conséquences de ces votations ont été très diverses. On ne reviendra pas sur la confiscation du « non » français par la classe politique, droite et gauche réunies2 ; les Irlandais – qui avaient mal voté – ont dû revoter… pour dire enfin « oui » au traité. Mais il faut remarquer que, dans le cadre européen, des pays comme la Grande-Bretagne mais aussi le Danemark avaient obtenu des dérogations à la réglementation communautaire. Une Europe à la carte est donc possible… à condition d’avoir des hommes politiques coriaces.

L’échec de la Grèce

Ce que l’UE a infligé à la Grèce méritait bien un chapitre. En exergue, nos auteurs citent la déclaration de Jean-Claude Junker, président de la Commission européenne, le 29 janvier, soit trois jours après la victoire électorale de Syriza : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». C’est clair, non ? Dès le 4 février, donc huit jours plus tard, la Banque centrale européenne (BCE) prend l’initiative d’empêcher les banques privées grecques d’obtenir des liquidités à bon marché (0,05 %) en échanges de titres de dette publique. Il reste à la Grèce l’aide à la liquidité d’urgence (ELA) mais elle coûte plus cher (1,5%) et le montant est plafonné. Sortant de ses compétences financières et techniques, la BCE prenait ainsi une décision politique, celle de déclarer la guerre à la Grèce de Syriza.

La seule arme dont la Grèce disposait était, on le sait, la menace de sortir de l’euro. Encore fallait-il l’utiliser. Or les auteurs nous disent que, dès mars 2015, Yanis Varoufakis affirmait : « J’ai longuement expliqué que notre gouvernement n’envisagerait jamais de Grexit, que nous n’en discuterions jamais. Pour nous, il est même toxique d’y penser ». A la merci de la Troïka, le gouvernement grec s’est ainsi condamné à passer sous ses fourches caudines. Nos deux auteurs écrivent : « La zone euro ne se réforme pas. Elle est telle qu’on a voulu qu’elle soit, une zone de monnaie stable, d’inflation contenue, de malthusianisme budgétaire et de rigueur soutenue ». Le troisième mémorandum a donc prévu pour la Grèce plus de 85 milliards de prêts étalés sur trois ans, mais avec pour but de rembourser les créanciers ! On ne sort pas de la dette mais la Grèce s’appauvrit en étant obligée de privatiser massivement ; et les Grecs s’appauvrissent avec la réforme du marché du travail, l’augmentation de la TVA et la réduction des retraites. Les résultats économiques et humains sont catastrophiques : depuis 2010, date du premier plan de « sauvetage », le PIB de la Grèce a chuté d’un quart tandis que le chômage s’élevait à 24 %. Tout le monde sait que la Grèce ne pourra s’en sortir, qu’il faudrait annuler une grande partie de la dette mais il faut punir cette velléité de révolte.

Ce n’est pas tout : les opérations de renflouage de 2010 et 2012 eurent pour résultat de faire passer les dettes grecques des banques privées à la BCE et aux créanciers publics !

Contre l’Acte unique européen et l’euro

Nos deux auteurs consacrent leur chapitre 3 à montrer comment l’Acte unique signé en 1986 par douze pays qui crée un « espace européen sans frontières intérieures » change radicalement la donne. A la libre circulation des biens et des services s’ajoutent désormais la liberté des mouvements de capitaux, celle des personnes et la libre prestation pour les sociétés de service. Puis, en 1999, l’euro est créé. Les pays à forte industrialisation d’Europe centrale, l’Allemagne au premier chef, mais aussi les Pays-Bas, l’Autriche et la Belgique, sont en situation avantageuse pour attirer les capitaux, les investissements et la main d’oeuvre. Les chiffres sont frappants : entre 2000 et 2007, la production manufacturière s’accroît dans ses quatre pays tandis qu’elle stagne en France et recule en Espagne, au Portugal et en Grèce. L’ouverture de l’UE aux pays de l’Est européen a encore accru les déséquilibres : entre 2004 et 2007, ce sont dix pays qui ont rejoint l’Union. Avec des écarts de salaires énormes, les délocalisations et la pratique des travailleurs détachés s’exaspèrent. La compétition fait rage plus que jamais. « Dans l’Europe du Marché et de la monnaie uniques, la véritable cible, c’est le coût du travail ». On a beaucoup dit que l’Europe, c’était la paix ; on peut dire aujourd’hui que c’est une guerre économique impitoyable.

Les énormes bénéfices que l’Allemagne engrangent ne sont évidemment possibles que parce que la monnaie unique interdit de dévaluer à tous les pays en déficit, dans le Sud de l’Europe. L’Allemagne a besoin de l’euro et d’un euro fort pour investir et payer les retraites de ces citoyens ; le jour où ce ne sera plus le cas, tiendra-t-elle encore à l’UE ?

Que reste-t-il de la démocratie ?

C’est bien la question qu’on doit se poser. La BCE exerce des compétences de plus en plus larges ; les budgets nationaux sont sous le contrôle de la Commission qui a fixé comme objectif de ne pas dépasser un déficit public de 3 %. Le Rapport adressé à la France en mars 2016 déplorait qu’elle « affiche des coûts salariaux parmi les plus élevés de la zone euro » et que « les augmentations du SMIC induisent une compression des salaires vers le haut » ! Selon nos deux auteurs, la loi El Khomri se serait inspirée de ces conseils. De même, la Commission se demandait si le régime de retraite français n’était pas trop généreux…

Pourrait-on changer la politique de l’UE, abandonner l’austérité qui nous est imposée ? La Cour de Justice de l’Union a décidé qu’un article du traité ou une directive de la Commission doit être considéré comme supérieur à toute mesure de droit national. L’engagement dans l’Europe entraînerait donc, selon les juges, « une limitation définitive de leurs droits souverains contre laquelle ne saurait prévaloir un acte unilatéral ultérieur ». Nous sommes privés, dans le cadre européen existant, de notre liberté, tout comme les Grecs ont pu l’éprouver malgré leurs deux votes de janvier et de juillet 2015. Et nous ? Nos deux auteurs nous incitent à reconquérir notre souveraineté. En économistes, ils s’arrêtent à ce point.

« L’UE, on la change ou on la quitte »

Je poursuis donc : ce n’est pas pour rien que, dans la campagne électorale française, la question de l’Europe en crise a été si peu abordée. Le sujet est trop brûlant. Certains, à gauche, ont avancé des propositions comme si nous étions complètement émancipés des traités européens et de sa Commission. Seul, Jean-Luc Mélenchon a osé lever les tabous pro-européens. Le programme de « La France insoumise » prévoit de « désobéir aux traités, de s’exonérer du pacte de stabilité et des règles européennes encadrant les déficits et dénoncer le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance » ; il prévoit aussi de refuser le CETA avec le Canada, d’encadrer les mouvements de capitaux pour éviter l’évasion fiscale. Mélenchon entend d’abord d’engager une négociation avec nos partenaires européens pour trouver une entente mais s’ils refusent, la France quittera l’Union européenne.

1Coralie Delaume et David Cayla, La fin de l’Union européenne, Michalon, 2017, 254 pages.

2 Si les parlementaires socialistes n’ont été que 32 à voter en faveur du traité de Lisbonne, copie conforme du traité constitutionnel, l’abstention de 142 d’entre eux a permis son adoption.

Les cathos français sont-ils fondamentalistes ?

 

Le fondamentalisme est une maladie qui ronge toutes les grandes religions du monde et, en premier lieu, les trois monothéismes. Cette menace qui pèse sur l’islam est trop connue pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder ici ; le judaïsme qui justifie l’occupation des terres de toute la Palestine par des références bibliques est lui aussi concerné. Et le christianisme ? Un évêque anglican américain, John Spong, a lancé un cri d’alarme à travers quelques livres traduits en français par les éditions Karthala. Son dernier ouvrage s’intitule Sauver la Bible du fondamentalisme et a suscité l’intérêt de certains catholiques français. L’éditeur présente d’ailleurs son œuvre comme « un nouveau point de départ, une nouvelle voie d’accès à la vérité ». Rien que cela ! Cela méritait bien d’aller y voir de plus près.

Spong, un auteur marqué par la « Bible belt ». Né dans le Sud des États-Unis où l’emprise des églises évangéliques est considérable, on comprend bien que Spong ait été traumatisé par un fondamentalisme qu’on a du mal à imaginer en Europe. Même si des églises du même genre existent sur notre continent, le phénomène des « télévangélistes » qui utilisent la Bible pour justifier jusqu’à la ségrégation n’existe pas ici. Il en résulte, dans son ouvrage, de longs chapitres qui, pour nous, semblent, comme on dit, enfoncer des portes ouvertes. Franchement, la cosmologie de la Bible nous pose-t-elle problème ? Chacun comprend spontanément que ces textes sont datés.

Spong consacre un chapitre à Noël et un autre à Pâques et croit utile de souligner les détails contradictoires pour en conclure qu’il ne s’agit pas de récits historiques. Son raisonnement est souvent élémentaire ; ainsi par exemple quand il se demande comment le Christ peut être ressuscité sans que son corps soit tangible.

Nous n’avons pas attendu Spong pour douter des récits miraculeux, depuis la naissance virginale de Jésus jusqu’à son ascension ! Cependant, quand, plus loin, Spong écrit que « la réalité de Dieu est devenue une expérience de l’histoire universellement accessible » (p. 260), il se situe bien dans une société américaine profondément croyante alors qu’en Europe, c’est l’expérience de l’absence et de l’incroyance qui est commune.

De la nécessité d’interpréter les textes sacrés. Personne ne peut nier le fossé qui nous sépare du monde du premier siècle et des évangélistes. Les mots qu’ils emploient et leurs images sont nécessairement limités par l’époque qui les a produits et ce monde ne peut que nous paraître étrange. Mais il s’agit d’interpréter les « mots » venus de si loin au lieu de les rejeter. C’est ce qu’on appelle l’herméneutique qui n’est pas une nouveauté dans le christianisme. En France, le dominicain Claude Geffré a, dès les années 70, appelé ses confrères à un « tournant herméneutique » en substituant à l’exposé et à la justification des dogmes de l’Église « une réinterprétation du message chrétien en fonction de notre expérience historique », permettant ainsi de « libérer le sens actuel » des textes bibliques. De son côté, le grand philosophe Paul Ricoeur a proposé une « herméneutique textuelle » qui insiste sur l’importance des textes évangéliques, y compris des récits miraculeux, et prend au sérieux la dimension historique pour mettre les textes à distance et ensuite les interpréter. Paul Ricoeur est sans illusion : « quelque chose est perdu, irrémédiablement perdu, l’immédiateté de la croyance ». Mais Spong semble tout ignorer de ces travaux. Comment ne pas remarquer d’ailleurs qu’il ne fait pratiquement, dans son livre, aucune référence à des travaux scientifiques d’exégètes ?

L’hypothèse de la source Q. Elle a pris de l’ampleur depuis une vingtaine d’années. De nombreux chercheurs, essentiellement des protestants, la considèrent comme acquise. Selon eux, les passages identiques de Matthieu et de Luc proviendraient d’un document antérieur cohérent (et disparu) apportant une série de paroles de Jésus, sans récit de vie ni paraboles, ni miracles, ni mort ni résurrection. Je n’ai pas exploré ces recherches parce que tel n’est pas mon terrain d’investigation mais je n’ignore pas qu’il y a là des questions vraiment essentielles, cette fois, pour une lecture « moderne » des textes. Un des ces chercheurs les plus éminents, Frédéric Amsler, professeur à l’Université de Lausanne, souligne que la collection des paroles de Jésus se prolonge au moins jusqu’au IIIe siècle et ne se limite pas à la littérature biblique car il existe des traditions qui se sont réclamées du Nazaréen et qui dessinent d’autres figures de Jésus1. Et de citer non seulement la Didachè (incluse ensuite parmi les Pères de l’Église), mais aussi l’évangile des Ébionites et les évangiles dits apocryphes. Il est étonnant qu’un évêque anglican comme Spong, présenté comme un chercheur sérieux, ne fasse aucune référence à cette source Q (Q initiale de Quelle en allemand signifiant source), ne serait-ce que pour la discuter.

Les catholiques en Europe et en France. Tandis que 78 % des États-Uniens déclaraient croire en Dieu en 2007, les statistiques d’Eurostat, en 2010, révélaient que la moyenne n’est que de 51 % des citoyens dans les 28 pays de l’Union européenne, avec d’énormes écarts entre la Croatie (89%) et la France (27%), la Suède, l’Estonie (18%) et la République tchèque (16%). Plus remarquable encore est le record des « non croyants » battu par la France : 40 %.

On ne doit pas sous-estimer le cas français. Notre pays s’est engagé très tôt dans la sécularisation. On sait que la pratique religieuse catholique n’atteint plus aujourd’hui les 5 %. Mais le plus important n’est pas là. Il est dans la diversité des croyances des catholiques que l’institution ne parvient plus à contrôler et à maîtriser. Un sondage de 2007 révélait ainsi que 37 % d’entre eux seulement croyaient à la Trinité et 10 % à la résurrection des morts, tandis que 8 % croient à « la réincarnation sur terre dans une autre vie » et 64 % aux miracles2 ! Depuis plusieurs décennies, l’heure est aux emprunts, en particulier aux religions orientales, et beaucoup se fabriquent tranquillement « leur religion », comme on dit. C’est le cas de Spong qui, tout évêque anglican qu’il est – ou a été -, déclare ne pas croire à l’incarnation, sans préciser ce que cela signifie pour lui. Veut-il dire que Jésus n’est pas « fils de Dieu » ni Dieu lui-même ? On s’interroge d’autant plus que Spong rejette la Trinité. Attaché, nous dit-il, à la lecture du Nouveau Testament, il n’en arrive pas moins à réduire la foi chrétienne à un humanisme de bon aloi, pourtant très individualiste.

La question du fondamentalisme est devenue en France une affaire marginale. La faute en est d’ailleurs à l’institution romaine qui s’accroche au Catéchisme publié par Jean-Paul II en 1992 et à des formules qui ne signifient plus rien pour les catholiques du XXIe siècle. Que veut dire aujourd’hui, par exemple, l’affirmation dans le Credo d’un Jésus « engendré, non pas créé, de même nature que le Père » ? En revanche, il y a dans la foi chrétienne une dimension collective de solidarité et de justice que le jugement dernier du chapitre 25 de Matthieu a exprimé en termes saisissants : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » . Cette identification de Jésus avec les plus pauvres est, à coup sûr, le point décisif de son message et donne au christianisme une dimension sociale qui fait toute son originalité.

Le véritable défi que doivent affronter les croyants est celui d’un athéisme qui, aujourd’hui, est rarement virulent mais plus souvent indifférence à la question métaphysique. La réduction du christianisme à la quête d’un salut individuel explique largement les réactions de nos contemporains. Comment le chrétien de ce début de siècle pourrait-il échapper aux questions qui assaillent nos sociétés : concentration grandissante de la richesse au profit d’une minorité, pouvoir gigantesque et décisif des banques dictant leurs lois aux États, crise écologique qui menace l’avenir de la planète ? Nous sommes devant une urgence que le chrétien doit assumer, sauf à marginaliser définitivement la foi en Christ.

1F. Amsler, L’Évangile inconnu. La Source des paroles de Jésus, Labor et Fides, Genève, 2001. Citons aussi N. Siffer et D. Fricker, « Q » ou la source des paroles de Jésus, « Lire la Bible », n° 162, Cerf, 2010 et J. M. Babut, Un tout autre christianisme. Traduction nouvelle et commentaire de la source Q, Desclée de Brouwer, 2010 ; ce dernier a aussi fait paraître deux articles en 2004 et 2006 dans la revue savante des Études théologiques et religieuses.

2 Sondage CSA-Le Monde des religions, janvier 2007, dans La Croix, 8 janvier 2008.

Bernard Guetta et « la guerre des deux islams »

Le journaliste Bernard Guetta a roulé sa bosse dans des publications successives, entre autres L’Expansion, Le Nouvel Observateur, L’Express et Le Monde, avant d’officier tous les matins sur France-Inter, pour la chronique de géopolitique de 8 h. 17 qui lui vaut, paraît-il, une audience dépassant le million d’auditeurs.

On l’a entendu monter au créneau, en 2005, pour convaincre les Français de voter en faveur du traité constitutionnel européen soumis à référendum et l’on peut se demander si une semblable propagande est dans la vocation d’une radio du service public. On sait qu’elle fut la réponse des Français mais aussi qu’on se passa de leur avis avec le traité de Lisbonne, à la plus grande satisfaction de Guetta. Un peu plus tard, Pierre Rimbert énonçait ce qu’il appelait « le théorème de Guetta » : « Toute réussite s’explique par l’Europe ; tout échec est imputable au manque d’Europe ; toute réussite et tout échec appellent davantage d’Europe »1.

Pourtant, à l’approche de l’offensive américaine contre l’Irak en 2003, à l’heure où tant de médias français, et en particulier Le Monde, vantaient l’avancée démocratique qu’apporterait une occupation de l’Irak, Bernard Guetta ne céda pas aux mirages. On aurait donc pu espérer qu’il ne serait pas dupe des projets d’interventions militaires en Syrie. Hélas, depuis septembre 2013, il plaida avec passion : « Il ne faut pas, autrement dit, renoncer à la force » (10 septembre). Il adoptait ainsi la position du président français, de certains intellectuels et de nombreux journalistes qui hurlèrent avec les loups, jusqu’à ce que celui qui détenait la force (le président Obama) ramène tout ce petit monde à la raison. Mais notre journaliste n’a pas digéré son échec et, parmi les quatre raisons que nous aurions eu de bombarder la Syrie, il en avançait deux bien curieuses : Si on n’intervenait pas, on encouragerait les Iraniens à fabriquer la bombe A et on laisserait les Russes reprendre la main mondialement au niveau stratégique.

A l’automne dernier, Bernard Guetta prit passionnément partie pour les insurgés d’Alep « massacrés par la Russie, l’Iran et le régime de Damas » (7 décembre 2016). Il aurait pu s’interroger sur ces « insurgés » : au mieux, un étrange mélange de combattants de toutes sortes… Mais non, pour notre journaliste l’interrogation était tout autre : quand Bachar el-Assad aura repris Alep avec ses alliés, comment reconstruira-t-il un pays de plus de 60 % de sunnites alors que « le régime est issu d’une branche du chiisme » ? Curieuse interrogation si l’on songe qu’Hafez el-Assad puis son fils Bachar ont gouverné la Syrie pendant quarante ans, de 1979 à 2011, certes d’une main de fer, mais avec le soutien d’une forte part de la population sunnite comme chrétienne – et pas seulement les 10 % d’Alaouites !

Mais le « géopoliticien » Bernard Guetta semble ne plus avoir qu’une seule grille de lecture pour les tragédies du Proche-Orient : les religions et leurs conflits. Il est vrai que, depuis longtemps, des stratèges américains pensent en termes de religions et d’ethnies, au point que pendant l’été 2006, à Tel Aviv, pendant l’opération israélienne au Liban, la secrétaire d’État Condoleeza Rice annonçait un « Nouveau Moyen-Orient », avec l’éclatement des États actuels pour donner naissance à des États confessionnels : sunnites, chiites, kurdes2. On sait que les Américains manquent d’une véritable expertise du monde arabo-musulman ; mais on sait également qu’Israël a toutes les raisons de vouloir faire éclater les États du Proche-Orient en petits États confessionnels rivaux, aisément manipulables. Bernard Guetta a-t-il été séduit par cette analyse ?

Il est en tout cas significatif qu’en août 2013, pour justifier des bombardements sur la Syrie, parmi les quatre raisons avancées, trois laissent perplexes : 1° si on n’intervient pas, on favorise les islamistes ; 2° il ne faut pas encourager les Iraniens à fabriquer la bombe A ; 3°il ne faut pas laisser aux Russes les mains libres au niveau stratégique. Bernard Guetta, comme d’autres journalistes bien de chez nous, aime transformer Poutine et les Russes en méchants. Pense-t-il que, pour le peuple qui l’écoute, il faut absolument tout lire en noir et blanc ?

Encore mieux. Dans sa chronique du 3 janvier dernier, notre expert prend de la hauteur et affirme que « l’Europe n’a rien à voir dans cette bataille » [celle du Proche-Orient]. Et de conclure : « L’Europe est une victime collatérale de la guerre des deux islams ». Nous ne serions donc que des victimes ? Il faut que l’auditeur ait la mémoire vraiment courte pour gober cette absolution de tous les péchés de l’Europe : oublier le partage du Proche-Orient à l’issue de la Première guerre mondiale, oubliée la déclaration Balfour qui permit l’afflux d’immigrants juifs en Palestine, oubliés l’alliance des États-Unis avec l’Arabie saoudite et les coups d’État fomentés par la CIA en fonction des besoins pétroliers ; vous devez tout oublier pour qu’il ne reste que des sunnites et des chiites, et, pour le coup, ce n’est pas de notre faute !

1Pierre Rimbert, « Le théorème de Guetta », Le Monde diplomatique, novembre 208.

2 La référence qui fait autorité était la carte du lieutenant-colonel Ralph Peters, présentée dans la revue militaire renommée Armed Forces Journal de juin 2006, donc un mois avant l’agression israélienne du Liban.

Pour connaître les évêques français

A travers nos médias, deux cardinaux semblent résumer l’Église de France : le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, doté du titre de « primat des Gaules » et le cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris. Notre pays a pourtant trois autres cardinaux : le cardinal Ricard, archevêque de Bordeaux, et deux dignitaires de la curie romaine, les cardinaux Tauran et Mgr Mamberti. Dans une institution aussi hiérarchisée, une centaine d’évêques disposent pourtant, en France, d’assez de liberté pour imprimer chacun profondément leur marque personnelle à la vie de leur diocèse, pour le meilleur ou pour le pire.

Le Trombinoscope des évêques 2016-2017, publié pour la onzième fois en vingt ans, par les éditions Golias présente ces évêques et apporte, en cinq cents pages, une information précieuse et unique à ceux qui veulent savoir qui sont les évêques français d’aujourd’hui. Dans un pays qui affirme haut et fort sa liberté d’expression, Golias est le seul média qui dispose d’un réseau assez vaste pour oser présenter chaque évêque français sans sombrer dans l’hagiographie mais avec à la fois rigueur et impertinence. Un Guide Michelin, comme l’écrivait L’Express en 2001. Ajoutons que depuis la première édition en 1990, le Trombinoscope a gagné en qualité, avec cette année, des précisions utiles pour chaque diocèse : nombre de prêtres diocésains et de prêtres religieux, de diacres, de paroisses et ratio de catholiques par prêtre. Ces informations qui proviennent tout simplement de L’Annuaire pontifical permettent d’utiles comparaisons entre les diocèses.

Fidèle à sa tradition, le Trombinoscope attribue à chaque évêque de une à cinq mitres ou un à deux bonnets d’âne. Cette fois, il ajoute un qualificatif à chacun : par exemple, « incurable » pour Mgr Cattenoz (Avignon) ou « compétent » pour Mgr Aveline, évêque auxiliaire de Marseille qui reçoit cinq mitres.

La diversité des trajectoires et des personnalités est étonnante. Du théologien à l’aumônier de l’ACO, du cistercien au responsable de la pastorale familiale. Certains sont passés par l’IFEC (Institut de Formation des Éducateurs du clergé), créé en 1967 pour former des prêtres conciliaires, et qui a donné d’excellents évêques tels Mgr Georges Pontier (Marseille), actuel président de la Conférence des Évêques de France, Mgr Coliche (auxiliaire de Lille), Mgr Papin (Nancy). Mais nombreux sont ceux qui sont venus de communautés nouvelles, comme la communauté Saint-Martin, Notre-Dame-de-Vie et l’Emmanuel qui ont donné des évêques assez lamentables, voire pires. C’est le cas du tristement célèbre Mgr Rey (Fréjus-Toulon), qualifié par Le Monde d’ « évêque du Front » (national, bien sûr) qui n’a pas hésité, en 2015, à inviter Marion Maréchal-Le Pen à son université d’été à la Sainte-Baume. Si le Trombinoscope qualifie Rey de « dangereux », Mgr Le Saux (Le Mans) est « catastrophique » mais « n’a pas inventé la poudre » ; il n’empêche qu’il a placé des membres de l’Emmanuel aux postes de responsabilité du diocèse. Le plus grave sans doute est que Mgr Le Saux n’a que 66 ans… Quant à Mgr Aillet (Bayonne), il fut recteur de la communauté Saint-Martin à Gênes, la ville du cardinal Siri, le grand prélat conservateur qui faillit être pape. Pour tous ces évêques conservateurs, pour ne pas dire intégrisants, deux questions sont devenues des thèmes d’agitation : l’IVG et la loi sur le mariage homosexuel.

Le cardinal Lustiger – appelé parfois par Golias « Lustifer » – et son disciple le cardinal Vingt-Trois ont joué un rôle décisif dans la promotion d’un certain nombre de ces évêques. La petite bande constituée par leurs fidèles lieutenants a été casée : Pierre d’Ornellas qui fut secrétaire particulier de Lustiger, est devenu, il y a dix ans, archevêque de Rennes ; Éric Aumonier qui fut supérieur du séminaire de Paris est évêque de Versailles ; deux fils spirituels du cardinal sont, l’un, Jean-Yves Nahmias, évêque de Meaux et l’autre, Michel Aupetit, évêque de Nanterre. Pas loin du pouvoir qui siège à Paris. Enfin Jean-Pierre Batut, 62 ans, qui fut curé de la paroisse Sainte-Jeanne de Chantal, si chère au cœur de Lustiger, est actuellement évêque de Blois ; intelligent et ambitieux, le Trombinoscope lui prédit un avenir brillant.

Il faut dire que le cardinal Vingt-Trois fait partie de la Congrégation romaine pour le clergé et pèse lourd sur les nominations des évêques français. Selon le Trombinoscope, cela explique que, sous le pontificat de François, tant de nominations soient si décevantes. On ne peut pas demander au pape de connaître toutes les Églises.

Heureusement, quelques nominations ont échappé à la vigilance de Vingt-Trois et réservent de bonnes surprises. Tel Mgr Luc Crépy (5 mitres), 58 ans, qui, en avril 2015, a succédé au Puy-en-Velay à l’inénarrable Mgr Brincart, tel Mgr Laurent Le Boulc’h (4 mitres), 56 ans, qui, dans le diocèse de Coutances-Avranches, organise avec des laïcs, autour d’artistes, des soirées de « méditation artistique et spirituelle » et des cafés théologiques ; tel encore Mgr Jean-Marc Aveline (5 mitres), auxiliaire de Marseille, 58 ans, fondateur et directeur de l’Institut local de Science et de Théologie des Religions (ISTR) qui prône « une fraternité entre chrétiens et musulmans ». Il y en a d’autres, excellents, qui fatiguent, comme Mgr Pontier, 73 ans, archevêque de Marseille depuis dix ans, et président de la Conférence des Évêques de France depuis 2013 ; il s’y efforce de maintenir l’unité, ce qui n’est pas une mince affaire au sein d’un épiscopat si divisé1,

Le Trombinoscope n’est pas, contrairement à ce que disent certains, une entreprise de démolition des évêques ; à ses connaissances approfondies s’ajoutent un grand sens de la nuance et un souci de compréhension des hommes et de leur itinéraire. Certains de ces portraits sont de vrais petits bijoux. Qu’on lise, par exemple, le portrait du cardinal Ricard, archevêque de Bordeaux. Cet évêque qui a été « wojtylien sous Jean-Paul II, ratzingerien sous Benoît XVI et à présent bergolien sous François » ne doit pas être jugé trop durement, écrit le Trombinoscope, car il est « positif, nuancé à certains égards, certes conservateur mais assez ouvert d’esprit pour parvenir à faire vivre tout le monde ensemble ». Chargé de responsabilités à la Curie, il n’en a pas moins convoqué un synode diocésain. Et d’énumérer ses initiatives pour conclure : « C’est beau, non ? »

Reste que l’Église de France est empêtrée dans des problèmes insolubles ou difficilement solubles. Il y a, bien sûr, toutes ces affaires de pédophilie qui explosent, d’année en année, dans les diocèses. La responsabilité vient de loin, du refus de réexaminer l’obligation du célibat des prêtres qui fonctionne de telle sorte que les séminaires attirent des jeunes hommes aux tendances homosexuelles mais aussi pédophiles. Ce n’est pas nouveau2. Je rappelle aussi que lorsque l’abbé Marc Oraison, au début des années cinquante, se mit à aider quelques séminaires par ses conseils d’ordre psychologique, Rome intervint pour faire cesser ses visites considérées comme scandaleuses. Le problème ne sera donc pas résolu par des sanctions plus sévères contre les pédophiles.

Plus largement, l’Église de France, comme toutes les autres, est victime d’une morale sexuelle devenue étrangère à notre monde. De surcroît, cette morale permet aux éléments les plus conservateurs de déclencher des campagnes devant lesquelles les évêques les plus raisonnables sont désarmés. Comment pourrait-on faire taire Mgr Aillet quand il compare les innocents victimes de l’IVG à celles victimes de Daesh ?!

Enfin, l’Église de France doit affronter le déclin des vocations. Si bien qu’un diocèse comme celui du Havre n’a plus que 56 prêtres, 53 diocésains et 3 religieux ! Il s’agit d’un cas extrême mais la tendance au déclin du clergé semble irréversible. Depuis la fin du pontificat de Paul VI (1978), l’Église de France n’ordonne plus chaque année qu’entre 120 et 140 prêtres (diocésains et religieux), soit une moyenne d’un peu plus d’un par diocèse tandis que les prêtres âgés disparaissent en plus grand nombre chaque année. Le recours à la prière, présenté comme la seule solution depuis un demi-siècle, s’est avéré sans effet. Dans l’impossibilité d’affronter les réalités, nombreux sont les évêques qui se réfugient dans la célébration de la piété. Ce n’est pas par hasard si l’adjectif « pieusard » apparaît plus d’une fois dans le Trombinoscope.

1On lira par exemple le petit dossier « Les évêques français face à l’islam », Golias-Hebdo, n° 444, 1er septembre 2016.

2Je me permets de renvoyer à mon ouvrage Vers une Église sans prêtres, je présente un rapport établi en 1962 à partir de 400 « cas douloureux ». J’écrivais que l’homosexualité (et la pédérastie) est donc « un véritable fléau », d’autant plus lourd dans le clergé que, dans 89,2 % des cas il n’y a pas d’abandon ni d’exclusion du ministère, à la différence du concubinage (p. 93-95).

1916 : La religion défend la patrie (5)

Le 7 mai 1916, Orléans célébrait le 487e anniversaire de la délivrance de la ville. Dans l’assistance, le général Buisson, adjoint au commandant de la cinquième région et de nombreux militaires étaient présents. Un évêque du front, Mgr Tissier, évêque de Châlons, prononçait le panégyrique de Jeanne d’Arc, « la plus belle de nos héroïne et la plus glorieuse, la plus idéale de nos martyrs, la puissante de nos libératrices et la plus française de nos saintes1. » Pourtant, Jeanne d’Arc n’a encore été que béatifiée par Rome et ne fut canonisée qu’en mai 1920.

A Paris, c’est le dimanche 4 juin que Jeanne d’Arc est célébrée. Le matin, de nombreuses délégations défilèrent devant sa statue, rue des Pyramides : écoles, collèges comme celui de Stanislas, lycées Condorcet et Louis-le-Grand, comités royalistes de Paris, Dames d’Action française et Jeunes Filles royalistes, Camelots du Roi, Ligue d’Action française, etc. L’après-midi, à 14 heures, Notre-Dame était bondée ; le cardinal Amette était entouré de notabilités catholiques et de personnalités du Parlement. Le chanoine Desgranges exposa les immolations au front qu’exige la rédemption de la France. Il rappela l’exhortation à la pénitence de Charles Péguy dans le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc. Et il ajoutait : « Sans vérités divines, l’immolation de nos héros s’abîmerait dans le vide béant des éternels désespoirs. » Mais l’« idéal chrétien n’est pas seulement le soutien et la suprême compensation de nos sacrifices ; il est, au fond, la raison d’être de la guerre, le principal enjeu de la victoire »2. La Croix écrit que cette journée fut « surnaturellement magnifique ».

Les messe au front

Le quotidien catholique nous livre aussi, le 6 juin, les sentiments d’un soldat situé dans un secteur dangereux et constamment bombardé : « Ce qu’il y a de plus beau, ce sont les messes militaires célébrées ici et là selon les hasards de la guerre […] C’est toujours le même rite, grandiose à cause de sa simplicité même. Oh! là, rien de convenu, rien de cette foi routinière et maigre du temps de paix. On n’y rencontre pas la religiosité froide des gens du monde, non, il est tracée la grand’route toute droite, et c’est le plein air religieux. On voit des hommes à l’âme simple qui croient en leur Dieu et ont mis en lui tout leur espoir. […] On y va heureux de s’élever un peu au-dessus de cette boue au sein de laquelle, depuis de longs mois, on est terré, un peu au-dessus de cette matérialité terrible qu’est la guerre. Et, respirant plus largement sous la belle lumière du bon Dieu, on chante à pleine voix, comme au village, le Credo de notre jeunesse, le vieux Credo ancestral.

Là, simplement, un aumônier parle, il ne va pas chercher des fleurs de rhétorique ni des arguments de Sulpiciens. […] Et l’esprit de tous ces hommes qui en sont arrivés à l’absolu mépris de la mort est la bonne terre par excellence des vérités jetées à la volée et préparées à recevoir la semence. […] C’est le vrai réconfort, aussi qu’on est heureux de pouvoir s’y retremper auprès de ces ministres de l’âme sainte et qui donnent la force de pouvoir endurer toutes les épreuves !3 »

Lettres de prêtres aux armées

Victor Bucaille, vice-président de l’Association catholique de la Jeunesse française, publie au printemps 1916, des lettres de prêtres aux armées4 ; ces lettres lui étaient parvenues de sources diverses, d’évêques mais aussi de Provinciaux jésuites. Qu’il soit aumônier, brancardier, soldat ou officier, le prêtre apparaît transfiguré et dit sa joie5. « J’aime cette vie, il me semble que c’est la première fois que je suis pleinement homme. J’aime passionnément la charge que la Providence m’y donne, malgré toutes les douleurs, toutes les angoisses que j’y ai trouvées.6 » Un autre écrit : « Que c’est beau d’être prêtre, à la guerre plus que partout ailleurs7. » Les soldats réclament d’ailleurs souvent un prêtre dans leur bataillon en sachant qu’il viendra le premier à leur appel. C’est lui qui « chasse  la peur de la mort par l’absolution » et le même prêtre explique que, n’ayant pas de famille, ayant offert sa vie à Dieu une fois pour toutes, il peut apporter « une réserve de joie et d’entrain ». C’est lui aussi qu’on prend comme confident quant on veut se retremper l’âme.

Le prêtre brancardier fait l’admiration des troupes en allant chercher, au péril de sa vie, les blessés sur le champ de bataille ou donner l’absolution aux mourants. Il fait parfois plus, tel le P. Barbet, un caporal brancardier de 42 ans, volontaire de la brigade du Maroc, qui avait sauvé la vie à tant de blessés, se retrouva, un jour de Noël, avec quinze hommes ayant l’ordre de partir à l’assaut. Ils hésitent jusqu’à ce que l’abbé Barbet donne l’exemple en sortant le premier de la tranchée, un crucifix en main : « Allons, mes enfants, il faut prendre la tranchée aux Allemands ! Je vais avec vous, en avant, suivez-moi ! » Et les Français chassent l’ennemi8.

Quelle que soit la fonction, aumônier, brancardier ou soldat, il reste un prêtre qui célèbre la messe quand et où il peut. Beaucoup témoignent d’une assistance nombreuse de soldats et d’officiers, mêlés, se confessant et communiant. « Comme la pensée constante de la mort change les âmes», remarque un prêtre de Blois. Certains ne s’étaient pas confessés depuis de longues années et promettent d’être désormais fidèles au bon Dieu. D’autres témoignent d’une grande ignorance religieuse mais, constate un jésuite, le P. Paul Aucler, « ce qui m’a frappé, c’est l’ouverture d’âme avec laquelle ces braves gens m’entendaient volontiers parler d’une religion qui jusque-là n’avait pas existé pour eux et de ce Dieu qui était pour eux le Dieu inconnu9. » Le prêtre fait figure de référence majeure pour les soldats. Ils l’interrogent, tel ce paysan d’Auvergne qui demande à un lieutenant d’infanterie : « Le bon Dieu et la France, c’est bien la même chose ? » Et l’officier répond : « Oui, mon petit, c’est la même chose : le bon Dieu c’est le Père, la France, c’est sa fille aînée et nous sommes ses petits enfants10. »

Le prêtre confesse dans la tranchée et là où il trouve le blessé mourant ; un brancardier remarque : « Rares sont ceux, je crois, qui partent sans l’absolution. Sur le front, ils ont l’absolution, sinon individuelle, du moins globale des prêtres combattants11. » Les témoignages recueillis par Victor Bucaille s’achèvent par un long récit du martyr du P. Véron, fait prisonnier par les Allemands.

Réponse aux scrupules d’un prêtre

En janvier 1916, la Revue pratique d’apologétique avait publié la lettre qu’elle avait reçue d’un prêtre infirmier et répondait à ses questions. Selon lui, nombre de prêtres se demandaient avec anxiété si ces convertis de la dernière heure, qui ignorent tout des dogmes catholiques avaient la foi surnaturelle nécessaire au salut, ne serait-ce qu’une foi surnaturelle implicite. Peut-on donner l’absolution à des hommes qui ne savent plus rien ou n’ont jamais rien su de la religion ? La réponse de la revue était ferme et rassurante : « ils sont sous l’action de la grâce » ; le prêtre qui n’a pas constaté des connaissances religieuses rudimentaires ne peut « que hasarder les sacrements » ; au moment d’un assaut, par exemple, il peut donner une absolution générale et distribuer la communion alors même que certaines absolutions peuvent être invalides. Rien ne permet d’affirmer que ceux qui réclament les sacrements ne sont pas dans les dispositions requises. Pour ceux qui ont perdu la foi, la grâce et la bonne volonté s’unissent pour ouvrir ces âmes neuves à la vérité ; d’ailleurs, repoussée jadis, la foi ne leur est pas étrangère. Quant aux non-baptisés, il faut attribuer leur docilité à la parole du prêtre comme « une grâce spéciale, suppléant la vertu que le baptisé reçoit du baptême12 ».

La petite Soeur Thérèse

Dans deux des lettres publiées par Victor Bucaille, la « petite Soeur » est évoquée avec reconnaissance pour avoir protégé des soldats. Malgré sa popularité, Thérèse de Lisieux n’est encore qu’une postulante à la sainteté : son procès pour canonisation n’a été ouvert à Rome qu’en juin 1914. Pourtant, François Veuillot, fervent admirateur de la petite Thérèse, plaide en sa faveur, en première page du quotidien catholique. Il commence par préciser qu’on ne peut écrire encore sur elle qu’avec « prudence et réserve », pour ensuite souligner la confiance que des milliers de soldats témoignent à l’humble carmélite ; eux comme elle avaient besoin des mêmes vertus, « la constance à tout souffrir en esprit de devoir13. » Moins d’un an plus tard, le quotidien catholique rapportait le prodige qu’elle avait accompli à Boulogne ; après une neuvaine à Soeur Thérèse, un petit garçon de huit ans qui était mourant guérissait : il affirme que Thérèse est venue, la nuit, lui enlever ses bandages. Commentaire des témoins : « La petite sainte est puissante et nous fûmes exaucés14. »

On sait aujourd’hui que le Carmel de Lisieux a reçu des milliers de lettres et des remerciements divers provenant de soldats reconnaissants15. Tout récemment, quelques-unes de ces lettres ont été publiées. Ces soldats qui ont prié Thérèse et, souvent, porté son image, un médaillon ou une relique d’elle, disent avoir été protégés ou guéris grâce à son intercession. L’un d’eux écrit : « Je viens d’échapper à la mort d’une façon si extraordinaire qu’il serait absurde de ne pas reconnaître la main de Dieu, prié par sa sainte servante 16»

(à suivre)

1La Croix, 16 mai 1916.

2La Croix, 6 juin 1916.

3Un maréchal des logis de Landet, « C’est un vrai réconfort », La Croix, 6 juin 1916.

4Victor Bucaille, Lettres de prêtres aux armées, Payot, 1916, 357 pages.

5Toutes les citations qui suivent sont extraites de l’ouvrage de Victor Bucaille ; elles ne sont malheureusement pas datées.

6Abbé Léonce Marraud, sous-lieutenant d’infanterie, tué à l’ennemi en septembre 1914 ; p. 102.

7Abbé Joseph G., sous-lieutenant d’infanterie ; p. 96.

8Frère G, de la Société des Missionnaires d’Afrique ; p. 247.

9Père Paul Auger, s . j. ; p. 301.

10A. L., lieutenant d’infanterie, diocèse de Valence ; p. 126.

11Abbé Pierre R., curé de Gourbit (Ariège) ; p. 182.

12« La foi nécessaire au soldat mourant. Consultation théologique », Revue pratique d’apologétique, 15 janvier 1916.

13François Veuillot, « Du Carmel aux tranchées », La Croix, 27 septembre 1916.

14« Un prodige de Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus », La Croix, 3 avril 1917.

15Nous, les Poilus. Plus forte que l’acier. Lettres des tranchées à Thérèse de Lisieux, Cerf, 2014.

16Nous, les Poilus, p. 52.

1916 : Le prix des succès (4)

Entre février et mai, les soldats ont souffert de la pénurie de légumes frais et se plaignent de l’introduction dans leur ration de poisson salé ou fumé ; le commandement décida donc la suppression de ce poisson et l’accroissement des quantités de sucre et de café. Il se préoccupe aussi de fournir plus de marmelade et de confiture. La question des permissions est aussi très sensible car elles sont souvent troublées par la nécessité de renforts. Cependant, ceux qui se marient pendant leurs permissions ont droit à deux jours supplémentaires. La Croix s’inquiète de ceux qui sont sans famille et, en juin, sollicite des correspondants pour 300 d’entre eux.

Selon la Correspondance hebdomadaire du comité de défense religieuse, les soldats qui reviennent des tranchées, « sont tout étonnés de voir que, dans l’intérieur du pays, on vit comme si nous n’avions pas la guerre » ; on revient aux plaisirs mondains d’autrefois, à un luxe qui absorbe inutilement des ressources et suscitent des importations (porcelaine, tapis d’Orient, soie). Le comité souligne que « la poursuite des jouissances va directement à l’opposé de la voie du christianisme1. »

Privations des civils et le travail des femmes

A l’arrière, pourtant, beaucoup ne sont pas menacés par l’esprit de jouissance. Le pain représenterait 40 % des dépenses ouvrières et les familles nombreuses ne mangeraient pas autre chose. C’est pourquoi une loi – qui suscita d’ailleurs des murmures -, votée au printemps 1916, prévoyait un droit de réquisition et de taxation du blé et de la farine pour éviter la spéculation. Le ravitaillement en charbon fait aussi problème. Avec l’occupation allemande des régions du Nord de la France, la production française de charbon était tombée de 41 à 21 millions de tonnes alors que nos besoins s’étaient accrus et, en septembre, il fallut taxer à son tour le charbon.

La Croix constatait, non sans réticence, la place grandissante des femmes. Certes, le journal fait l’éloge de l’ouvrage du chanoine Coubé, Le patriotisme de la femme française, qui chante nos grandes Ligues féminines, les congrégations qui se dévouent, les paysannes vaillantes, les mères et les épouses ; mais le rédacteur en chef de La Croix reproche aussi à l’auteur de taire les ombres au tableau : « Nos armées sont assaillies à l’arrière par une nuée de femmes qui, sous prétexte de plaisir, sèment la honte, la débauche et la maladie2. » Enfin, il y a dans le pays trop de scandales qui ont troublé les familles. En octobre, le quotidien catholique publie une proposition pour apporter une aide morale et matérielle aux centaines de milliers de jeunes filles qui viennent de province à Paris ou dans la Seine-et-Oise pour être embauchées comme postières, employées de bureau ou dactylo. Ces jeunes filles sont isolées et certaines abandonnent la pratique religieuse. L’auteur demande donc aux dames des grandes associations et, en particulier de la Ligue, de créer des pensions de famille bon marché dans les vastes immeubles où ces grandes dames vivent souvent seules. Les jeunes filles pourraient trouver, dans la maîtresse de maison, une conseillère, une amie fidèle, une mère3. Le quotidien signale, encore à la fin octobre, que les femmes pourront désormais conduire les taxis parisiens.

Selon le Sous-secrétaire d’État aux Munitions, les femmes représenteraient 20 % de la main d’oeuvre dans les usines. Certes, la guerre rendait nécessaire l’emploi féminin dans les usines mais, une fois les hostilités terminées, il faudrait se demander si ce travail conviendrait bien aux femmes. Souvent, elle était obligée de revêtir des costumes masculins pour avoir sa liberté de mouvement. Et l’auteur écrivait : « Liberté de mouvement et de costume entraîne vite la liberté d’allure ; la liberté d’allures, la liberté de langage ; et la liberté de langage, hélas !, la liberté des mœurs4. » Dans ces conditions, qu’est-il donc permis d’attendre de la femme au point de vue familial, s’interrogeait-il ? Comme il faut bien que nombre de femmes travaillent, la solution était le travail à domicile, désormais facilité par la houille blanche.

Otages et prisonniers

Le 21 juin 1916, dans une page intérieure, le quotidien catholique reproduisait sans commentaire l’affiche que la Kommandantur avait apposée, le 12 mai, sur les murs de Lille-Roubaix-Tourcoing et que le Journal des Réfugiés du Nord lui avait communiquée. Tous les habitants, à l’exception des vieillards, des enfants de moins de 14 ans et de leurs mères, devaient se préparer pour être transportés dans une heure et demi ; chaque personne avait droit à 30 kg de bagages. Elles devaient se réunir devant leurs maisons et un officier déciderait quelles personnes seraient conduites dans un camp de réunion. Quelques jours plus tard, La Croix précisait que, durant trois jours, du vendredi au lundi, la population vécut dans l’angoisse ; les Boches avaient braqué des mitrailleuses dans les rues par crainte d’une révolte puis, le lundi, les officiers allemands désignèrent ceux qui devaient les suivre. Six mille victimes, en général des jeunes gens et jeunes filles de 16 à 20 ans, bien encadrées et musique en tête, furent emmenées dans les Ardennes pour qu’ils travaillent dans les champs ; certains furent accueillis à coups de pierre par les paysans ardennais qui ne voulaient pas travailler pour les Allemands. L’enlèvement avait eu lieu au cours de la Semaine sainte. Mgr Charost protesta en vain ainsi que le gouvernement français.

Le sort des prisonniers de guerre français était aussi très dur. La majeure partie était désormais employée à des travaux agricoles ou dans des manufactures, y compris des usines de guerre. Au début, il y eut des volontaires puis des refus. Vers juillet 1915, les Allemands prévinrent que les rebelles subiraient des privations de nourriture et des violences. Au camp de Zwickau, sur quatre mille prisonniers, la moitié sont forcés au travail par la violence. Dans une mine, on les oblige à travailler onze heures par jour et la nourriture est insuffisante. A la fin d’octobre, La Croix publiait le témoignage de trois médecins anglais qui avaient été internés au camp de Gardelegan où onze mille prisonniers étaient dans le plus grand dénuement. Le typhus s’était répandu provoquant une mortalité de 15 %. Sur les dix prêtres français du camp qui s’étaient dévoués, cinq étaient décédés5.

La France dévastée

Dès juillet, on estimait que les maisons avaient été entièrement détruites ou en partie dans 753 communes, en particulier dans le département de la Marne. Dans le but d’aider les parlementaires qui élaboraient un projet de loi sur les dommages de guerre, une estimation plus précis des dégâts fut établie : ce fut le rapport d’un député de la Seine, Desplas. Sur les 36 247 communes françaises, 2 354 étaient occupées et le territoire concerné était particulièrement riche. 25 763 usines (sur un total de 130 000) étaient tombées entre les mains de l’ennemi et représentaient 38 % de la valeur totale de la production industrielle6. On ne comptait plus les églises qui avaient été victimes des Allemands et l’on songea même, un moment, à ne pas reconstruire la cathédrale de Reims pour qu’elle reste le témoin de leur barbarie.

(à suivre)

1« La vie en temps de guerre », La Croix, 17 octobre 1916.

2Franc, « En éloge de la femme française », La Croix, 23 août 1916.

3Fernand Poupa, « Intéressons-nous aux femmes isolées de leur famille qui travaillent dans des bureaux », La Croix, 18 octobre 1916.

4Joseph Pegat, « Le travail des femmes. Dans les usines. A domicile », La Croix, 16 novembre 1916.

5La Croix, 27 octobre 1916.

6Rapport Desplas sur les dommages de guerre, La Croix, 15 octobre 1916.

Verdun : Tenir bon (3)

« Le coup de Guillaume a raté », affirmait, en première page, La Croix dès le 29 février. Le quotidien citait ensuite, en deuxième page, les communiqués officiels du commandement militaire : le fort de Douaumont avait été enlevé, le 26 février, « après plusieurs assauts infructueux [de l’ennemi] qui lui coûta des pertes très élevées ». Selon La Croix, le 29 février, le fort de Douaumont était repris même si « des troupes allemandes sont enfermées dans des abris intérieurs du fort et, par conséquent, sont prisonnières ». Le quotidien ne pouvait pas savoir, pas plus que les autres publications françaises, qu’à la veille de l’attaque allemande, le fort était presque sans défenseurs, selon un décret du commandement en date du 5 août 1915, et que les Allemands le prirent par surprise, sans combat. En revanche, les combats furent très violents dans et autour du village de Douaumont mais le fort ne fut pas repris par les troupes françaises.

Il fallut bien admettre que nous avions reculé mais il s’agissait de « toute une série de replis stratégiques indiqués par une bonne stratégie pour mieux atteindre les Boches ». La Croix insiste sur les pertes allemandes : cent mille d’abord, bientôt deux cent mille hommes autour de Verdun, sans jamais évaluer les pertes françaises qui, selon les historiens dépassèrent nettement celles des Allemands pendant les deux premiers mois de la bataille. Les Français vivaient dans une angoisse mêlée de confiance. La disparition, dès les premiers jours de l’assaut, du capitaine Driant, au bois des Caures, à la tête de ses chasseurs, frappa pourtant l’opinion.

Les faiblesses françaises

Cependant, le lecteur apprend la supériorité de l’artillerie allemande ; les calibres énormes des 305 et 380 avaient même rendu impossible à nos avions de photographier leurs emplacements car on n’apercevait qu’une mer de flammes. L’artillerie française comprenait encore une proportion considérable de pièces d’ancien modèle alors que Verdun démontrait plus que toute autre bataille son rôle essentiel. La Croix reproduisit un article de M. Humbert qui, de retour de Verdun, reprend le cri que tous poussent là-bas : « Des canons ! Des munitions! » Humbert en concluait qu’il ne fallait pas propager dans la nation la conviction prématurée que nous n’avions plus rien à craindre de l’ennemi1.

Le quotidien catholique n’hésite pas à approuver – pour une fois – et à reproduire un article de Gustave Hervé2 dans la Victoire qui souligne les difficultés d’acheminement des troupes et des munitions jusqu’à Verdun ; il n’y a pas de voie ferrée directe de Paris à Verdun et l’on a dû y suppléer par l’organisation de convois automobiles3. Hervé en conclut, lui aussi, qu’il ne faut pas verser dans l’optimisme béat4. C’est dire combien la lecture des journaux français, exaltant l’héroïsme – bien réel – de nos poilus et l’échec de nombreuses offensives allemandes, pouvait conduire à une appréciation fausse de la situation militaire.

L’espoir

Le général Pétain qui commande les troupes à Verdun félicite ses troupes : « Le 9 avril, […] les assauts furieux des soldats du kronprinz ont été partout brisés. Fantassins, artilleurs, sapeurs, aviateurs de la 11e armée ont rivalisé d’héroïsme. Honneur à tous. Les Allemands attaqueront sans doute encore, que chacun travaille et veille pour obtenir le même succès qu’hier. Courage. On les aura. » On remarque cependant, qu’en ces premiers mois de la bataille, le nom du général Pétain est à peu près absent du quotidien catholique.

Quelques jours plus tard, le 14 avril, le général Bourelly explique, en première page de La Croix, les causes de l’usure de l’armée allemande : les attaques en masses compactes qui ont provoqué de lourdes pertes et le manque de chevaux pour son artillerie légère. Près de Douaumont, on a vu des tas de cadavres allemands atteignant 1m et demi de haut. Un communiqué hollandais précise d’ailleurs que, derrière les soldats allemands, il y en a d’autres chargés de tirer sur ceux qui essaieraient de s’enfuir ; pourtant, il y aurait eu souvent des insubordinations et même des révoltes5.

Des prisonniers de guerre

Le sort des prisonniers français est très dur. L’Allemagne refuse de fournir des listes des prisonniers et les prisonniers sont dans l’impossibilité de donner des nouvelles à leurs familles. Il existe des camps de représailles et des prisonniers français sont envoyés sur le front russe. Fort heureusement, le Vatican prit des initiatives qui se révélèrent efficaces. D’une part, en créant un Office de renseignements sur les prisonniers qui, grâce à l’intermédiaire des autorités religieuses, permit de publier des liste de prisonniers dont on n’avait aucune nouvelle. D’autre part, en obtenant le transfert en Suisse de grands blessés.

L’Église de France mobilisée

Le cardinal Luçon proposa à tous les évêques une série de prières exceptionnelles : le jeudi 23 mars, la supplication des enfants ; le vendredi, pénitence et chemin de croix ; le samedi, l’hommage suppliant à l’Immaculée et le dimanche, une grande prière au Coeur de Jésus en union avec les Hommes au Sacré-Coeur à Montmartre. Dans sa lettre, le cardinal Luçon regrettait encore que la France, seule, n’implore pas le Dieu des Armées. Il insistait ensuite longuement sur la nécessaire expiation : « Acceptons les souffrances et les sacrifices de la guerre en expiation de nos fautes et faisons-les servir à la régénération de notre pays. Nous avions besoin de relèvement moral et religieux. […] La guerre nous a fait violemment rentrer en nous-mêmes. Elle a arrêté brusquement cette course folle au plaisir, à la frivolité. […] Un réveil religieux s’est produit, si remarquable au début de la guerre, surtout dans l’armée, qu’il a semblé tenir du prodige. » Et d’appeler à un sursaut religieux durable après la fin de la guerre. Le cardinal Luçon évoquait ensuite « l’esprit d’hostilité d’un grand nombre à l’Église » et demandait à Dieu d’éclairer les autorités pour qu’elles édictent des lois conformes aux siennes et utiles au bien du pays.

Dans une lettre pastorale sur l’espérance, Mgr Turinaz, évêque de Nancy, fait l’éloge de nos troupes et cite plusieurs extraits qui illustrent non seulement l’héroïsme des combattants dans les tranchées, mais aussi celui des mères qui ont perdu leurs fils et des femmes dont l’une écrit : « Je n’étais que sa femme, mais la France était sa mère6. »

La riposte catholique contre la rumeur infâme

La colonne de droite de la première page de La Croix est presque toujours consacrée à cette rumeur qui accuse l’Église de trahison. Pour répondre à la Dépêche de Toulouse, l’Express du Midi veut publier la liste des prêtres morts au combat ; or, la censure le lui interdit ! C’en était trop : des députés du groupe de l’Action libérale, présidée par Jacques Piou, ainsi que du groupe de la Droite présidé par Denys Cochin, rédigèrent, le 16 mars, une lettre publique adressée au président du Conseil, Aristide Briand, qui dénonçait la « propagande de division et de mensonge », au nom de l’Union sacrée pratiquée depuis vingt mois par les catholiques. La réponse de Briand, le 29 mars, était prudente et équilibrait les plaintes venues de la Droite par d’autres parvenues de citoyens dont le patriotisme était mis en cause à « raison de leurs idées avancées en matière sociale ou politique7 ». En revanche, une circulaire du ministre de la guerre, en date du 5 avril, donnait ordre aux commandants de régions de ne pas hésiter à livrer à la justice ceux qui se livreraient à une campagne de calomnies contre certaines catégories de citoyens. Quelques jours plus tard, le ministre de l’Intérieur interdisait les conférences que le parti radical voulait organiser.

La Croix ne restait pas sur la défensive et dénonçait les publications socialistes, pacifistes et démoralisatrices, qui réclamaient la paix et la reprise des relations avec les sociaux-démocrates de l’Internationale, qualifiée de « véritable attentat à la défense nationale » ; la bataille doit continuer et la parole doit être donnée aux poilus. Le quotidien continuait de publier des informations sur les ecclésiastiques qui s’illustraient au front ou à l’arrière. Retenons, par exemple, la Croix de guerre remise à une religieuse, sœur Marie de la Flagellation, supérieure d’un hospice de vieillards, en Picardie, dirigé par la communauté Notre-Dame des Sept-Douleurs, pour avoir protégé et soigné les soldats français, avec un dévouement sans borne, pendant l’occupation allemande et, en s’exposant gravement, pour assurer leur liberté.

Une lettre de Benoît XV au cardinal Andrieu

Le 3 mai, le quotidien catholique publiait la lettre que le pape avait écrite au cardinal-archevêque de Bordeaux. Cette ville étant le centre principal des relations avec l’Afrique, Benoît XVI demandait à l’archevêque d’améliorer autant qu’il est en notre pouvoir « la misérable et abjecte condition à laquelle les nègres se trouvent réduits et qui est pour Nous, à raison de Notre charge apostolique, un sujet de vive sollicitude ». Le pape estimait devoir travailler à l’abolition du « commerce honteux des esclaves » et voulait que, désormais chaque année, le dimanche de l’Épiphanie, une quête fût instituée pour le rachat des nègres. Cette lettre resta sans écho.

(à suivre)

1Humbert, « Des canons ! Des munitions ! », La Croix, 21 mars 1916.

2Gustave Hervé (1871-1944) : journaliste socialiste et antimilitariste qui, en août 1914, devint un fervent patriote. Il transforme alors le titre de La Guerre sociale en La Victoire.

3C’est la célèbre « voie sacrée », nommée ainsi plus tard par Maurice Barrès.

4La Croix, 25 mars 1916.

5Le 22 avril, La Croix signale de violentes manifestations, composées surtout de femmes, qui, devant le Reichstag, sont réprimées dans le sang ; il y aurait 200 tués et de nombreux blessés.

6Lettre pastorale de Mgr Turinaz, La Croix, 11 avril 1916.

7Yves de La Brière, « Chronique du mouvement religieux », Études, 20 avril 1916.

Verdun vu par La Croix (2)

« Vers 10 heures, le bombardement commence à augmenter pour aller crescendo jusqu’à la fin de l’après-midi. L’artillerie couvre de projectiles le flanc de la 295 […]. Le bombardement redouble d’intensité, à gauche sur la 304, en face sur le Mort-Homme. Pas un coin de terre de l’énorme butte qui ne soit remué pour la centième fois, et ses pentes apparaissent à la lunette déchiquetées d’effroyable façon. Chaque éclatement d’obus semble un hurlement de la terre éventrée. La côte en feu fume comme un cratère, crache des flammes et tressaille, agitée de soubresauts convulsifs. […] Dans le ravin, à gauche, c’est une débauche insensée de mitraille qui passe, vomie par plus de 300 pièces démuselées.

Des blessés, en file – ceux qui parviennent à marcher – fuient par les boyaux vers le poste de secours. D’autres sont emportés sur les brancards, cadavres atroces, au visage horrifié, aux yeux d’épouvante, agrandis dans la mort. Et cela dure des heures, jusqu’au déclenchement de l’attaque, dont ceci n’est encore que la préparation. […] Le Mort-Homme, un instant, flambe comme une fournaise, sous les jets de pétrole enflammé et des hommes courent sur ses flancs1. » Voilà Verdun raconté par un vicaire du diocèse d’Angers, l’abbé Giraudeau.

Le 7 juin, le fort de Vaux tombe mais, commente La Croix, « ce n’est qu’une position, le fort étant détruit » et, d’ailleurs, nous conservons une plus forte ligne de défense. Le 23, l’ouvrage de Thiaumont ainsi que celui de Damloup tombent à leur tour. La Croix relève avec satisfaction qu’en avril, notre aviation a abattu 31 avions allemands et n’en a perdu que 16, et qu’en mars, elle en avait abattu 35 pour 13 avions perdus seulement. Heureusement, la victoire navale du Jutland remportée par les Anglais vient aussi remonter le moral des lecteurs.

Des perspectives rassurantes

A la fin de juin, selon le Journal, le chancelier allemand Bethmann-Hollveg, aurait déclaré au Conseil secret de Berlin : « Notre situation est très mauvaise : si tout va bien, nous pouvons tenir encore quelques mois. Si le peuple accepte de se contenter de peu, nous pouvons aller jusqu’en mars 1917 ». Et, en première page de La Croix, le 30 juin, le général Bourelly, expert militaire du quotidien, estimait qu’après les pertes énormes subies par les Allemands à Verdun, ces derniers ne pouvaient plus faire appel qu’à 900 000 hommes environ. Grâce à leur dépression morale et à la crise alimentaire, le général fixait comme « terme extrême » à l’Allemagne la fin de 1916 ; les innombrables difficultés d’une campagne d’hiver étaient, pour eux, « insurmontables ». Et de conclure : « Nous sommes les maîtres de l’heure2 ».

Catholiques, anticléricaux et socialistes

Les activités anticléricales ne cessent pas. L’Humanité rappelle qu’après la guerre, la guerre des classes sera à l’ordre du jour alors que les catholiques aspirent à « l’harmonie des classes ». A la mi-juin, l’Humanité et La Lanterne excusent le voyage de trois socialistes français à la conférence internationale de Kienthal en le comparant, au grand scandale de La Croix, à celui du cardinal de Cabrières à Rome où, pour le Consistoire, il a rencontré le cardinal allemand Hartmann. Cependant, Louis Malvy, le ministre de l’Intérieur, interdit les conférences radicales et, dans une circulaire datée du 5 avril, le ministre de la guerre enjoint aux commandants de régions de ne pas hésiter à livrer à la justice ceux qui se livreraient à une campagne de calomnies contre certaines catégories de citoyens.

La Croix relève aussi, en première page, qu’Émile Combes, au conseil général de Charente-Inférieure, s’est exprimé en ces termes : « Est-il téméraire d’espérer qu’il restera, après la guerre, quelque chose de cette union ? » Il s’agit évidemment de l’Union sacrée et ces paroles étaient une bonne surprise pour le quotidien catholique. Mais il y eut plus étrange. Le quotidien catholique du 5 mai publiait, sans le commenter, un échange de lettres entre une religieuse de Gerbeviller et Émile Combes. Le journal avait obtenu ces lettres d’un ami voyageant dans cette région. Soeur Julie – on n’en saura pas plus – avait écrit, le 23 avril 1916, à Émile Combes : « La fervente prière de son humble servante [de Dieu] intercédera pour vous, en souvenir des bonnes paroles que vous lui avez adressées, le jour de Pâques 1916, au milieu des ruines et des tombes de Gerbéviller. »

Dès le 25 avril, Émile Combes lui répondait : « Peut-être vous exposerai-je de la sorte à la réprobation de quelques exaltés, qui ne me pardonneront pas d’avoir eu un moment d’accointance avec celui qu’ils regardent comme le père des sectaires. Vous vous consolerez en pensant que ce sectaire est simplement un libre penseur qui respecte les croyances sincères dans un esprit de sauvegarde pour la liberté individuelle. En tout cas, ce sectaire a été enchanté de rencontrer au milieu des ruines de Gerbéviller une religieuse qui s’est distinguée par son courage et son dévouement patriotique. Il lui a serré la main avec la plus grande cordialité. C’est avec la même cordialité que je vous exprime de nouveau, ma vénérée Soeur Julie, ma sincère et vive sympathie3. »

Cet échange est à rapprocher de l’amitié qu’Émile Combes entretint avec la princesse et carmélite Jeanne Bibesco4.

Une grave question pour les catholiques

Depuis de longs mois, La Croix attirait l’attention de ses lecteurs sur le projet de loi concernant les orphelins de guerre. Selon Maurice Barrès, 1 400 000 orphelins seraient concernés. Le projet initial prévoyait de faire passer les enfants sous le contrôle du ministère de l’Instruction publique, et, concrètement, du délégué préfectoral tant que l’orphelin serait mineur ; cela même s’ils ont leur mère ou une famille. En mai 1916, Jean Guiraud dénonçait la création d’associations intitulées « L’oeuvre des pupilles de l’école publique » pour attirer les orphelins et les pupilles de la nation vers l’école laïque par l’appât d’avantages. Il importait de ne rien voter contre la liberté des mères d’élever leurs enfants dans les convictions qui sont les leurs. Déjà, depuis 22 mois, un Comité de Secours national fonctionnait et une association, l’Adoption Familiale des orphelins de guerre, avait été créée pour apporter, de préférence aux familles de plus de trois enfants, une pension de 200 francs, transmise par l’intermédiaire du curé de la paroisse, à des familles chrétiennes.

Dans toute la France, une pétition, et même plusieurs pétitions, circulent et, au fil des mois, recueillent les signatures des femmes et veuves catholiques ; le sénateur catholique, Gustave de Lamarzelle, sénateur catholique du Morbihan, a déjà déposé à la fin mai, plus de 800 000 pétitions au Sénat. La Croix dénonce un projet de texte qui donne au « tuteur social » un droit de contrôle sur l’éducation des enfants, même pour ceux qui ont une famille ; il dénonce aussi les manœuvres auprès des familles pour leur faire signer des engagements qui conduiraient les enfants dans des établissements où la méthode d’éducation est « détestable »5. Quelques jours plus tard, Henri Joly avançait quelques idées, comme par exemple la réunion immédiate, après le décès du père, du conseil de famille.

Or, le ministre de l’Instruction publique, René Viviani, ravive le débat en déclarant : « Il y aura nécessité pour l’officier d’intervenir afin de lutter contre cet égoïsme [celui de la mère] qui se mêle quelquefois à cette tendresse complexe et indéfinissable que renferme le cœur d’une mère. » Du coup, La Croix publiait la lettre que, quelques jours avant sa mort soudaine, le cardinal Sevin avait adressée, à M. de Lamarzelle. Il y dénonçait la « tyrannie » que l’État voulait exercer sur les familles chrétiennes.

Quelques jours plus tard, c’était le cardinal Luçon qui écrivait : « Qu’on ne prétende pas imposer à tout le pays les utopies philosophiques et sociales de quelques politiciens et sectaires. […] Après Dieu, l’enfant appartient à ses parents. »

Le 23 juin, le projet de loi relatif aux orphelins de guerre était adopté au Sénat à l’unanimité des 254 votants. Un compromis avait été trouvé concernant le tuteur : la surveillance n’était pas totalement supprimée mais M. de Lamarzelle et toute la droite émirent le vœu que le texte adopté ne soit pas définitif et qu’il soit amélioré à la Chambre des députés. La liberté de l’enseignement serait respectée cependant qu’un amendement de la droite permettant aux boursiers d’être envoyés dans des établissements privés fut rejeté. La Croix concluait qu’un « pas énorme » avait été fait6.

Curieuse supplique adressée à Benoît XV

La Croix signale, le 18 avril, que le président du Jewish Committee de New York avait écrit au pape pour le supplier d’intervenir dans les pays belligérants – on ne sait lesquels – où les juifs sont persécutés. Le cardinal Gasparri répondait que le pape ne pouvait se prononcer sur les accusations mais rappelait les principes du droit naturel qui doit être observé « à l’égard des enfants d’Israël comme à l’égard de tous les hommes ». Or, quelques jours plus tard, le quotidien catholique reproduisait des extraits d’un article d’Édouard Drumont, dans la Libre Parole, qui rappelait l’intolérance dont les juifs avaient fait preuve, par exemple en obtenant du gouvernement américain tout un ensemble de « mesures d’ostracisme et d’oppression envers les catholiques ».

(à suivre)

1« Une attaque au Mort-Homme », La Croix, 27 juin 1916, qui reproduit une lettre publiée par la Semaine religieuse d’Angers.

2Général Bourelly, « La guerre se prolongera-t-elle au delà de 1916 ? », La Croix, 30 juin 1916.

3La Croix, 11 mai 1916.

4Jeanne Bibesco, Lettres à Émile Combes, Gallimard, 1994.

5Franc, « Pour les orphelins », La Croix, 10 mai 1916.

6« Séances historiques au Sénat sur les orphelins de guerre », La Croix, 27 juin 1916.

1916 : L’année de Verdun et La Croix

Le 24 novembre 1915, La Croix publie en première page un article du général Bourelly intitulé « Le déclin de la puissance allemande ». Il constate que le blocus anglais est l’élément qui a le plus contribué à ce déclin : l’action de la marine allemande a été paralysée et certaines matières premières manquent. De surcroît, les récoltes de cette année n’ont atteint que 60% de la normale et, à Berlin, le nombre de magasins fermés augmente sans cesse ; la pénurie alimentaire provoque des émeutes et les syndicats ouvriers pétitionnent : « Le peuple allemand demande à manger. » Au Reichstag, Philipp Scheidemann, un de leaders de la social-démocratie, déclare que son parti est favorable à la paix. Un peu plus tard, en décembre, dix mille hommes et femmes réclament du pain, la paix et chantent l’Internationale. Des rumeurs circulent : le gouvernement allemand tenterait, par l’intermédiaire de pays neutres, de sonder les pays de l’Entente. L’Osservatore romano doit opposer un démenti à certains journaux qui évoquent une action du Saint-Siège en vue de pousser l’Entente à accepter une paix allemande.

Au début de 1916, la situation semble en effet s’être aggravée en Allemagne. Les bons de pain ont été réduits et la troupe tire à Berlin et à Dresde sur des femmes qui manifestent ; le Journal des Débats fait état du témoignage d’un professeur hollandais vivant près de la frontière allemande : les désertions de soldats allemands se multiplient.

La France veut la guerre

Dans un discours prononcé, le 29 décembre 1915 devant le Sénat, le général Galliéni, ministre de la guerre, déclarait sous les applaudissement : « La France, il y a seize mois, voulait la paix ; aujourd’hui, elle veut la guerre, elle la veut de toute son énergie, elle y emploiera tous ses enfants. […] Et si, dans la rue ou dans un atelier, quelque individu mal inspiré vient à prononcer le mot « paix », il est aussitôt considéré comme un mauvais citoyen. » Le président Poincaré adressa une lettre du même ton aux officiers et soldats. Quant à Paul Claudel, il donne à La Croix un poème qui se termine par : « Est-ce qu’il y a un moyen de lâcher prise quand c’est Dieu lui-même que nous avons à défendre ?1 »

L’historien Ernest Daudet insistait dans La Croix, cet état d’esprit. Au début, l’Allemagne avait eu la conviction d’une guerre courte ; aujourd’hui, un peuple affamé crie : « La paix ! La paix ! », alors qu’en France, nous avons confiance en la victoire finale. Le commandement français a d’ailleurs renoncé aux attaques d’infanterie sur le front qui n’aboutissent qu’à des pertes en hommes : « Nous avons le temps d’attendre. » On compte sur l’usure des Allemands. Ces derniers ont considérablement ralenti leurs attaques entre décembre 1915 et janvier 1916. Un critique militaire anglais, le colonel Repington, évalue, dans le Times repris par La Croix, les pertes allemandes mensuelles : de 190 000 hommes en novembre, elles sont tombées à 66 000 en décembre et 36 000 en janvier. Au cours de cette période, la guerre se traduit surtout par des canonnades et des tentatives d’atteindre l’ennemi par des mines. Cependant, dans la nuit du 29 au 30 décembre, les zeppelins que l’on n’avait pas vu au-dessus de Paris depuis dix mois sont de retour et provoquent la mort de 25 personnes ; La Croix parle de « massacre des innocents ».

Le sacrifice de la noblesse française

Le quotidien catholique souligne le rôle de plusieurs grandes figures de la noblesse, morts au champ d’honneur. C’est le cas de Jean d’Anglade, issu d’une famille de Guyenne qui avait compté de nombreuses victimes pendant la Révolution française. A 18 ans, il obtient de ses parents l’autorisation de s’engager. C’est un catholique déclaré et intransigeant, fidèle à la communion fréquente. Cet intrépide écrivait : « Je ne connais rien de plus enivrant que ces charges au grand jour, tête haute, poitrine en avant. Voilà qui est bien français. » Blessé le 22 juin, il subit deux amputations et meurt en septembre2.

Avec la mort du duc de Rohan, La Croix se fait dithyrambique. Celui qui a abandonné son féérique château de Rohan, sa couronne ducale3, pour entrer dans l’infanterie et conduire ses paysans, fut d’abord blessé à Verdun ; mais c’est dans la Somme qu’il meurt, le 15 juillet 1916, des suites d’une grave blessure. A 37 ans, beau, élégant, il était, selon La Croix, « le type parfait de l’homme complet, l’athlète harmonieux qu’on peut couler tout vivant dans une statue de marbre4. »

Des Annamites au front ?

Le 6 janvier 1916, le quotidien catholique publiait, dans ses pages intérieures, un article au sujet de la proposition de loi déposée par trois députés visant à recruter une armée d’Annamites. L’auteur, Pierre Ngay se demandait si cette proposition était « ignorante ou criminelle ». On pouvait envoyer des Annamites à Djibouti ou en métropole comme ouvriers mais ils étaient, tranchait-il, inaptes à la grande guerre. Agiles et ingénieux, certes, ils ne pourraient pas porter de lourds sacs à dos ni s’acclimater à notre climat froid. L’article était censuré quasiment pour moitié5 mais sa conclusion était claire : « Votre projet est fou. »

Des prêtres « embusqués » (LHumanité) ?

Dès le début de janvier 1916, des socialistes et des radicaux veulent que soit abolie la loi de juillet 1889 stipulant que les ecclésiastiques seraient mobilisés, en cas de guerre, non comme combattants, mais dans les cadres du service de santé, comme brancardiers ou infirmiers. De fait, grâce à cette loi, 12 580 prêtres remplissaient cette mission. Avec la loi de Séparation de 1905, les plus jeunes prêtres et religieux sont, pour leur part, envoyés dans les unités de combat. La Croix reproduisait un article très complet du Pèlerin qui répondait aux attaques contre les ecclésiastiques soi-disants embusqués6. Au 31 décembre 1915, 1 165 étaient morts au champ d’honneur, 1 161 avaient été décorés (Légion d’honneur, croix de guerre ou citation à l’ordre du jour de l’armée). La moitié des ecclésiastiques sanitaires allaient chercher les blessés dans les tranchées ou étaient dans les ambulances ; l’autre moitié était à l’arrière où ils se dévouaient sans compter et risquaient d’être atteints par des maladies contagieuses. Et il y avait encore 12 000 prêtres et religieux présents sur la ligne de feu : 300 aumôniers, des brancardiers, des officiers qui font campagne comme les autres. S’il y avait plus d’instituteurs que de prêtres, cela tenait à un corps d’instituteurs beaucoup plus nombreux et surtout plus jeune puisqu’ils prenaient leur retraite après 25 ans de service. Enfin, il ne fallait pas oublier que des milliers d’instituteurs étaient – très normalement d’ailleurs – affectés à des tâches administratives.

La Petite Gironde ayant demandé à nouveau que les instituteurs soient renvoyés dans leurs foyers, le quotidien catholique demande qu’il en soit de même pour les curés, aussi indispensables. Et d’interroger sur tous les députés qui pourraient être au front mais préfèrent rester à Paris et harceler le ministre de la guerre. Le quotidien n’hésite pas à traiter de « malfaiteur » le sénateur Debierre, Vénérable des Loges, qui s’attaque aux prêtres des services sanitaires. La Croix reproduit aussi deux articles ; le premier est celui de Maurice Barrès qui, dans l’Écho de Paris, proposait de donner un droit de vote aux veuves, sinon à leurs pères, à défaut à leurs mères, pour que, après la guerre, les morts puissent voter7. Le deuxième provient de Charles Maurras qui, dans l’Action française, rappelait que les fondateurs de l’Humanité étaient douze juifs8. Enfin, après une rumeur infâme, le tribunal correctionnel de Limoges condamnait le Populaire du Centre à insérer dans ses pages l’intégralité d’une lettre de l’évêque.

L’offensive allemande à Verdun

Selon le sénateur Henri Bérenger, après une période d’immobilité, il fallait s’attendre à une ou des « tentatives exceptionnelles » qui, selon les chefs militaires français, pourraient se produire dans la mer du Nord, la vallée du Pô et les Alpes9. Ce fut Verdun et le commandement français ne s’y attendait pas. Le 22 février, La Croix publiait, en page 2, un très court article du Temps intitulé « Une attaque contre Verdun ? » Le Temps estimait d’ailleurs que, dans la ligne de front, Verdun était « un point plus solide encore que les autres par le nombre de soldats, par l’armement, par les hauteurs qui l’entourent. […] Si vraiment les Allemands ont choisi ce point pour frapper leur grand coup, ils peuvent être certains d’être vigoureusement reçus. » Deux jours plus tard, la publication d’une carte en première page soulignait l’importance de l’attaque militaire désormais déclenchée autour de Verdun. Dans les jours qui suivent, les lecteurs pouvaient réaliser l’importance de cette bataille : plus de 2 000 pièces d’artillerie allemandes abattaient un ouragan de feu, du jamais vu, même en Champagne. Les Allemands engageaient sept corps d’armée, soit un demi million d’hommes.

(à suivre)

1Paul Claudel, « Si pourtant… », La Croix, 12 décembre 1915.

2La Croix, 1er octobre 1915.

3Le duc de Rohan fut aussi député du Morbihan à partir de 1914 ; à ce titre, il aurait pu échapper au front comme le firent de nombreux députés.

4« Le duc de Rohan meurt au champ d’honneur », La Croix, 18 juillet 1916.

5A de multiples reprises, des articles de La Croix furent censurés. Franc rapport, après la guerre, que la censure a caviardé près de 20 000 lignes et même saisi plusieurs numéros.

6Le Pèlerin, « Les prêtres sont-ils à l’abri du danger ? », La Croix, 21 janvier 1916.

7Maurice Barrès, « Le suffrage des morts », La Croix, 16 février 1916.

8Ajoutons que La Croix du 28 décembre cite la Libre Parole qui met en cause les Rothschild pour des affaires conclues avec les Allemands. Retour aux vieux réflexes antisémites.

9Henri Berenger, « Jusqu’où ira la guerre ? », dans Paris-Midi, cité par La Croix, 13 février 1916.

Paul VI : bilan d’un pontificat

« Une idée ambiguë s’est frayée un chemin même dans certains milieux catholiques : l’idée de changement qui, pour quelques-uns, s’est substituée à l’idée de mise à jour, d’aggiornamento souhaité par le pape Jean. […] Mais deux choses en particulier ne sauraient être remises en question : les vérités de la foi, définies avec autorité par la tradition et le magistère ecclésiastique et les lois constitutionnelles de l’Église qui imposent naturellement l’obéissance au ministère du gouvernement pastoral que le Christ a établi et que la sagesse de l’Église a développées1 ».

Paul VI ne pouvait être plus clair ; il n’était pas pensable de mettre en cause le gouvernement de l’Église et encore moins de repenser la foi. La « mise à jour » ne pouvait donc aller bien loin.

Certes, Mgr Montini était apparu à Milan comme un des évêques les plus ouverts d’un épiscopat italien dominé par le cardinal Siri ; le pape Jean avait fait de lui, aux yeux de tous, son héritier. Pour autant, son histoire personnelle et peut-être plus encore son tempérament angoissé, sa théologie très classique et sa spiritualité marquée par les années d’avant-guerre, ne le préparaient pas à conduire le Concile sur des chemins hardis ni à affronter avec sérénité la « crise » au sein de l’Église.

Le principal mérite de Paul VI a été de mener à bien la réforme liturgique voulue par le Concile. Répondant aux attentes d’une grande partie du clergé et des fidèles les plus dynamiques, il introduisit la langue vulgaire qui n’avait pas été prévue dans la constitution sur la liturgie. Malgré sa tendance naturelle au consensus, il ne transigea pas avec tous ceux qui restaient attachés à la messe de saint Pie V et encore moins avec Mgr Lefebvre. Le pape estimait, non sans raison, que ces dissidents mettaient en cause toute l’oeuvre du Concile. Quant à la liberté religieuse, qui, en dehors d’un groupuscule d’illuminés, aurait pu la contester ?

Paul VI a-t-il appliqué les autres réformes voulues par le Concile ? Malgré quelques modifications dans le gouvernement central de l’Église, la curie a conservé tout son pouvoir. On peut souligner que Paul VI, si soucieux de préserver la primauté pontificale proclamée à Vatican I, a délibérément torpillé la collégialité affirmée à Vatican II : le pape l’a réduite à des Synodes domestiqués tandis que la promotion du secrétariat d’État a renforcé la centralisation et le pouvoir pontifical. La règle des 75 ans ne s’est appliquée que très imparfaitement ; les évêques mal vus de la curie devant démissionner immédiatement tandis que les plus dociles obtenaient un sursis de plusieurs années. La seule vraie réforme de Paul VI, dans ce domaine, a été le couperet des 80 ans pour les cardinaux destinés à participer au Conclave ; ce fut et cela reste une réforme courageuse mais Paul VI n’a pas osé aller plus loin en introduisant au Conclave les présidents des conférences épiscopales.

Très soucieux de préserver le « dépôt de la foi » dont il était le gardien, Paul VI, malgré quelques gestes spectaculaires, a déçu tous ceux qui travaillaient au rapprochement oecuménique. L’étonnante déclaration Nostra Aetate n’a porté que des fruits limités sous son pontificat. Paul VI restait marqué par les violentes critiques émanant du monde juif à l’égard de Pie XII ; quant au monde musulman, le dialogue avec lui ne semblait pas prioritaire.

Plusieurs théologiens contemporains de Paul VI furent frappés par la contradiction entre ses vœux en faveur d’une « mise à jour » et son attachement à l’héritage qui lui avait été confié. Le chanoine Roger Aubert, théologien et historien, écrivit après la mort du pape : « S’il avait une sensibilité aiguë des problèmes actuels et des évolutions nécessaires, il était dépourvu, par suite de l’insuffisance de sa formation théologique première, des catégories mentales nouvelles indispensables pour aborder […] le tri entre la substance immuable du donné révélé et les revêtements contingents forcément relatifs2 ».

Les deux plus grandes critiques que l’on peut faire à Paul VI portent, d’une part sur ses interventions pour corriger les textes conciliaires dans un sens toujours conservateur et d’autre part sur sa restauration de la morale sexuelle traditionnelle.

Les corrections qu’il a imposées aux documents du Concile sont désormais gravés dans le marbre. Certains textes en sont profondément marqués comme le chapitre sur le mariage de Gaudium et spes. Or, ils ont un poids magistériel majeur dans l’histoire de l’Église.

Alors que les années soixante furent marquées par une recherche théologique passionnante, Paul VI a imposé un retour à la morale sexuelle la plus traditionnelle. Il s’est senti obligé, dans Humanae vitae, de confirmer la condamnation de la contraception de son prédécesseur Pie XI dans Casti connubii (1930), mais rien ne l’obligeait à confirmer l’obligation du célibat sacerdotal qui a toujours été reconnu dans l’Église comme une règle disciplinaire que l’autorité pontificale pouvait modifier. Sur ce point, la conviction personnelle de Paul VI a été déterminante et a eu l’inconvénient de consolider une tradition. On mesure ici le poids du tempérament du pape Montini. Ses dénonciations fréquentes, tout au long de son pontificat, de « l’érotisme » qui porte atteinte à la « dignité humaine et chrétienne3 », sa conception de la pureté et de la vertu de chasteté ont contribué à figer la morale catholique dans un univers dont le Concile avait tenté de le sortir. Jean-Paul II a ensuite illustré par de multiples encycliques, exhortations apostoliques et discours cette morale sexuelle ; l’opinion en a été frappé. Pourtant, c’est bien Paul VI qui a, dans un contexte l’obligeant à choisir nettement, pris l’initiative de ce retour à la tradition et, plus particulièrement, dans Humanae vitae, de restaurer la « loi naturelle » comme fondement de cette morale. Tous les pontifes qui lui ont succédé n’ont fait que l’imiter.

Comment interpréter l’éloge appuyé rendu par le pape François à l’égard de Paul VI ? Annonce-t-il, paradoxalement, son intention d’infléchir le cours de l’histoire récente de l’Église ? Et si tel est son désir, en a-t-il les moyens ?

1Paul VI, audience générale du 25 avril 1968 ; cité dans Face à la contestation…, op. cit., p. 17.

2Roger Aubert, « Paul VI, un pontificat de transition », La Revue nouvelle, 1978, p. 99 ; cité par Jan Grootaers, op. cit., 58.

3Par exemple, Paul VI, audience du 1er octobre 1969 ; Documentation catholique, n° 1549, 19 octobre 1969.

Paul VI : bilan d’un pontificat (1963-1978)

Tel est le titre du petit livre que je viens de publier aux éditions Golias. Deux événements m’ont donné l’idée de l’écrire. D’abord, le cinquantième anniversaire de la fin de Vatican II, en décembre 2015, mais aussi la béatification de Paul VI par le pape François, en octobre 2014 ; ce dernier l’avait qualifié de « grand pape » et « grand timonier du Concile ».

Il est vrai que la canonisation de Pie X en 1951, la béatification de Jean XXIII mais aussi de Pie IX, le pape du Syllabus, en 2000, la canonisation de Jean XXIII et de Jean-Paul II en 2014 et maintenant la béatification de Paul VI témoignent, comme l’écrit l’historien Étienne Fouilloux, d’un phénomène qui est « la fine pointe d’un mouvement d’exaltation de la papauté » ; le retard dont Pie XII est victime montre bien que des motivations très politiques pèsent toujours très fortement sur le destin de nos papes, même si Benoît XVI a tenu à proclamer, le 19 décembre 2010, « l’héroïcité des vertus » du pape Pacelli.

Quant au pape Montini, tourmenté, sans charisme et au physique fragile, sa figure avait été éclipsée par son successeur, Jean-Paul II, épanoui et sûr de lui. Pourtant, n’est-ce pas Paul VI qui a conduit l’Église sur la voie de l’aggiornamento engagé par Jean XXIII et mené le Concile à son terme ? Il est vrai que Paul VI reste dans les mémoires comme le pape de l’encyclique Humanae vitae ; une encyclique qui provoqua à l’époque un choc énorme et des désertions massives et définitives.

Il m’a semblé qu’il était temps, en 2015, de dresser le bilan d’un pontificat de quinze années et d’examiner si et comment ce pape avait appliqué les réformes voulues par le Concile et figurant dans ses textes. Sans passion ni complaisance.

A l’ouverture du Conclave de juin 1963, le cardinal Montini était, aux yeux de tous, le candidat de Jean XXIII pour lui succéder. Pourtant son élection au siège pontifical n’a été aussi facile qu’on pouvait le penser. Il lui fallut attendre le sixième tour de scrutin, le 21 juin 1963, pour être élu par 57 voix sur 80, soit 2 de plus que le nombre nécessaire malgré le soutien des cardinaux Suenens et Spellman. Une opposition conservatrice s’était regroupée sur le nom du très conservateur cardinal Siri, archevêque de Gênes. Déjà, une « majorité » et une « minorité » s’étaient affrontées pendant la première session du Concile et cette minorité n’avait pas l’intention de désarmer. Paul VI allait donc subir une résistance tenace aux réformes.

Dans sa première allocution, au lendemain de son élection, le nouveau pape rendait hommage à Jean XXIII et affirmait que « la partie la plus importante de notre pontificat sera occupée par la continuation du deuxième Concile oecuménique du Vatican ». Pourtant, les premières allocutions de Paul VI témoignent d’une tonalité personnelle qui tranche avec l’attitude du pape Jean. Le 30 juin, jour de son couronnement, il déclarait : « Nous défendrons la Sainte Église contre les erreurs de doctrine et de pratique qui tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Église menacent son intégrité et cachent sa beauté ». Le 6 septembre, il affirmait que la sollicitude pastorale ne signifiait pas « un changement d’attitude à l’égard des erreurs répandues et déjà condamnées par l’Église, le marxisme athée, par exemple. Chercher à appliquer des remèdes salutaires et urgents à une maladie contagieuse et mortelle ne signifie pas changer d’avis à son sujet ».

Le nouveau pape a 66 ans ; sa personnalité est complexe. Intelligent et très cultivé, grand travailleur, il est aussi angoissé et scrupuleux, hésitant et autoritaire. Dès février 1965, dans une audience générale, Paul VI évoquait « ses peines » : « Cela va parfois jusqu’à l’agonie1 ». Humble de caractère, il estime qu’il est de son devoir de conserver intacte la primauté pontificale. Très tôt, il est effrayé par les doutes qui se répandent parmi les fidèles et rappelle « sa divine autorité », « la certitude de la foi, obtenue avec l’aide […] du magistère ecclésiastique2 ».

Ses qualités et ses défauts pesèrent inévitablement durant le Concile et tout son pontificat. Le contraste entre Paul VI et Jean XXIII apparut d’emblée saisissant. Le 10 juillet 1963, un observateur vigilant comme le P. Congar écrivait : « Il sera beaucoup plus romain, du genre Pie XII : il voudra, comme Pie XII, déterminer les choses à partir des idées, et non simplement les laisser devenir elles-mêmes à partir d’ouvertures faites par un mouvement du coeur3 ».  La remarque du dominicain devait, hélas, se vérifier.

Dans ses notes privées, lors de la retraite spirituelle qu’il suivit en août 1963, Paul VI mesurait l’ampleur écrasante de sa tâche : « La position est unique. Je veux dire par là qu’elle me place dans une solitude extrême. Elle était déjà grande auparavant, elle est maintenant totale et terrible. Elle donne le vertige. Comme une statue posée sur une aiguille ; ou plutôt une personne vivante, comme je le suis. Je dois être moi-même, faire par moi-même, converser avec moi-même, délibérer et penser dans le for intérieur de ma conscience4 ». Un seul homme peut-il en effet s’occuper du diocèse de Rome et en même temps, remplir efficacement sa tâche de primat d’Italie, de patriarche d’Occident ainsi que ses fonctions de pontife de toute l’Église ? Question d’autant plus brûlante que, depuis son enfance, le pape Montini était de constitution fragile. De facto, le pouvoir de son entourage allait en être augmenté.

Deux années plus tard, en novembre 1965, Paul VI annonçait à l’assemblée conciliaire qu’il avait décidé d’ouvrir les procès en béatification de Jean XXIII et de Pie XII, ces deux Pontifes « si grands, si pieux et qui nous sont très chers ». Montini n’avait-il pas été, pendant près de quinze ans, le plus proche collaborateur de Pie XII ? Le souci du consensus dans l’Église, véritable obsession de Paul VI, apparaît ici et avait guidé déjà ses interventions durant le Concile, avec des conséquences dont il nous faudra prendre la mesure.

Le pape Montini est le pape qui, à l’ONU, le 4 octobre 1965 , éleva un grand cri : « Jamais plus la guerre ! », un cri qui retentit dans l’univers ; mais il est aussi le pape de l’encyclique Humanae vitae qui, en juillet 1968, scandalisa un grand nombre de catholiques et ébranla leur foi en l’Église.

Je publierai prochainement sur ce blog la conclusion de mon ouvrage.

1Paul VI, audience générale du mercredi 17 février 1965 ; Documentation catholique, n° 1445, 4 avril 1965.

2Paul VI, audience générale du 27 octobre 1965 ; Documentation catholique, n° 1459, 21 novembre 1965.

3« Yves Congar, Mon Journal du Concile, tome 1, Cerf, 2002, p. 385.

4Cité par Philippe Chenaux, Paul VI, Cerf, 2015, p. 176.

Quand l’Église catholique parle des musulmans

Après plus de treize siècles de contacts plus ou moins pacifiques, l’Église catholique publiait, il y a exactement cinquante ans, un premier texte officiel sur l’islam, très court mais très positif. Il s’agit, dans la Déclaration du concile Vatican II sur les religions non-chrétiennes, Nostra Aetate, d’un paragraphe qui affirme que « l’Église regarde aussi avec estime les musulmans qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant ». En ces temps lourds de menaces, il est opportun de rappeler que la plus haute autorité de l’Église catholique exhortait chrétiens et musulmans « à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle ».

Comment en est-il venu là ?

Au début du Concile, en 1962, il n’était nullement question d’évoquer l’islam et les musulmans. Cependant, à l’automne 1963, lorsque fut présenté un texte en faveur des juifs, l’émotion fut immense dans le monde arabe. Le patriarche Maximos IV, « patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem », une des plus éminentes personnalités du Concile, prit la parole, le 18 novembre, pour affirmer que si l’on parlait des juifs, il fallait aussi parler des musulmans qui sont 400 millions et au milieu desquels vivaient les chrétiens. Et il ajoutait : « Si nous voulons désavouer l’antisémitisme – et nous le désavouons tous – une petite note condamnant et l’antisémitisme et la ségrégation raciale aurait suffi. Inutile de créer une agitation nuisible ». Le patriarche était conscient qu’un texte en faveur des juifs ne serait pas perçu comme « purement religieux », comme ses promoteurs l’affirmaient ; il serait interprété au Proche-Orient comme un acte politique en faveur de l’État d’Israël. D’autres évêques venus d’Asie demandèrent à leur tour que l’on évoque les grandes religions orientales.

Dans ce contexte, le pape Paul VI joua un rôle positif. Lors de son voyage en Terre sainte (4-6 janvier 1964), il se garda bien de prononcer le nom « Israël » mais saluait « quiconque professe le monothéisme et avec nous rend un culte religieux à l’unique et vrai Dieu, le dieu vivant et suprême, le Dieu d’Abraham, le Très-Haut ». En août 1964, le pape publiait une encyclique intitulée Ecclesiam suam, dans laquelle il évoquait « les hommes qui adorent le Dieu unique et souverain, celui que nous adorons aussi » ; Paul VI citait alors les juifs et les musulmans. Ainsi, et pour la première fois de l’histoire, un pape affirmait que le Dieu des musulmans était le même que celui des chrétiens. Quelques mois plus tard, il créait un secrétariat pour les non-chrétiens et il lui adjoignait, en mars 1965, un sous-secrétariat pour l’islam.

Il reste que le projet de déclaration était encore largement consacré aux juifs ; c’est pourquoi, en août 1964, le synode des évêques grecs-catholiques avait demandé qu’on insère un paragraphe réprouvant à l’avance toute interprétation lui donnant une signification politique. La sensibilité des musulmans et des États arabes provoquée par « l’invasion juive qui a chassé de la Palestine occupée un million de réfugiés arabes » était en effet à vif. Les évêques melkites eurent cependant bien des difficultés à faire comprendre leurs motivations et certains évêques européens les soupçonnaient d’antisémitisme.

En septembre 1964, le cardinal Bea présentait un projet de « Déclaration sur les juifs et les non-chrétiens » qui suscita bien des critiques : les juifs n’étaient-ils pas des non-chrétiens ? Le cardinal König, archevêque de Vienne et d’autres évêques demandèrent que le passage du texte consacré aux musulmans soit plus substantiel. Hors du Concile, Mgr Edelby, archevêque d’Edesse (Turquie), tint une conférence de presse, le 4 novembre, sur le thème « L’Église et le monde arabe » et plaidait : « Le moment de dialoguer avec l’islam est venu ! Nous avons beaucoup à apprendre ! »

Dans le projet final présenté au Concile, parmi les points qui furent débattus, deux doivent être soulignés. Le passage sur « l’estime pour la vie morale » (des musulmans) suscita des critiques mais fut finalement maintenu ; en revanche, l’expression de « fils d’Ismaël » fut écartée parce qu’elle n’apparut pas suffisamment fondée. Le texte définitif fut voté en octobre 1965 par 1910 voix pour contre 189.

Qu’y a-t-il dans la Déclaration ?

Le texte est très court, cinq pages au total. Deux pages sont consacrées aux diverses religions non-chrétiennes qui « apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes ». Deux autres pages précisent les liens de filiation entre le judaïsme et le christianisme. Le passage concernant les musulmans (le mot islam n’apparaît pas) fait moins d’une page et se divise en deux paragraphes. Le premier décrit la foi des musulmans et retient quelques noms divins qui sont aussi conformes au christianisme : « miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes ». En évoquant le « miséricordieux », la Déclaration reprend ainsi un qualificatif particulièrement cher aux musulmans puisqu’il ouvre chaque sourate, sauf une. Et tous ces qualificatifs rapprochent chrétiens et musulmans à la différence des religions asiatiques et africaines. Le Concile reconnaît l’islam comme troisième religion monothéiste.

La Déclaration relève que les musulmans « cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu ». Le texte évoque ensuite « le Dieu d’Abraham auquel la foi islamique se réfère volontiers » ; sans se prononcer sur la grande idée de Louis Massignon d’un islam faisant partie des trois « religions abrahamiques », le Concile constatait l’attachement des musulmans à Abraham, modèle des croyants pour sa soumission à Dieu. En revanche, le texte souligne que les musulmans vénèrent Jésus comme prophète et honorent Marie. Enfin, ils attendent le jour du jugement.

En écartant les traits qui auraient marqué les différences entre chrétiens et musulmans, le texte conciliaire veut inciter les uns et les autres au dialogue et à la coopération. C’est ce thème qui est développé dans le deuxième paragraphe ; le Concile exhorte à « oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales , la paix et la liberté ».

Les fruits portés par la Déclaration

Autant les deux pages consacrées au judaïsme ont donné un formidable élan au dialogue entre juifs et chrétiens, autant il faut constater que les relations entre musulmans et chrétiens sont à peine amorcées. Pourquoi ? D’abord parce que les juifs convertis au catholicisme ont joué un rôle très actif pour stimuler le dialogue judéo-chrétien non seulement au niveau théologique mais aussi au niveau politique. On évoque souvent le sionisme chrétien de certains protestants mais il existe aussi un courant sioniste au sein du monde catholique, même s’il est plus discret et moins caricatural. Ensuite parce que Jean-Paul II a favorisé le rapprochement avec les juifs qu’il qualifia de « nos frères aînés ». On connaît, en revanche, le fameux discours de Ratisbonne (12 septembre 2006), prononcé par Benoît XVI et très mal reçu dans le monde musulman.

Pourtant, le long paragraphe de la Déclaration sur les religions non-chrétiennes qui est consacré aux musulmans existe bel et bien et attend d’être mis en application ; il offre des perspectives nouvelles aux relations entre chrétiens et musulmans. Il est temps que les chrétiens s’en saisissent.

Martine Sevegrand

(Article paru, il y a dix jours sur le site « contre-attaques)

La France de Hollande : une diplomatie catastrophique

J’interromps cette semaine mon feuilleton pour attirer l’attention sur la diplomatie française dont on parle vraiment trop peu.

Dans son discours du 14 juillet, François Hollande s’est félicité de son rôle dans l’accord conclu entre l’Union européenne et la Grèce. Il s’est réjoui aussi de l’accord sur le nucléaire iranien et n’a pas hésité à déclarer : « Si l’Iran accédait à l’ arme nucléaire, l’Arabie saoudite et Israël, d’autres pays voudraient également accéder à l’arme nucléaire, et ce serait un risque pour la planète toute entière. » Ces déclarations de François Hollande sont un échantillon représentatif de ce qu’est devenue la diplomatie française : une catastrophe.

La France et la Grèce

Le caractère odieux et dramatique pour le peuple grec, et surtout les plus pauvres, de l’accord signé entre l’UE et le gouvernement grec dont se félicite tant notre président se dévoile de jour en jour. Il apparaît, en fait, que François Hollande s’est employé à faire avaler à la Grèce le « diktat » de l’Europe. Certes, le ministre fédéral allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, souhaitait carrément le « Grexit » mais nombre d’économistes prévoient que les conditions imposées à la Grèce sont telles que le chaos conduira la sortie de l’euro d’ici quelques mois.

De surcroît, on sait aujourd’hui que Paris, en 2011, était prêt à accroître l’endettement de la Grèce en lui prêtant 6 nouveaux milliards d’euros pour qu’Athènes achète 6 frégates françaises multimission Fremm et 15 hélicoptères EC 725 d’Erocopter. L’affaire ne fut pas conclue tandis que les Allemands, plus persuasifs, vendirent 3 sous-marins à la Grèce, dont 2 sont toujours en construction ! Bien sûr, Athènes réclame 7 milliards de dédommagement aux constructeurs allemands, avec la chance de les récupérer que l’on devine…

La France et les nucléaire israélien et iranien

Chacun a pu relever le culot de François Hollande affirmant que si l’Iran avait la bombe, Israël serait en droit de l’obtenir. Dès les années cinquante, les socialistes français dirigés alors par Guy Mollet ont aidé Israël à construire la célèbre centrale de Dimona dans le Néguev. Lors de la guerre du Kippour, en octobre 1973, et des premières victoires arabes, le ministre de la Défense, Moshe Dayan, avait envisagé d’utiliser l’arme nucléaire israélienne qui se composait alors d’une vingtaine de missiles équipés de têtes nucléaires. Aujourd’hui, l’État hébreu dispose d’au moins 200 bombes nucléaires. Ce n’est pas pour rien qu’Israël a toujours refusé de signer le traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) que l’Iran du Shah, en revanche, avait signé et qui a légitimé ensuite toutes les pressions internationales sur ce pays. En voulant faire croire qu’Israël n’a pas l’arme nucléaire, François Hollande prend-il les Français pour des c… ?

Les médias français se sont bien gardés de souligner le rôle très négatif de la France dans les négociations entamées par les grandes puissances (5 membres du Conseil de sécurité + l’Allemagne)1 et l’Iran. A l’automne 2013, la France fit échouer un accord avec l’Iran. Laurent Fabius avait multiplié les mises en garde sur le « jeu de dupes » (déclaration au Monde, le 7 novembre) et exigeait que l’Iran renonce à tout enrichissement d’uranium, ce qui était inacceptable pour Téhéran. La diplomatie française s’alignait ainsi sur les positions des néoconservateurs américains et, bien sûr, sur celles d’Israël. On remarquera d’ailleurs que dans tous les articles sur le « danger » d’un Iran doté de l’arme nucléaire, il n’est jamais, mais absolument jamais, rappelé qu’Israël, dans cette même région du monde, dispose d’un très important arsenal nucléaire.

Hollande et Fabius cherchaient-ils ainsi à montrer qu’ils avaient un pouvoir après l’humiliation qu’ils avaient subie lorsque Washington avait renoncé aux bombardements destinés à « punir » le régime syrien, obligeant ainsi la France à reculer à son tour ?

Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran au CNRS, souligne que les diplomates français qui ont suivi le dossier iranien sont ceux-là mêmes qui avaient été mis en place à l’époque de Nicolas Sarkozy !

Dernière information : le directeur de Radio Shalom, la radio communautaire juive parisienne, Bernard Abouaf, affirmait, le 16 juillet, que Laurent Fabius lui avait révélé avoir personnellement soumis au ministre israélien des Affaires Stratégiques, Yval Steinitz, le projet d’accord sur le nucléaire iranien ; il avait acquiescé à ses observations en endossant ses propositions et les demandes du gouvernement israélien et les avaient répercutées. De surcroît, début avril dernier, notre ministre des Affaires étrangères se rendait officiellement à Riyad pour évoquer l’offensive saoudienne contre le Yémen et aussi… la question du nucléaire iranien.

Ajoutons que, depuis quelque temps, d’ailleurs, on évoquait une « taupe » au Quai d’Orsay qui aurait renseigné les Israéliens sur l’avancement des négociations. Laurent Fabius serait-il cette « taupe » ? On remarque, en tout cas, que, pour conclure l’accord avec l’Iran, John Kerry a dû négocier en tête à tête avec les Iraniens.

La diplomatie française au Moyen-Orient

Avec le voyage du président Hollande, en novembre et décembre 2013, en Israël puis en Arabie saoudite, « la France » a affiché publiquement ses alliés privilégiés au Moyen-Orient : l’Arabie saoudite, la monarchie la plus théocratique du monde2, et l’État d’Israël qui n’a jamais appliqué les résolutions de l’ONU et continue de refuser un État palestinien. Dans la configuration actuelle de la région, l’ennemi principal de ces deux puissances est en effet devenu l’Iran.

François Hollande s’était déjà rendu en Arabie saoudite en novembre 2012 ; il s’y précipita, en janvier 2015, pour présenter ses condoléances après la mort du roi Abdallah et eut le privilège d’être le premier dirigeant occidental à être invité, en mai 2015, à un sommet extraordinaire du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), ce club des pétro-monarchies arabes sunnites regroupant autour de l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis et Oman.

« La France », comme l’Arabie saoudite, a adopté une position dure dans le conflit en Syrie. Ainsi, quand en mars dernier, John Kerry a admis que les États-Unis devraient négocier avec Bachar el-Assad pour trouver une solution au conflit, Manuel Valls et Laurent Fabius ont déclaré refuser toute négociation avec le président syrien. Et des sources proches du Quai d’Orsay affirmaient ne pas voir d’objection à ce que l’ASL (Armée syrienne libre) soit remplacée par le « Front islamique », une milice takfirie particulièrement barbare3.

D’autres réceptions à l’Élysée en disent long. En novembre dernier, Hollande recevait le maréchal Sissi, auteur d’un coup d’État dirigé contre les Frères musulmans qui étaient parvenus au pouvoir en Égypte par des élections. La répression orchestrée par le dictateur a déjà fait plus de 1 400 morts et 15 000 prisonniers. Cependant, nos « socialistes » ne semblent pas gênés et Sissi est considéré comme « légitime ». Il est vrai que la France n’est pas le seul pays à fermer les yeux sur les droits de l’homme violés en Égypte ; cependant, remarquons que l’alliance avec Sissi ne signifie pas seulement des contrats d’armement au profit de la France mais aussi un soutien à l’intervention égyptienne en Libye.

On n’oubliera pas enfin que l’Arabie saoudite diffuse partout, à coup de pétro-dollars, sa version religieuse de l’islam, le wahhabisme. Une version singulièrement conservatrice, au point que les spécialistes considèrent qu’il est à l’origine d’Al-Qaïda et de Daesh. Est-il donc raisonnable de s’allier à cette monarchie qui s’est d’ailleurs toujours efforcée d’étouffer tous les mouvements démocratiques au Moyen-Orient ?

Arrêtons-la ce survol de la diplomatie française qui se démarque pour le pire de celle d’Obama. Reste les achats d’armes dont nos alliés nous ont récompensés.

La grande victoire française : nos armes partout dans le monde

Cette forme de diplomatie n’est certes pas nouvelle mais, depuis 2014, les ventes françaises battent des records et c’est évidemment dans la zone « chaude » du Proche-Orient que la France a conquis ses plus gros marchés. Pourtant, entre 2010 et 2014, la France venait encore loin derrière les États-Unis (31 % des ventes mondiales), la Russie (27 %) et se retrouvait en troisième position avec la Chine et l’Allemagne (5 %). Au début de 2015, notre pays qui n’avait pu exporter jusqu’alors le moindre Rafale, ce chasseur ultra-sophistiqué mais très coûteux, a conclu deux contrats, l’un avec l’Égypte, l’autre avec le Qatar et des négociations sont en cours avec l’Inde. Les prévisions de ventes d’armes françaises pour 2015 se montent désormais à 15 milliards d’euros, après les 8,2 milliards de 2014. Il faut dire que le discret ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, épaulé par François Hollande dans tous ses déplacements, prend cette tâche très au sérieux. La France deviendra-t-elle le deuxième vendeur d’armes, reléguant la Russie au troisième rang ?

Les marchés français vont du Brésil à l’Indonésie en passant par le Maroc, la Russie, l’Inde mais le Moyen-Orient est devenu aujourd’hui la région qui importe le plus. En Arabie saoudite devenue en 2014 le premier importateur d’armes, le contexte est d’autant plus favorable à la France que ce pays veut punir les États-Unis de leur rapprochement avec l’Iran et que l’Allemagne a décidé, en janvier dernier, de cesser de lui vendre des armes pour ne pas accroître le déséquilibre régional4. La France n’a pas ces scrupules et la presse salue la signature de chaque contrat comme une victoire, comme si les armes étaient des marchandises comme les autres. On remarquera d’ailleurs que ces contrats d’armement émeut moins l’opinion française que les 50 mètres de plage fermés à Vallauris pour accueillir le roi Salman ! Cependant, il est sûr que ces armes que nous vendons à tant de dirigeants peu recommandables ne contribueront pas à la paix dans une région du monde aussi explosive.

Ce survol de la politique française en dit long sur la tendance « va-t-en-guerre » de nos dirigeants et sur leur cynisme.

1Ajoutons que Catherine Ashton a représenté l’Union européenne dans ces négociations.

2Puisqu’en France, nos médias ne manquent jamais de viser l’Iran, on soulignera qu’il y a dans ce pays des élections libres, ce qui n’est évidemment pas le cas de l’Arabie saoudite, et que les femmes, même si elles doivent être voilées, vont en masse à l’université.

3Ajoutons que la France soutient l’intervention saoudienne au Yémen mais il est vrai que tous les pays occidentaux font de même.

4Du côté de l’Iran, on devine qu’il y aura sans doute peu de contrats juteux pour la France.

14-18 (6) : L’escalade

 « Partout, des fuyards […] sans arme, hagards […], allant au hasard, demandant de l’eau à grands cris, crachant le sang, quelques-uns même se roulant à terre en faisant des efforts désespérés pour respirer1. » Les yeux sont attaqués et certains deviennent aveugles. C’est le 22 avril 1915 que les Allemands font usage, pour la première fois, des gaz asphyxiants, interdits par la convention de La Haye ; une nouvelle preuve de la barbarie des Allemands. Le front n’a quasiment plus bougé depuis la fin de novembre 1914, même si deux offensives furent lancées, la première en Champagne en février 1915 et la deuxième en Artois en mai-juin ; elles coûtent, dès avril, aux Français et aux Britanniques qui les ont rejoints, 250 000 hommes, tués, blessés ou disparus.

Au front comme à l’arrière

La Croix ne cesse de rapporter les actes d’héroïsme de soldats, de prêtres et de séminaristes dont beaucoup meurent au front. Le 28 avril, le quotidien catholique publiait un article intitulé « Tombes de nos soldats. Cimetière (Sud) de Compiègne (à suivre) » : une liste de noms, avec leur origine géographique, épouvantablement longue. Elle n’eut pas de suite, l’autorité militaire ayant demandé au journal de ne point continuer cette publication. Il y avait en effet de quoi impressionner, voire démoraliser, les lecteurs. En revanche, le quotidien catholique annonçait, fin mai, que sa souscription en faveur des petits autels portables avaient permis, à la date du 25 mai, d’en envoyer 1 590 aux prêtres-soldats.

Les Français ne se comportent pas toujours si bien que La Croix voudrait nous le faire croire. Mgr Baudrillart note, dans ses Carnets, le témoignage d’un colonel selon lequel « un de nos régiments près d’Arras a lâché pied » ; il ajoutait : « Il a fallu, comme ont fait les Allemands sur une partie des leurs, tirer sur eux et ensuite en fusiller beaucoup après le combat. On signifie leur mort à leurs parents ou à leur femme en ces termes : « Un tel, votre fils, ou votre mari, est mort honteusement, ou est mort sans honneur, parfois même est mort en lâche ; les Firmin-Didot ont vu cette dernière formule pour un instituteur de l’Eure2. » Il est vrai que certains spectacles sont épouvantables ; un jésuite, le P. Yves-Marie Gauthier, écrit dans une lettre du 2 mars 1915 : « Cadavres et blessés jonchent la plaine des deux côtés des tranchées […] ; cadavres formant des parapets derrière lesquels les vivants s’abritent […]. Je ne parle pas des souffrances des pauvres blessés, restant parfois des jours et des nuits dans la boue, sous la pluie, la neige, le vent qui glace ; perdant leur sang3. »

Un aumônier militaire conseille les « malheureux soldats dont les femmes se conduisent mal et dont beaucoup sont aujourd’hui enceintes. Tout ce qu’on peut leur dire, c’est de ne pas recourir aux extrêmes vengeances, de ne pas divorcer, de faire élever l’enfant hors de la famille ; et aux femmes de ne pas recourir à l’avortement et, s’il est possible, d’accoucher loin de leur domicile. Mais au village, qu’est-ce qui est possible ?4 »

Courts portraits de deux soldats

La Croix présente le général Édouard de Curières de Castelnau5 originaire d’une famille nombreuse, très catholique, de Saint-Affrique. Après des études dans un collège jésuite, la guerre de 1870 survint alors qu’il avait achevé, à 19 ans, sa première année à Saint-Cyr. Il s’illustra à partir de 1914 ; lorsqu’on lui annonça la mort au combat d’un de ses fils, il détourna la tête un instant, et recommença de donner ses ordres. Le général de Castelnau devait perdre encore deux fils au champ d’honneur.

Le lendemain, un court article intitulé « Bamboula » évoque le cas d’un de nos jeunes et braves Sénégalais6 ; amputé des deux pieds, il est actuellement hébergé – et dorloté – dans un couvent du Midi. Celui que ses camarades ont appelé « Bamboula » est un patriote qui ne veut pas être traité d’indigène : « Moi beaucoup français », dit-il. Bamboula est serviable et d’humeur joyeuse ; l’article en conclut que « les êtres dits primitifs » n’en sont pas moins accessibles au sentiment de justice.

De la guerre sous-marine7 à l’entrée en guerre de l’Italie

Le 25 avril, Mgr Baudrillart, en une ligne, note que « les Turcs martyrisent les Arméniens8 ». Le 7 mai, un sous-marin allemand torpille le Lusitania, un navire britannique transportant environ de 1 900 civils ; le naufrage fait près de 1 200 victimes dont 128 Américains. Le scandale est immense, suscite une grande tension entre l’Allemagne et les États-Unis, sans mettre fin à sa neutralité ni à celle du Vatican.

Enfin, 23 mai, l’Italie déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie. Le Saint-Siège est angoissé : le gouvernement italien sera-t-il en mesure de faire respecter la loi des garanties pontificales9 accordée par l’État italien en mai 1871 ? En avril 1915, le cardinal Gasparri déclarait à Gabriel Hanotaux qu’il craignait des troubles à Rome ; quant au pape, il était affolé10. Durant tout l’hiver 1914-1915, le Saint-Siège avait tenté, par nonces interposés, d’obtenir des concessions de l’empereur François-Joseph qui apaisent les revendications italiennes. En vain.

Le 25 mai, La Croix annonce très sobrement l’entrée en guerre de l’Italie : pas question de pavoiser alors que Benoît XV désapprouve. Cependant, le lendemain, dans un article de première page, le rédacteur en chef de La Croix expliquait que l’intervention de l’Italie allait avancer l’heure où l’Allemagne « devra s’humilier et laisser proposer la paix ».

Les socialistes jugés par les catholiques français

Le 3 avril, La Croix signale en quelques lignes une manifestation à Berlin de 700 femmes venues, devant le Parlement, crier « nous ne voulons pas continuer la guerre » et acclamer Karl Liebknecht. Quelques jours plus tard, le quotidien catholique publie un article très hostile à la conférence socialiste de Londres. On lui reproche d’attribuer les causes profondes de la guerre à une « politique de colonialisme et d’impérialisme agressif ». Les gouvernements, la France comme l’Allemagne, sont responsables de la guerre. Dénonçant « l’hypothèse abstraite et étriquée du matérialiste historique », l’auteur estime que les socialistes faussent l’histoire et se scandalise quand ils affirment qu’à la conclusion de la guerre, les ouvriers de tous les pays industriels auront le devoir de s’unir. Il rappelle, non sans raison, l’attitude de la social-démocratie allemande au service de la puissance allemande et que, le 30 juin 1913, les socialistes du Reichstag ont voté une nouvelle loi militaire augmentant formidablement les armement. Conclusion : « Ils ont été les artisans avérés de la folie pangermanique11. »

En juillet, la Section française de l’Internationale ouvrière publiait un manifeste qui faisait porter sur l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie la responsabilité de la guerre. La Croix applaudit mais émet des réserves lorsque la SFIO répudie « toute politique de conquête, au-delà des restitutions légitimes ». Encore faudrait-il, affirme le quotidien catholique, que le Rhin, en aucune partie de son cours, ne soit plus un fleuve allemand.

En septembre, à la suite du congrès socialiste qui s’est tenu à Zimmerwald, les catholiques constatent avec satisfaction que la SFIO a ignoré le congrès et que seuls deux militants français s’y sont rendus à titre personnel. Des « comités socialistes de défense nationale » se sont constitués pour flétrir les pacifistes12 ; ce qui suscite ce commentaire : « La guerre, cause de tant de désastres et de tant de souffrances, aura du moins ce bienfait de guérir d’innombrable humains de l’utopie du collectivisme international. »

(A suivre)

1Mordacq, Le drame de l’Yser. 1915 ; cité par Pierre Miquel, Les poilus, Plon, 2000, p. 214

2Mgr Baudrillart, 25 mai, op. cit, p. 184.

3Cité par Marie-Claude Flageat, op. cit., p. 109.

4Mgr Baudrillart, 1er juin 1915, op. cit., p. 186.

5Émile Martin, « Le général de Castelnau », La Croix, 14 avril 1915.

6Depuis l’été 14, 32 000 Sénégalais sont mobilisés ; 36 000 furent ensuite recrutés.

7Le blocus de l’Allemagne mené par la Royal Navy pour arrêter le ravitaillement de l’Allemagne et de ses alliés déclencha, en riposte, une guerre des sous-marins allemands – la marine allemande étant incapable de rivaliser avec la marine britannique – contre les navires provenant des États-Unis et ravitaillant la Grande-Bretagne. Le droit maritime prévoyait de prévenir les navires marchands de l’imminence d’une attaque pour que l’équipage puisse gagner les canots de sauvetage. Les sous-marins allemands ne respectaient pas cette règle humanitaire. Pour éviter l’entrée en guerre des États-Unis, l’Allemagne suspendit alors sa guerre sous-marine en août 1915 mais la reprit en décembre 1916.

8Si l’on se souvient que les premiers massacres d’intellectuels arméniens ont lieu les 24 et 25 avril à Constantinople, on mesure la qualité et la rapidité de l’information dont dispose le recteur de l’Institut catholique.

9Cette loi permettait au pape de garder une garde militaire, s’engageait à verser au Saint-Siège 3 millions 225 mille lires pour couvrir ses frais ; le pape conservait les palais du Vatican et du Latran, avec les jardins et terrains annexes, ainsi que sa villa de Castel Gandolfo. L’Italie garantissait sa non-ingérence dans les affaires du Saint-Siège et l’immunité des missions accréditées au Vatican.

10Je suis, dans ce paragraphe, Francis Latour, op. cit., p. 55-69.

11J. Cantel, « Les socialistes et la guerre », La Croix, 6 avril 1915.

12Dans La Guerre sociale, Gustave Hervé parle des « nigauds de Zimmerwald ».