Vie de prêtre (7) : Arthur Mugnier

Vie de prêtre (7) : Arthur Mugnier

Il est né le 27 novembre 1853 dans une famille modeste : son père était le gardien d’un château du Limousin ; il a deux frères et une sœur. Lorsque meurt son père, il a huit ans et sa mère décide de revenir à Paris dont elle est originaire. La famille s’installe rue de Vaugirard. A onze ans, sans doute poussé par sa mère, Arthur Mugnier entre au petit séminaire de Nogent-le-Rotrou. Il aime cette nature enchanteresse qui l’environne et qui nourrit son sens du beau. La guerre survint au moment où il devait intégrer au grand séminaire de Chartres ; de retour à Paris, il assiste au triomphe des Prussiens. A la fin de 1871, le voilà au grand séminaire d’Issy, puis en 1873 à celui de Saint-Sulpice d’où il sort, le 26 mai 1877, ordonné prêtre par l’archevêque de Paris. Ces années de séminaire ont été douloureuses. Il s’en plaindra plus tard dans son journal : « On nous disait d’admirer les fleurs. On ne nous disait pas d’admirer la femme. Et qui sait si le culte de la beauté féminine n’eût pas spiritualisé nos sens » (2 mai 1922). Le séminariste compense la rudesse de sa formation en s’enivrant de littérature, et d’abord de Chateaubriand, lu en cachette.

L’abbé Mugnier a en effet laissé un Journal écrit à partir de 1879 et jusqu’en 1939, moins de cinq ans avant sa mort le 1er mars 1944, à l’âge de 90 ans. C’est ce Journal1, publié en 1985, qui nous permet de connaître ce prêtre qu’on a qualifié de « mondain » même s’il a rempli sans fléchir ses devoirs de prêtre.

En 1879, il est nommé vicaire de la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs, dans le quartier des Halles. Un quartier riche mais qui ne brille pas par sa culture. Il déchante : « Pauvre vie que celle de vicaire ! Pauvre être renfermé dans sa sacristie entre les chandeliers éteints et les bureaux ouverts ! […] Le clergé actuel a fait un pacte avec la vulgarité, avec l’étroitesse de tout ce qu’il y a de vraiment idéal et beau » (7 mars 1880). L’abbé Mugnier n’est pas un prêtre ordinaire : il est germanophile parce qu’il admire au plus au point Goethe et Wagner ; il ne cultive aucune haine de la République, comme nombre de ses confrères, et, pour se mêler aux manifestations du 14 juillet, il quitte sa soutane pour un habit laïc. Il déplore l’immobilisme de l’épiscopat : « J’ai fait, la semaine dernière, ma retraite à Saint-Sulpice. Le cardinal Guibert et son coadjuteur Mgr Richard ont parlé tour à tour. Pas une idée hardie ne sortira de cette hiérarchie pressée et, je crois, décidément fermée à toute idée nouvelle. On ne pense plus. On n’imagine plus. On revient à tout bout de champ sur la « vie intérieure ». […] On ne voit, dans le sacerdoce, que l’administration des sacrements, les exercices de piété (oraisons et lectures de piété) la régularité extérieure. Le prêtre séculier n’est-il qu’un religieux absorbé dans sa propre perfection ? Le prêtre n’est-il pas plutôt l’homme de relation par excellence ? Rien pour le travail, rien pour l’étude » (6 septembre 1880). Il vilipende « la bêtise des dévots, la vulgarité décorée » (29 août 1890).

Le succès du vicaire du faubourg Saint-Germain

En 1881, le voilà nommé vicaire de la paroisse Saint-Thomas d’Aquin puis en 1896, de celle de Sainte-Clotilde. Deux paroisses huppées. Son confessionnal commence à être assailli car on le sait indulgent : « Défilé de femmes et de jeunes filles à mon confessionnal. Toutes les fautes. L’humanité est incorrigibles. Confessé de très grands noms et de très humbles » (29 mars 1899).

En pleine affaire Dreyfus, il refuse de céder au fanatisme : « Cette haine des juifs est vraiment insensée ! Des femmes qui se disent chrétiennes. Quelle misère ! » (2 juin 1899). Et il ajoute, trois jours plus tard : « Drumont est la pire canaille de ces dernières années, canaille en ce sens qu’il ameute toute une partie du pays contre l’autre ; en ce sens qu’il fait dévier les catholiques vers la haine et le fanatisme. Où est l’Évangile ? » (5 juin 1899).

L’abbé Mugnier n’aime pas prêcher ; en revanche, à partir de 1899, il commence à faire des conférences qui, bientôt, vont avoir beaucoup de succès. La rencontre avec Huysmans lui permet de rentrer dans l’intimité d’un écrivain qu’il convertit d’ailleurs à la foi catholique. Il est invité de plus en plus souvent à dîner dans les salons aristocratiques du Faubourg Saint-Germain. Petit – il ne dépasse pas les 1, 55m – il y va avec une soutane usée, ses gros souliers cloutés et un parapluie dépenaillé. On l’appelle « l’abbé » mais il ne s’en offusque pas. Il avoue franchement dans son Journal : « Ce que j’aime dans ce monde, c’est le cadre, les noms, les belles demeures, la réunion des beaux esprits, le contact des célébrités ». Et aussi : « J’aime les salles à manger parées de fleurs et de femmes. La mondanité est, en moi, incorrigible » (16 mai 1901). Il note les bons mots et a une répartie qui remet à sa place l’impertinent et qui enchante les salons. L’abbé Munier sait écouter les histoires les plus scabreuses, il est tolérant, surtout, il aime tous ceux qu’il rencontre et n’est pas effarouché par les anticléricaux. Il nous donne dans son Journal son témoignage sur les grand écrivains qu’il a rencontrés : Anatole France, Colette, Léon Bloy, Francis Jammes, Maurice Barrès, Claudel, Gide. Grand admirateur de Huymans, il donne des conférences littéraires et publie des critiques dans les grands journaux parisiens.

L’abbé Mugnier et les femmes

Les grandes dames l’accueillent avec empressement. Deux d’entre elles l’ont protégé : la princesse Martha Bibesco et la comtesse de Castries. Beaucoup d’autres l’ont reçu, comme la princesse Murat et plus encore la comtesse et poétesse Anna de Noailles, « une femme étonnante qui habite au 40 de la rue Scheffer ». Il note ses tenues, ses « mouvements de tête », ses babillages, ses excentricités. Une autre le requiert à son domicile car elle vient de perdre l’être qu’elle aime le plus au monde, son chat.

En revanche, les femmes qui hantent les églises l’agacent : elles « ne pensent qu’à faire dire des neuvaines pour la conversion des gens, pour le salut de la France. Jeanne d’Arc nous sauvera ! […] Le surmenage labial des dévotes ne renferme aucune grandeur, aucune poésie. Les douairières de Sainte-Clotilde laissent froid » (2 mars 1911).

Ce témoin de la vie littéraire de son temps était aussi un pasteur à la fois fidèle à sa vocation et d’esprit indépendant. Mais il n’est pas un théologien ; il commet l’erreur d’entamer un dialogue avec l’ex-Père Loyson, excommunié depuis 1869 et marié. Il suscite le scandale et, en octobre 1909, l’archevêque de Paris l’oblige à démissionner de sa charge de premier vicaire de Sainte-Clotilde. Mugnier part alors en voyage, visite la Grèce, la Palestine, Rome et ne revient à Paris qu’au bout de dix mois. Aucun curé ne voulant de lui dans sa paroisse, il est finalement nommé aumônier d’un modeste couvent, celui des Soeurs de Saint-Joseph-de-Cluny. De surcroît, une ancienne paroissienne lui offre un petit appartement au 7 rue Méchain où il habita durant trente ans. Cette fonction, peu enviable pour un prêtre parisien, lui convient parfaitement car elle lui laisse beaucoup de temps pour mener le ministère tel qu’il l’entend.

« L’aumônier général de nos Lettres » (Charles Maurras)

Mugnier est souvent invité midi et soir ; il doit refuser des déjeuners. Il écrit : « Jamais prêtre ne mangea plus en ville que moi. Je dissipe mon âme à pleine assiette » (29 janvier 1911). Il voit percer de nouveaux écrivains ou philosophes : Cocteau, Mauriac, Maritain, Bergson. Quelques-une de ces notes campent en quelques lignes un personnage : « François Mauriac, grand, avec un faux air de Barrès, mais sans son regard ni son sourire. Une figure terne, maigre, sans joie. Il a été élevé à Bordeaux par les marianistes. […]. Il a eu, dit-il, une « éducation de la pureté » terrible. Longue chemise, etc. […] Nous souvenant de cette conversation, en auto, la princesse [Bibesco] me disait : Mauriac n’a pas assez de santé pour être un païen » (1er mars 1924).

De Cocteau et des Maritain : « Cocteau s’est égaré parmi ces prêtres laïques [les Maritain] qui forment la société Ferrari. On prie pour lui, pour que les « farfadets » s’éloignent de lui. Maritain a rappelé la prédiction de La Salette : « Il y aura avant la vague d’amour, des simulacres ». Cocteau en est un. Maritain a été deux fois à Rome. Il est le porte-voix du pape en ce qui concerne L’Action française. Dans le milieu Maritain, il n’est question que du diable. […] Ce que Cocteau n’aime pas chez les Maritain, c’est qu’ils mêlent la littérature à la religion. On a le Saint-Sacrement chez soi, et on ne manque aucun concert. On veut être tout » (16 janvier 1929).

Un pacifiste

A la veille de la Première guerre mondiale, l’abbé Mugnier reproche au clergé de n’avoir rien fait pour rapprocher les individus et les peuples : « Toujours l’âpre rappel des principes, l’esprit combatif, une religion faite pour les cloîtrés, et en même temps des manifestations qui remplacent la vie intérieure, tout le Aucune main tendue à l’incroyant ramené au Sacré-Coeur, à l’Eucharistie, à Lourdes, au pape. Des anathèmes faciles, obstinés. La charité oubliée. Rien d’élevé, de généreux. Le zèle dans la sacristie. Je ne regrette pas d’être étranger maintenant à cette administration sans génie et sans entrailles » (29 juillet 1914).

Dans les années 1920, il déplore la violence et la grossièreté de la propagande du journal L’Action française, de Léon Daudet et de Maurras – qu’il connaît bien – et qui appelle la démocratie « le plus bestial des gouvernements ». Et d’ajouter : « Ah ! Quelles canailles que ces directeurs d’un journal royaliste ! Tous les moyens les plus bas sont bons » (5 juillet 1927). Il faut se souvenir de l’emprise du mouvement de Maurras sur le clergé français pour juger l’indépendance d’esprit de l’abbé Mugnier. Comme beaucoup d’autres, il garda ces idées pacifistes jusqu’à la fin. Le 28 juin 1939, il écrit encore : « La pensée d’une guerre à l’occasion de l’unique ville de Dantzig me soulève le coeur. « Mais nous sommes engagés », me dira-t-on. Eh bien ! qu’on se dégage. Cette question d’honneur est un reste de la sotte et étroite formation classique ».

Le 10 décembre 1938, à 85 ans, l’abbé Mugnier écrit : « Un lecteur qui ne connaît pas ma vie s’imaginera en me lisant que je me promenais chaque jour, que je déjeunais et dînais ici et là et que c’était là toute mon existence. Les personnes qui me jugeraient ainsi se tromperaient infiniment. Pendant des années et des années, soit modestie, soit persuasion que ma vie de prêtre et d’apôtre, de vicaire ou d’aumônier, n’avait pas besoin d’être relatée dans le détail, que tout cela allait de soi et que le reste était le cadre d’un tableau aisé à imaginer, les lecteurs de mon journal finiraient par croire que chez moi l’accessoire débordait le principal et qu’en effet je courais toujours par monts et par vaux. Je proteste énergiquement contre cette assertion. Ma vie de prêtre a été des plus actives. J’ai baptisé, marié, prêché, confessé, catéchisé, assisté aux offices, mené la vie d’un vicaire ».

1Journal de l’abbé Mugnier (1879-1939), Mercure de France, 1985, 639 pages.

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Réponse à une présidente du Secours catholique

A la fin du mois d’octobre, je recevais, comme beaucoup d’autres, un appel à la générosité de la présidente du Secours catholique de mon département. On le sait, comme chaque année, cette ONG lance une grande campagne ; mais cette fois, elle a pris un style « coup de poing ». Le ton est en effet personnel et offensif. Il commençait par :  Madame Sevegrand, j’ai besoin de vous dans le Val-de-Marne ! 

L’appel écrivait en gras quelques passages de la lettre :

la pauvreté frappe toujours ;

chacun peut trouver sa place pour la combattre ;

600 bénévoles ; ils ont ainsi rencontré, aidé et souvent accompagné 25 210 personnes et familles défavorisées du Val-de-Marne ;

très durement touchées par la crise ;

vous ne pouvez pas rester indifférente à cette vie de misère près de chez vous ;

Oui, j’ai besoin de votre soutien, Madame, etc.

J’ai pensé qu’il était nécessaire de répondre à un tel appel et voici ma réponse :

Madame,

J’ai bien reçu votre lettre et votre interpellation. Elle est pertinente, hélas, parce que je n’ignore rien de la pauvreté qui, non seulement « frappe toujours » mais s’étend dans notre pays pourtant si riche. Vous le savez aussi bien que moi : les inégalités sociales ne cessent de s’accroître en France et ont pris, ces dernières années, des proportions scandaleuses.

Je respecte infiniment votre action ; elle correspond à celle du bon samaritain de l’Évangile et je suis moi-même chrétienne. Je pense ou j’espère y participer aussi un peu moi-même d’autres manières.

1. En France, outre des « coups de main » à des connaissances en difficulté, je milite à La France insoumise qui a proposé, vous le savez certainement, des mesures concrètes pour soulager l’ensemble des pauvres en prélevant un peu de la richesse des très riches. Ce dernier mot manque, évidemment, car votre association fait de la charité et s’adresse à des riches qui veulent bien faire la charité. D’ailleurs, vous demander dans votre lettre « un don de générosité » alors qu’il faudrait parler de justice. Mais si l’on ne veut pas se limiter à quelques cas proches, il faudra bien prendre l’argent là où il est.

2. Dans le monde, je milite pour certaines associations et en donnant de l’argent pour elles et pour d’autres comme Médecins sans Frontières mais aussi L’Oeuvre d’Orient, certes très cléricale, mais qui soutient la présence au Proche-Orient des chrétiens qui sont nos pères dans la foi. Comment la foi au Christ nous serait-elle parvenue sans leurs ancêtres ? Il ne faut pas qu’à Jérusalem, par exemple, il n’y ait plus que des pierres qui soient chrétiennes.

Je sais bien que le Secours catholique a des actions hors de France mais votre appel – de surcroît trop personnalisé : « j’ai besoin » – fait écho à la ritournelle « chez nous, il y a déjà assez de misère sans que… ». J’ai donc fait le choix, pour mes dons, de privilégier les pauvres hors de chez nous et d’agir plus globalement en France.

Madame, il y aura longtemps encore des femmes et des hommes en difficulté que vous pourrez aider, mais, par pitié, cessez de voter pour les petits copains des financiers ! Il ne s’agit plus de choisir entre le capitalisme et le communisme, mais entre la masse de la population et cette minuscule oligarchie qui contrôle entreprises, banques, médias et pouvoir politique. Merci d’avance !

Avec mes sentiments cordiaux,

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Vie de prêtre (7): Jean Meslier

Jean Meslier est né en 1664, dans un village des Ardennes ; son père est un marchand sachant lire et écrire. Jean se révélant un bon élève, ses parents le poussent à devenir ecclésiastique pour avoir une vie plus facile. Il entre à vingt ans au séminaire de Reims et est ordonné prêtre quatre ans plus tard. En 1689, le voilà nommé curé d’Étrépigny, un village de 150 habitants environ ; il doit desservir aussi la paroisse voisine de Balaives. Meslier ne quitta plus ces deux paroisses jusqu’à sa mort en 1729, à 65 ans1.
Au séminaire, il ne se mêle pas aux autres, observe les dépenses somptuaires et les abus, d’autant plus aisément que son archevêque est un très puissant personnage. Mgr Charles-Maurice Le Tellier, fils de Michel Le Tellier, ministre de Louis XIV et frère du célèbre Louvois, jouit très tôt des revenus de plusieurs abbayes avant d’être nommé archevêque-duc de Reims à 27 ans et Maître de la chapelle du Roi.
Meslier vit dans une région particulièrement pauvre. Au cours des guerres successives, les troupes ont pillé les villages et, de surcroît, la période allant de 1687 à 1710 est une époque d’hivers longs et très froids suivis d’étés torrides et secs ou de saisons anormalement pluvieuses. Ces changements climatiques affectent gravement les récoltes, provoquent des disettes et des famines ainsi que des épidémies de typhus ou de variole.
Dans le diocèse de Reims, le jansénisme est influent et le protestantisme est aussi bien implanté. Au séminaire de Reims, les thèses jansénistes étaient enseignées, plusieurs abbayes étaient des foyers jansénistes ardents, en particulier l’abbaye de Mouzon. Meslier était bien placé pour s’alimenter en livres suspects ou interdit venant de Hollande : Mouzon est à une vingtaine de kms et l’imprimerie protestante de Sedan, à une douzaine de kms, continua de fonctionner jusqu’à la Révocation de l’édit de Nantes en 1685. Meslier assista alors, à une cruelle chasse aux hérétiques. On ne sait ce que notre curé pensait que par ses écrits ultérieurs.
A Trépigny, Meslier vit très modestement, mais mieux que ses paroissiens, avec un revenu de 600 livres constitué de dîmes et, pour moitié par le casuel, taxe perçue lors des baptêmes, mariages et enterrements. Le presbytère a quatre pièces de plain pied, avec deux fenêtres donnant sur le jardin et deux autres ouvrant sur le chemin du château. Une maison modeste où il vit avec une jeune servante, qu’il présente comme sa cousine.

Le curé Meslier et ses évêques

Lors de la visite canonique de Mgr Le Tellier, en 1696, celui-ci constatait que « Mr le Curé instruit fort régulièrement les prônes et les catéchismes », que les fonts baptismaux et les registres sont bien tenus, que le presbytère est en bon ordre et que le curé a la Bible et « d’autres bons livres » mais qu’il a pour le servir une cousine germaine âgée de 23 ans. La critique de l’évêque porta sur ce dernier point et il ordonna à Meslier de renvoyer la jeune fille. Ce que ne fit pas le curé.
Tout changea avec Mgr François de Mailly qui succéda à Mgr Le Tellier en 1710. Le nouvel archevêque s’attaqua au jansénisme admis par son prédécesseur et se trouva vite en conflit avec son clergé. Meslier n’échappa pas aux foudres de son ordinaire. Lors de la visite canonique du 18 juin 1716, rien n’allait plus. Le curé était « ignorant, présomptueux, très entêté, opiniâtre, homme de bien [ce qui veut dire vertueux], négligeant à l’église » ; de surcroît, il a « un extérieur fort dévot et janséniste » : qualificatif particulièrement péjoratif depuis la bulle Unigenitus de 1713 qui dénonçait le jansénisme ! Il n’a pas renvoyé sa cousine de 18 ans, cette fois. L’église est en mauvais état et mal tenue : aucune étoffe dans le tabernacle, le ciboire trop petit et point de dais pour porter le St-Sacrement !
Mais on en vient enfin à ce qui a sans doute provoqué cette visite de l’évêque : le curé « avait parlé plusieurs fois aux prônes contre la noblesse et le seigneur [du lieu]. Le seigneur en porta sa plainte à M. l’Archevêque qui fit la correction au Curé. L’après-demain dimanche le curé parla encore plus mal, à son prône, contre les Seigneurs et les Grands du monde ». Le gentilhomme se plaignit de nouveau et l’Archevêque demanda à Meslier d’écrire ce qu’il avait dit… qui était « encore plus fort que ce que le seigneur avait mis dans sa requête ». Meslier fut donc condamné à une retraite d’un mois au séminaire de Reims.

Un Mémoire et une lettre pour ses amis curés

Meslier s’était pourtant toujours retenu d’exprimer publiquement ce qu’il pensait. Comment l’aurait-il pu dans une France où l’on infligeait tant de sévices pour déviance et jusqu’au supplice de la roue ? Mais il écrivit secrètement un Mémoire extraordinaire de 354 feuillets ; il en déposa trois exemplaires manuscrits au greffe de la justice, sans doute à Sainte-Ménéhould et un quatrième chez un notaire et avocat de Mézières. Cinq ans après sa mort, son Mémoire faisait partie de la littérature clandestine diffusée par les colporteurs ; il fut lu par les écrivains des Lumières, édité intégralement en trois volumes en 1864 et réédité en 1970-1972.
Minutieux, Jean Meslier avait préparé aussi une lettre que les curés de son voisinage puissent lire après sa mort. On sait qu’il mourut au début de l’été 1729, sans savoir la date exacte. Quelle ne fut pas la surprise de ses confrères quand ils lurent sa lettre d’adieu ! Meslier leur affirmait que « toutes les religions du monde ne sont que des inventions humaines », que les peuples « gémissent comme vous le voyez tous les jours sous le poids insupportable de la tyrannie et des vaines superstitions ». Il assignait donc à ses confrères curés une tâche : « instruire les peuples […] dans la science de la vérité et de la justice, et dans la science de toutes sortes de vertus et de bonnes mœurs ; vous êtes tous payés pour cela ». Et de les inciter à se délivrer et à délivrer les peuples de « tout esclavage » et de « la tyrannie des grands ».
On ne sait ce que ces curés ont fait du corps de Meslier : son décès n’est enregistré nulle part. Peut-être a-t-il été enterré discrètement dans son jardin.

Un document révolutionnaire : le Mémoire du curé Meslier

Une première partie critique la religion en 37 chapitres, 5 preuves et 145 feuillets. Tout y passe : écritures saintes falsifiées, contradictoires. Erreur de sa doctrine touchant la Trinité, l’incarnation de Dieu, « idolâtrie des Dieux de pâte et de farine dans leur prétendu saint sacrement ». Meslier relevait les trois erreurs de la morale chrétienne : d’abord, la recherche des douleurs et des souffrances, ensuite la condamnation des « pensées, les désirs et les affections de la chair qui sont les plus naturelles et les plus convenables », enfin la recommandation de certaines maximes qui tendent « à favoriser les méchants et à faire opprimer les bons et les faibles ».
La deuxième partie est sociale. En 18 chapitres et 35 feuillets, Meslier dénonce la religion chrétienne qui autorise abus, vexations injustes et tyrannie des grands. Pourtant, « tous les hommes sont égaux par la nature, ils ont tous également le droit […] d’y jouir de leur liberté naturelle et d’avoir part aux biens de la terre en travaillant utilement les uns et les autres ». Certes, la vie en société suppose quelque subordination mais elle doit être « juste et bien proportionnée ». Il qualifie les nobles de « vermines » car ils vivent du travail des autres. Ces « riches fainéants » ne sont d’aucune utilité tout comme « une quantité prodigieuse d’ecclésiastiques et de prêtres inutiles tant séculiers que réguliers comme sont quantité de messieurs les abbés, de messieurs les prieurs et de messieurs les chanoines » et quantité de moines et moinesses. En revanche, les évêques, curés et vicaires ne sont pas tout à fait inutiles puisqu’ils enseignent les bonnes mœurs et les vertus morales, les sciences et les arts. Mais « tous ces pieux et ridicules mascarades de moines et de moinesses […], de quelle utilité sont-ils dans le monde ? […] Les peuples n’ont que faire de nourrir si grassement tant de gens pour ne faire que chanter et psalmodier dans les temples ! »
Meslier propose donc que tous, dans un même village, travaillent en commun pour jouir également en commun des biens de la terre. Tous pourraient vivre paisiblement, être bien vêtus, bien logés et chauffés.
Il en arrive à une troisième partie philosophique, composée de 37 chapitres et 151 feuillets, toute consacrée à contester l’existence d’un Dieu. Pour lui, c’est là la racine du mal : « Tous ces abus-là […] ne sont fondés que sur la croyance qu’il y a un Etre suprême tout puissant ; […] et que les princes et les rois de la terre prétendent encore aussi fonder leur puissance et leur autorité sur celle d’un Dieu tout puissant par la grâce duquel ils se disent établis pour gouverner. […] Il faut maintenant prouver […] que les hommes se trompent en cela ».
Meslier s’affirme clairement matérialiste : « L’être ou la matière qui ne sont qu’une même chose, ne peut avoir que de lui-même son existence et son mouvement ».
« Toutes les choses naturelles se forment et se façonnent elles-mêmes par le mouvement et concours des différentes parties de la matière qui se joignent, qui s’unissent et qui se modifient diversement dans tous les corps qu’elles composent ».
Dans sa conclusion, Meslier a des accents lyriques pour s’adresser aux hommes accoutumés à l’esclavage : « Je voudrais pouvoir faire entendre ma voix d’un bout du royaume à l’autre, ou plutôt d’une extrémité de la terre à l’autre ; je crierais de toutes mes forces : Vous êtes fous, ô hommes, vous êtes fous de vous laisser conduire de la sorte et de croire si aveuglément tant de sottises. Je leur ferais entendre qu’ils sont dans l’erreur et que ceux qui les gouvernent les abusent et leur en imposent. Je leur découvrirais ce détestable mystère d’iniquité qui les rend partout si misérables et si malheureux et qui fera infailliblement, dans les siècles à venir, la honte et l’opprobre de nos jours. Je leur reprocherais leur folie et leur sottise de croire et d’ajouter si aveuglément foi à tant d’erreurs, à tant d’illusions, à tant de si ridicules et grossières impostures. Je leur reprocherais leur lâcheté de laisser vivre si longtemps de si détestables tyrans et de ne point secouer le joug si odieux de leurs tyranniques gouvernements et de leurs tyranniques dominations ».
Le petit curé d’Étrépigny qui a été obligé de jouer toute sa vie la comédie du bon prêtre et du sujet docile de Sa Majesté a vu clairement que « la religion et la politique s’unissent de concert pour vous tenir toujours captifs ». Si bien que, dès l’introduction, il énonçait ce programme vraiment révolutionnaire :
« Que tous les grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boyaux des prêtres ».

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La Ve République en question

La Ve République en question

Il a fallu ces dernières élections pour qu’on s’interroge sur nos institutions politiques : 51, 29 % d’abstention au premier tour des Législatives et 57,4 % au second tour. « Record historique », a-t-on écrit. En effet, en 2012, l’abstention n’avait atteint que 44,6 %. Les journalistes qui se veulent rassurants ont évoqué la lassitude des électeurs, la forte chaleur, le ramadan, le sentiment des citoyens qu’avec la Présidentielle, les jeux étaient faits voire, à mots couverts, la frivolité des électeurs. D’autres, pourtant, ont souligné que l’abstention touchait certaines catégories beaucoup plus que d’autres : les jeunes (74 % des 18-24 ans) et les classes populaires : ouvriers (69%), employés (65%), professions intermédiaires (63%) tandis que les cadres et plus encore les retraités hésitent moins à voter malgré la chaleur de ce dernier dimanche. Au point que des politologues parlent d’un retour au suffrage censitaire !

La montée de l’abstention et des votes nuls

Au début de la Ve République, en 1958, les abstentionnistes n’étaient aux Législatives que 23 % et le taux diminua même à 17 % en 19781. Mais à partir de 1986 le taux d’abstention s’envole. Et les autres élections (européennes et régionales) connaissent aussi une très forte désertion ; seules les élections municipales, les plus proches des citoyens, résistent mieux à la désaffection.

Il faut y ajouter, bien sûr, les votes blancs et nuls que l’on n’a comptabilisé qu’au second tour de la dernière Présidentielle (11,49%) ; en revanche, reportez-vous, aux résultats des Législatives de 2012, vous ne verrez indiquer que le nombre des inscrits, celui des votants et des exprimés. Comme si les citoyens qui se déplaçaient aux bureaux de vote tout en refusant de choisir entre les candidats proposés ne comptaient pas ! A ces taux inquiétants il faut ajouter plus de 3 millions de citoyens qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales.

Comment ne pas s’interroger sur la légitimité démocratique de tous nos élus, du président élu avec 24 % seulement de votes en sa faveur (le deuxième tour n’ayant été qu’un vote de rejet) à des députés victorieux avec plus de 65 % d’abstention ? C’est le cas aussi bien d’un macroniste au Raincy, Stéphane Teste, avec 66,9 % d’abstentions plus 2 220 nuls et blancs que de Jean-Luc Mélenchon, élu à Marseille avec 64,2 % d’absents plus 1 450 nuls et blancs.

Comment croire qu’on pourra sauver la démocratie française avec quelques réformettes, du genre comptabiliser les votes nuls et une petite dose de proportionnelle ? Cette dernière aurait, certes, le mérite de masquer les injustices les plus criantes. La plus spectaculaire concerne le Front national qui, avec 4 millions 680 000 voix au premier tour des Législatives n’obtient que 8 députés alors que En Marche, avec 6 millions 391 000 voix obtient 308 députés.

Combien d’inscrits pour un député ?

Ces anomalies sont, bien sûr, le résultat du scrutin par arrondissement majoritaire à deux tours et ce n’est pas pour rien que nos journaux n’annoncent triomphalement que les % des résultats et non les voix obtenus par les divers partis : le citoyen ne doit s’apercevoir de rien ! De surcroît, le découpage des circonscriptions aboutit à des inégalités flagrantes. Longtemps, on a accordé 2 sièges de députés par département ; ce n’est plus le cas aujourd’hui puisque la Creuse et la Lozère n’ont plus qu’un député. Alors que la plupart des circonscriptions ont entre 60 et 100 000 inscrits – la fourchette est déjà très large ! – on relève cependant que 18 circonscriptions ont de 52 à 59 000 inscrits et les deux du territoire de Belfort n’atteignent pas chacune les 48 000 inscrits. La visée politique est aussi évidente en Corse, divisée en deux départements élisant chacun deux députés. Mais il y a aussi 21 circonscriptions de plus de 100 000 inscrits ! Si bien qu’on peut écrire que le député élu à Yvetot représente autant de citoyens inscrits que les deux députés d’Ajaccio et de Sartène !2

On sait que le pouvoir voudrait réduire le nombre des députés : pourquoi pas, mais on a tout à craindre d’un redécoupage partisan. Si notre mode de scrutin doit être remis en cause, il faut éviter le scrutin à la proportionnelle intégrale qui donne des assemblées ingérables ; Israël fournit un exemple très négatif de ces majorités obtenues par le chantage de petits partis qui, au final, dictent leur loi. D’autres modes de scrutin existent et doivent être discutés.

Questions institutionnelles

Au-delà du mode de scrutin, un grand changement institutionnel est devenu urgent. Rappelons d’abord, les conséquences désastreuses de la réforme décrétée par Lionel Jospin en 2002. Au nom de « la logique des institutions » il a inversé le calendrier : les Présidentielles en premier, puis les Législatives. Il pensait, évidemment, en être le bénéficiaire. On connaît la suite, pas seulement l’échec du candidat socialiste au premier tour de 2002 mais, plus encore – et on l’a remarqué ces temps-ci -, qu’on amène ainsi les électeurs à donner une majorité parlementaire au Président. Résultat : notre pays est privé de contre-pouvoir. Les États-Unis ont beau avoir un régime présidentiel, on constate, en particulier avec Trump que ce dernier ne fait pas ce qu’il veut. Même ses ministres doivent passer devant le Congrès avant d’entrer en fonction. Ce pays qui a un régime présidentiel a justement prévu des contrôles efficaces.

Rappelons donc l’origine de nos institutions françaises. La constitution de 1958 était, certes, ambigüe et plusieurs articles donnaient de larges pouvoirs au président de la République (comme cet article 16 que seul de Gaulle a utilisé une fois mais qui reste dans l’arsenal des armes absolues à la disposition du président) ; mais elle maintenait un régime parlementaire. Le gouvernement est responsable devant l’Assemblée nationale qui, par ailleurs, vote les lois et le budget. La pratique a amené un renforcement du pouvoir présidentiel avec de Gaulle, qui, par exemple, s’est attribué un « domaine réservé », la diplomatie ; vous chercherez en vain un tel pouvoir dans la Constitution. La dérive a été consommée avec la réforme institutionnelle de 1962 décidant de l’élection du président au suffrage universel. On s’écriera que les Français ne supporteraient plus de ne pas élire leur président. A mon sens, là n’est pas le problème : il ne s’agit plus de rafistoler mais de changer les bases même de notre République, de rendre au peuple un droit de regard sur ceux qu’il a élus. Est-il démocratique d’élire quelqu’un sur un programme et de devoir attendre la fin de son mandat pour le sanctionner ? Il y a là une aberration qui, après des expériences répétées, a détourné de la politique nombre de nos concitoyens. On ne restaurera pas la démocratie française sans instaurer un droit de révocation, par exemple, à mi-mandat.

Il est clair aujourd’hui que nombre d’élus s’efforcent d’étouffer cette immense question. Aux citoyens que nous sommes d’ouvrir le débat.

1Les élections législatives de 1978 marquent une remontée de la gauche qui prépare la victoire de 1981.

2 J’ai évité de choisir des cas suscitant la polémique politique !

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La déclaration Balfour (2 novembre 1917)

Le 2 novembre 1917, lord Arthur Balfour, secrétaire du Foreign Office, écrit une lettre à lord Lionel Walter Rothschild :

« Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les juifs jouissent dans tout autre pays.

Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste ».

A l’époque, lord Rothschild est une des plus éminentes personnalités de la communauté juive britannique et il soutient le mouvement sioniste. En établissant son « mandat » sur la Palestine, un petit bout de terre de 27 000 km² (moins que la superficie de la Belgique), la Grande-Bretagne a favorisé le mouvement « sioniste » né vingt ans plus tôt. Sans cette déclaration Balfour, il n’y aurait pas eu, en 1947, la décision de partager le pays et de créer un État d’Israël. Cette promesse est faite, remarquons-le, avant la fin de la Première guerre mondiale et avant le partage du Proche-Orient par les deux grandes puissances coloniales. On mesure son importance.

La Palestine en 1869

Présentons d’abord la Palestine. Elle est alors une province de l’empire ottoman gouvernée par un pacha qui réside à Jérusalem ; elle s’étend de la Galilée au nord au golfe d’Aqaba au sud et de la Méditerranée au Jourdain à l’est. En 1869, la population était estimée à 250 000 habitants, en grande majorité musulmans, mais avec près de 17 000 chrétiens, presque tous orthodoxes, et 13 000 juifs, soit 5,2 % de la population. Les musulmans étaient, pour beaucoup, des paysans habitant pour l’essentiel dans des villages tandis que les juifs étaient concentrés à Jérusalem, Hébron, Saphed et Tibériade. La plupart étaient nés dans le pays, parlaient l’arabe et étaient de rite séphardi. Beaucoup vivaient d’aumônes provenant d’Europe et l’Alliance israélite universelle1, une association fondée pour défendre les juifs et « moderniser » les juifs d’Orient par l’éducation, tentait de promouvoir le travail agricole dans ces communautés, en vain.

Ajoutons que, depuis 1843, la France a un consul à Jérusalem ; elle a obtenu de l’empire ottoman des traités qui lui donnent un véritable protectorat sur les non-musulmans et les Lieux saints. Rome, en rétablissant en 1847 le patriarcat latin de Jérusalem (disparu après les croisades), favorise l’afflux des congrégations missionnaires, encouragées d’ailleurs par la France. Les établissements catholiques ouvrent des écoles, des couvents et des hôpitaux à Bethléem, à Nazareth et, bien sûr, à Jérusalem. Le français est la langue moderne pour communiquer. Des religieux français s’installent par milliers en Terre sainte, accueillent les pèlerins qui viennent nombreux à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Quant aux dominicains, ils créent en 1890 l’École biblique et archéologique.

Naissance du sionisme

Dans les milieux puritains du XVIIIe siècle, l’Apocalypse de saint Jean suggère que le rassemblement en Terre sainte du peuple juif devait précéder le retour du Christ. Ces idées circulaient dans les milieux protestants et les communautés juives apparurent comme un possible point d’appui de la politique britannique. En 1880, les pogroms suivis d’une législation antisémite russe provoquèrent une émigration vers l’Ouest, principalement l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale. Le baron Edmond de Rothschild finança une première aliya2 en Palestine ; mais les colons, installés sur des terres, abandonnaient très vite le travail agricole. La présence juive se concentrait à Jérusalem où elle formait la majorité de la population.

Après un séjour à Paris, en pleine affaire Dreyfus, Theodor Herzl publie en 1896 L’État des Juifs. En août 1897, il réussit à organiser le premier congrès sioniste. Le programme adopté par le congrès prévoyait : 1° l’encouragement à la colonisation de la Palestine avec l’appui des financiers juifs ; 2° l’achat de terres qui, ensuite, ne pourront jamais être vendues à des étrangers. Dans son journal, Herzl écrit : « A Bâle, j’ai fondé l’État juif. Si je disais cela à haute voix, je déclencherai un rire universel. D’ici cinq ans peut-être, cinquante ans sûrement, chacun le comprendra » (31 août 1897). Herzl présentait le mouvement sioniste dans le cadre de l’expansion coloniale européenne. Il expliquait que la Palestine pourrait être « une voie commerciale et culturelle menant à l’Asie » et que « les pays civilisés ont donc un intérêt d’autant plus grand à voir établir […] une station de culture dont profiterait toute l’humanité évolué »3. Et de tendre la perche à « l’Angleterre dont le regard embrasse toutes les mers ». Nous ne reviendrons pas sur les négociations qu’il entama avec le sultan, la Russie et la Grande-Bretagne ; enfin, au début de 1904, Theodor Herzl se rendit même à Rome et fut reçu par le pape Pie X qui lui dit : « Les juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, c’est pourquoi nous ne pouvons reconnaître le peuple juif ».

En 1903, la Grande-Bretagne avait proposé officiellement l’Ouganda au mouvement sioniste qui, à son septième congrès, affirmait : la Palestine ou rien. De nouveaux pogroms en Russie déclenchèrent, entre 1904 et 1914, une deuxième aliya. Les nouveaux immigrants, des laïcs et des socialistes, perçurent, cette fois, le travail agricole comme une forme de rédemption et le moyen, par la conquête de la terre, de s’emparer du pays. Le Fonds national juif (KKL en hébreu)4, créé en 1901 par l’Organisation sioniste, achetait des terres et installait des colonies. Naturellement, là où les juifs étaient nombreux, ils revendiquaient l’exclusion de la main d’oeuvre arabe par la considération que le mélange avec la population arabe aurait des effets dégradants sur les jeunes juifs. A la veille de 1914, les premiers kibboutzim sont fondés.

Remarquons qu’à quelques exceptions près, le rabbinat fut hostile au projet sioniste. En France même, malgré l’affaire Dreyfus, les juifs n’oubliaient pas qu’ils devaient leur émancipation à la Révolution française et n’aspiraient qu’à une totale assimilation.

La prise de conscience arabe

En 1908, un premier incident violent opposa arabes et juifs à Jaffa où ces derniers étaient devenus nombreux. A Jérusalem, les notables, et en particulier les familles de notables des Khalidi et des Husseini, s’inquiétèrent de l’afflux des immigrants juifs. Après la révolution des Jeunes-Turcs, se développait une revendication d’autonomie arabe ; certains musulmans de Damas demandaient un protectorat anglais, d’autres, chrétiens, l’annexion du pays par l’Égypte où ils avaient bénéficié de l’occupation anglaise. En 1914, dans la presse arabe, le danger représenté par la création d’un État juif est formulé nettement. Alors même que la région Palestine-Syrie est sous la prépondérance française, les arabes ne se tournent par vers elle pour envisager leur avenir. L’activité colonisatrice de la France en Afrique du Nord est en effet très critiquée5.

Le partage entre la France et la Grande-Bretagne

Prévoyant l’effondrement de l’empire ottoman, des négociations furent engagées, dès novembre 1915, entre la France, représentée par Georges Picot et Mark Sykes, conseiller britannique, pour le partage du Proche-Orient. En même temps, Chaim Weizmann, un chimiste anglais et sioniste convaincu, plaidait la cause d’un protectorat britannique qui favoriserait l’établissement des juifs en Palestine. En décembre 1916, le libéral Lloyd George devenait Premier ministre et le resta jusqu’en 1922 ; d’origine juive, il est acquis au projet sioniste si bien qu’en juillet 1917, un projet de déclaration est rédigé. Les Britanniques prirent la précaution de consulter le président américain Wilson ; bien que favorable au projet, ce dernier ne s’exprima pas officiellement.

On l’aura remarqué, la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 supposait que la Grande-Bretagne prenne le contrôle de la Palestine. Les troupes britanniques stationnées en Égypte s’étaient avancées dans le Sinaï en 1916 grâce à la révolte arabe et, au début de décembre 1917 – donc un mois après la déclaration Balfour – les troupes du général Allenby entraient à Jérusalem.

La toute nouvelle Société des Nations ayant admis le principe de « mandats » confiés aux « nations développées » pour conduire des peuples qui ne sont pas encore « capables de se diriger eux-mêmes », la Palestine passait sous mandat britannique mais la Transjordanie, à l’est du Jourdain, en était détachée et était confiée à l’émir Abdallah, sous contrôle anglais. En 1920, le Liban et la Syrie devenaient deux mandats français mais la France perdait son protectorat catholique et son influence culturelle allait s’amoindrir. En plein essor, l’organisation sioniste connut cependant plusieurs déceptions : d’abord, avec la restriction de la déclaration Balfour à l’espace palestinien coupé de la Transjordanie ; ensuite avec le refus français de fixer la frontière entre la Palestine et le Liban sur le fleuve Litani et le mont Hermon, véritable château d’eau pour la région6.

Après avoir proclamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les mandats imposaient une nouvelle oppression. En 1919-1920, des rapports témoignaient du rejet du sionisme dans la population musulmane et chrétienne, de l’attitude arrogante et provocatrice des juifs qui en viennent à envisager un État juif sous tutelle britannique, avec si nécessaire, expulsion d’une partie de la population arabe. Tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne limitaient l’immigration sur leur territoire, la puissance mandataire ne se souciait pas de la capacité d’absorption du pays. Le troisième « Congrès arabe palestinien » qui se tint en décembre 1920 réclamait un gouvernement national avec une chambre des députés élue par les habitants parlant arabe et habitant en Palestine au début de la guerre. Le nationalisme palestinien était né. Mais le premier haut-commissaire désigné par Londres était un juif, sir Herbert Samuel.

1 L’Alliance fut fondée deux ans après l’affaire Mortara ; Edgardo Mortara, un enfant juif de six ans, baptisé secrètement, fut enlevé à sa famille en Italie pour être éduqué dans la foi catholique.

2Aliya : en hébreu, « montée », « ascension » , désigne l’émigration en Terre sainte.

3 Citation tirée d’Henri Laurens, Le retour des exilés. La lutte pour la Palestine de 1869 à 1997, Robert Laffont, 1998, p. 69. J’emprunte d’ailleurs beaucoup à cet ouvrage.

4Le KKL existe toujours aujourd’hui.

5On n’oubliera pas que la France a établi son protectorat sur la Tunisie en 1881 et sur le Maroc en 1912.

6L’État d’Israël n’a cessé de revendiquer ces frontières.

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Vie de prêtre (5) : Paul Jury

Paul est né à Bergerac, le 20 septembre 1878, d’un couple marié civilement et incroyant. Il est donc élevé hors de toute religion. De 1880 à 1887, il vit avec ses parents en Cochinchine jusqu’à l’âge de 9 ans puis est envoyé à Paris au lycée Michelet1 ; là, il doit suivre les catéchismes d’un pasteur protestant. A treize ans, il devient catholique et se fait baptiser sous l’influence de sa mère qui s’est convertie et de son oncle, l’écrivain Stanislas Fumet. Sa première communion le déçoit : « Et rien, rien qu’une hostie qui fondait dans ma bouche sans laisser de trace, ni de goût, ni de joie. […] Ce fut une déception qui ne laissa pas de trace. Mais qui empêcha que je fusse très dévot. La dévotion ne vint que peu à peu ».

Sa rencontre avec Léon Bloy fut un moment décisif ; il allait le voir presque tous les dimanches. S’il vivait dans la misère, il avait une bonne et, dans chacune de ses lettres, lui réclamait de l’argent. Il entre à Pau dans un collège jésuite et y passe ses deux bacs. En novembre 1896, à 18 ans, il entre chez les Jésuites. « A force de vivre pieusement conformément au christianisme le plus constant et le plus subtil, je m’étais fait une âme chrétienne, influencée par toutes les dévotions chrétiennes. Je m’était fait un monde tout surnaturel où présidait le Saint-Sacrement et je vivais dans sa lumière, dans son rayonnement, dans son ambiance ». Il suit la longue formation jésuite et est ordonné prêtre en 1909. Il est envoyé à Tournai ; en 1916, il est à Toulouse où il prêche. On le retrouve ensuite à Montpellier, à Béziers, mais, en 1923, il quitte les Jésuites sans rupture dramatique et entre dans le ministère paroissial à Paris. Paul Jury affirme avoir, à 47 ans, rencontré la psychanalyse et il commence une analyse avec le docteur Charles Nodier. Il affirme : « Il y a ma vie avant la psychanalyse, et ma vie après ».

Un prêtre incroyant

Il écrit : « Je n’ai aucune religion et suis persuadé qu’un homme assez évolué ne peut pas en avoir. […] Je me suis demandé pourquoi j’avais pu faire sauter si parfaitement ma foi, car c’est un fait qu’elle a glissé de moi comme une pèlerine des épaules ». Il écrit plus tard : « J’ai été, gratuitement, victime pendant quarante ans des machinations de l’Église. Est-ce que, maintenant que j’y ai échappé, je n’ai pas le droit de me revancher [sic] et de vivre sur ce que j’arrache à mon ennemie ? J’ai donc le droit de garder la soutane, de toucher des indemnités de messe ou autres salaires, de recevoir des coups de chapeau, d’être traité de Révérend Père, moi qui suis encore non seulement incrédule, mais impie… On m’a assez nui, on tient encore à me nuire pour que je puisse en conscience vivre aux dépens de mon perfide et gratuit adversaire. Il m’a volé, je me compense ».

En 1932, il s’installe dans un petit appartement à Passy, 94 rue de la Tour, où il mourut vingt-trois ans plus tard. Il continue de prêcher et, à partir de 1933, commence une carrière de psychanalyste, tout en conservant toujours sa soutane. Il participe à toutes les séances de la Société psychanalytique de Paris et donne des articles à la Revue française de Psychanalyse. Paul Jury ne passe pas inaperçu : un prêtre psychanalyste ! Il s’impose un rythme de travail très soutenu : 1 heure de bicyclette, 1 heure de recherche psychanalytique, jusqu’à neuf heures de séances, 1 heure de correspondance, et 1 heure de composition qui porte sur le livre qu’il prépare sur le prêtre. Il écrit le 15 février 1940 : « Ah ! Que je regrette de m’être fourvoyé dans les ordres. Maudits soient les Fumet, les Léon Bloy, les Jésuites, ma mère qui m’y ont fourvoyé ».

Avec la défaite française de 1940, il fuit Paris, prêche à Brive et s’installe ensuite à Grenoble. A 62 ans, Paul Jury se dit heureux : « Je n’ai pas de femme. Je n’ai pas d’enfant. Je n’ai pas de fortune. Je vis au jour le jour ou à peu près. Je travaille. Je suis à peu près sans feu. Je dors mal. J’ai de mauvaises jambes. Je demeure dans une chambre dont je ne sors que pour aller déjeuner. Depuis deux ans et demi c’est comme ça. Pourtant, je suis heureux de plus en plus heureux, heureux à en avoir l’extase plusieurs heures tous les jours. […] J’ai des occupations qui m’enivrent. Je fais des découvertes du matin au soir ». L’occupation de la France par les nazis ne préoccupe apparemment pas Paul Jury qui a d’autres centres d’intérêt.

C’est là, à Grenoble, qu’André Michel2 qui n’a encore que 18 ans rencontre Paul Jury qui devint son maître à penser, son analyste et qui, plus tard, se chargea d’éditer son Journal dont le sujet est le prêtre. Mais Jury écrivit d’autres livres.

Extraits de son Journal

« La sexualité est au nœud de toute existence sacerdotale. Et cela on le cache. Songez, ce serait ignoble de penser que ces surhommes, ces anges, ont des corps et qui pèsent terriblement. Pourtant, c’est là le vrai, le simple vrai, le quotidien le plus quotidien. Qui osera le dire, du public ou des prêtres ? Ce sexuel est si important, et il est, par là, la définitive réfutation du système catholique, qu’on le cache, qu’on doit le cacher. Le prêtre se cache, le prêtre est secret. Il ne parle jamais de la seule chose qui l’occupe. Il a honte, le malheureux. Le prêtre se cache, sur le point essentiel de sa vie » (p. 75).

« C…, à onze ans, prenait son bain. Sa mère regardant sa virilité, laissa tomber d’un ton pénétré : – et dire que ce sera pour une autre ! Il ne comprit pas très bien, mais le mot, pourtant, resta dans sa mémoire. Quand il quitta les Jésuites, elle ne put s’empêcher de dire : – Tu n’es plus à Dieu ni à ta mère ! » (p. 85).

« Ce qui m’étonne encore plus, c’est que les supérieurs, voyant combien on pratique peu la continence chez les prêtres et les séminaristes, continuent à y pousser les gens. Si l’on voulait être sincère, on devrait crier : Renoncez à ce rêve impossible, absurde  ». Comment n’y a-t-il pas plus de bonne foi ? Car enfin j’en vis partout, de ces malheureux qui n’avaient au départ aucune chasteté et qu’on a poussés quand même » (p. 121).

« Le docteur P., psychanalyste, m’a raconté : « Un protonotaire quelconque vient me trouver : « Je suis pédéraste pratiquant. J’en ai des remords. J’ai eu des affaires ennuyeuses, je voudrais changer. On dit que les psychanalystes ont des moyens… »

– Oui, Monseigneur. Mais je dois vous avertir que je ne fais pas de miracle : je ne puis vous arracher à la vie sexuelle. Je ne puis que vous faire changer d’objet. Vous aimez les garçons, vous aimerez les filles. C’est normal, ça fait courir des risques moindres.

– Les femmes ? Jamais, je suis prêtre ! »

Là-dessus, le violet s’enfuit et court encore » (p. 137).

« PRÊTRE.

Ce que je veux, c’est qu’après moi l’idée de continence sacerdotale soit déconsidérée, qu’à partir de moi aucun prêtre ne se croie obligé par la virginité en soi, par le célibat religieux. Je ne travaille pas pour moi, mais pour les autres, pour l’avenir, pour les évêques qui lèvent contre moi un bâton inefficace et rageur. […]

Certains se réjouiront à la pensée que je serai en enfer. Ça, mes petits amis, vous vous vantez. Ces ombres-là ne me font pas peur ! Croire à l’enfer est la pire injure que l’on puisse faire à Dieu » (p. 171).

Nouvelle Église

Tel est le projet de Paul Jury. « Le pape reste. Mais pas forcément à Rome. Les cardinaux aussi. Les évêques de même. Le prêtre peut se marier et, sauf exception, est toujours marié.

Il fait des études humanistes et littéraires jusqu’à la licence. On encourage agrégation et doctorats qui sont exigés pour les instituts et l’épiscopat. Outre la formation générale, il étudie les sciences religieuses dont il doit se faire, cinq ans durant, une véritable spécialité ».

« Il ne suffit pas de sortir de l’Église, il faut en sortir bien. Assurément ! Garçons, libérez-vous. Épousez, convolez… Mais cela n’est rien. Vous avez l’air de fuir, d’échapper, de renier, de lâchez Dieu pour un jupon. Ce qu’il faut, c’est passer à une vie supérieure. C’est continuer d’être guides, chefs, apôtres. Sortez pour le bon motif. Sortez dignement : mettez-les à la porte. Unissez-vous aussi, organisez-vous. Refusez d’être des épaves, qu’on voie à votre victoire que vous avez non pas cédé lâchement et fui, mais enfoncé et enlevé ceux qui croyaient vous avoir enchaînés ».

Paul Jury meurt dans la nuit du 24 mars 1953 ; on lui avait donné l’extrême-onction qu’il n’était plus en état de refuser. Ses obsèques ont lieu en l’église Notre-Dame-de-Grâce de Passy. Sur sa tombe, à sa demande, est écrit « Paul Jury, fidèle ».

1Toutes ces précisions biographiques puisent dans la préface d’André Michel au Journal d’un Prêtre, de Paul Jury, Gallimard, 1956.

2André Michel (1922-2014) : écrivain et professeur au lycée Michelet de Vanves.

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Vie de prêtre (4) : Michel Jeanne

Michel est né le 11 septembre 1933 à Bolbec, en Normandie. Le même jour, son père mourait dans un accident de voiture. Sa mère, Yvonne, se retrouvait veuve à 25 ans avec deux enfants. Elle devint institutrice dans une école privée, avec un maigre salaire. A Bolbec, la famille échappa aux bombardements mais Michel tomba gravement malade en 1942 et resta de longs mois immobilisé. Décidé à devenir prêtre, il travailla comme surveillant dans un collège pour financer ses études et obtenir les deux parties du baccalauréat en un an. Il est ordonné prêtre à l’âge de 27 ans, en juin 1960, dans la cathédrale de Rouen. Bien qu’il veuille déjà partir en Amérique latine, Mgr Martin le nomme d’abord nommé vicaire dans une paroisse de la banlieue ouvrière de Rouen, à Saint-Étienne-du-Rouvray, où vivent de nombreuses familles d’immigrées portugaises et espagnoles. Avec trois autres vicaires, il vit le plus modestement possible. Ils discutent de la question du célibat sacerdotal et Michel défend le célibat librement assumé et soutient que, dans l’Église, il y a place pour des prêtres mariés. Il s’occupe de la JOCF, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne Féminine1.

Service de l’Église et service de la classe ouvrière, toutes deux universelles

Michel obtint enfin de partir en Amérique latine à la fin de 1970. Le 6 janvier 1971, il arrivait à Bogota (Colombie) et logea d’abord avec trois prêtres destinés comme lui à la JOC. Ils le préviennent qu’il lui faudra beaucoup de patience car le clergé local est très traditionaliste même si un courant de libération émergeait face à une hiérarchie conservatrice et répressive. Pour le cardinal de Bogota, l’essentiel est de catéchiser et de distribuer les sacrements. Michel découvre ce qu’il appelle le « para-liturgico-folklorique » : l’accumulation des rites répétés mécaniquement. Il écrit, à l’occasion du jour des Cendres de 1972 : «J’avais vraiment l’impression d’être un prêtre catholique qui prêterait ses services à un peuple d’une autre religion ». En effet, la population croit que plus on reçoit les cendres et plus on est protégé ! En revanche, Michel constate l’absence de mouvement ouvrier et d’alternative politique.

Pour vivre, il doit donner deux heures de cours de français par jour à l’Alliance française ; il ne voulait pas travailler comme ouvrier parce que ce serait prendre la place d’un autre.

Dans la paroisse de Camilo Torres

Michel Jeanne s’installe dans un quartier pauvre du Sud de Bogota, dans le quartier de Tunjuelito.

Des quartiers totalement marginaux, où il n’y a ni eau ni électricité, où les gens vivent dans des taudis. Ils fabriquent des briques à la main ; on les paie 4 centavos par pièce qui est ensuite vendu 60. Une exploitation terrible. Pour autant, il évoque sans complaisance la figure de Camilo Torres « un représentant du romantisme révolutionnaire qui pensait qu’il suffisait de prendre un fusil et d’aller au maquis pour changer de système ».

Un responsable de la JOC décrit Michel comme « un garçon un peu timide, un homme gai et pieux, d’une piété peu démonstrative et qui ne se met jamais en avant. C’est un homme pauvre par choix. Il est logé parmi les gens les plus simples ».

Parfois, le doute s’infiltre sur leur mission : « Hier, en réunion de curés, on se demandait comment annoncer l’espérance sans se moquer des gens quand ils n’ont pas seulement de quoi manger. La seule espérance serait de faire la révolution, et ça ne viendra pas du ciel, et on n’y est pas ! » De surcroît, l’Action ouvrière est tout juste tolérée par la hiérarchie. En 1975, le cardinal aurait voulu que Michel Jeanne devienne aumônier du lycée français qui recrute ses élèves dans les familles de l’oligarchie. Naturellement, Michel refuse.

A Facatativa

A partir de 1982, Michel Jeanne s’installe dans un nouveau diocèse, rural à l’origine, puis transformé par la culture des fleurs. Les grandes haciendas consacrées à l’élevage s’étaient transformées en entreprises de culture des fleurs, employant des milliers «d’immigrants de l’intérieur ». Cette fois, l’évêque est un homme ouvert, conscient de la situation sociale et qui l’encourage. Cependant, Michel se rend compte que se consacrer exclusivement à la pastorale ouvrière est un luxe que le diocèse ne pouvait se permettre. Il se retrouve donc à la tête d’une paroisse dans un quartier à majorité ouvrière. Il écrit : « La paroisse te bouffe dans une diversité d’activités… de messes pour les morts, qui sont nombreux car les assassinats continuent ». Parfois cependant, Michel Jeanne célèbre la messe pour des travailleurs en grève ou lors d’une occupation d’usine. En 1983, il est embarqué dans une commission de protection des travailleurs des fleurs en relation avec le ministère du Travail et de la Santé.

Une de ses premières activités consista, avec les habitants du quartier, à se lancer dans la construction d’une église. Mais les gens n’admettaient pas que l’église ressemble à une maison comme une autre ; il fallut construire une sorte de clocher ! Puis, il entraîna la population à construire une école et des salles préfabriquées pour le jardin d’enfants. C’est lui, le curé, qui doit tout organiser et mettre la main à la tâche. Michel Jeanne est heureux, même s’il observe ses paroissiens avec lucidité : « Ils viennent prier avec ferveur. […] Mais l’alcoolisme à la bière augmente de manière alarmante, de même que les disputes familiales, les séparations, les enfants sans père, etc. »

La violence est omniprésente dans la société colombienne. Enlèvements, assassinats, attentats, abus de toutes sortes sur les plus faibles, à coloration politique ou pas. Entre 1970 et le début des années 2000, la guérilla tient une grande place dans le pays et règne en maître sur plusieurs régions délaissées par l’État ; mais les milices d’extrême-droite soutenues par l’armée fleurissent et rivalisent de cruauté. Les barons de la drogue et les mafias complètent le tableau. En 1995, il écrit qu’il y a cent assassinats par jour mais qu’on n’en parle presque plus : c’est la vie courante. En 1996 : « Le néo-libéralisme pris au pied de la lettre a fait des ravages (officiellement 48 % de pauvres absolus en Colombie face à des fortunes colossales. Le plus nocif a sans doute été la destruction des organisations populaires. Chacun pour soi, tout est régi par l’argent ; le pauvre est condamné ».

Le clergé colombienne

La hiérarchie colombienne est particulièrement réactionnaire ; elle a « une peur viscérale de tout ce qui est de type subversive ou de type communiste ». En juillet 1977, il écrit : « Ici, on fait beaucoup de foin pour Mgr Lefebvre. Le marrant de l’affaire est que notre cardinal [de Bogota] n’a pas plus accepté le Concile, mais lui il continue à vivre et à agir comme avant en évinçant tout ce qui est de pastorale nouvelle ou de recherche ; mais comme il proclame une grande fidélité au pape, c’est beaucoup plus simple ».

En août 1979, il constate : « On dirait que le pape [Jean-Paul II] ne sent pas encore la situation des pays sous-développés par les pays riches […] et on dirait qu’il ne sent pas non plus ce qu’est une démarche d’évangélisation dans un monde qui n’est plus chrétien ». Michel a donc encore des illusions… En décembre 1989, il écrit que Rome nomme au Nord-Brésil les évêques les plus réactionnaires. « L’Évangile est devenu très suspect et l’option pour les pauvres absolument proscrite. Jusqu’où ira-t-on ? » En 1992, il évoque « la maffia de Rome ».

A la suite d’une rencontre de quatre jours de tout le clergé du diocèse, il constate aussi avec tristesse : « Certains prêtres s’animent quand on parle argent ; ils sont dans leur paroisse depuis 10, 15, 20 ou 25 ans, et entendent bien y rester, tout centrés sur eux et leur sécurité. Mais surtout ne parlons pas de pastorale ».

Retours en France et cancer

Tous les trois ans, Michel Jeanne revenait en France pour se reposer et retrouver sa mère qui souffrait beaucoup de son absence. Cette femme n’était pas une veuve figée dans sa douleur ; combattive, à 66 ans, en 1977, elle adhéra au parti socialiste.

En été 1990, les médecins diagnostiquèrent un cancer des sinus pour Michel ; il subit au Havre une première opération. Mais une deuxième intervint en 1995 à Bogota et une vingtaine d’autres suivirent. En juin 2000, alors qu’il est en France, il enterre sa mère avant de subir l’extirpation d’un œil.

Une nouvelle paroisse

Depuis 1990, Michel estimait que sa paroisse fonctionnait normalement et que les besoins les plus urgents étaient désormais ailleurs. Malgré son cancer, il demanda donc à son évêque d’être envoyé dans un nouveau quartier. En 1996, il est nommé à Manablanca où beaucoup de travailleurs sont des « déplacés » chassés de chez eux. Michel redécouvre l’actualité des psaumes.

Il décède le 28 janvier 2003, à 69 ans. Ses obsèques dans la cathédrale sont suivies par une foule immense qui scande :

Michel, présent, présent, présent !

Un jeune travailleur vaut plus que tout l’or du monde !

Michel, notre frère, exemple d’homme nouveau !

Michel, compagnon pour toujours !

Michel Jeanne fut enterré dans sa paroisse de Facatativa2.

1Toutes ces informations sont tirées de l’ouvrage de José Fuquen et Marie Legrand, Michel Jeanne, Prêtre français en terre ouvrière de Colombie (1979-2003), Karthala, 2014.

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Le christianisme vu par Michel Onfray : une imposture

Avec un ouvrage de 650 pages, Michel Onfray vient d’inaugurer l’année 2017. Décadence1 prétend tout simplement parcourir l’histoire du judéo-christianisme « de Jésus à Ben Laden », comme la bande publicitaire l’annonce. Auparavant, il importe de préciser ce que Michel Onfray entend démontrer : que notre civilisation est proche de la mort puisque la religion qui la légitime est à l’agonie tandis que l’islam est en pleine vigueur et conquérant.

Jésus n’a pas d’existence historique

Telle est la première affirmation péremptoire de ce livre ! « Il n’y a aucune trace parce qu’il n’y eut aucun fait », autre que d’ordre conceptuel (p. 61) et les chrétiens sont victimes d’une « hallucination collective » (p. 63). J’avais retenu de mes études en histoire ancienne que les historiens savaient au moins une chose de Jésus : qu’il avait existé. J’ai donc interrogé une amie spécialiste. Elle m’écrit : « Aucun historien de l’Antiquité ne remet en cause l’historicité de Jésus, un personnage mieux attesté que la plupart des autres personnages de la période. Il est en revanche très difficile sinon impossible de croire atteindre le Jésus réel ». En fait, les sources non-chrétiennes permettent même de dire un peu plus de Jésus, en particulier Flavius Josèphe. Onfray a évidemment le droit d’être athée ou agnostique, mais cela ne l’autorise nullement à soutenir une si grossière erreur qu’il répète d’ailleurs depuis des années. Pourtant, c’est bien lui, Onfray, qui parle dans les médias, par exemple à l’émission « On n’est pas couché » où les deux discutants ont avalé sans rechigner toutes ces affirmations du philosophe. Et puis, remarque-t-il faussement naïf, le Nouveau Testament ne décrit pas l’aspect physique de Jésus ! En revanche, le philosophe ne se contente pas des récits de l’enfance de Matthieu et Luc, il puise abondamment dans les apocryphes pour le rendre ridicule, incroyable au sens propre, ainsi que sa famille.

Comme Jésus n’a pas existé, il n’a pas de corps. Il n’a pas d’incarnation. La preuve : il n’urine et ne défèque pas dans les récits évangéliques ! Il ne boit et ne mange que symboliquement, pour annoncer le pain et le vin de la Cène. Onfray ne va pas s’embarrasser des noces de Cana… Et d’évoquer ensuite « l’anticorps de Jésus ».

Des paroles de Jésus dans les quatre évangiles, Onfray ne retient que les quelques passages violents qui ont servi ensuite à justifier toutes les horreurs commises contre les païens et les hérétiques. Il cite pourtant le Sermon sur la montagne, dans la version de Matthieu qui écrit : « Heureux les pauvres en esprit… » pour n’y voir qu’une légitimation de la misère ici-bas. Mais il ignore, bien sûr, le Magnificat.

Je n’insisterai pas sur la transmutation du concept Jésus en religion qui est, évidemment, l’oeuvre du « masochiste » Paul de Tarse. C’est lui qui inculque dans l’Église la haine du corps et de la sexualité. C’est lui qui introduit l’antisémitisme dans le christianisme ; Onfray appuie cette affirmation sur un passage de la première épître aux Thessaloniciens (II, 15), en ignorant – sans doute – que tout le courant philosémite dans l’Église d’aujourd’hui s’appuie sur un autre passage de Paul, dans l’épître aux Romains IX-XI. En revanche, Onfray n’a pas tort de citer quantité de Pères de l’Église qui, en effet, écrivirent des textes terribles contre les Juifs.

De Constantin à l’Inquisition

En plus de 200 pages, notre philosophe traverse les siècles en accumulant les faits et les dates. A quoi bon ? Pour épater le lecteur et renforcer ainsi son autorité ? A le lire, Augustin et tous les Pères de l’Église ne nous ont donné que des « pinaillages, arguties, chicanes, subtilités sophisteries, rhétorique, byzantinisme […] ; tant d’intelligence mis au service de tant de bêtises » (p. 87). Il est vrai que les siècles de la domination chrétienne pullulent en horreurs et en bassesses. La fin tragique de la philosophe et mathématicienne d’Alexandrie, Hypatie (370-415), illustre, hélas, les propos vengeurs d’Onfray : Hypatie fut lynchée et brûlée sur les ordres du patriarche Cyrille. Faut-il rappeler aussi les autodafés de livres qui firent disparaître toute une part de la philosophie antique ?

Tout y passe : les croisades, les pogroms , l’Inquisition, les hérétiques martyrisés et même les procès d’animaux auquel il consacre un chapitre de seize pages.

Il est étonnant que, dans cette fresque sur le christianisme, Onfray parle si peu toutes les oeuvres artistiques suscitées par la foi chrétienne. Il évoque, certes, en une page et demi, les créations provoquées par les récits évangéliques ; il disserte sur l’irréalité des figurations de la crucifixion. C’est court ! La musique sacrée n’est mentionnée que pour dénoncer son massacre après Vatican II.

En revanche, jai apprécié – sans doute parce que je ne suis pas philosophe – les pages qu’Onfray consacre à l’eucharistie dans la philosophie scolastique. Il nous explique que, dès le IXe siècle, deux philosophes débattent ; l’un défend la présence réelle, l’autre est en faveur de la présence symbolique. Si l’Église opte pour la transsubstantiation, c’est qu’elle s’appuie sur la philosophie scolastique qui se fonde sur la catégorie de substance d’Aristote. Après quoi, le philosophe raisonne au-delà de la raison : il imagine « le vrai corps […] qui tombe ensuite dans la fosse d’aisance où il continue sa vie au milieu des étrons ? Et si le rat dévore l’hostie entreposée à la sacristie, quid du vrai corps du Christ ? » (p. 211).

Pour Onfray, la Réforme représente un progrès. Luther et Calvin laïcisent le pouvoir en l’émancipant du Vatican et des hiérarchies ecclésiastiques mais maintiennent l’idée paulinienne que ce pouvoir vient de Dieu et que les hommes doivent s’y soumettre. Mais le protestantisme se réduit aux figures de ses deux fondateurs et l’orthodoxie n’existe pas dans ce livre !

La Révolution française

On me permettra une parenthèse sur les 29 pages que Michel Onfray consacre à ce sujet qui est une de ses obsessions. Cette fois, il s’agit de souligner les « facteurs psychologiques » de la Révolution française. Las, « l’histoire » qui en résulte est vue par le trou de la serrure. On apprend ainsi que Louis XVI est un « lecteur des philosophes, de tempérament placide » qui « répugnait à la violence ». Comment oublier pourtant que le terrible supplice de la roue n’a été supprimé que par un décret d’octobre 1791 de l’Assemblée nationale et que le bon roi s’en accommodait ? Saint-Just se fabrique un faux diplôme de droit et tente d’escroquer sa mère ; Desmoulins « fréquente les bordels, les soirées mondaines, les cafés, collectionne les filles » ; Robespierre se montre à Arras « brutal, impitoyable » ; Marat « ment, vole, soudoie ». Rien de positif sur tous ces hommes qui ont si largement contribué à la Révolution. Sachez aussi que notre philosophe a écrit un petit livre sur La révolution du poignard. Éloge de Charlotte Corday2 ; un livre bourré d’erreurs selon les historiens, mais qu’importe ?

Dans sa curieuse de bibliographie, Onfray avoue sans gêne qu’il s’est inspiré du livre d’Hippolyte Taine sur les Origines de la France contemporaine, en cinq volumes parus entre 1875 et 1893. Comme si la recherche historique n’avait pas apporté, depuis, quantité d’éclairages.

« Le fascisme comme réaction chrétienne »

Onfray ne s’embarrasse pas de distinctions : il analyse ensemble l’Italie de Mussolini, l’Espagne de Franco, la France de Pétain et l’Allemagne d’Hitler. Et certes, ces régimes présentent des traits communs ; pourtant, trop de différences les séparent pour qu’on puisse les traiter comme un bloc indistinct. Sur le plan religieux, on sait qu’en Italie, le clergé a soutenu avec enthousiasme le régime fasciste, qu’il en fut de même en France et, plus encore en Espagne. Mais on ne peut pas affirmer, comme le fait Onfray, sans une analyse historique pointue : « Hitler défend l’Église » et : « la religion chrétienne est compatible avec le national-socialisme au contraire du judaïsme » (p. 473-474). Pour se justifier, le philosophe cite plusieurs passages de Mein Kampf. Or, Hitler l’a écrit en prison après l’échec du putsch de la Brasserie et la dissolution de son parti. L’ouvrage a été publié en 1925-26, à un moment où tout était à reconstruire pour les nazis. On comprend bien que, dans une Allemagne où l’influence religieuse est si puissante, Hitler n’avait pas intérêt à attaquer le christianisme !

Notre philosophe n’en oppose pas moins le catholique Hitler au païen SS Alfred Rosenberg avec ses thèses racistes exposées dans le Mythe du XXe siècle. Si Rosenberg n’a pas trouvé, semble-t-il, un soutien enthousiaste parmi les hauts dirigeants nazis, les publications de la SS furent ouvertement antichrétiennes. L’ouvrage récent d’un spécialiste du nazisme, Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi3, offre des citations qui soulignent l’hostilité au christianisme : le dieu chrétien est ennemi de la nature ; il condamne le corps et invite à la chasteté ; en Allemagne, il s’oppose aux mariages « mixtes » entre catholiques et protestants ; pire encore, il prêche la pitié pour les faibles et les malades. Il insiste sur l’évêque pro-nazi, Mgr Alois Hudal mis ne cite aucun des résistants Mgrs von Galen, Faulhaber, von Preysing, ni les pasteurs Niemöller et Dietrich Bonhoeffer qui fut pendu. Pour mieux démontrer, Onfray sélectionne.

Curieusement, Michel Onfray écrit – page 464 – que le pape n’a pas condamné le nazisme puis, sept pages plus loin, il évoque l’encyclique Mit Brennender Sorge qui, sans le nommer, dénonce le national-socialisme. On est donc amené à se demander comment Onfray rédige ses ouvrages…

Mais venons-en à l’essentiel. Oui, le Saint-Siège a bien signé en 1933 un concordat avec Hitler, dans le but, justement, de sauver les organisations d’action catholique allemandes. Oui, il y a bien eu à Rome des filières qui, au lendemain de la guerre, ont permis à quantité de dignitaires nazis de fuir l’Europe. Mais il aurait fallu aussi avoir l’honnêteté d’écrire que, Rome étant occupé par les troupes nazies, Pie XII donna l’ordre, en octobre 1943, à tous les couvents et institutions catholiques de la ville, d’héberger les Juifs menacés de déportation. Ainsi, 4 500 Juifs ont pu être sauvés et manifestèrent après guerre leur reconnaissance à Pie XII et que le grand rabbin de Rome en 1940, Israël Zolli, se convertit au catholicisme et prit pour nom de baptême Eugenio Pio.

Si la question du silence de Pie XII pendant la guerre reste discutée et discutable, on ne saurait, comme le fait Onfray, régler le problème en affirmant : « Le Vatican de Pie XII a donné sa bénédiction à ce carnage planétaire. […] Le judéo-christianisme est mort d’avoir voulu se sauver en suivant la voie fasciste » (p. 484).

Le concile Vatican II selon Onfray

Notre philosophe consacre 17 pages à l’événement conciliaire. Il tente d’expliquer le retournement de Vatican II, non sans des simplifications, mais on y est habitué sous sa plume : « Le concile désavoue Pie XII » . Il insiste avec raison sur le changement d’attitude à l’égard des Juifs, mais quand il en arrive à la liturgie, c’est la catastrophe : « cette destruction du sacré, ce massacre de la transcendance » (p. 517). Le Notre Père qui tutoie Dieu, c’est le tutoiement des sans-culottes. « L’eucharistie ainsi modifiée fait de l’homme d’église un fournisseur de prestation sacrée pendant que l’essentiel, la manducation, devient une affaire purement humaine. Les doigts de la main triviale ont un accès direct à la chair du Christ ». Le déplacement de l’autel qui fait désormais face aux fidèles suscite curieusement chez Onfray des réactions qui font penser à celles de Paul Claudel (« l’autel à l’envers »).  Il écrit : « Le prêtre est plus proche de ses ouailles, mais c’est au prix d’une mise à distance de Dieu. […] La chose est terrible : en voulant rapprocher les hommes de Dieu, Vatican II a réalisé exactement l’inverse ». Et de citer Paul VI, dans son discours du 29 juin 1972, évoquant « la fumée de Satan entrée dans le peuple de Dieu ». Étonnant athée qui ne veut pas qu’on lui change la religion ! Après avoir tant dénoncé, souvent avec raison, le christianisme triomphant, Onfray est encore plus sévère avec lui quand il tente à renouer avec les premiers chrétiens, ceux d’avant Constantin. Et lui qui est si impitoyable avec le christianisme n’a pas un mot pour dénoncer la politique féroce de l’État juif envers les Palestiniens. Notre philosophe cède ainsi à un certain conformisme.

Dans son dernier chapitre, Onfray évoque l’islam à partir du 11 septembre et de Ben Laden. « L’Occident judéo-chrétien » est menacé par un islam en pleine santé, conquérant et « porteur d’une nouvelle spiritualité européenne » (p. 580). Il y a là, certes, de quoi faire frémir le lecteur mais on est loin, avec Onfray, des si nombreux travaux de géopolitique ! Notre philosophe fonde toute son analyse sur les religions : la Chine confucéenne, le Japon shintoïste, l’Inde hindouiste, etc. Pourtant, cela ne fonctionne pas si simplement : l’Indonésie, premier pays musulman du monde, ressemble-t-elle vraiment au Moyen-Orient musulman ? Peut-on classer l’Afrique subsaharienne comme « néoanimiste » quand on sait la puissance des églises chrétiennes et de l’islam dans ce grand continent ? Décidément, Onfray caricature ! Il semble ignorer aussi le conflit si virulent entre sunnisme et chiisme.

Comment considérer ce livre comme vraiment sérieux ? Onfray disserte sur tout comme s’il savait tout, il est péremptoire et il se fait, on l’a vu, volontiers inquisiteur. Ce n’est pas pour rien qu’il oblige, en avril 2013, le directeur d’un salon du livre près de Toulouse à exclure un jeune philosophe qui s’était permis d’écrire un ouvrage intitulé Michel Onfray, une imposture intellectuelle4. Il aime contredire des thèses bien établies, éblouir le lecteur sous l’accumulation de connaissances factuelles pour mieux, ensuite, lui asséner ses vérités. Parler haut et de tout, est-ce suffisant pour avoir raison et la raison avec soi ?

Martine Sevegrand

1Michel Onfray, Décadence, Flammarion, 2017, 651 pages.

2Michel Onfray, La révolution du poignard. Éloge de Charlotte Corday, éditions Galilée, 2009, 80 pages.

3Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi, Gallimard, 2014, 567 pages.

4 Michael Paraire, Michel Onfray, une imposture intellectuelle, éditions de l’Épervier, 200 pages. Dans ce livre, l’auteur consacre un chapitre à la Révolution française vue par Onfray et montre qu’il puise dans l’historiographie de la droite monarchiste du XIXe siècle. Les chrétiens pourront, après les pages d’Onfray sur Vatican II et ses conséquences confirmer son diagnostic : un conservateur déguisé en homme de gauche.

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Vie de prêtre (3) : Bernard Cagne

Bernard est né en 1924 dans une famille très pratiquante et modeste de Dijon. Son père était cheminot, syndiqué à la CFTC et la famille vivait au rythme de l’année liturgique. Bernard entra à l’école des Frères des écoles chrétiennes. Sans aucune pression de ses parents, Bernard voulut être prêtre dès l’âge de onze ans. Il entra donc au petit séminaire en 1936, à douze ans. Malgré un rythme très austère, Bernard ne semble pas en avoir souffert car il admirait beaucoup la liturgie. Un de ses professeurs partait chaque fin de semaine rejoindre un maquis et ramenait des cahiers clandestins du Témoignage chrétien que les élèves dévoraient. Le grand séminaire de Lons-le-Saunier fut plus difficile avec des professeurs vieux et dépassés. La soutane était déjà imposée et quand il s’empêtra dans sa robe, on lui rappela : « Quand on porte la soutane, Monsieur l’Abbé, on ne court pas. Vous allez être un notable, un notable ne court jamais »1.

En 1943, il est bouleversé comme beaucoup d’autres par la lecture de La France, pays de mission ? Avec un ami, il demanda à André Depierre de venir parler au grand séminaire. Il découvrit alors que « jusqu’ici, nous avions été éduqués, mais pas évangélisés ». Ayant épuisé son sursis pour le STO, il s’enfuit au maquis et, en octobre 1944, Bernard s’engageait dans la Division Leclerc. Démobilisé le 25 août 1945, il revint à Dijon avec la volonté d’exercer son sacerdoce « parmi les hommes tels qu’ils sont et au milieu d’eux ». Cela voulait dire rejoindre la Mission de Paris. Ce choix contraria les rêves de ses parents qui se voyaient déjà tenant le presbytère, lui faisant le jardin du curé et elle la maison.

A Montreuil

Avant d’entrer au séminaire de la Mission de Paris, à Lisieux, Bernard voulut faire une première expérience du travail ouvrier. En juillet 1947, il arrivait à Montreuil chez André Depierre qui avait constitué une communauté chrétienne, au 60 rue Victor Hugo, avec d’anciens jocistes et quelques Montreuillois. Il est immédiatement embauché comme OS et logeait dans un hôtel meublé. On lui proposa de se syndiquer à la CGT et il accepta. Cette première rencontre avec le monde du travail le fascina par l’esprit de camaraderie et de solidarité qu’il y découvrait. Il remarque : « A cette époque, les travailleurs chantaient encore pendant le travail ». A l’hôtel meublé, « chez Claude », les soixante chambres sur deux étages disposaient en tout et pour tout d’un WC et d’un poste d’eau dans la cour. Les boiseries des chambres étaient infectées de punaises.

Pour devenir un véritable ouvrier professionnel, de ceux qui mènent les luttes, Bernard Cagne fait un stage de quatre mois pour devenir ajusteur. En octobre 1948, il réunit une dizaine de chrétiens qui le connaissaient pour leur demander s’ils étaient favorables ou non à son retour au séminaire pour devenir prêtre.

Au séminaire de Lisieux

Ils étaient 160 séminaristes venus de toute la France et de tous les milieux. Les professeurs et l’ambiance sont exceptionnels. Bernard y lit l’oeuvre de Teilhard de Chardin encore interdite. Mais Rome intervint dès 1950 ; le séminaire de Lisieux est fermé. Bernard n’est pas encore prêtre et Rome demandait que ceux qui se destinaient à être prêtre-ouvriers exercent d’abord un ministère paroissial. On proposa à Bernard Cagne de rejoindre le père Rétif, curé de la paroisse du Petit-Colombes avant d’être ordonné prêtre à Noël. Il y retrouva deux prêtres qui, tout à la fois, desservaient la paroisse et travaillaient en usine.

Au Petit-Colombes

A trois, avec Louis Bouyer et Jean-Dominique Warnier, ils se construisirent une baraque. Bernard est embauché comme OS en octobre 1951 mais assurait encore une part de son ministère dans la paroisse. A la fin avril 1952, le voilà chez SIMCA. Or le 28 mai, le Mouvement de la Paix organisait une manifestation contre la venue du général américain Ridgway. Bernard et Louis Bouyer y participèrent. La répression policière fut brutale, fit un mort et donna lieu à des centaines d’arrestations. Bernard et Louis furent emmenés dans un commissariat et sévèrement tabassés avant qu’on ne découvre leur identité. Le scandale est énorme mais le cardinal Feltin prit leur défense. Désormais, les Renseignements généraux ne lâchèrent plus Bernard. Dans la paroisse, les réactions furent très contrastées et Bernard ressentit « les limites du milieu paroissial ». A SIMCA, on fit tout ce qu’il fallait pour le licencier avec comme motif : « Insuffisance de rendement ».

A la Pentecôte 1952, Bernard fit pour la dernière fois un sermon. Après avoir pointé au chômage, il retrouvait du travail et, finalement, en mars 1953, se faisait embaucher à La Courneuve, chez Rateau. La ville est un fief de la métallurgie avec 14 000 travailleurs et l’entreprise Rateau en a 3 200. Bernard devient P2 et le restera jusqu’en 1965, sans promotion, comme on peut le deviner.

A la Courneuve

Bernard était devenu un militant. Chez Rateau, il ne trouva que trois chrétiens pratiquants, gentils, syndiqués à la CFTC puis à la CFDT, qui n’ont jamais fait une grève… Chaque soir, après le travail, il rejoignait la Bourse du Travail où il retrouvait James Marson, dessinateur, qui deviendra plus tard maire communiste de la ville. Bernard écrit qu’il reconnaît « des valeurs bien proches de celles de l’Évangile, cet Évangile qui me dit que notre relation à Dieu passe nécessairement par notre relation aux autres. Je vais donc à l’usine comme on va à la source ».

Les Rateau étaient connus pour leur combattivité. La grève d’août 1953 qui dura trois semaines est aujourd’hui complètement oubliée alors qu’elle fut d’une puissance exceptionnelle à travers toute la France. Lors d’un rassemblement dans la cour de l’usine, on demanda soudain à Bernard de prendre la parole ; il se contenta de déclarer : « Je suis au milieu de vous, en plein accord avec vous ». Plus tard, Bernard devint un grand orateur. A la fin de l’année, Bernard entrait au bureau de l’Union syndicale des travailleurs de la métallurgie CGT et responsable non permanent pour Aubervilliers, La Courneuve, Stains et Le Bourget. On imagine la vie qu’il a dû mener.

La condamnation romaine

On ne reprendra pas ici la triste fin à laquelle Rome destina les prêtres-ouvriers. Bernard fait partie de la petite centaine de ces PO qui se réunirent à la fin février 1954 pour discuter entre eux. Pour lui, il n’était pas question de se soumettre à une « décision d’ordre administrative ou juridique ». Mais c’était un drame pour sa mère subissant des pressions du clergé de sa paroisse. Elle lui écrivait cependant, le 17 février 1954 : « Nous n’avons pas le droit de t’influencer, tu dois être le seul juge de ta conscience, nous te faisons confiance ». Et lui écrit dans son témoignage : « Si j’avais quitté le travail, j’aurais trompé l’Église, car je n’étais plus celui qu’elle croyait. Je lui demandais seulement d’être fidèle à l’amour qu’elle avait eu pour moi. Ce que ma propre mère m’avait donné ». A l’usine, ses camarades se firent discrets et fraternels et lui dirent simplement : « Tu restes avec nous, tu es des nôtres ».

Bernard fit partie d’un groupe de prêtres-ouvriers insoumis, appelé le groupe d’Issy-les-Moulineaux, qui se réunissait pour réfléchir à ce qu’ils vivaient et à leur foi. Au moment du Concile, ils étaient quinze à écrire une longue lettre aux évêques réunis à Rome pour faire entendre la voix des ouvriers. Le texte était sévère pour l’Église.

Juste après 1954, Bernard avait fait la connaissance de Denise. Cependant, il ne voulut pas demander sa réduction à l’état laïc : « Je désirais encore que l’Église accepte de reconnaître des prêtres différents dans un monde différent et je ne voulais pas, en ce qui me concerne, que l’Église puisse utiliser notre mariage comme une explication facile de l’interdiction des prêtres-ouvriers ». Denise sut attendre dix-neuf ans, avant leur mariage en 1974.

A corps perdu dans l’activité syndicale

Dans l’entreprise, c’est le syndicat qui est le pôle d’humanité et, avec le recul, Bernard estime que ses douze années chez Rateau « comptent parmi les plus riches de sa vie ». En 1965, ses camarades lui demandèrent de devenir permanent de la CGT de la Métallurgie. Il hésita : cela voulait dire qu’il ne pourrait plus jamais travailler ; il finit par accepter et resta permanent pendant quinze ans, jusqu’en 1980. Pendant les quatre dernières années de sa vie active, Bernard géra et développa les œuvres sociales de la Métallurgie parisienne.

Après avoir longtemps résisté aux pressions de ses amis communistes, Bernard finit par adhérer au PCF en 1976 mais pour un temps court : après le « bilan globalement positif » que Georges Marchais fit de l’URSS puis l’intervention soviétique en Afghanistan, il quitta le parti sur la point des pieds. Bernard commente : « En réalité, ce n’était pas au PCF que j’avais adhéré, mais à un groupe d’amis que je soutiendrai toujours et pour lequel je garderai la même estime ».

Bernard Cagne mourut en mai 2011.

1Je puise dans l’autobiographie de Bernard Cagne intitulée Prêtre-ouvrier à La Courneuve. Un insoumis de 1954, Karthala, 2007.

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Pour Jean-Luc Mélenchon

Au premier tour des présidentielles de 2012, Mélenchon qui avait recueilli 4 millions de voix avait appelé à barrer la route à Sarkozy en votant pour François Hollande. Pourtant, il connaissait bien ce socialiste et n’a jamais apprécié celui qu’il avait surnommé un « capitaine de pédalo ». Mais pouvait-il imaginer qu’il irait de reniement en reniement jusqu’à faire une politique que la droite elle-même, jusqu’à lui, n’avait pas osé initier ?

Reconnaissons-le : Mélenchon fait peur à certains, avec ses manières brusques de répondre ou d’apostropher les journalistes. Serait-il un nouveau bolchevik ? Suivons d’abord son itinéraire.

Socialiste et mitterrandiste

Militant au PS pendant plus de trente ans, de 1976 à 2008, Mélenchon qui est devenu en 1986 le plus jeune sénateur de France a connu parfaitement l’appareil de ce parti. Son admiration pour celui qu’il appelle affectueusement « le Vieux » est restée sans bornes. Dans son autobiographie, il lui consacre un chapitre de 50 pages et écrit par exemple : « Que les autres s’en tiennent à la légende noire de Mitterrand, c’est leur affaire ! Je ne cèderai pas à une mode aussi médiocre »1. Il bataille pourtant dans l’opposition de gauche et, s’il a appelé à voter « oui » à Maastricht – une erreur dont il s’est repenti -, il fut le seul sénateur socialiste à voter, en 1998, contre l’euro. Entre 2000 et 2002, il fut ministre délégué à l’enseignement professionnel dans le gouvernement Jospin. En 2005, il rejoignit la campagne contre le traité constitutionnel. Au soir de la victoire du « non », il déclarait : « C’est un moment joyeux ; les Français ont dit « non » à une Europe libérale, ils n’ont pas dit « non » à toute Europe ». Il batailla encore trois ans au sein du PS pour faire triompher la tendance antilibérale, avant de le quitter et de fonder avec d’autres, le 1er février 2009, le Parti de Gauche (PG). 

Il fallait rappeler cet itinéraire pour qu’on comprenne la méfiance de Mélenchon à l’égard d’une primaire concoctée par le PS.

« La France insoumise »

Mélenchon s’est mis en congé du PG en août 2014. Il affirma tirer les leçons des élections et confia le parti à deux co-secrétaires, Éric Coquerel et Danièle Simonnet. La méthode est cavalière et le PG allait tanguer aux élections municipales et régionales entre le PC, le PS et les écolos.

lenchon a donc les mains libres pour lancer, en février 2016, un mouvement hors parti politique, « La France insoumise » qui, dès juin, rassemblait autour de 10 000 « insoumis », avec le soutien de divers groupes. Le but est de rassembler largement. Si certains « insoumis » sont des militants chevronnés, d’autres s’engagent pour la première fois dans la vie politique. Le programme de la France insoumise, donc celui du candidat Mélenchon, fut longuement discuté par voie électronique puis adopté définitivement lors d’une assemblée de mille personnes réunies à Lille à la mi-octobre2. Mélenchon et ses amis cherchent donc à dépasser le cadre des partis traditionnels souvent déconsidérés.

La main tendue de Benoît Hamon

On a beaucoup parlé de « rassembler la gauche », mais Benoît Hamon a confirmé qu’il y aurait un bulletin de vote à son nom au premier tour. Il est vrai que l’élection du président de la République au suffrage universel a conduit à une personnalisation désastreuse de notre vie politique. Est-on sûr aussi que le programmes des candidat Hamon et Mélenchon coïncident ? Si les choses sont claires du côté de la France insoumise, Hamon n’a exposé, dans ses interventions, que des bribes de programme et, comme candidat du parti socialiste tout entier, il est bien obligé de composer avec l’appareil du parti et les apparatchiks. Sait-on que les trois quart des candidats du PS aux législatives ont été décidé sans l’avis d’Hamon, bien sûr, et que l’on y retrouve tous ceux qui ont soutenu la politique de Hollande-Valls : Cambadélis, Le Guen, El-Khomri, Élisabeth Guigou, Jean-Jacques Urvoas, Bruno Le Roux, Marisol Touraine, etc. ?

Hamon doit son succès à cette proposition de revenu universel qui peut prendre des formes très diverses et ne pas représenter nécessairement un progrès s’il se substitue à quantité d’allocations déjà existantes. Pour sa part, Mélenchon prévoit une mesure plus raisonnable : une allocation d’autonomie pour les jeunes de 18 à 25 ans, d’une durée de trois ans, sous condition de ressource. On trouve, certes, des points communs dans les deux programmes, comme l’augmentation du Smic, l’abandon progressif du nucléaire, l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, et, bien sûr, l’écologie ; mais, déjà sur l’abrogation de la loi El Khomri, Benoît Hamon a reculé…

Deux points de divergences méritent aussi d’être soulignés entre les deux candidats : le traitement de deux cfrises majeures – qui ne sont d’ailleurs abordés par aucun autre candidat : la crise de nos institutions politiques et la crise européenne.

Tandis qu’Hamon a évoqué des mesurettes destinées à améliorer nos institutions politiques (non-cumul des mandats, limitation du 49.3, introduction d’une dose de proportionnelle), Mélenchon milite depuis longtemps pour une VIe République. Dès 1992, il a entamé ce combat avec Marie-Noëlle Lienemann. Constatant l’usure extrême des institutions de 1958 – soi-disants solides mais révisées 24 fois – le candidat de La France insoumise  a placé cette réforme institutionnelle en tête de son programme. Dès son élection, il prévoit de convoquer un référendum (grâce à l’article 11) pour engager un processus constituant. Cette Assemblée constituante préparerait donc une nouvelle Constitution et le projet serait ensuite soumis à référendum d’approbation. L’ objectif est d’abolir la monarchie présidentielle mais aussi de renouveler complètement la classe politique puisqu’il prévoit qu’aussi bien dans la Constituante que dans les assemblées suivantes aucun parlementaire des anciennes assemblées de la Ve République ne pourrait se présenter. C’est donc un renouvellement complet de notre vie politique que veut réaliser Mélenchon. Nul doute de ce grand admirateur de la Révolution française ne songe à l’oeuvre extraordinaire réalisée par les députés des États Généraux de 1789 à 1791.

lenchon s’attaque aussi au point aveugle des débats politiques de la gauche comme de la droite : la crise de l’Union européenne. Certains candidats ont parlé, sans plus de précision, de « consolider l’Europe », d’autres ont repris le vieux refrain sur la « compétitivité de nos entreprises » qui exige toujours la compression des salaires ! Pour penser un avenir meilleur pour les Français, Mélenchon est convaincu qu’il faut pourtant rompre avec l’austérité imposée par les règles actuelles de l’UE. Il ne manque pas d’audace puisqu’il veut renégocier les traités européens et en finir avec l’indépendance de la Banque Centrale européenne. Il ne manque jamais de rappeler que la BCE n’a pas le droit de prêter de l’argent directement aux États mais verse, chaque mois, 80 à 85 milliards d’argent aux banques (à un taux de 0,05 %) qui prêtent ensuite aux États, à un taux évidemment plus élevé ! Il entend aussi réaliser la promesse de Hollande, oubliée depuis son élection : séparer les banques d’affaires des banques de dépôt3. Forte de l’expérience grecque, La France insoumise a pour slogan : « L’UE, on la change ou on la quitte ». Telle serait sa position dans une négociation avec nos partenaires européens.

lenchon serait-il un dangereux bolchevik ?

On remarque rarement les mots employés par le leader de la France insoumise : « oligarchie » ou « caste » opposée à « peuple », et non lutte des classes. Pour lui, l’évolution sociale et la concentration de la richesse entre les mains d’une minuscule fraction de la population justifie une vision nouvelle du monde que contestent d’ailleurs les marxistes orthodoxes. Ce n’est pas pour rien que le parti communiste ne s’est rallié à Mélenchon que par l’impossibilité de lui opposer un candidat susceptible d’atteindre les 5 % nécessaires au remboursement de sa campagne électorale.

1Jean-Luc Mélenchon avec Marc Endeweld, Le choix de l’insoumission, 2016, 384 pages.

2 Le programme intitulé L’avenir en commun, Seuil, a été publié en décembre et est vendu 3 euros.

3 L’absence de cette séparation a ainsi contraint l’État français à renflouer quantité de banques et établissements financiers : Crédit Lyonnais, Crédit Immobilier de France (CIF), Crédit Foncier de France, Groupama, Dexia, tous ces groupes ont été sauvés par les contribuables français.

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Vie de prêtre (2) : Jean Ploussard

Né en Lorraine en 1928, Jean Ploussard mourut en 1962 sous le nom de frère Yakhia ag Rissa (Jean de Jésus) dans la peau d’un touareg. Pour retracer son parcours, nous disposons de ces Carnets de route qui ont été partiellement publiés1.

Élevé chrétiennement, il s’enthousiasme adolescent pour l’idéal scout : servir. En 1946, sa décision est prise : il sera prêtre et missionnaire. Il écrit : « Vendredi 30 août 1946 : je m’éveille « dispensé » du mariage, de R. (une jeune fille aimée), du foyer, des enfants. Christ appelle ». Il entre au noviciat des Rédemptoristes, une congrégation de missionnaires. Tout de suite, sa vocation achoppe sur la loi du célibat et, toute sa vie, Jean va mener un combat pour la respecter.

Au début des années cinquante, l’existence des prêtres-ouvriers l’attire. Il est aussi fasciné par le P. de Foucauld et, dès 1953, ressent « l’appel de là-bas, du désert, du Sahara, du Hoggar, des sous-prolétaires, je ne sais pas trop ». La condamnation des prêtres-ouvriers, en 1954, suscite chez lui des réflexions violentes : « Est-ce que je ne suis pas en train de m’engager sur cette voie bordée de murs mesquins, ce chemin à curés, à part, couvert, abrité, gainé de noir, chaussé de noir, coiffé de noir. Avec ce col blanc ridicule. Ces bas ridicules. Ces culottes ridicules. […] Ils sont truffés de préjugés, bourrés de réflexes à part. […] Nos paroles, nos mœurs, nos habits leur soulèvent le coeur ! Alors, il faut redescendre. Redevenir de la foule » (8 mai 1954). En juillet 1954, Jean est ordonné prêtre.

Au Niger

En décembre 1955, Jean arrive au Niger. En brousse, il est tout de suite séduit : « J’ai rencontré des gens purs. J’ai rencontré des hommes saints et religieux. J’ai rencontré des femmes et des filles qui ne cherchent pas à faire tomber ». Mais il est affecté à Niamey et apprend le sonraï. Il écrit à ses parents son bonheur : « Je me sens tous les jours un peu plus profondément uni à l’Afrique par une espèce de sacrement de mariage. Une personnalité nouvelle monte en moi comme un coeur nouveau. […] Je me sens même – tenez-vous bien – que ce serait une immense joie pour moi que de voir tout à coup ma peau se foncer et devenir noire » (8 février 1956).

Cependant, dans ses carnets, il crie sa souffrance du célibat et parle de « croix ». Il écrit : « Les motifs mystiques du célibat sacerdotal ne m’ont jamais paru, je crois, suffisants à eux seuls pour contrebalancer l’appel au mariage et à la paternité » (20 février 1956). Il écrit même à Rome : l’Église d’Afrique ne pourrait-elle pas être rattachée à une Église orientale qui admet des prêtres mariés ? Le cardinal Tisserant qui dirige la congrégation pour les Églises orientales lui répond que, dans ces Églises, la cause du célibat gagne progressivement les esprits et la pratique.

Jean souffre aussi d’être assimilé aux autres Blancs, les patrons, les colons. « J’en ai marre de m’entendre encore appelé « patron » comme les autres… Alors j’ai demandé à vivre en ville avec tous ceux du petit peuple, comme eux autant que possible ». Mais il est obligé de vivre à la résidence de la mission.

Intermède en France et retour au Niger

Très malade, à l’automne 1957, il est obligé de rentrer en France pour se faire soigner et il y reste jusqu’en fin juin 1958. A la radio de Niamey, le dimanche, il prêche dans deux langues vernaculaires. Jean n’est pas un bien-pensant : « Répugnance d’une certaine « église », curés, bonnes sœurs, vierges et purs, gens bien intentionnés, bien-pensants, etc., etc. La Vérité vient par l’Église. Mais toute la Vérité ne vient pas par l’Église visible. Les musulmans, païens ou marxistes ont une part de vérité. Les paillards aussi » (18 octobre 1959).

La solitude et la chasteté lui pèse toujours autant. « Je me prends à détester un peu la vie des « mis à part ». Pourquoi ? Mais parce qu’elle à l’air de dire qu’il y a quelque chose d’impur dans l’amour d’une femme, dans l’amour charnel, dans la possession des enfants » (13 janvier 1960). En Afrique, le célibat est considéré comme anormal et suspect Serait-il impuissant ou affecté d‘une maladie cachée ? Il a des moments de lassitude : « J’en ai marre. C’est salutaire. Marre de moi, de la Mission » (31 mai 1960). Or, en novembre 1960, il est nommé missionnaire auprès des 300 000 touaregs du Niger. Il logera à Agadès et servira d’aumônier aux Petites Soeurs du Père de Foucault.

Avec les touaregs

Le 4 décembre 1960, dans la petite église d’Agadès, il n’y a aucun touareg mais il déclare : « Je suis venu pour vous… Pour rester avec vous… Je ne suis pas venu ici pour quelques années. Mais pour y vivre… Et puis, surtout, pour y mourir… Je ne pense pas à rentrer en France. Jamais… Je viens ici pour toujours. Je viens rester ici. Je deviens targui2 à partir de maintenant… Désormais je suis un des touareg, un point c’est tout ».

Il fait un pèlerinage à l’Asekrem et « nage dans le bonheur le plus complet ». Le 21 février, il part à chameau pour sa première mission nomade. Il est désormais habillé en targui et on ne voit que ses yeux. Il coupait ainsi les ponts avec les Européens. Il explique : « Aimer son chameau d’affection. En prendre un soin extrême. C’est un animal qui, à la fin du monde, ne sera pas jeté au feu comme les autres animaux, mais entrera avec son maître au paradis. Faire quelquefois des dizaines de kilomètres à pied pour ne pas le fatiguer. En rentrant de voyage, penser d’abord à lui, l’abreuver, lui assurer à manger avant de se restaurer soi-même. […] Acquérir l’art de retrouver son chameau à la trace (parmi des dizaines d’autres) après une nuit de pâturage au cours de laquelle il a pu faire cinq à huit kilomètres. Savoir monter son chameau à la targui (on reconnaît un Européen à chameau à cinq kilomètres). Acquérir le petit coup de pied en avant, qui à chaque pas empêche le balancement du corps d’avant en arrière. Rester droit, silencieux, immobile, fier, etc. ». Il est accompagné de trois goumiers qui s’habituent à le voir s’éloigner pour prier. Mais ils ne comprennent pas qu’il ne soit pas marié. A chaque halte, on lui présente de belles jeunes filles dont certaines à la peau aussi claire que lui qui, donc, doivent d’autant plus le séduire. Puis, après quelques jours, les goumiers comprirent et présentent Jean dans les campements comme un marabout et expliquent les raisons de son célibat.

Il s’attache tellement aux touaregs qu’il leur demande de lui raser la tête et écrit : « Il faut que je sois Targui jusqu’à la moelle des os : langue, habit, maison, meubles, vaisselle, manières, coutumes, hospitalité, prière, jeûne, nourriture (dattes, fromage, arjira) » (6 mars 1961). Il y a une chose que les touaregs ont du mal à accepter : c’est qu’il vive chez eux en pauvre. Cela les choque et les déçoit un peu. Leurs marabouts à eux sont riches.

Un jour, deux touaregs se mirent en tête de le convertir à l’islam. Ils le font par amitié pour lui en lui affirmant qu’il gagnera plus vite le Paradis et avec moins de peine en disant simplement : « Dieu est unique et Mahomet est son prophète ». Jean leur répond en riant qu’il se méfie de ce qui est facile. Pour finir, il leur prononça sa Chahada à lui : « Lahilla illelah, Dieu est unique, le Très-Haut, Annahi Rissa rassouroullah, et Jésus est son Envoyé, plus encore même son Fils ». En plus du chapelet marial, Jean récite celui de l’islam : sofran Allah (« Miséricorde de Dieu »), Khamdull Illahi (« Merci à Dieu », Deo Gratias), Allah Akbar (« Dieu est grand »). Jean constate qu’il n’est pas pris pour un Kafer, un païen, mais pour « un marabout de Jésus vivant en frère des touareg ». Il suscite une réaction de très grande sympathie et d’accueil ; de partout on invite ce marabout, on veut lui faciliter son installation, sa pénétration, son intégration au sein du peuple targui.

Pourtant, Jean constate aussi que le tempérament européen ne permet pas de supporter la sous-alimentation que supportent les touaregs ; il doit prévoir du lait et des œufs en poudre. Et, pour garder la chasteté, Jean ne voit qu’une solution : « la passion, l’amour-passion du Seigneur-Jésus, semée, poussée et épanouie jusqu’à la destruction complète de la confiance en soi ».

En août 1961, il s’installe sous la tente à Tchirozérine, un centre de pâturage et de culture, à 40 km d’Agadès, et y crée une école, avec au début, quinze garçons et une fille. Il se lève à 4 h. et demi du matin pour avoir le temps de prier et de dire la messe avec toutes ses occupations. Au début, il souffre du rythme de vie du campement et de la promiscuité puis il réagit, s’organise et sa vie monastique prend forme.

La mort d’un targui

Les notes de Jean dans son carnet se font plus rares, signes qu’il a trouvé la sérénité. Le 7 février, après son heure d’adoration et sa messe, il préside à l’ouverture de la classe puis il part travailler au jardin ; il a pris sa hache pour enlever une vieille souche. Quand il revient, à 8 heure, il dit au moniteur en montrant sa tempe gauche : « J’ai une veine qui vient d’éclater là ; cela peut être très grave. Je vais me coucher ». Quelques minutes plus tard, on le retrouve inanimé devant sa chapelle, ayant vomi beaucoup de sang. Il agonise. Hospitalisé à Agadès, il sombre dans le coma et s’éteint le 18 février à l’âge de 33 ans. On dit de lui qu’il avait été « un grand vivant ».

1Carnet de route de Jean Ploussard, Seuil, 1964, 315 pages.

2Targui est le singulier de touareg.

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Comprendre le Wahhabisme

Le terme est rentré dans notre langage courant sans qu’on se soucie bien souvent de la réalité qu’il recouvre. Un livre récent a connu un grand succès en faisant frisonner les Occidentaux sur la puissance malfaisante de la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite ; je parle, bien sûr, de l’ouvrage de Pierre Conesa, Dr Saoud et Mr Djihad1. Haut fonctionnaire, Pierre Conesa a dépouillé de nombreux rapports mais il n’est pas un spécialiste du Moyen-Orient ni de l’islam. J’ai complété mon information par un livre d’un islamologue, Hamadi Redissi, professeur de sciences politiques à l’université de Tunis et auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam politique ; son livre s’intitule Une histoire du wahhabisme. Comment l‘islam sectaire est devenu l’islam2.

A l’origine, l’alliance entre un chef tribal et un chef religieux

Tout commence au milieu du XVIIIe siècle (1158 de l’hégire) lorsqu’un prédicateur, Muhammad ibn Abd al-Wahhab, vient se réfugier à Diraya, capitale d’un petit seigneur, Muhammad ibn Saoud, située au fond d’une vallée, au nord-ouest de Riyad. A l’époque, l’essentiel de la péninsule arabique échappait à la domination ottomane. Le cheikh prêchait le retour à la pureté de l’islam et donc à l’Unicité de Dieu, bannissant toutes les idoles : cultes des innovateurs, des lieux saints, des ulémas égarés et des chiites. Le mariage du fils d’ibn Saoud avec une fille de Muhammad Abd al-Wahhab scella l’alliance entre eux. Devenu imam, ibn Saoud dut mener le djihad contre toutes les formes d’idolâtrie.

Les Saoud de la première dynastie (1745-1818) mènent en fait de véritables razzias. En 1801, ils s’emparent de Karbala, la ville sainte des chiites, y tuent entre 2 à 5 000 personnes, s’emparant d’immenses richesses ; ils démolirent toutes les vestiges de la période pré-islamique. Pire encore, quelques années plus tard, ceux qu’on appellent désormais les wahhabites conquirent la Mecque et s’empressèrent d’y démolir les monuments, tombes et mausolées ; à Médine, ils pillèrent jusqu’au tombeau du Prophète et imposèrent l’ordre moral : interdiction de fumer, des litanies, les fêtes comme celle de la naissance du Prophète. Pourtant, rompant avec la simplicité bédouine, le troisième imam vit dans la richesse et sa capitale, Dariya, devint une ville prospère. La secte des wahhabites est alors haïe des sunnites qui finissent par obtenir des Ottomans une expédition militaire contre Dariya qui, en 1818, est prise et détruite.

De l’hérésie wahhabite à l’orthodoxie

Le fondement de la doctrine est Le Livre de l’Unicité écrit en 1741 par Ibn Abd al-Wahhab. Alors que tous les musulmans croient à l’unicité de Dieu (tawhid), les Wahhabites estiment que les musulmans de leur temps n’y sont pas fidèles en multipliant les prières d’intercession, en vénérant les tombes des saints hommes, en écoutant les Ulémas et en s’adressant aux marabouts. Or, dès le début la secte wahhabite s’est heurtée à une vive opposition du sunnisme orthodoxe. On lui reproche de démolir les pierres tombales et son rejet de l’intercession des saints. Ce n’est que dans les années 1920 qu’il émerge de cette situation d’hérétique. Avec Abdelaziz ibn Saoud (1880-1953) commence la troisième dynastie des Saoud ; soutenu par les Anglais pendant la Première guerre mondiale, s’il ne peut s’emparer de l’Irak et de la Transjordanie, il conquiert La Mecque, en 1924, avec des troupes composées de nomades sédentarisés. Dès lors, il y impose sa vision de l’islam aux Ulémas. Ses troupes ont introduit, nous dit Redissi, l’ascétisme, le fanatisme et le culte du martyr. La haine des chiites, des apostats, des soufis, des chrétiens et des juifs justifie tous les crimes. Détenteur des deux principaux lieux saints de l’islam, les Saoud ont imposé le wahhabisme comme l’islam orthodoxe. L’avion qui permet aux pèlerins d’affluer en masse conforte ensuite la confusion entre wahhabisme et islam sunnite.

Le pacte du Quincy (14 février 1945)

Au retour de la conférence de Yalta, le président Roosevelt rencontre Abdelaziz ibn Saoud à bord du cuirassé Le Quincy. Au cours de leurs conversations, un pacte oral est conclu : les États-Unis protègeront la dynastie des Saoud en échange d’un approvisionnement en pétrole. En revanche, Roosevelt ne parvient pas à rallier Ibn Saoud au projet d’État juif et promet de le consulter sur l’avenir de la Palestine. Mais Roosevelt décède deux mois plus tard et Truman, son successeur, ne s’est pas senti engagé par sa promesse sur la Palestine.

Ainsi confortée, les puissants Saoud n’ont pourtant pas pu restaurer à leur profit le califat : en effet, ils ne descendent pas de la tribu du Prophète, mais leur alliance avec les Ulémas consolide leur pouvoir. Le wahhabisme est devenue une idéologie d’État. Une idéologie religieuse qui, dans les années cinquante, s’opposa, opportunément aux yeux de l’Occident, au panarabisme de Nasser et qui, aujourd’hui, devient parfois gênante.

Les rouages du pouvoir

Le Comité des grands oulémas mis en place en 1971, formé de 17 membres nommés par le roi, représente la principale instance législative avec le conseil des ministres. Il émet des fatwas qui régissent la vie quotidienne des Saoudiens et, si nécessaire, apporte son soutien au régime lorsqu’il est contesté. Les revenus tirés du pétrole, complétés par ceux provenant du pèlerinage, sont considérables et offrent aux Saoud les moyens d’étendre son influence par ses universités islamiques. La première a été créé en 1961 à Médine ; aujourd’hui, face à la prestigieuse université islamique d’al-Azhar, les Saoud disposent de huit universités qui attirent des étudiants du monde entier. Les cycles d’études ont été raccourcis à trois ans !3 Pour attirer des étudiants étrangers, l’université de Médine accorde des bourses et pour démocratiser le recrutement, on a simplifié les programmes, limité les enseignements théologiques à des définitions du licite et de l’illicite. Pierre Conesa cite, mais sans indiquer ses sources, les chiffres de 45 000 cadres religieux formés en provenant de 177 nationalités différentes. Après quoi, les diplômés rentrés dans leur pays poussent à la réislamisation du droit et à la mention de la charia dans la constitution.

Les institutions sous la tutelle saoudienne

Contre la Ligue arabe dominée par Nasser, les Saoud créent la Ligue islamique mondiale (LIM) en 1962 puis l’Organisation de la conférence islamique mondiale (1969). L’Arabie saoudite créent des chaires académiques à Harvard, en Californie à Santa Barbara, à Londres et même à Moscou. LIM est présente dans 120 pays et contrôle quelques 50 grandes mosquées en Europe, de Sarajevo à Copenhague, de Grenade à Mantes-la-Jolie. Le roi Fahd a financé la construction de la grande mosquée de Lyon par un don personnel. Mais le centre européen de la LIM est installé depuis les années 70 à Bruxelles où le roi Beaudoin, en remerciement pour un don saoudien à la suite d’un grand incendie, a donné un terrain au parc du Cinquantenaire ; de là rayonnent quantité d’institutions wahhabites. On sait ce qui en résulta. Précisons que ces fondations sont toujours dirigées par un Saoudien.

Les Saoud contrôlent des journaux mais aussi des chaînes de télévision au Moyen-Orient : Al-Arabya a un des meilleurs taux d’audience du Moyen-Orient ; M.B.C. émet en langue arabe depuis Londres. Naturellement, l’argent saoudien pèse sur l’orientation de nombreuses publications du monde arabe et, aux États-Unis, ils soutiennent financièrement la très conservatrice CNN.

En Grande-Bretagne, la poussée islamique se traduit par la présence de tribunaux islamiques tolérés par le gouvernement. On n’oubliera pas non plus la présence saoudienne grandissante dans une Bosnie qui a sombré dans une pauvreté extrême. A Sarajevo, le roi Fahd a fait construire une immense mosquée et le pays vient de signer, en décembre dernier, un accord de coopération éducative et scientifique avec l’Arabie saoudite ; à l’avenir, la formation des médecins aura lieu en Arabie.

Wahhabisme et djihad

Comme chacun sait, 15 des 19 kamikazes du 11 septembre étaient des Saoudiens. Pourtant, l’administration Bush a gardé secrets des documents mettant en cause, selon le sénateur démocrate Bob Graham, « plusieurs entités saoudiennes, y compris du gouvernement ». Ce n’est qu’en juillet 2016 qu’Obama a autorisé la publication des 28 pages censurées d’un rapport sur les attentats du World Trade Center. On y découvre que le gouvernement interdisait de faire du renseignement sur l’Arabie saoudite considérée comme un pays « allié ». Le premier groupe de travail FBI-CIA n’a été créé que le 18 novembre 2001 ! Évidemment, le pèlerinage sert à dissimuler les voyages en Arabie de militants djihadistes qui vont chercher argent et consignes. Pierre Conesa ajoute qu’un document publié par WikiLeaks « décrit l’Arabie saoudite comme la machine à cash des terroristes à partir d’un mémo secret d’Hillary Clinton daté de décembre 2009 ». Mais, parmi les donateurs de la fondation Clinton, on trouve l’Arabie saoudite…

L’opinion publique américaine est majoritairement hostile au régime de Riyad ; à cela, les Saoudiens répondent par une coûteuse campagne de relations publiques. De même, en France en avril dernier, l’Arabie saoudite a conclu un contrat de « communication » avec la société Publicis dont la première actionnaire est Élisabeth Badinter. Le féminisme sait, à bon escient s’effacer devant les affaires.

1Pierre Conesa, Dr Saoud et Mr Djihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie souadite, Robert Laffont, 2016.

2Hamadi Radissi, Une histoire du wahhabisme, Seuil, 2007.

3Je m’appuie ici sur Pierre Conesa.

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Vie de prêtre : Paul Boiteux (1)

Je commence aujourd’hui une série d’articles sur la vie de prêtres qui sont souvent passés inaperçus alors qu’ils méritent de rester dans notre mémoire. Paul Boiteux (1918-2005) – que j’ai un peu connu – est l’un d’entre eux. Il a écrit et publié en 1979 à compte d’auteur un ouvrage, Les léopards appelés à la liberté, qu’on peut encore acheter en occasion sur internet.

Paul naît dans une famille paysanne du Haut-Doubs. Quelques mois plus tard, son père meurt au champ d’honneur, comme on dit, laissant une veuve avec trois enfants. La mère doit abandonner les terres en location et se replier sur le jardin et quelques arpents pour faire vivre sa progéniture. Paul connaît donc dans son enfance une grande pauvreté : après l’école, « il fallait travailler tous les jours pour manger tous les jours » ; il fallait aussi, pour glaner dans les champs des propriétaires, supplier humblement. Il vit sous la coupe d’un trio des plus traditionnel : une mère dévouée mais autoritaire, un instituteur, maître exemplaire, anticlérical comme il se doit, et un vieux curé régentant toute la vie de ses paroissiens. Tous les matins, Paul assiste à la messe, corvée dépourvue de sens pour lui. A 11 ans, l’instituteur veut en faire un maître d’école mais le curé l’emporte : Paul va entrer au séminaire sans qu’on lui ait demandé son avis !

Au séminaire-caserne

D’octobre 1929 à juillet 1936, de 11 à 18 ans, Paul fut soumis à un rythme de vie monastique : levée à 5 heures du matin, prière puis méditation, étude, messe, petit déjeuner, classe, étude, dîner, récréation, étude, classe, goûter, étude, souper, prière du soir et coucher à 21 heure ; déplacements en rang et en silence, absence de relations amicales, tant redoutées par l’institution. Le « Père-Supérieur est un homme au coeur dur que tout le monde redoutait et que personne n’aimait » ; Paul manque cruellement de tendresse. « Le devoir premier d’un séminariste était de faire taire sa sensibilité et de racornir son coeur », constate-t-il. Bon élève, il exprime son malaise en organisant des chahuts. Vers l’âge de 16 ans, sa frustration se retourne contre le Dieu tyran, le Dieu « ennemi de la vie » dont l’existence lui semblait, hélas, incontestable. Il ne peut exprimer sa révolte auprès de personne. En 1936, à 18 ans, il décide de ne pas être prêtre mais il entre quand même au Grand Séminaire de Besançon : comment aurait-il pu fallu affronter sa mère, sa paroisse et le monde ecclésiastique ? Il est décidé à attendre le service militaire pour trouver une nouvelle orientation. A la fin de l’année scolaire 1939, il pousse « un ouf d’indescriptible satisfaction. Enfin, j’allais pouvoir être moi-même ! » L’Église lui donne la nausée ; il la perçoit comme une organisation para-militaire, une puissance temporelle et financière. La guerre arrive qui lui donne l’occasion de quitter le séminaire sans susciter de drame.

Sous les drapeaux, pour la délivrance de la France… et de lui-même

En septembre 1939, Paul fait ses classes d’élève-officier. Malgré l’entraînement physique intense, il est « heureux d’être un homme et un homme libre ». Après l’armistice, il est maintenu sous les drapeaux et intègre le 159e bataillon alpin. Le ralliement de l’Église au régime de Pétain lui donne un nouveau motif de détestation. Puis, au cours d’une conversation, un camarade l’incite à lire les quatre Évangiles. Et, pour Paul, c’est la découverte éblouissante d’un Jésus de Nazareth que neuf années de séminaire n’avaient su lui révéler ! Du coup, il franchit la ligne de démarcation et réintègre le séminaire de Besançon. Cette fois, il se retrouve avec plusieurs dizaines de séminaristes démilitarisés ; tous ont connu la vraie vie et obligent les supérieurs à fermer les yeux : les journaux et revues sont admis, certains sortent en ville de nuit comme de jour sans autorisation, on se rencontre dans les greniers aménagés en salles de réunions et de jeux. Signalons au passage que les séminaristes revenus de la guerre d’Algérie sèmeront, à leur tour, plus tard, un salutaire désordre dans les séminaires.

Paul est affilié à un groupe de résistance, il participe à des sabotages. Après avoir été ordonné prêtre en mars 1944, il demande à son évêque, Mgr Dubourg, d’être aumônier du maquis du Haut-Doubs. L’évêque est maréchaliste mais aussi un ancien combattant de la Première guerre mondiale : Paul reçoit l’autorisation qu’il sollicitait. Bientôt, l’armée d’Afrique repousse les Allemands et Paul s’engage dans le troisième Chasseur d’Afrique et participe à l’offensive jusqu’à Berlin.

Une première expérience en paroisse

Retour à la viecivile. Paul est nommé dans une « mauvaise paroisse » de Haute-Saône. Paroisse de faible pratique religieuse, rapportant peu aux prêtres. Sa mère tient le presbytère et surveille si étroitement son fils qu’elle n’hésite pas, lors d’une visite de l’évêque, à dénoncer ses désobéissances ! Le poids clérical est tel qu’après quelques velléités d’innovations, il cesse le combat : « Je devins le messager de la Sainte Vierge, des saints, des théologiens, des papes, des évêques, et le curé supporter d’une Église vieillissante au service d’un Dieu mort ». Cette sombre période de sa vie, Paul n’en est pas fier ; elle dura six ans jusqu’à ce qu’il découvre que ce Jésus qu’il admirait tant n’était pas seulement un sur-Homme mais « Dieu venu vivre en homme parmi les hommes ». Ce fut la seconde conversion de Paul.

Curé de Busy, journaliste et… amoureux

En 1952, l’évêque le nomme curé de deux paroisses de la grande banlieue de Besançon, Busy et Vorges. Mgr Dubourg lui confie aussi la rédaction du Bulletin de l’Est, une publication mensuelle de 16 pages tirant à 18 000 exemplaires dont le rédacteur vien de décéder. L’imprimerie appartenait à l’évêché et était une source de revenus. Paul Boiteux renouvelle le bulletin – qui devient Lumière de Vie -, non seulement par une maquette et une présentation plus soignées mais dans son contenu. Ce fut, pour Paul et pour les paroissiens de Busy, une source d’approfondissement religieux et d’enrichissement humain. Il devient un salarié et ne dépend plus des quêtes et des honoraires de messes pour subsister et, dit-il, en éprouva un « sentiment formidable de libération ». Le journal connaît un immense succès, rayonne bien au-delà des frontières du diocèse et son tirage atteint les 100 000 exemplaires. Paul reçoit un énorme courrier.

A Busy, Paul habite une cure entourée de hauts murs, avec barreaux de fer aux fenêtres. Avec des volontaires, il abat les murs, dégrillage les fenêtres pour que la cure apparaisse comme une maison parmi d’autres. Une action symbolique qui annonce d’autres réformes.

Mais voilà : très tôt, Paul tombe amoureux de Gisèle, une jeune fille du village qui l’aime aussi. Après un an d’échanges épistolaires, ils décident de ne pas cacher leur amour. A l’époque, Paul est encore jeune et aurait pu se recaser dans l’armée avec le grade de lieutenant, mais tous deux écartent cette hypothèse. Leur amour fait d’abord scandale et les dénonciations n’ont donc sans doute pas tardé à affluer à l’évêché. Plus que Paul qui reste un notable, c’est Gisèle qui subit insultes, grossièretés et vexations. A l’usine où elle travaille, c’est l’enfer. Cependant, leur ténacité parvient à vaincre tous les préjugés ; la dernière à capituler fut la mère de Paul. Pendant dix ans, elle avait employé tous les moyens de pression jusqu’à ce qu’elle rende les armes à son tour.

A trois reprises, Paul fut convoqué à l’évêché : on lui conseille « la prudence dans mes relations » et il en retire le sentiment qu’on ne tient surtout pas à connaître la vérité. Paul vit son amour sans remords : il a accepté le célibat comme une obligation pour être prêtre mais n’a pas reçu de Dieu le don de chasteté parfaite.

La révolution dans une paroisse

Paul Boiteux commença par rénover l’intérieur de l’église. Jusque-là, rien d’étonnant : l’évènement conciliaire a favorisé ce genre d’initiative. Mais il va beaucoup plus loin en voulant rendre « aux laïcs leur dignité et leurs droits, leur pouvoir d’hommes libres et d’enfants de Dieu ». Dès 1965, il songe à créer un Conseil de Paroisse qui finit par voir le jour en 1968. Un premier Conseil Paroissial est élu pour trois ans. Paul se veut seulement le gardien de l’Évangile et de l’unité de l’Église universelle. Il remet la caisse paroissiale et les livres de compte au Conseil ; lui-même vit de son salaire de rédacteur. Peu à peu, le Conseil soulève des problèmes nouveaux, suggère des changement qui, après des débats passionnés, sont soumis au vote. En 1971, un nouveau Conseil de Paroisse de 30 membres est élu ; tous les baptisés ont le droit de vote à partir de 15 ans. Le nouveau Conseil confirme « Paul Boiteux dans son rôle d’annonceur de la Bonne Nouvelle et d’animateur religieux par 83 % des votants ». Sa situation irrégulière aux yeux de la hiérarchie ecclésiale ne l’a donc pas rendu illégitime auprès de ses paroissiens.

La liturgie est repensée. Désormais, la messe dominicale commence par un mot d’accueil de l’un ou l’autre et, peu à peu, la vie entre à l’église : des syndicalistes parlèrent de leurs combats, des chrétiens décrivent ce qu’ils ont vu en Amérique latine ou au Vietnam, des non-violents et des écologistes s’expriment ; tout près, le conflit de Lip est suivi avec une attention particulière. La tâche de Paul n’est pas simplifiée pour autant : on lui demande d’expliquer le texte de l’Ancien Testament ou l’épître dominicale. Il doit donc mener chaque semaine des recherches sur l’histoire des premières communautés chrétiennes ou sur l’histoire juive pour s’acquitter de cette tâche.

La rénovation des sacrements apparut bientôt comme une nécessité ; les divorcés-remariés furent admis à communier s’ils se sentaient en paix avec leur conscience. Pour fêter Noël, l’église fut transformée en une grande salle à manger, avec une table nappée de blanc, illuminée de bougies, chargée de gâteaux.

Restait la question des honoraires de messes. Paul pouvait aisément s’en passer puisqu’il avait par ailleurs un travail rémunéré mais il était gêné de se désolidariser de ses confrères qui en avaient besoin pour vivre.

1976 : le coup de tonnerre

Paul déclare avoir été de plus en plus heureux au cours des années qui conduisent jusqu’au début 1976. A la fin de l’année précédente, l’archevêché avait vendu l’Imprimerie de l’Est et Paul change donc de patron. En juin, il est convoqué par l’archevêque, Mgr Lallier qui lui déclare que « sa vie privée est incompatible avec sa mission de prêtre » ; en même temps, son patron le congédie. Paul Boiteux ne le dit pas dans son livre mais il est évident qu’à partir du moment où l’archevêché avait vendu l’imprimerie, il n’avait plus besoin de ménager le prêtre responsable du bulletin.

Les paroissiens de Busy sont indignés et boycottent les messes célébrées par le prêtre nommé par l’évêque ; cependant, ils se réunissent dans l’église pour prier. Malgré la censure du quotidien régional, L’Est républicain, Alain Woodrow, journaliste du Monde, révèle « l’affaire » qui prend une dimension nationale. Les messages de soutien parviennent massivement à Busy.

Mgr Lallier change de tactique en décembre 1976 et obtient l’accord du Conseil de Paroisse pour la nomination d’un autre prêtre, Gérard Daucourt. Tout s’apaise pendant un mois, jusqu’au jour où le prêtre refuse d’une part, l’élection d’un nouveau Conseil de Paroisse et de permettre à Paul et à Gisèle de communier ! Daucourt a dévoilé son vrai visage, celui d’un exécutant docile des ordres de l’évêque ; il fit d’ailleurs, à partir des années 90, une carrière épiscopale.

Paul a été 25 ans curé de Busy et se retrouve à 58 ans sans sans ressources, sans compétence laïque et dans un contexte économique qui rend une reconversion plus que problématique. Il est chauffeur-livreur pour un boulanger avant de s’arrêter à 60 ans. Gisèle, après avoir été ouvrière, fabrique des bracelets de montre à la maison. Ils vivent avec une très petite retraite ; Paul, après 31 ans de ministère, reçoit l’équivalent de 120 euros d’aujourd’hui ! Mais ils avaient eu la bonne idée de se faire construire une petite maison en matériaux légers qui abrita leur amour jusqu’à la mort de Paul en 2005.

Un jour, Mgr Lallier avait traité les paroissiens de Busy de « léopards ». C’est pourquoi Paul Boiteux a appelé son livre Les léopards appelés à la liberté.

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La fin de l’Union Européenne

Tel est le titre d’un ouvrage dont les deux auteurs sont Coralie Delaume et David Cayla1. Un titre, on l’a remarqué, sans point d’interrogation. L’ouvrage, sans jargon économiste m’a paru suffisamment pertinent, pour que je lui consacre cette page de mon blog.

« L’Europe comme nous l’avions imaginée, c’est fini. L’Europe que nous avions voulue, nous ne la connaîtrons jamais. Et les États-Unis d’Europe, il ne faut plus y penser ». Ce jugement si pessimiste est celui de François Hollande lui-même, le 23 juillet 2016. On l’a peu entendu parce qu’il ne faut pas détourner les Français de l’Europe à laquelle tiennent presque tous nos politiques. Pourtant, l’histoire récente dessine clairement l’avenir : l’éclatement du projet européen qui n’apporte pas, comme on l’espérait, la solidarité, le progrès et la paix.

Nos deux auteurs consacrent leur premier chapitre aux référendums qui se sont succédé dans certains pays de l’Union. Dès 2003, la Suède refusait d’entrer dans l’euro, en 2005, la France et les Pays-Bas rejetaient le projet de Constitution européenne, en 2015, les Grecs repoussaient l’accord concocté par la « Troika » (BCE, Commission européenne et FMI) et, le 23 juin 2016, les citoyens de Grande-Bretagne décidaient de se retirer de l’UE. Je crois utile d’ajouter qu’en mars 2015, l’Islande avait retiré sa demande d’intégration et le 16 juin 2016, donc avant le vote britannique, le Conseil des États suisses décidait de retirer sa candidature d’adhésion à l’UE.

L’Union européenne n’est plus attrayante ; on peut même dire qu’elle est devenue répulsive. Les conséquences de ces votations ont été très diverses. On ne reviendra pas sur la confiscation du « non » français par la classe politique, droite et gauche réunies2 ; les Irlandais – qui avaient mal voté – ont dû revoter… pour dire enfin « oui » au traité. Mais il faut remarquer que, dans le cadre européen, des pays comme la Grande-Bretagne mais aussi le Danemark avaient obtenu des dérogations à la réglementation communautaire. Une Europe à la carte est donc possible… à condition d’avoir des hommes politiques coriaces.

L’échec de la Grèce

Ce que l’UE a infligé à la Grèce méritait bien un chapitre. En exergue, nos auteurs citent la déclaration de Jean-Claude Junker, président de la Commission européenne, le 29 janvier, soit trois jours après la victoire électorale de Syriza : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». C’est clair, non ? Dès le 4 février, donc huit jours plus tard, la Banque centrale européenne (BCE) prend l’initiative d’empêcher les banques privées grecques d’obtenir des liquidités à bon marché (0,05 %) en échanges de titres de dette publique. Il reste à la Grèce l’aide à la liquidité d’urgence (ELA) mais elle coûte plus cher (1,5%) et le montant est plafonné. Sortant de ses compétences financières et techniques, la BCE prenait ainsi une décision politique, celle de déclarer la guerre à la Grèce de Syriza.

La seule arme dont la Grèce disposait était, on le sait, la menace de sortir de l’euro. Encore fallait-il l’utiliser. Or les auteurs nous disent que, dès mars 2015, Yanis Varoufakis affirmait : « J’ai longuement expliqué que notre gouvernement n’envisagerait jamais de Grexit, que nous n’en discuterions jamais. Pour nous, il est même toxique d’y penser ». A la merci de la Troïka, le gouvernement grec s’est ainsi condamné à passer sous ses fourches caudines. Nos deux auteurs écrivent : « La zone euro ne se réforme pas. Elle est telle qu’on a voulu qu’elle soit, une zone de monnaie stable, d’inflation contenue, de malthusianisme budgétaire et de rigueur soutenue ». Le troisième mémorandum a donc prévu pour la Grèce plus de 85 milliards de prêts étalés sur trois ans, mais avec pour but de rembourser les créanciers ! On ne sort pas de la dette mais la Grèce s’appauvrit en étant obligée de privatiser massivement ; et les Grecs s’appauvrissent avec la réforme du marché du travail, l’augmentation de la TVA et la réduction des retraites. Les résultats économiques et humains sont catastrophiques : depuis 2010, date du premier plan de « sauvetage », le PIB de la Grèce a chuté d’un quart tandis que le chômage s’élevait à 24 %. Tout le monde sait que la Grèce ne pourra s’en sortir, qu’il faudrait annuler une grande partie de la dette mais il faut punir cette velléité de révolte.

Ce n’est pas tout : les opérations de renflouage de 2010 et 2012 eurent pour résultat de faire passer les dettes grecques des banques privées à la BCE et aux créanciers publics !

Contre l’Acte unique européen et l’euro

Nos deux auteurs consacrent leur chapitre 3 à montrer comment l’Acte unique signé en 1986 par douze pays qui crée un « espace européen sans frontières intérieures » change radicalement la donne. A la libre circulation des biens et des services s’ajoutent désormais la liberté des mouvements de capitaux, celle des personnes et la libre prestation pour les sociétés de service. Puis, en 1999, l’euro est créé. Les pays à forte industrialisation d’Europe centrale, l’Allemagne au premier chef, mais aussi les Pays-Bas, l’Autriche et la Belgique, sont en situation avantageuse pour attirer les capitaux, les investissements et la main d’oeuvre. Les chiffres sont frappants : entre 2000 et 2007, la production manufacturière s’accroît dans ses quatre pays tandis qu’elle stagne en France et recule en Espagne, au Portugal et en Grèce. L’ouverture de l’UE aux pays de l’Est européen a encore accru les déséquilibres : entre 2004 et 2007, ce sont dix pays qui ont rejoint l’Union. Avec des écarts de salaires énormes, les délocalisations et la pratique des travailleurs détachés s’exaspèrent. La compétition fait rage plus que jamais. « Dans l’Europe du Marché et de la monnaie uniques, la véritable cible, c’est le coût du travail ». On a beaucoup dit que l’Europe, c’était la paix ; on peut dire aujourd’hui que c’est une guerre économique impitoyable.

Les énormes bénéfices que l’Allemagne engrangent ne sont évidemment possibles que parce que la monnaie unique interdit de dévaluer à tous les pays en déficit, dans le Sud de l’Europe. L’Allemagne a besoin de l’euro et d’un euro fort pour investir et payer les retraites de ces citoyens ; le jour où ce ne sera plus le cas, tiendra-t-elle encore à l’UE ?

Que reste-t-il de la démocratie ?

C’est bien la question qu’on doit se poser. La BCE exerce des compétences de plus en plus larges ; les budgets nationaux sont sous le contrôle de la Commission qui a fixé comme objectif de ne pas dépasser un déficit public de 3 %. Le Rapport adressé à la France en mars 2016 déplorait qu’elle « affiche des coûts salariaux parmi les plus élevés de la zone euro » et que « les augmentations du SMIC induisent une compression des salaires vers le haut » ! Selon nos deux auteurs, la loi El Khomri se serait inspirée de ces conseils. De même, la Commission se demandait si le régime de retraite français n’était pas trop généreux…

Pourrait-on changer la politique de l’UE, abandonner l’austérité qui nous est imposée ? La Cour de Justice de l’Union a décidé qu’un article du traité ou une directive de la Commission doit être considéré comme supérieur à toute mesure de droit national. L’engagement dans l’Europe entraînerait donc, selon les juges, « une limitation définitive de leurs droits souverains contre laquelle ne saurait prévaloir un acte unilatéral ultérieur ». Nous sommes privés, dans le cadre européen existant, de notre liberté, tout comme les Grecs ont pu l’éprouver malgré leurs deux votes de janvier et de juillet 2015. Et nous ? Nos deux auteurs nous incitent à reconquérir notre souveraineté. En économistes, ils s’arrêtent à ce point.

« L’UE, on la change ou on la quitte »

Je poursuis donc : ce n’est pas pour rien que, dans la campagne électorale française, la question de l’Europe en crise a été si peu abordée. Le sujet est trop brûlant. Certains, à gauche, ont avancé des propositions comme si nous étions complètement émancipés des traités européens et de sa Commission. Seul, Jean-Luc Mélenchon a osé lever les tabous pro-européens. Le programme de « La France insoumise » prévoit de « désobéir aux traités, de s’exonérer du pacte de stabilité et des règles européennes encadrant les déficits et dénoncer le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance » ; il prévoit aussi de refuser le CETA avec le Canada, d’encadrer les mouvements de capitaux pour éviter l’évasion fiscale. Mélenchon entend d’abord d’engager une négociation avec nos partenaires européens pour trouver une entente mais s’ils refusent, la France quittera l’Union européenne.

1Coralie Delaume et David Cayla, La fin de l’Union européenne, Michalon, 2017, 254 pages.

2 Si les parlementaires socialistes n’ont été que 32 à voter en faveur du traité de Lisbonne, copie conforme du traité constitutionnel, l’abstention de 142 d’entre eux a permis son adoption.

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Les cathos français sont-ils fondamentalistes ?

 

Le fondamentalisme est une maladie qui ronge toutes les grandes religions du monde et, en premier lieu, les trois monothéismes. Cette menace qui pèse sur l’islam est trop connue pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder ici ; le judaïsme qui justifie l’occupation des terres de toute la Palestine par des références bibliques est lui aussi concerné. Et le christianisme ? Un évêque anglican américain, John Spong, a lancé un cri d’alarme à travers quelques livres traduits en français par les éditions Karthala. Son dernier ouvrage s’intitule Sauver la Bible du fondamentalisme et a suscité l’intérêt de certains catholiques français. L’éditeur présente d’ailleurs son œuvre comme « un nouveau point de départ, une nouvelle voie d’accès à la vérité ». Rien que cela ! Cela méritait bien d’aller y voir de plus près.

Spong, un auteur marqué par la « Bible belt ». Né dans le Sud des États-Unis où l’emprise des églises évangéliques est considérable, on comprend bien que Spong ait été traumatisé par un fondamentalisme qu’on a du mal à imaginer en Europe. Même si des églises du même genre existent sur notre continent, le phénomène des « télévangélistes » qui utilisent la Bible pour justifier jusqu’à la ségrégation n’existe pas ici. Il en résulte, dans son ouvrage, de longs chapitres qui, pour nous, semblent, comme on dit, enfoncer des portes ouvertes. Franchement, la cosmologie de la Bible nous pose-t-elle problème ? Chacun comprend spontanément que ces textes sont datés.

Spong consacre un chapitre à Noël et un autre à Pâques et croit utile de souligner les détails contradictoires pour en conclure qu’il ne s’agit pas de récits historiques. Son raisonnement est souvent élémentaire ; ainsi par exemple quand il se demande comment le Christ peut être ressuscité sans que son corps soit tangible.

Nous n’avons pas attendu Spong pour douter des récits miraculeux, depuis la naissance virginale de Jésus jusqu’à son ascension ! Cependant, quand, plus loin, Spong écrit que « la réalité de Dieu est devenue une expérience de l’histoire universellement accessible » (p. 260), il se situe bien dans une société américaine profondément croyante alors qu’en Europe, c’est l’expérience de l’absence et de l’incroyance qui est commune.

De la nécessité d’interpréter les textes sacrés. Personne ne peut nier le fossé qui nous sépare du monde du premier siècle et des évangélistes. Les mots qu’ils emploient et leurs images sont nécessairement limités par l’époque qui les a produits et ce monde ne peut que nous paraître étrange. Mais il s’agit d’interpréter les « mots » venus de si loin au lieu de les rejeter. C’est ce qu’on appelle l’herméneutique qui n’est pas une nouveauté dans le christianisme. En France, le dominicain Claude Geffré a, dès les années 70, appelé ses confrères à un « tournant herméneutique » en substituant à l’exposé et à la justification des dogmes de l’Église « une réinterprétation du message chrétien en fonction de notre expérience historique », permettant ainsi de « libérer le sens actuel » des textes bibliques. De son côté, le grand philosophe Paul Ricoeur a proposé une « herméneutique textuelle » qui insiste sur l’importance des textes évangéliques, y compris des récits miraculeux, et prend au sérieux la dimension historique pour mettre les textes à distance et ensuite les interpréter. Paul Ricoeur est sans illusion : « quelque chose est perdu, irrémédiablement perdu, l’immédiateté de la croyance ». Mais Spong semble tout ignorer de ces travaux. Comment ne pas remarquer d’ailleurs qu’il ne fait pratiquement, dans son livre, aucune référence à des travaux scientifiques d’exégètes ?

L’hypothèse de la source Q. Elle a pris de l’ampleur depuis une vingtaine d’années. De nombreux chercheurs, essentiellement des protestants, la considèrent comme acquise. Selon eux, les passages identiques de Matthieu et de Luc proviendraient d’un document antérieur cohérent (et disparu) apportant une série de paroles de Jésus, sans récit de vie ni paraboles, ni miracles, ni mort ni résurrection. Je n’ai pas exploré ces recherches parce que tel n’est pas mon terrain d’investigation mais je n’ignore pas qu’il y a là des questions vraiment essentielles, cette fois, pour une lecture « moderne » des textes. Un des ces chercheurs les plus éminents, Frédéric Amsler, professeur à l’Université de Lausanne, souligne que la collection des paroles de Jésus se prolonge au moins jusqu’au IIIe siècle et ne se limite pas à la littérature biblique car il existe des traditions qui se sont réclamées du Nazaréen et qui dessinent d’autres figures de Jésus1. Et de citer non seulement la Didachè (incluse ensuite parmi les Pères de l’Église), mais aussi l’évangile des Ébionites et les évangiles dits apocryphes. Il est étonnant qu’un évêque anglican comme Spong, présenté comme un chercheur sérieux, ne fasse aucune référence à cette source Q (Q initiale de Quelle en allemand signifiant source), ne serait-ce que pour la discuter.

Les catholiques en Europe et en France. Tandis que 78 % des États-Uniens déclaraient croire en Dieu en 2007, les statistiques d’Eurostat, en 2010, révélaient que la moyenne n’est que de 51 % des citoyens dans les 28 pays de l’Union européenne, avec d’énormes écarts entre la Croatie (89%) et la France (27%), la Suède, l’Estonie (18%) et la République tchèque (16%). Plus remarquable encore est le record des « non croyants » battu par la France : 40 %.

On ne doit pas sous-estimer le cas français. Notre pays s’est engagé très tôt dans la sécularisation. On sait que la pratique religieuse catholique n’atteint plus aujourd’hui les 5 %. Mais le plus important n’est pas là. Il est dans la diversité des croyances des catholiques que l’institution ne parvient plus à contrôler et à maîtriser. Un sondage de 2007 révélait ainsi que 37 % d’entre eux seulement croyaient à la Trinité et 10 % à la résurrection des morts, tandis que 8 % croient à « la réincarnation sur terre dans une autre vie » et 64 % aux miracles2 ! Depuis plusieurs décennies, l’heure est aux emprunts, en particulier aux religions orientales, et beaucoup se fabriquent tranquillement « leur religion », comme on dit. C’est le cas de Spong qui, tout évêque anglican qu’il est – ou a été -, déclare ne pas croire à l’incarnation, sans préciser ce que cela signifie pour lui. Veut-il dire que Jésus n’est pas « fils de Dieu » ni Dieu lui-même ? On s’interroge d’autant plus que Spong rejette la Trinité. Attaché, nous dit-il, à la lecture du Nouveau Testament, il n’en arrive pas moins à réduire la foi chrétienne à un humanisme de bon aloi, pourtant très individualiste.

La question du fondamentalisme est devenue en France une affaire marginale. La faute en est d’ailleurs à l’institution romaine qui s’accroche au Catéchisme publié par Jean-Paul II en 1992 et à des formules qui ne signifient plus rien pour les catholiques du XXIe siècle. Que veut dire aujourd’hui, par exemple, l’affirmation dans le Credo d’un Jésus « engendré, non pas créé, de même nature que le Père » ? En revanche, il y a dans la foi chrétienne une dimension collective de solidarité et de justice que le jugement dernier du chapitre 25 de Matthieu a exprimé en termes saisissants : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » . Cette identification de Jésus avec les plus pauvres est, à coup sûr, le point décisif de son message et donne au christianisme une dimension sociale qui fait toute son originalité.

Le véritable défi que doivent affronter les croyants est celui d’un athéisme qui, aujourd’hui, est rarement virulent mais plus souvent indifférence à la question métaphysique. La réduction du christianisme à la quête d’un salut individuel explique largement les réactions de nos contemporains. Comment le chrétien de ce début de siècle pourrait-il échapper aux questions qui assaillent nos sociétés : concentration grandissante de la richesse au profit d’une minorité, pouvoir gigantesque et décisif des banques dictant leurs lois aux États, crise écologique qui menace l’avenir de la planète ? Nous sommes devant une urgence que le chrétien doit assumer, sauf à marginaliser définitivement la foi en Christ.

1F. Amsler, L’Évangile inconnu. La Source des paroles de Jésus, Labor et Fides, Genève, 2001. Citons aussi N. Siffer et D. Fricker, « Q » ou la source des paroles de Jésus, « Lire la Bible », n° 162, Cerf, 2010 et J. M. Babut, Un tout autre christianisme. Traduction nouvelle et commentaire de la source Q, Desclée de Brouwer, 2010 ; ce dernier a aussi fait paraître deux articles en 2004 et 2006 dans la revue savante des Études théologiques et religieuses.

2 Sondage CSA-Le Monde des religions, janvier 2007, dans La Croix, 8 janvier 2008.

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Bernard Guetta et « la guerre des deux islams »

Le journaliste Bernard Guetta a roulé sa bosse dans des publications successives, entre autres L’Expansion, Le Nouvel Observateur, L’Express et Le Monde, avant d’officier tous les matins sur France-Inter, pour la chronique de géopolitique de 8 h. 17 qui lui vaut, paraît-il, une audience dépassant le million d’auditeurs.

On l’a entendu monter au créneau, en 2005, pour convaincre les Français de voter en faveur du traité constitutionnel européen soumis à référendum et l’on peut se demander si une semblable propagande est dans la vocation d’une radio du service public. On sait qu’elle fut la réponse des Français mais aussi qu’on se passa de leur avis avec le traité de Lisbonne, à la plus grande satisfaction de Guetta. Un peu plus tard, Pierre Rimbert énonçait ce qu’il appelait « le théorème de Guetta » : « Toute réussite s’explique par l’Europe ; tout échec est imputable au manque d’Europe ; toute réussite et tout échec appellent davantage d’Europe »1.

Pourtant, à l’approche de l’offensive américaine contre l’Irak en 2003, à l’heure où tant de médias français, et en particulier Le Monde, vantaient l’avancée démocratique qu’apporterait une occupation de l’Irak, Bernard Guetta ne céda pas aux mirages. On aurait donc pu espérer qu’il ne serait pas dupe des projets d’interventions militaires en Syrie. Hélas, depuis septembre 2013, il plaida avec passion : « Il ne faut pas, autrement dit, renoncer à la force » (10 septembre). Il adoptait ainsi la position du président français, de certains intellectuels et de nombreux journalistes qui hurlèrent avec les loups, jusqu’à ce que celui qui détenait la force (le président Obama) ramène tout ce petit monde à la raison. Mais notre journaliste n’a pas digéré son échec et, parmi les quatre raisons que nous aurions eu de bombarder la Syrie, il en avançait deux bien curieuses : Si on n’intervenait pas, on encouragerait les Iraniens à fabriquer la bombe A et on laisserait les Russes reprendre la main mondialement au niveau stratégique.

A l’automne dernier, Bernard Guetta prit passionnément partie pour les insurgés d’Alep « massacrés par la Russie, l’Iran et le régime de Damas » (7 décembre 2016). Il aurait pu s’interroger sur ces « insurgés » : au mieux, un étrange mélange de combattants de toutes sortes… Mais non, pour notre journaliste l’interrogation était tout autre : quand Bachar el-Assad aura repris Alep avec ses alliés, comment reconstruira-t-il un pays de plus de 60 % de sunnites alors que « le régime est issu d’une branche du chiisme » ? Curieuse interrogation si l’on songe qu’Hafez el-Assad puis son fils Bachar ont gouverné la Syrie pendant quarante ans, de 1979 à 2011, certes d’une main de fer, mais avec le soutien d’une forte part de la population sunnite comme chrétienne – et pas seulement les 10 % d’Alaouites !

Mais le « géopoliticien » Bernard Guetta semble ne plus avoir qu’une seule grille de lecture pour les tragédies du Proche-Orient : les religions et leurs conflits. Il est vrai que, depuis longtemps, des stratèges américains pensent en termes de religions et d’ethnies, au point que pendant l’été 2006, à Tel Aviv, pendant l’opération israélienne au Liban, la secrétaire d’État Condoleeza Rice annonçait un « Nouveau Moyen-Orient », avec l’éclatement des États actuels pour donner naissance à des États confessionnels : sunnites, chiites, kurdes2. On sait que les Américains manquent d’une véritable expertise du monde arabo-musulman ; mais on sait également qu’Israël a toutes les raisons de vouloir faire éclater les États du Proche-Orient en petits États confessionnels rivaux, aisément manipulables. Bernard Guetta a-t-il été séduit par cette analyse ?

Il est en tout cas significatif qu’en août 2013, pour justifier des bombardements sur la Syrie, parmi les quatre raisons avancées, trois laissent perplexes : 1° si on n’intervient pas, on favorise les islamistes ; 2° il ne faut pas encourager les Iraniens à fabriquer la bombe A ; 3°il ne faut pas laisser aux Russes les mains libres au niveau stratégique. Bernard Guetta, comme d’autres journalistes bien de chez nous, aime transformer Poutine et les Russes en méchants. Pense-t-il que, pour le peuple qui l’écoute, il faut absolument tout lire en noir et blanc ?

Encore mieux. Dans sa chronique du 3 janvier dernier, notre expert prend de la hauteur et affirme que « l’Europe n’a rien à voir dans cette bataille » [celle du Proche-Orient]. Et de conclure : « L’Europe est une victime collatérale de la guerre des deux islams ». Nous ne serions donc que des victimes ? Il faut que l’auditeur ait la mémoire vraiment courte pour gober cette absolution de tous les péchés de l’Europe : oublier le partage du Proche-Orient à l’issue de la Première guerre mondiale, oubliée la déclaration Balfour qui permit l’afflux d’immigrants juifs en Palestine, oubliés l’alliance des États-Unis avec l’Arabie saoudite et les coups d’État fomentés par la CIA en fonction des besoins pétroliers ; vous devez tout oublier pour qu’il ne reste que des sunnites et des chiites, et, pour le coup, ce n’est pas de notre faute !

1Pierre Rimbert, « Le théorème de Guetta », Le Monde diplomatique, novembre 208.

2 La référence qui fait autorité était la carte du lieutenant-colonel Ralph Peters, présentée dans la revue militaire renommée Armed Forces Journal de juin 2006, donc un mois avant l’agression israélienne du Liban.

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Pour connaître les évêques français

A travers nos médias, deux cardinaux semblent résumer l’Église de France : le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, doté du titre de « primat des Gaules » et le cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris. Notre pays a pourtant trois autres cardinaux : le cardinal Ricard, archevêque de Bordeaux, et deux dignitaires de la curie romaine, les cardinaux Tauran et Mgr Mamberti. Dans une institution aussi hiérarchisée, une centaine d’évêques disposent pourtant, en France, d’assez de liberté pour imprimer chacun profondément leur marque personnelle à la vie de leur diocèse, pour le meilleur ou pour le pire.

Le Trombinoscope des évêques 2016-2017, publié pour la onzième fois en vingt ans, par les éditions Golias présente ces évêques et apporte, en cinq cents pages, une information précieuse et unique à ceux qui veulent savoir qui sont les évêques français d’aujourd’hui. Dans un pays qui affirme haut et fort sa liberté d’expression, Golias est le seul média qui dispose d’un réseau assez vaste pour oser présenter chaque évêque français sans sombrer dans l’hagiographie mais avec à la fois rigueur et impertinence. Un Guide Michelin, comme l’écrivait L’Express en 2001. Ajoutons que depuis la première édition en 1990, le Trombinoscope a gagné en qualité, avec cette année, des précisions utiles pour chaque diocèse : nombre de prêtres diocésains et de prêtres religieux, de diacres, de paroisses et ratio de catholiques par prêtre. Ces informations qui proviennent tout simplement de L’Annuaire pontifical permettent d’utiles comparaisons entre les diocèses.

Fidèle à sa tradition, le Trombinoscope attribue à chaque évêque de une à cinq mitres ou un à deux bonnets d’âne. Cette fois, il ajoute un qualificatif à chacun : par exemple, « incurable » pour Mgr Cattenoz (Avignon) ou « compétent » pour Mgr Aveline, évêque auxiliaire de Marseille qui reçoit cinq mitres.

La diversité des trajectoires et des personnalités est étonnante. Du théologien à l’aumônier de l’ACO, du cistercien au responsable de la pastorale familiale. Certains sont passés par l’IFEC (Institut de Formation des Éducateurs du clergé), créé en 1967 pour former des prêtres conciliaires, et qui a donné d’excellents évêques tels Mgr Georges Pontier (Marseille), actuel président de la Conférence des Évêques de France, Mgr Coliche (auxiliaire de Lille), Mgr Papin (Nancy). Mais nombreux sont ceux qui sont venus de communautés nouvelles, comme la communauté Saint-Martin, Notre-Dame-de-Vie et l’Emmanuel qui ont donné des évêques assez lamentables, voire pires. C’est le cas du tristement célèbre Mgr Rey (Fréjus-Toulon), qualifié par Le Monde d’ « évêque du Front » (national, bien sûr) qui n’a pas hésité, en 2015, à inviter Marion Maréchal-Le Pen à son université d’été à la Sainte-Baume. Si le Trombinoscope qualifie Rey de « dangereux », Mgr Le Saux (Le Mans) est « catastrophique » mais « n’a pas inventé la poudre » ; il n’empêche qu’il a placé des membres de l’Emmanuel aux postes de responsabilité du diocèse. Le plus grave sans doute est que Mgr Le Saux n’a que 66 ans… Quant à Mgr Aillet (Bayonne), il fut recteur de la communauté Saint-Martin à Gênes, la ville du cardinal Siri, le grand prélat conservateur qui faillit être pape. Pour tous ces évêques conservateurs, pour ne pas dire intégrisants, deux questions sont devenues des thèmes d’agitation : l’IVG et la loi sur le mariage homosexuel.

Le cardinal Lustiger – appelé parfois par Golias « Lustifer » – et son disciple le cardinal Vingt-Trois ont joué un rôle décisif dans la promotion d’un certain nombre de ces évêques. La petite bande constituée par leurs fidèles lieutenants a été casée : Pierre d’Ornellas qui fut secrétaire particulier de Lustiger, est devenu, il y a dix ans, archevêque de Rennes ; Éric Aumonier qui fut supérieur du séminaire de Paris est évêque de Versailles ; deux fils spirituels du cardinal sont, l’un, Jean-Yves Nahmias, évêque de Meaux et l’autre, Michel Aupetit, évêque de Nanterre. Pas loin du pouvoir qui siège à Paris. Enfin Jean-Pierre Batut, 62 ans, qui fut curé de la paroisse Sainte-Jeanne de Chantal, si chère au cœur de Lustiger, est actuellement évêque de Blois ; intelligent et ambitieux, le Trombinoscope lui prédit un avenir brillant.

Il faut dire que le cardinal Vingt-Trois fait partie de la Congrégation romaine pour le clergé et pèse lourd sur les nominations des évêques français. Selon le Trombinoscope, cela explique que, sous le pontificat de François, tant de nominations soient si décevantes. On ne peut pas demander au pape de connaître toutes les Églises.

Heureusement, quelques nominations ont échappé à la vigilance de Vingt-Trois et réservent de bonnes surprises. Tel Mgr Luc Crépy (5 mitres), 58 ans, qui, en avril 2015, a succédé au Puy-en-Velay à l’inénarrable Mgr Brincart, tel Mgr Laurent Le Boulc’h (4 mitres), 56 ans, qui, dans le diocèse de Coutances-Avranches, organise avec des laïcs, autour d’artistes, des soirées de « méditation artistique et spirituelle » et des cafés théologiques ; tel encore Mgr Jean-Marc Aveline (5 mitres), auxiliaire de Marseille, 58 ans, fondateur et directeur de l’Institut local de Science et de Théologie des Religions (ISTR) qui prône « une fraternité entre chrétiens et musulmans ». Il y en a d’autres, excellents, qui fatiguent, comme Mgr Pontier, 73 ans, archevêque de Marseille depuis dix ans, et président de la Conférence des Évêques de France depuis 2013 ; il s’y efforce de maintenir l’unité, ce qui n’est pas une mince affaire au sein d’un épiscopat si divisé1,

Le Trombinoscope n’est pas, contrairement à ce que disent certains, une entreprise de démolition des évêques ; à ses connaissances approfondies s’ajoutent un grand sens de la nuance et un souci de compréhension des hommes et de leur itinéraire. Certains de ces portraits sont de vrais petits bijoux. Qu’on lise, par exemple, le portrait du cardinal Ricard, archevêque de Bordeaux. Cet évêque qui a été « wojtylien sous Jean-Paul II, ratzingerien sous Benoît XVI et à présent bergolien sous François » ne doit pas être jugé trop durement, écrit le Trombinoscope, car il est « positif, nuancé à certains égards, certes conservateur mais assez ouvert d’esprit pour parvenir à faire vivre tout le monde ensemble ». Chargé de responsabilités à la Curie, il n’en a pas moins convoqué un synode diocésain. Et d’énumérer ses initiatives pour conclure : « C’est beau, non ? »

Reste que l’Église de France est empêtrée dans des problèmes insolubles ou difficilement solubles. Il y a, bien sûr, toutes ces affaires de pédophilie qui explosent, d’année en année, dans les diocèses. La responsabilité vient de loin, du refus de réexaminer l’obligation du célibat des prêtres qui fonctionne de telle sorte que les séminaires attirent des jeunes hommes aux tendances homosexuelles mais aussi pédophiles. Ce n’est pas nouveau2. Je rappelle aussi que lorsque l’abbé Marc Oraison, au début des années cinquante, se mit à aider quelques séminaires par ses conseils d’ordre psychologique, Rome intervint pour faire cesser ses visites considérées comme scandaleuses. Le problème ne sera donc pas résolu par des sanctions plus sévères contre les pédophiles.

Plus largement, l’Église de France, comme toutes les autres, est victime d’une morale sexuelle devenue étrangère à notre monde. De surcroît, cette morale permet aux éléments les plus conservateurs de déclencher des campagnes devant lesquelles les évêques les plus raisonnables sont désarmés. Comment pourrait-on faire taire Mgr Aillet quand il compare les innocents victimes de l’IVG à celles victimes de Daesh ?!

Enfin, l’Église de France doit affronter le déclin des vocations. Si bien qu’un diocèse comme celui du Havre n’a plus que 56 prêtres, 53 diocésains et 3 religieux ! Il s’agit d’un cas extrême mais la tendance au déclin du clergé semble irréversible. Depuis la fin du pontificat de Paul VI (1978), l’Église de France n’ordonne plus chaque année qu’entre 120 et 140 prêtres (diocésains et religieux), soit une moyenne d’un peu plus d’un par diocèse tandis que les prêtres âgés disparaissent en plus grand nombre chaque année. Le recours à la prière, présenté comme la seule solution depuis un demi-siècle, s’est avéré sans effet. Dans l’impossibilité d’affronter les réalités, nombreux sont les évêques qui se réfugient dans la célébration de la piété. Ce n’est pas par hasard si l’adjectif « pieusard » apparaît plus d’une fois dans le Trombinoscope.

1On lira par exemple le petit dossier « Les évêques français face à l’islam », Golias-Hebdo, n° 444, 1er septembre 2016.

2Je me permets de renvoyer à mon ouvrage Vers une Église sans prêtres, je présente un rapport établi en 1962 à partir de 400 « cas douloureux ». J’écrivais que l’homosexualité (et la pédérastie) est donc « un véritable fléau », d’autant plus lourd dans le clergé que, dans 89,2 % des cas il n’y a pas d’abandon ni d’exclusion du ministère, à la différence du concubinage (p. 93-95).

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1916 : La religion défend la patrie (5)

Le 7 mai 1916, Orléans célébrait le 487e anniversaire de la délivrance de la ville. Dans l’assistance, le général Buisson, adjoint au commandant de la cinquième région et de nombreux militaires étaient présents. Un évêque du front, Mgr Tissier, évêque de Châlons, prononçait le panégyrique de Jeanne d’Arc, « la plus belle de nos héroïne et la plus glorieuse, la plus idéale de nos martyrs, la puissante de nos libératrices et la plus française de nos saintes1. » Pourtant, Jeanne d’Arc n’a encore été que béatifiée par Rome et ne fut canonisée qu’en mai 1920.

A Paris, c’est le dimanche 4 juin que Jeanne d’Arc est célébrée. Le matin, de nombreuses délégations défilèrent devant sa statue, rue des Pyramides : écoles, collèges comme celui de Stanislas, lycées Condorcet et Louis-le-Grand, comités royalistes de Paris, Dames d’Action française et Jeunes Filles royalistes, Camelots du Roi, Ligue d’Action française, etc. L’après-midi, à 14 heures, Notre-Dame était bondée ; le cardinal Amette était entouré de notabilités catholiques et de personnalités du Parlement. Le chanoine Desgranges exposa les immolations au front qu’exige la rédemption de la France. Il rappela l’exhortation à la pénitence de Charles Péguy dans le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc. Et il ajoutait : « Sans vérités divines, l’immolation de nos héros s’abîmerait dans le vide béant des éternels désespoirs. » Mais l’« idéal chrétien n’est pas seulement le soutien et la suprême compensation de nos sacrifices ; il est, au fond, la raison d’être de la guerre, le principal enjeu de la victoire »2. La Croix écrit que cette journée fut « surnaturellement magnifique ».

Les messe au front

Le quotidien catholique nous livre aussi, le 6 juin, les sentiments d’un soldat situé dans un secteur dangereux et constamment bombardé : « Ce qu’il y a de plus beau, ce sont les messes militaires célébrées ici et là selon les hasards de la guerre […] C’est toujours le même rite, grandiose à cause de sa simplicité même. Oh! là, rien de convenu, rien de cette foi routinière et maigre du temps de paix. On n’y rencontre pas la religiosité froide des gens du monde, non, il est tracée la grand’route toute droite, et c’est le plein air religieux. On voit des hommes à l’âme simple qui croient en leur Dieu et ont mis en lui tout leur espoir. […] On y va heureux de s’élever un peu au-dessus de cette boue au sein de laquelle, depuis de longs mois, on est terré, un peu au-dessus de cette matérialité terrible qu’est la guerre. Et, respirant plus largement sous la belle lumière du bon Dieu, on chante à pleine voix, comme au village, le Credo de notre jeunesse, le vieux Credo ancestral.

Là, simplement, un aumônier parle, il ne va pas chercher des fleurs de rhétorique ni des arguments de Sulpiciens. […] Et l’esprit de tous ces hommes qui en sont arrivés à l’absolu mépris de la mort est la bonne terre par excellence des vérités jetées à la volée et préparées à recevoir la semence. […] C’est le vrai réconfort, aussi qu’on est heureux de pouvoir s’y retremper auprès de ces ministres de l’âme sainte et qui donnent la force de pouvoir endurer toutes les épreuves !3 »

Lettres de prêtres aux armées

Victor Bucaille, vice-président de l’Association catholique de la Jeunesse française, publie au printemps 1916, des lettres de prêtres aux armées4 ; ces lettres lui étaient parvenues de sources diverses, d’évêques mais aussi de Provinciaux jésuites. Qu’il soit aumônier, brancardier, soldat ou officier, le prêtre apparaît transfiguré et dit sa joie5. « J’aime cette vie, il me semble que c’est la première fois que je suis pleinement homme. J’aime passionnément la charge que la Providence m’y donne, malgré toutes les douleurs, toutes les angoisses que j’y ai trouvées.6 » Un autre écrit : « Que c’est beau d’être prêtre, à la guerre plus que partout ailleurs7. » Les soldats réclament d’ailleurs souvent un prêtre dans leur bataillon en sachant qu’il viendra le premier à leur appel. C’est lui qui « chasse  la peur de la mort par l’absolution » et le même prêtre explique que, n’ayant pas de famille, ayant offert sa vie à Dieu une fois pour toutes, il peut apporter « une réserve de joie et d’entrain ». C’est lui aussi qu’on prend comme confident quant on veut se retremper l’âme.

Le prêtre brancardier fait l’admiration des troupes en allant chercher, au péril de sa vie, les blessés sur le champ de bataille ou donner l’absolution aux mourants. Il fait parfois plus, tel le P. Barbet, un caporal brancardier de 42 ans, volontaire de la brigade du Maroc, qui avait sauvé la vie à tant de blessés, se retrouva, un jour de Noël, avec quinze hommes ayant l’ordre de partir à l’assaut. Ils hésitent jusqu’à ce que l’abbé Barbet donne l’exemple en sortant le premier de la tranchée, un crucifix en main : « Allons, mes enfants, il faut prendre la tranchée aux Allemands ! Je vais avec vous, en avant, suivez-moi ! » Et les Français chassent l’ennemi8.

Quelle que soit la fonction, aumônier, brancardier ou soldat, il reste un prêtre qui célèbre la messe quand et où il peut. Beaucoup témoignent d’une assistance nombreuse de soldats et d’officiers, mêlés, se confessant et communiant. « Comme la pensée constante de la mort change les âmes», remarque un prêtre de Blois. Certains ne s’étaient pas confessés depuis de longues années et promettent d’être désormais fidèles au bon Dieu. D’autres témoignent d’une grande ignorance religieuse mais, constate un jésuite, le P. Paul Aucler, « ce qui m’a frappé, c’est l’ouverture d’âme avec laquelle ces braves gens m’entendaient volontiers parler d’une religion qui jusque-là n’avait pas existé pour eux et de ce Dieu qui était pour eux le Dieu inconnu9. » Le prêtre fait figure de référence majeure pour les soldats. Ils l’interrogent, tel ce paysan d’Auvergne qui demande à un lieutenant d’infanterie : « Le bon Dieu et la France, c’est bien la même chose ? » Et l’officier répond : « Oui, mon petit, c’est la même chose : le bon Dieu c’est le Père, la France, c’est sa fille aînée et nous sommes ses petits enfants10. »

Le prêtre confesse dans la tranchée et là où il trouve le blessé mourant ; un brancardier remarque : « Rares sont ceux, je crois, qui partent sans l’absolution. Sur le front, ils ont l’absolution, sinon individuelle, du moins globale des prêtres combattants11. » Les témoignages recueillis par Victor Bucaille s’achèvent par un long récit du martyr du P. Véron, fait prisonnier par les Allemands.

Réponse aux scrupules d’un prêtre

En janvier 1916, la Revue pratique d’apologétique avait publié la lettre qu’elle avait reçue d’un prêtre infirmier et répondait à ses questions. Selon lui, nombre de prêtres se demandaient avec anxiété si ces convertis de la dernière heure, qui ignorent tout des dogmes catholiques avaient la foi surnaturelle nécessaire au salut, ne serait-ce qu’une foi surnaturelle implicite. Peut-on donner l’absolution à des hommes qui ne savent plus rien ou n’ont jamais rien su de la religion ? La réponse de la revue était ferme et rassurante : « ils sont sous l’action de la grâce » ; le prêtre qui n’a pas constaté des connaissances religieuses rudimentaires ne peut « que hasarder les sacrements » ; au moment d’un assaut, par exemple, il peut donner une absolution générale et distribuer la communion alors même que certaines absolutions peuvent être invalides. Rien ne permet d’affirmer que ceux qui réclament les sacrements ne sont pas dans les dispositions requises. Pour ceux qui ont perdu la foi, la grâce et la bonne volonté s’unissent pour ouvrir ces âmes neuves à la vérité ; d’ailleurs, repoussée jadis, la foi ne leur est pas étrangère. Quant aux non-baptisés, il faut attribuer leur docilité à la parole du prêtre comme « une grâce spéciale, suppléant la vertu que le baptisé reçoit du baptême12 ».

La petite Soeur Thérèse

Dans deux des lettres publiées par Victor Bucaille, la « petite Soeur » est évoquée avec reconnaissance pour avoir protégé des soldats. Malgré sa popularité, Thérèse de Lisieux n’est encore qu’une postulante à la sainteté : son procès pour canonisation n’a été ouvert à Rome qu’en juin 1914. Pourtant, François Veuillot, fervent admirateur de la petite Thérèse, plaide en sa faveur, en première page du quotidien catholique. Il commence par préciser qu’on ne peut écrire encore sur elle qu’avec « prudence et réserve », pour ensuite souligner la confiance que des milliers de soldats témoignent à l’humble carmélite ; eux comme elle avaient besoin des mêmes vertus, « la constance à tout souffrir en esprit de devoir13. » Moins d’un an plus tard, le quotidien catholique rapportait le prodige qu’elle avait accompli à Boulogne ; après une neuvaine à Soeur Thérèse, un petit garçon de huit ans qui était mourant guérissait : il affirme que Thérèse est venue, la nuit, lui enlever ses bandages. Commentaire des témoins : « La petite sainte est puissante et nous fûmes exaucés14. »

On sait aujourd’hui que le Carmel de Lisieux a reçu des milliers de lettres et des remerciements divers provenant de soldats reconnaissants15. Tout récemment, quelques-unes de ces lettres ont été publiées. Ces soldats qui ont prié Thérèse et, souvent, porté son image, un médaillon ou une relique d’elle, disent avoir été protégés ou guéris grâce à son intercession. L’un d’eux écrit : « Je viens d’échapper à la mort d’une façon si extraordinaire qu’il serait absurde de ne pas reconnaître la main de Dieu, prié par sa sainte servante 16»

(à suivre)

1La Croix, 16 mai 1916.

2La Croix, 6 juin 1916.

3Un maréchal des logis de Landet, « C’est un vrai réconfort », La Croix, 6 juin 1916.

4Victor Bucaille, Lettres de prêtres aux armées, Payot, 1916, 357 pages.

5Toutes les citations qui suivent sont extraites de l’ouvrage de Victor Bucaille ; elles ne sont malheureusement pas datées.

6Abbé Léonce Marraud, sous-lieutenant d’infanterie, tué à l’ennemi en septembre 1914 ; p. 102.

7Abbé Joseph G., sous-lieutenant d’infanterie ; p. 96.

8Frère G, de la Société des Missionnaires d’Afrique ; p. 247.

9Père Paul Auger, s . j. ; p. 301.

10A. L., lieutenant d’infanterie, diocèse de Valence ; p. 126.

11Abbé Pierre R., curé de Gourbit (Ariège) ; p. 182.

12« La foi nécessaire au soldat mourant. Consultation théologique », Revue pratique d’apologétique, 15 janvier 1916.

13François Veuillot, « Du Carmel aux tranchées », La Croix, 27 septembre 1916.

14« Un prodige de Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus », La Croix, 3 avril 1917.

15Nous, les Poilus. Plus forte que l’acier. Lettres des tranchées à Thérèse de Lisieux, Cerf, 2014.

16Nous, les Poilus, p. 52.

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1916 : Le prix des succès (4)

Entre février et mai, les soldats ont souffert de la pénurie de légumes frais et se plaignent de l’introduction dans leur ration de poisson salé ou fumé ; le commandement décida donc la suppression de ce poisson et l’accroissement des quantités de sucre et de café. Il se préoccupe aussi de fournir plus de marmelade et de confiture. La question des permissions est aussi très sensible car elles sont souvent troublées par la nécessité de renforts. Cependant, ceux qui se marient pendant leurs permissions ont droit à deux jours supplémentaires. La Croix s’inquiète de ceux qui sont sans famille et, en juin, sollicite des correspondants pour 300 d’entre eux.

Selon la Correspondance hebdomadaire du comité de défense religieuse, les soldats qui reviennent des tranchées, « sont tout étonnés de voir que, dans l’intérieur du pays, on vit comme si nous n’avions pas la guerre » ; on revient aux plaisirs mondains d’autrefois, à un luxe qui absorbe inutilement des ressources et suscitent des importations (porcelaine, tapis d’Orient, soie). Le comité souligne que « la poursuite des jouissances va directement à l’opposé de la voie du christianisme1. »

Privations des civils et le travail des femmes

A l’arrière, pourtant, beaucoup ne sont pas menacés par l’esprit de jouissance. Le pain représenterait 40 % des dépenses ouvrières et les familles nombreuses ne mangeraient pas autre chose. C’est pourquoi une loi – qui suscita d’ailleurs des murmures -, votée au printemps 1916, prévoyait un droit de réquisition et de taxation du blé et de la farine pour éviter la spéculation. Le ravitaillement en charbon fait aussi problème. Avec l’occupation allemande des régions du Nord de la France, la production française de charbon était tombée de 41 à 21 millions de tonnes alors que nos besoins s’étaient accrus et, en septembre, il fallut taxer à son tour le charbon.

La Croix constatait, non sans réticence, la place grandissante des femmes. Certes, le journal fait l’éloge de l’ouvrage du chanoine Coubé, Le patriotisme de la femme française, qui chante nos grandes Ligues féminines, les congrégations qui se dévouent, les paysannes vaillantes, les mères et les épouses ; mais le rédacteur en chef de La Croix reproche aussi à l’auteur de taire les ombres au tableau : « Nos armées sont assaillies à l’arrière par une nuée de femmes qui, sous prétexte de plaisir, sèment la honte, la débauche et la maladie2. » Enfin, il y a dans le pays trop de scandales qui ont troublé les familles. En octobre, le quotidien catholique publie une proposition pour apporter une aide morale et matérielle aux centaines de milliers de jeunes filles qui viennent de province à Paris ou dans la Seine-et-Oise pour être embauchées comme postières, employées de bureau ou dactylo. Ces jeunes filles sont isolées et certaines abandonnent la pratique religieuse. L’auteur demande donc aux dames des grandes associations et, en particulier de la Ligue, de créer des pensions de famille bon marché dans les vastes immeubles où ces grandes dames vivent souvent seules. Les jeunes filles pourraient trouver, dans la maîtresse de maison, une conseillère, une amie fidèle, une mère3. Le quotidien signale, encore à la fin octobre, que les femmes pourront désormais conduire les taxis parisiens.

Selon le Sous-secrétaire d’État aux Munitions, les femmes représenteraient 20 % de la main d’oeuvre dans les usines. Certes, la guerre rendait nécessaire l’emploi féminin dans les usines mais, une fois les hostilités terminées, il faudrait se demander si ce travail conviendrait bien aux femmes. Souvent, elle était obligée de revêtir des costumes masculins pour avoir sa liberté de mouvement. Et l’auteur écrivait : « Liberté de mouvement et de costume entraîne vite la liberté d’allure ; la liberté d’allures, la liberté de langage ; et la liberté de langage, hélas !, la liberté des mœurs4. » Dans ces conditions, qu’est-il donc permis d’attendre de la femme au point de vue familial, s’interrogeait-il ? Comme il faut bien que nombre de femmes travaillent, la solution était le travail à domicile, désormais facilité par la houille blanche.

Otages et prisonniers

Le 21 juin 1916, dans une page intérieure, le quotidien catholique reproduisait sans commentaire l’affiche que la Kommandantur avait apposée, le 12 mai, sur les murs de Lille-Roubaix-Tourcoing et que le Journal des Réfugiés du Nord lui avait communiquée. Tous les habitants, à l’exception des vieillards, des enfants de moins de 14 ans et de leurs mères, devaient se préparer pour être transportés dans une heure et demi ; chaque personne avait droit à 30 kg de bagages. Elles devaient se réunir devant leurs maisons et un officier déciderait quelles personnes seraient conduites dans un camp de réunion. Quelques jours plus tard, La Croix précisait que, durant trois jours, du vendredi au lundi, la population vécut dans l’angoisse ; les Boches avaient braqué des mitrailleuses dans les rues par crainte d’une révolte puis, le lundi, les officiers allemands désignèrent ceux qui devaient les suivre. Six mille victimes, en général des jeunes gens et jeunes filles de 16 à 20 ans, bien encadrées et musique en tête, furent emmenées dans les Ardennes pour qu’ils travaillent dans les champs ; certains furent accueillis à coups de pierre par les paysans ardennais qui ne voulaient pas travailler pour les Allemands. L’enlèvement avait eu lieu au cours de la Semaine sainte. Mgr Charost protesta en vain ainsi que le gouvernement français.

Le sort des prisonniers de guerre français était aussi très dur. La majeure partie était désormais employée à des travaux agricoles ou dans des manufactures, y compris des usines de guerre. Au début, il y eut des volontaires puis des refus. Vers juillet 1915, les Allemands prévinrent que les rebelles subiraient des privations de nourriture et des violences. Au camp de Zwickau, sur quatre mille prisonniers, la moitié sont forcés au travail par la violence. Dans une mine, on les oblige à travailler onze heures par jour et la nourriture est insuffisante. A la fin d’octobre, La Croix publiait le témoignage de trois médecins anglais qui avaient été internés au camp de Gardelegan où onze mille prisonniers étaient dans le plus grand dénuement. Le typhus s’était répandu provoquant une mortalité de 15 %. Sur les dix prêtres français du camp qui s’étaient dévoués, cinq étaient décédés5.

La France dévastée

Dès juillet, on estimait que les maisons avaient été entièrement détruites ou en partie dans 753 communes, en particulier dans le département de la Marne. Dans le but d’aider les parlementaires qui élaboraient un projet de loi sur les dommages de guerre, une estimation plus précis des dégâts fut établie : ce fut le rapport d’un député de la Seine, Desplas. Sur les 36 247 communes françaises, 2 354 étaient occupées et le territoire concerné était particulièrement riche. 25 763 usines (sur un total de 130 000) étaient tombées entre les mains de l’ennemi et représentaient 38 % de la valeur totale de la production industrielle6. On ne comptait plus les églises qui avaient été victimes des Allemands et l’on songea même, un moment, à ne pas reconstruire la cathédrale de Reims pour qu’elle reste le témoin de leur barbarie.

(à suivre)

1« La vie en temps de guerre », La Croix, 17 octobre 1916.

2Franc, « En éloge de la femme française », La Croix, 23 août 1916.

3Fernand Poupa, « Intéressons-nous aux femmes isolées de leur famille qui travaillent dans des bureaux », La Croix, 18 octobre 1916.

4Joseph Pegat, « Le travail des femmes. Dans les usines. A domicile », La Croix, 16 novembre 1916.

5La Croix, 27 octobre 1916.

6Rapport Desplas sur les dommages de guerre, La Croix, 15 octobre 1916.

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Verdun : Tenir bon (3)

« Le coup de Guillaume a raté », affirmait, en première page, La Croix dès le 29 février. Le quotidien citait ensuite, en deuxième page, les communiqués officiels du commandement militaire : le fort de Douaumont avait été enlevé, le 26 février, « après plusieurs assauts infructueux [de l’ennemi] qui lui coûta des pertes très élevées ». Selon La Croix, le 29 février, le fort de Douaumont était repris même si « des troupes allemandes sont enfermées dans des abris intérieurs du fort et, par conséquent, sont prisonnières ». Le quotidien ne pouvait pas savoir, pas plus que les autres publications françaises, qu’à la veille de l’attaque allemande, le fort était presque sans défenseurs, selon un décret du commandement en date du 5 août 1915, et que les Allemands le prirent par surprise, sans combat. En revanche, les combats furent très violents dans et autour du village de Douaumont mais le fort ne fut pas repris par les troupes françaises.

Il fallut bien admettre que nous avions reculé mais il s’agissait de « toute une série de replis stratégiques indiqués par une bonne stratégie pour mieux atteindre les Boches ». La Croix insiste sur les pertes allemandes : cent mille d’abord, bientôt deux cent mille hommes autour de Verdun, sans jamais évaluer les pertes françaises qui, selon les historiens dépassèrent nettement celles des Allemands pendant les deux premiers mois de la bataille. Les Français vivaient dans une angoisse mêlée de confiance. La disparition, dès les premiers jours de l’assaut, du capitaine Driant, au bois des Caures, à la tête de ses chasseurs, frappa pourtant l’opinion.

Les faiblesses françaises

Cependant, le lecteur apprend la supériorité de l’artillerie allemande ; les calibres énormes des 305 et 380 avaient même rendu impossible à nos avions de photographier leurs emplacements car on n’apercevait qu’une mer de flammes. L’artillerie française comprenait encore une proportion considérable de pièces d’ancien modèle alors que Verdun démontrait plus que toute autre bataille son rôle essentiel. La Croix reproduisit un article de M. Humbert qui, de retour de Verdun, reprend le cri que tous poussent là-bas : « Des canons ! Des munitions! » Humbert en concluait qu’il ne fallait pas propager dans la nation la conviction prématurée que nous n’avions plus rien à craindre de l’ennemi1.

Le quotidien catholique n’hésite pas à approuver – pour une fois – et à reproduire un article de Gustave Hervé2 dans la Victoire qui souligne les difficultés d’acheminement des troupes et des munitions jusqu’à Verdun ; il n’y a pas de voie ferrée directe de Paris à Verdun et l’on a dû y suppléer par l’organisation de convois automobiles3. Hervé en conclut, lui aussi, qu’il ne faut pas verser dans l’optimisme béat4. C’est dire combien la lecture des journaux français, exaltant l’héroïsme – bien réel – de nos poilus et l’échec de nombreuses offensives allemandes, pouvait conduire à une appréciation fausse de la situation militaire.

L’espoir

Le général Pétain qui commande les troupes à Verdun félicite ses troupes : « Le 9 avril, […] les assauts furieux des soldats du kronprinz ont été partout brisés. Fantassins, artilleurs, sapeurs, aviateurs de la 11e armée ont rivalisé d’héroïsme. Honneur à tous. Les Allemands attaqueront sans doute encore, que chacun travaille et veille pour obtenir le même succès qu’hier. Courage. On les aura. » On remarque cependant, qu’en ces premiers mois de la bataille, le nom du général Pétain est à peu près absent du quotidien catholique.

Quelques jours plus tard, le 14 avril, le général Bourelly explique, en première page de La Croix, les causes de l’usure de l’armée allemande : les attaques en masses compactes qui ont provoqué de lourdes pertes et le manque de chevaux pour son artillerie légère. Près de Douaumont, on a vu des tas de cadavres allemands atteignant 1m et demi de haut. Un communiqué hollandais précise d’ailleurs que, derrière les soldats allemands, il y en a d’autres chargés de tirer sur ceux qui essaieraient de s’enfuir ; pourtant, il y aurait eu souvent des insubordinations et même des révoltes5.

Des prisonniers de guerre

Le sort des prisonniers français est très dur. L’Allemagne refuse de fournir des listes des prisonniers et les prisonniers sont dans l’impossibilité de donner des nouvelles à leurs familles. Il existe des camps de représailles et des prisonniers français sont envoyés sur le front russe. Fort heureusement, le Vatican prit des initiatives qui se révélèrent efficaces. D’une part, en créant un Office de renseignements sur les prisonniers qui, grâce à l’intermédiaire des autorités religieuses, permit de publier des liste de prisonniers dont on n’avait aucune nouvelle. D’autre part, en obtenant le transfert en Suisse de grands blessés.

L’Église de France mobilisée

Le cardinal Luçon proposa à tous les évêques une série de prières exceptionnelles : le jeudi 23 mars, la supplication des enfants ; le vendredi, pénitence et chemin de croix ; le samedi, l’hommage suppliant à l’Immaculée et le dimanche, une grande prière au Coeur de Jésus en union avec les Hommes au Sacré-Coeur à Montmartre. Dans sa lettre, le cardinal Luçon regrettait encore que la France, seule, n’implore pas le Dieu des Armées. Il insistait ensuite longuement sur la nécessaire expiation : « Acceptons les souffrances et les sacrifices de la guerre en expiation de nos fautes et faisons-les servir à la régénération de notre pays. Nous avions besoin de relèvement moral et religieux. […] La guerre nous a fait violemment rentrer en nous-mêmes. Elle a arrêté brusquement cette course folle au plaisir, à la frivolité. […] Un réveil religieux s’est produit, si remarquable au début de la guerre, surtout dans l’armée, qu’il a semblé tenir du prodige. » Et d’appeler à un sursaut religieux durable après la fin de la guerre. Le cardinal Luçon évoquait ensuite « l’esprit d’hostilité d’un grand nombre à l’Église » et demandait à Dieu d’éclairer les autorités pour qu’elles édictent des lois conformes aux siennes et utiles au bien du pays.

Dans une lettre pastorale sur l’espérance, Mgr Turinaz, évêque de Nancy, fait l’éloge de nos troupes et cite plusieurs extraits qui illustrent non seulement l’héroïsme des combattants dans les tranchées, mais aussi celui des mères qui ont perdu leurs fils et des femmes dont l’une écrit : « Je n’étais que sa femme, mais la France était sa mère6. »

La riposte catholique contre la rumeur infâme

La colonne de droite de la première page de La Croix est presque toujours consacrée à cette rumeur qui accuse l’Église de trahison. Pour répondre à la Dépêche de Toulouse, l’Express du Midi veut publier la liste des prêtres morts au combat ; or, la censure le lui interdit ! C’en était trop : des députés du groupe de l’Action libérale, présidée par Jacques Piou, ainsi que du groupe de la Droite présidé par Denys Cochin, rédigèrent, le 16 mars, une lettre publique adressée au président du Conseil, Aristide Briand, qui dénonçait la « propagande de division et de mensonge », au nom de l’Union sacrée pratiquée depuis vingt mois par les catholiques. La réponse de Briand, le 29 mars, était prudente et équilibrait les plaintes venues de la Droite par d’autres parvenues de citoyens dont le patriotisme était mis en cause à « raison de leurs idées avancées en matière sociale ou politique7 ». En revanche, une circulaire du ministre de la guerre, en date du 5 avril, donnait ordre aux commandants de régions de ne pas hésiter à livrer à la justice ceux qui se livreraient à une campagne de calomnies contre certaines catégories de citoyens. Quelques jours plus tard, le ministre de l’Intérieur interdisait les conférences que le parti radical voulait organiser.

La Croix ne restait pas sur la défensive et dénonçait les publications socialistes, pacifistes et démoralisatrices, qui réclamaient la paix et la reprise des relations avec les sociaux-démocrates de l’Internationale, qualifiée de « véritable attentat à la défense nationale » ; la bataille doit continuer et la parole doit être donnée aux poilus. Le quotidien continuait de publier des informations sur les ecclésiastiques qui s’illustraient au front ou à l’arrière. Retenons, par exemple, la Croix de guerre remise à une religieuse, sœur Marie de la Flagellation, supérieure d’un hospice de vieillards, en Picardie, dirigé par la communauté Notre-Dame des Sept-Douleurs, pour avoir protégé et soigné les soldats français, avec un dévouement sans borne, pendant l’occupation allemande et, en s’exposant gravement, pour assurer leur liberté.

Une lettre de Benoît XV au cardinal Andrieu

Le 3 mai, le quotidien catholique publiait la lettre que le pape avait écrite au cardinal-archevêque de Bordeaux. Cette ville étant le centre principal des relations avec l’Afrique, Benoît XVI demandait à l’archevêque d’améliorer autant qu’il est en notre pouvoir « la misérable et abjecte condition à laquelle les nègres se trouvent réduits et qui est pour Nous, à raison de Notre charge apostolique, un sujet de vive sollicitude ». Le pape estimait devoir travailler à l’abolition du « commerce honteux des esclaves » et voulait que, désormais chaque année, le dimanche de l’Épiphanie, une quête fût instituée pour le rachat des nègres. Cette lettre resta sans écho.

(à suivre)

1Humbert, « Des canons ! Des munitions ! », La Croix, 21 mars 1916.

2Gustave Hervé (1871-1944) : journaliste socialiste et antimilitariste qui, en août 1914, devint un fervent patriote. Il transforme alors le titre de La Guerre sociale en La Victoire.

3C’est la célèbre « voie sacrée », nommée ainsi plus tard par Maurice Barrès.

4La Croix, 25 mars 1916.

5Le 22 avril, La Croix signale de violentes manifestations, composées surtout de femmes, qui, devant le Reichstag, sont réprimées dans le sang ; il y aurait 200 tués et de nombreux blessés.

6Lettre pastorale de Mgr Turinaz, La Croix, 11 avril 1916.

7Yves de La Brière, « Chronique du mouvement religieux », Études, 20 avril 1916.

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