1916 : La religion défend la patrie (5)

Le 7 mai 1916, Orléans célébrait le 487e anniversaire de la délivrance de la ville. Dans l’assistance, le général Buisson, adjoint au commandant de la cinquième région et de nombreux militaires étaient présents. Un évêque du front, Mgr Tissier, évêque de Châlons, prononçait le panégyrique de Jeanne d’Arc, « la plus belle de nos héroïne et la plus glorieuse, la plus idéale de nos martyrs, la puissante de nos libératrices et la plus française de nos saintes1. » Pourtant, Jeanne d’Arc n’a encore été que béatifiée par Rome et ne fut canonisée qu’en mai 1920.

A Paris, c’est le dimanche 4 juin que Jeanne d’Arc est célébrée. Le matin, de nombreuses délégations défilèrent devant sa statue, rue des Pyramides : écoles, collèges comme celui de Stanislas, lycées Condorcet et Louis-le-Grand, comités royalistes de Paris, Dames d’Action française et Jeunes Filles royalistes, Camelots du Roi, Ligue d’Action française, etc. L’après-midi, à 14 heures, Notre-Dame était bondée ; le cardinal Amette était entouré de notabilités catholiques et de personnalités du Parlement. Le chanoine Desgranges exposa les immolations au front qu’exige la rédemption de la France. Il rappela l’exhortation à la pénitence de Charles Péguy dans le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc. Et il ajoutait : « Sans vérités divines, l’immolation de nos héros s’abîmerait dans le vide béant des éternels désespoirs. » Mais l’« idéal chrétien n’est pas seulement le soutien et la suprême compensation de nos sacrifices ; il est, au fond, la raison d’être de la guerre, le principal enjeu de la victoire »2. La Croix écrit que cette journée fut « surnaturellement magnifique ».

Les messe au front

Le quotidien catholique nous livre aussi, le 6 juin, les sentiments d’un soldat situé dans un secteur dangereux et constamment bombardé : « Ce qu’il y a de plus beau, ce sont les messes militaires célébrées ici et là selon les hasards de la guerre […] C’est toujours le même rite, grandiose à cause de sa simplicité même. Oh! là, rien de convenu, rien de cette foi routinière et maigre du temps de paix. On n’y rencontre pas la religiosité froide des gens du monde, non, il est tracée la grand’route toute droite, et c’est le plein air religieux. On voit des hommes à l’âme simple qui croient en leur Dieu et ont mis en lui tout leur espoir. […] On y va heureux de s’élever un peu au-dessus de cette boue au sein de laquelle, depuis de longs mois, on est terré, un peu au-dessus de cette matérialité terrible qu’est la guerre. Et, respirant plus largement sous la belle lumière du bon Dieu, on chante à pleine voix, comme au village, le Credo de notre jeunesse, le vieux Credo ancestral.

Là, simplement, un aumônier parle, il ne va pas chercher des fleurs de rhétorique ni des arguments de Sulpiciens. […] Et l’esprit de tous ces hommes qui en sont arrivés à l’absolu mépris de la mort est la bonne terre par excellence des vérités jetées à la volée et préparées à recevoir la semence. […] C’est le vrai réconfort, aussi qu’on est heureux de pouvoir s’y retremper auprès de ces ministres de l’âme sainte et qui donnent la force de pouvoir endurer toutes les épreuves !3 »

Lettres de prêtres aux armées

Victor Bucaille, vice-président de l’Association catholique de la Jeunesse française, publie au printemps 1916, des lettres de prêtres aux armées4 ; ces lettres lui étaient parvenues de sources diverses, d’évêques mais aussi de Provinciaux jésuites. Qu’il soit aumônier, brancardier, soldat ou officier, le prêtre apparaît transfiguré et dit sa joie5. « J’aime cette vie, il me semble que c’est la première fois que je suis pleinement homme. J’aime passionnément la charge que la Providence m’y donne, malgré toutes les douleurs, toutes les angoisses que j’y ai trouvées.6 » Un autre écrit : « Que c’est beau d’être prêtre, à la guerre plus que partout ailleurs7. » Les soldats réclament d’ailleurs souvent un prêtre dans leur bataillon en sachant qu’il viendra le premier à leur appel. C’est lui qui « chasse  la peur de la mort par l’absolution » et le même prêtre explique que, n’ayant pas de famille, ayant offert sa vie à Dieu une fois pour toutes, il peut apporter « une réserve de joie et d’entrain ». C’est lui aussi qu’on prend comme confident quant on veut se retremper l’âme.

Le prêtre brancardier fait l’admiration des troupes en allant chercher, au péril de sa vie, les blessés sur le champ de bataille ou donner l’absolution aux mourants. Il fait parfois plus, tel le P. Barbet, un caporal brancardier de 42 ans, volontaire de la brigade du Maroc, qui avait sauvé la vie à tant de blessés, se retrouva, un jour de Noël, avec quinze hommes ayant l’ordre de partir à l’assaut. Ils hésitent jusqu’à ce que l’abbé Barbet donne l’exemple en sortant le premier de la tranchée, un crucifix en main : « Allons, mes enfants, il faut prendre la tranchée aux Allemands ! Je vais avec vous, en avant, suivez-moi ! » Et les Français chassent l’ennemi8.

Quelle que soit la fonction, aumônier, brancardier ou soldat, il reste un prêtre qui célèbre la messe quand et où il peut. Beaucoup témoignent d’une assistance nombreuse de soldats et d’officiers, mêlés, se confessant et communiant. « Comme la pensée constante de la mort change les âmes», remarque un prêtre de Blois. Certains ne s’étaient pas confessés depuis de longues années et promettent d’être désormais fidèles au bon Dieu. D’autres témoignent d’une grande ignorance religieuse mais, constate un jésuite, le P. Paul Aucler, « ce qui m’a frappé, c’est l’ouverture d’âme avec laquelle ces braves gens m’entendaient volontiers parler d’une religion qui jusque-là n’avait pas existé pour eux et de ce Dieu qui était pour eux le Dieu inconnu9. » Le prêtre fait figure de référence majeure pour les soldats. Ils l’interrogent, tel ce paysan d’Auvergne qui demande à un lieutenant d’infanterie : « Le bon Dieu et la France, c’est bien la même chose ? » Et l’officier répond : « Oui, mon petit, c’est la même chose : le bon Dieu c’est le Père, la France, c’est sa fille aînée et nous sommes ses petits enfants10. »

Le prêtre confesse dans la tranchée et là où il trouve le blessé mourant ; un brancardier remarque : « Rares sont ceux, je crois, qui partent sans l’absolution. Sur le front, ils ont l’absolution, sinon individuelle, du moins globale des prêtres combattants11. » Les témoignages recueillis par Victor Bucaille s’achèvent par un long récit du martyr du P. Véron, fait prisonnier par les Allemands.

Réponse aux scrupules d’un prêtre

En janvier 1916, la Revue pratique d’apologétique avait publié la lettre qu’elle avait reçue d’un prêtre infirmier et répondait à ses questions. Selon lui, nombre de prêtres se demandaient avec anxiété si ces convertis de la dernière heure, qui ignorent tout des dogmes catholiques avaient la foi surnaturelle nécessaire au salut, ne serait-ce qu’une foi surnaturelle implicite. Peut-on donner l’absolution à des hommes qui ne savent plus rien ou n’ont jamais rien su de la religion ? La réponse de la revue était ferme et rassurante : « ils sont sous l’action de la grâce » ; le prêtre qui n’a pas constaté des connaissances religieuses rudimentaires ne peut « que hasarder les sacrements » ; au moment d’un assaut, par exemple, il peut donner une absolution générale et distribuer la communion alors même que certaines absolutions peuvent être invalides. Rien ne permet d’affirmer que ceux qui réclament les sacrements ne sont pas dans les dispositions requises. Pour ceux qui ont perdu la foi, la grâce et la bonne volonté s’unissent pour ouvrir ces âmes neuves à la vérité ; d’ailleurs, repoussée jadis, la foi ne leur est pas étrangère. Quant aux non-baptisés, il faut attribuer leur docilité à la parole du prêtre comme « une grâce spéciale, suppléant la vertu que le baptisé reçoit du baptême12 ».

La petite Soeur Thérèse

Dans deux des lettres publiées par Victor Bucaille, la « petite Soeur » est évoquée avec reconnaissance pour avoir protégé des soldats. Malgré sa popularité, Thérèse de Lisieux n’est encore qu’une postulante à la sainteté : son procès pour canonisation n’a été ouvert à Rome qu’en juin 1914. Pourtant, François Veuillot, fervent admirateur de la petite Thérèse, plaide en sa faveur, en première page du quotidien catholique. Il commence par préciser qu’on ne peut écrire encore sur elle qu’avec « prudence et réserve », pour ensuite souligner la confiance que des milliers de soldats témoignent à l’humble carmélite ; eux comme elle avaient besoin des mêmes vertus, « la constance à tout souffrir en esprit de devoir13. » Moins d’un an plus tard, le quotidien catholique rapportait le prodige qu’elle avait accompli à Boulogne ; après une neuvaine à Soeur Thérèse, un petit garçon de huit ans qui était mourant guérissait : il affirme que Thérèse est venue, la nuit, lui enlever ses bandages. Commentaire des témoins : « La petite sainte est puissante et nous fûmes exaucés14. »

On sait aujourd’hui que le Carmel de Lisieux a reçu des milliers de lettres et des remerciements divers provenant de soldats reconnaissants15. Tout récemment, quelques-unes de ces lettres ont été publiées. Ces soldats qui ont prié Thérèse et, souvent, porté son image, un médaillon ou une relique d’elle, disent avoir été protégés ou guéris grâce à son intercession. L’un d’eux écrit : « Je viens d’échapper à la mort d’une façon si extraordinaire qu’il serait absurde de ne pas reconnaître la main de Dieu, prié par sa sainte servante 16»

(à suivre)

1La Croix, 16 mai 1916.

2La Croix, 6 juin 1916.

3Un maréchal des logis de Landet, « C’est un vrai réconfort », La Croix, 6 juin 1916.

4Victor Bucaille, Lettres de prêtres aux armées, Payot, 1916, 357 pages.

5Toutes les citations qui suivent sont extraites de l’ouvrage de Victor Bucaille ; elles ne sont malheureusement pas datées.

6Abbé Léonce Marraud, sous-lieutenant d’infanterie, tué à l’ennemi en septembre 1914 ; p. 102.

7Abbé Joseph G., sous-lieutenant d’infanterie ; p. 96.

8Frère G, de la Société des Missionnaires d’Afrique ; p. 247.

9Père Paul Auger, s . j. ; p. 301.

10A. L., lieutenant d’infanterie, diocèse de Valence ; p. 126.

11Abbé Pierre R., curé de Gourbit (Ariège) ; p. 182.

12« La foi nécessaire au soldat mourant. Consultation théologique », Revue pratique d’apologétique, 15 janvier 1916.

13François Veuillot, « Du Carmel aux tranchées », La Croix, 27 septembre 1916.

14« Un prodige de Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus », La Croix, 3 avril 1917.

15Nous, les Poilus. Plus forte que l’acier. Lettres des tranchées à Thérèse de Lisieux, Cerf, 2014.

16Nous, les Poilus, p. 52.

1916 : Le prix des succès (4)

Entre février et mai, les soldats ont souffert de la pénurie de légumes frais et se plaignent de l’introduction dans leur ration de poisson salé ou fumé ; le commandement décida donc la suppression de ce poisson et l’accroissement des quantités de sucre et de café. Il se préoccupe aussi de fournir plus de marmelade et de confiture. La question des permissions est aussi très sensible car elles sont souvent troublées par la nécessité de renforts. Cependant, ceux qui se marient pendant leurs permissions ont droit à deux jours supplémentaires. La Croix s’inquiète de ceux qui sont sans famille et, en juin, sollicite des correspondants pour 300 d’entre eux.

Selon la Correspondance hebdomadaire du comité de défense religieuse, les soldats qui reviennent des tranchées, « sont tout étonnés de voir que, dans l’intérieur du pays, on vit comme si nous n’avions pas la guerre » ; on revient aux plaisirs mondains d’autrefois, à un luxe qui absorbe inutilement des ressources et suscitent des importations (porcelaine, tapis d’Orient, soie). Le comité souligne que « la poursuite des jouissances va directement à l’opposé de la voie du christianisme1. »

Privations des civils et le travail des femmes

A l’arrière, pourtant, beaucoup ne sont pas menacés par l’esprit de jouissance. Le pain représenterait 40 % des dépenses ouvrières et les familles nombreuses ne mangeraient pas autre chose. C’est pourquoi une loi – qui suscita d’ailleurs des murmures -, votée au printemps 1916, prévoyait un droit de réquisition et de taxation du blé et de la farine pour éviter la spéculation. Le ravitaillement en charbon fait aussi problème. Avec l’occupation allemande des régions du Nord de la France, la production française de charbon était tombée de 41 à 21 millions de tonnes alors que nos besoins s’étaient accrus et, en septembre, il fallut taxer à son tour le charbon.

La Croix constatait, non sans réticence, la place grandissante des femmes. Certes, le journal fait l’éloge de l’ouvrage du chanoine Coubé, Le patriotisme de la femme française, qui chante nos grandes Ligues féminines, les congrégations qui se dévouent, les paysannes vaillantes, les mères et les épouses ; mais le rédacteur en chef de La Croix reproche aussi à l’auteur de taire les ombres au tableau : « Nos armées sont assaillies à l’arrière par une nuée de femmes qui, sous prétexte de plaisir, sèment la honte, la débauche et la maladie2. » Enfin, il y a dans le pays trop de scandales qui ont troublé les familles. En octobre, le quotidien catholique publie une proposition pour apporter une aide morale et matérielle aux centaines de milliers de jeunes filles qui viennent de province à Paris ou dans la Seine-et-Oise pour être embauchées comme postières, employées de bureau ou dactylo. Ces jeunes filles sont isolées et certaines abandonnent la pratique religieuse. L’auteur demande donc aux dames des grandes associations et, en particulier de la Ligue, de créer des pensions de famille bon marché dans les vastes immeubles où ces grandes dames vivent souvent seules. Les jeunes filles pourraient trouver, dans la maîtresse de maison, une conseillère, une amie fidèle, une mère3. Le quotidien signale, encore à la fin octobre, que les femmes pourront désormais conduire les taxis parisiens.

Selon le Sous-secrétaire d’État aux Munitions, les femmes représenteraient 20 % de la main d’oeuvre dans les usines. Certes, la guerre rendait nécessaire l’emploi féminin dans les usines mais, une fois les hostilités terminées, il faudrait se demander si ce travail conviendrait bien aux femmes. Souvent, elle était obligée de revêtir des costumes masculins pour avoir sa liberté de mouvement. Et l’auteur écrivait : « Liberté de mouvement et de costume entraîne vite la liberté d’allure ; la liberté d’allures, la liberté de langage ; et la liberté de langage, hélas !, la liberté des mœurs4. » Dans ces conditions, qu’est-il donc permis d’attendre de la femme au point de vue familial, s’interrogeait-il ? Comme il faut bien que nombre de femmes travaillent, la solution était le travail à domicile, désormais facilité par la houille blanche.

Otages et prisonniers

Le 21 juin 1916, dans une page intérieure, le quotidien catholique reproduisait sans commentaire l’affiche que la Kommandantur avait apposée, le 12 mai, sur les murs de Lille-Roubaix-Tourcoing et que le Journal des Réfugiés du Nord lui avait communiquée. Tous les habitants, à l’exception des vieillards, des enfants de moins de 14 ans et de leurs mères, devaient se préparer pour être transportés dans une heure et demi ; chaque personne avait droit à 30 kg de bagages. Elles devaient se réunir devant leurs maisons et un officier déciderait quelles personnes seraient conduites dans un camp de réunion. Quelques jours plus tard, La Croix précisait que, durant trois jours, du vendredi au lundi, la population vécut dans l’angoisse ; les Boches avaient braqué des mitrailleuses dans les rues par crainte d’une révolte puis, le lundi, les officiers allemands désignèrent ceux qui devaient les suivre. Six mille victimes, en général des jeunes gens et jeunes filles de 16 à 20 ans, bien encadrées et musique en tête, furent emmenées dans les Ardennes pour qu’ils travaillent dans les champs ; certains furent accueillis à coups de pierre par les paysans ardennais qui ne voulaient pas travailler pour les Allemands. L’enlèvement avait eu lieu au cours de la Semaine sainte. Mgr Charost protesta en vain ainsi que le gouvernement français.

Le sort des prisonniers de guerre français était aussi très dur. La majeure partie était désormais employée à des travaux agricoles ou dans des manufactures, y compris des usines de guerre. Au début, il y eut des volontaires puis des refus. Vers juillet 1915, les Allemands prévinrent que les rebelles subiraient des privations de nourriture et des violences. Au camp de Zwickau, sur quatre mille prisonniers, la moitié sont forcés au travail par la violence. Dans une mine, on les oblige à travailler onze heures par jour et la nourriture est insuffisante. A la fin d’octobre, La Croix publiait le témoignage de trois médecins anglais qui avaient été internés au camp de Gardelegan où onze mille prisonniers étaient dans le plus grand dénuement. Le typhus s’était répandu provoquant une mortalité de 15 %. Sur les dix prêtres français du camp qui s’étaient dévoués, cinq étaient décédés5.

La France dévastée

Dès juillet, on estimait que les maisons avaient été entièrement détruites ou en partie dans 753 communes, en particulier dans le département de la Marne. Dans le but d’aider les parlementaires qui élaboraient un projet de loi sur les dommages de guerre, une estimation plus précis des dégâts fut établie : ce fut le rapport d’un député de la Seine, Desplas. Sur les 36 247 communes françaises, 2 354 étaient occupées et le territoire concerné était particulièrement riche. 25 763 usines (sur un total de 130 000) étaient tombées entre les mains de l’ennemi et représentaient 38 % de la valeur totale de la production industrielle6. On ne comptait plus les églises qui avaient été victimes des Allemands et l’on songea même, un moment, à ne pas reconstruire la cathédrale de Reims pour qu’elle reste le témoin de leur barbarie.

(à suivre)

1« La vie en temps de guerre », La Croix, 17 octobre 1916.

2Franc, « En éloge de la femme française », La Croix, 23 août 1916.

3Fernand Poupa, « Intéressons-nous aux femmes isolées de leur famille qui travaillent dans des bureaux », La Croix, 18 octobre 1916.

4Joseph Pegat, « Le travail des femmes. Dans les usines. A domicile », La Croix, 16 novembre 1916.

5La Croix, 27 octobre 1916.

6Rapport Desplas sur les dommages de guerre, La Croix, 15 octobre 1916.

Verdun : Tenir bon (3)

« Le coup de Guillaume a raté », affirmait, en première page, La Croix dès le 29 février. Le quotidien citait ensuite, en deuxième page, les communiqués officiels du commandement militaire : le fort de Douaumont avait été enlevé, le 26 février, « après plusieurs assauts infructueux [de l’ennemi] qui lui coûta des pertes très élevées ». Selon La Croix, le 29 février, le fort de Douaumont était repris même si « des troupes allemandes sont enfermées dans des abris intérieurs du fort et, par conséquent, sont prisonnières ». Le quotidien ne pouvait pas savoir, pas plus que les autres publications françaises, qu’à la veille de l’attaque allemande, le fort était presque sans défenseurs, selon un décret du commandement en date du 5 août 1915, et que les Allemands le prirent par surprise, sans combat. En revanche, les combats furent très violents dans et autour du village de Douaumont mais le fort ne fut pas repris par les troupes françaises.

Il fallut bien admettre que nous avions reculé mais il s’agissait de « toute une série de replis stratégiques indiqués par une bonne stratégie pour mieux atteindre les Boches ». La Croix insiste sur les pertes allemandes : cent mille d’abord, bientôt deux cent mille hommes autour de Verdun, sans jamais évaluer les pertes françaises qui, selon les historiens dépassèrent nettement celles des Allemands pendant les deux premiers mois de la bataille. Les Français vivaient dans une angoisse mêlée de confiance. La disparition, dès les premiers jours de l’assaut, du capitaine Driant, au bois des Caures, à la tête de ses chasseurs, frappa pourtant l’opinion.

Les faiblesses françaises

Cependant, le lecteur apprend la supériorité de l’artillerie allemande ; les calibres énormes des 305 et 380 avaient même rendu impossible à nos avions de photographier leurs emplacements car on n’apercevait qu’une mer de flammes. L’artillerie française comprenait encore une proportion considérable de pièces d’ancien modèle alors que Verdun démontrait plus que toute autre bataille son rôle essentiel. La Croix reproduisit un article de M. Humbert qui, de retour de Verdun, reprend le cri que tous poussent là-bas : « Des canons ! Des munitions! » Humbert en concluait qu’il ne fallait pas propager dans la nation la conviction prématurée que nous n’avions plus rien à craindre de l’ennemi1.

Le quotidien catholique n’hésite pas à approuver – pour une fois – et à reproduire un article de Gustave Hervé2 dans la Victoire qui souligne les difficultés d’acheminement des troupes et des munitions jusqu’à Verdun ; il n’y a pas de voie ferrée directe de Paris à Verdun et l’on a dû y suppléer par l’organisation de convois automobiles3. Hervé en conclut, lui aussi, qu’il ne faut pas verser dans l’optimisme béat4. C’est dire combien la lecture des journaux français, exaltant l’héroïsme – bien réel – de nos poilus et l’échec de nombreuses offensives allemandes, pouvait conduire à une appréciation fausse de la situation militaire.

L’espoir

Le général Pétain qui commande les troupes à Verdun félicite ses troupes : « Le 9 avril, […] les assauts furieux des soldats du kronprinz ont été partout brisés. Fantassins, artilleurs, sapeurs, aviateurs de la 11e armée ont rivalisé d’héroïsme. Honneur à tous. Les Allemands attaqueront sans doute encore, que chacun travaille et veille pour obtenir le même succès qu’hier. Courage. On les aura. » On remarque cependant, qu’en ces premiers mois de la bataille, le nom du général Pétain est à peu près absent du quotidien catholique.

Quelques jours plus tard, le 14 avril, le général Bourelly explique, en première page de La Croix, les causes de l’usure de l’armée allemande : les attaques en masses compactes qui ont provoqué de lourdes pertes et le manque de chevaux pour son artillerie légère. Près de Douaumont, on a vu des tas de cadavres allemands atteignant 1m et demi de haut. Un communiqué hollandais précise d’ailleurs que, derrière les soldats allemands, il y en a d’autres chargés de tirer sur ceux qui essaieraient de s’enfuir ; pourtant, il y aurait eu souvent des insubordinations et même des révoltes5.

Des prisonniers de guerre

Le sort des prisonniers français est très dur. L’Allemagne refuse de fournir des listes des prisonniers et les prisonniers sont dans l’impossibilité de donner des nouvelles à leurs familles. Il existe des camps de représailles et des prisonniers français sont envoyés sur le front russe. Fort heureusement, le Vatican prit des initiatives qui se révélèrent efficaces. D’une part, en créant un Office de renseignements sur les prisonniers qui, grâce à l’intermédiaire des autorités religieuses, permit de publier des liste de prisonniers dont on n’avait aucune nouvelle. D’autre part, en obtenant le transfert en Suisse de grands blessés.

L’Église de France mobilisée

Le cardinal Luçon proposa à tous les évêques une série de prières exceptionnelles : le jeudi 23 mars, la supplication des enfants ; le vendredi, pénitence et chemin de croix ; le samedi, l’hommage suppliant à l’Immaculée et le dimanche, une grande prière au Coeur de Jésus en union avec les Hommes au Sacré-Coeur à Montmartre. Dans sa lettre, le cardinal Luçon regrettait encore que la France, seule, n’implore pas le Dieu des Armées. Il insistait ensuite longuement sur la nécessaire expiation : « Acceptons les souffrances et les sacrifices de la guerre en expiation de nos fautes et faisons-les servir à la régénération de notre pays. Nous avions besoin de relèvement moral et religieux. […] La guerre nous a fait violemment rentrer en nous-mêmes. Elle a arrêté brusquement cette course folle au plaisir, à la frivolité. […] Un réveil religieux s’est produit, si remarquable au début de la guerre, surtout dans l’armée, qu’il a semblé tenir du prodige. » Et d’appeler à un sursaut religieux durable après la fin de la guerre. Le cardinal Luçon évoquait ensuite « l’esprit d’hostilité d’un grand nombre à l’Église » et demandait à Dieu d’éclairer les autorités pour qu’elles édictent des lois conformes aux siennes et utiles au bien du pays.

Dans une lettre pastorale sur l’espérance, Mgr Turinaz, évêque de Nancy, fait l’éloge de nos troupes et cite plusieurs extraits qui illustrent non seulement l’héroïsme des combattants dans les tranchées, mais aussi celui des mères qui ont perdu leurs fils et des femmes dont l’une écrit : « Je n’étais que sa femme, mais la France était sa mère6. »

La riposte catholique contre la rumeur infâme

La colonne de droite de la première page de La Croix est presque toujours consacrée à cette rumeur qui accuse l’Église de trahison. Pour répondre à la Dépêche de Toulouse, l’Express du Midi veut publier la liste des prêtres morts au combat ; or, la censure le lui interdit ! C’en était trop : des députés du groupe de l’Action libérale, présidée par Jacques Piou, ainsi que du groupe de la Droite présidé par Denys Cochin, rédigèrent, le 16 mars, une lettre publique adressée au président du Conseil, Aristide Briand, qui dénonçait la « propagande de division et de mensonge », au nom de l’Union sacrée pratiquée depuis vingt mois par les catholiques. La réponse de Briand, le 29 mars, était prudente et équilibrait les plaintes venues de la Droite par d’autres parvenues de citoyens dont le patriotisme était mis en cause à « raison de leurs idées avancées en matière sociale ou politique7 ». En revanche, une circulaire du ministre de la guerre, en date du 5 avril, donnait ordre aux commandants de régions de ne pas hésiter à livrer à la justice ceux qui se livreraient à une campagne de calomnies contre certaines catégories de citoyens. Quelques jours plus tard, le ministre de l’Intérieur interdisait les conférences que le parti radical voulait organiser.

La Croix ne restait pas sur la défensive et dénonçait les publications socialistes, pacifistes et démoralisatrices, qui réclamaient la paix et la reprise des relations avec les sociaux-démocrates de l’Internationale, qualifiée de « véritable attentat à la défense nationale » ; la bataille doit continuer et la parole doit être donnée aux poilus. Le quotidien continuait de publier des informations sur les ecclésiastiques qui s’illustraient au front ou à l’arrière. Retenons, par exemple, la Croix de guerre remise à une religieuse, sœur Marie de la Flagellation, supérieure d’un hospice de vieillards, en Picardie, dirigé par la communauté Notre-Dame des Sept-Douleurs, pour avoir protégé et soigné les soldats français, avec un dévouement sans borne, pendant l’occupation allemande et, en s’exposant gravement, pour assurer leur liberté.

Une lettre de Benoît XV au cardinal Andrieu

Le 3 mai, le quotidien catholique publiait la lettre que le pape avait écrite au cardinal-archevêque de Bordeaux. Cette ville étant le centre principal des relations avec l’Afrique, Benoît XVI demandait à l’archevêque d’améliorer autant qu’il est en notre pouvoir « la misérable et abjecte condition à laquelle les nègres se trouvent réduits et qui est pour Nous, à raison de Notre charge apostolique, un sujet de vive sollicitude ». Le pape estimait devoir travailler à l’abolition du « commerce honteux des esclaves » et voulait que, désormais chaque année, le dimanche de l’Épiphanie, une quête fût instituée pour le rachat des nègres. Cette lettre resta sans écho.

(à suivre)

1Humbert, « Des canons ! Des munitions ! », La Croix, 21 mars 1916.

2Gustave Hervé (1871-1944) : journaliste socialiste et antimilitariste qui, en août 1914, devint un fervent patriote. Il transforme alors le titre de La Guerre sociale en La Victoire.

3C’est la célèbre « voie sacrée », nommée ainsi plus tard par Maurice Barrès.

4La Croix, 25 mars 1916.

5Le 22 avril, La Croix signale de violentes manifestations, composées surtout de femmes, qui, devant le Reichstag, sont réprimées dans le sang ; il y aurait 200 tués et de nombreux blessés.

6Lettre pastorale de Mgr Turinaz, La Croix, 11 avril 1916.

7Yves de La Brière, « Chronique du mouvement religieux », Études, 20 avril 1916.

Verdun vu par La Croix (2)

« Vers 10 heures, le bombardement commence à augmenter pour aller crescendo jusqu’à la fin de l’après-midi. L’artillerie couvre de projectiles le flanc de la 295 […]. Le bombardement redouble d’intensité, à gauche sur la 304, en face sur le Mort-Homme. Pas un coin de terre de l’énorme butte qui ne soit remué pour la centième fois, et ses pentes apparaissent à la lunette déchiquetées d’effroyable façon. Chaque éclatement d’obus semble un hurlement de la terre éventrée. La côte en feu fume comme un cratère, crache des flammes et tressaille, agitée de soubresauts convulsifs. […] Dans le ravin, à gauche, c’est une débauche insensée de mitraille qui passe, vomie par plus de 300 pièces démuselées.

Des blessés, en file – ceux qui parviennent à marcher – fuient par les boyaux vers le poste de secours. D’autres sont emportés sur les brancards, cadavres atroces, au visage horrifié, aux yeux d’épouvante, agrandis dans la mort. Et cela dure des heures, jusqu’au déclenchement de l’attaque, dont ceci n’est encore que la préparation. […] Le Mort-Homme, un instant, flambe comme une fournaise, sous les jets de pétrole enflammé et des hommes courent sur ses flancs1. » Voilà Verdun raconté par un vicaire du diocèse d’Angers, l’abbé Giraudeau.

Le 7 juin, le fort de Vaux tombe mais, commente La Croix, « ce n’est qu’une position, le fort étant détruit » et, d’ailleurs, nous conservons une plus forte ligne de défense. Le 23, l’ouvrage de Thiaumont ainsi que celui de Damloup tombent à leur tour. La Croix relève avec satisfaction qu’en avril, notre aviation a abattu 31 avions allemands et n’en a perdu que 16, et qu’en mars, elle en avait abattu 35 pour 13 avions perdus seulement. Heureusement, la victoire navale du Jutland remportée par les Anglais vient aussi remonter le moral des lecteurs.

Des perspectives rassurantes

A la fin de juin, selon le Journal, le chancelier allemand Bethmann-Hollveg, aurait déclaré au Conseil secret de Berlin : « Notre situation est très mauvaise : si tout va bien, nous pouvons tenir encore quelques mois. Si le peuple accepte de se contenter de peu, nous pouvons aller jusqu’en mars 1917 ». Et, en première page de La Croix, le 30 juin, le général Bourelly, expert militaire du quotidien, estimait qu’après les pertes énormes subies par les Allemands à Verdun, ces derniers ne pouvaient plus faire appel qu’à 900 000 hommes environ. Grâce à leur dépression morale et à la crise alimentaire, le général fixait comme « terme extrême » à l’Allemagne la fin de 1916 ; les innombrables difficultés d’une campagne d’hiver étaient, pour eux, « insurmontables ». Et de conclure : « Nous sommes les maîtres de l’heure2 ».

Catholiques, anticléricaux et socialistes

Les activités anticléricales ne cessent pas. L’Humanité rappelle qu’après la guerre, la guerre des classes sera à l’ordre du jour alors que les catholiques aspirent à « l’harmonie des classes ». A la mi-juin, l’Humanité et La Lanterne excusent le voyage de trois socialistes français à la conférence internationale de Kienthal en le comparant, au grand scandale de La Croix, à celui du cardinal de Cabrières à Rome où, pour le Consistoire, il a rencontré le cardinal allemand Hartmann. Cependant, Louis Malvy, le ministre de l’Intérieur, interdit les conférences radicales et, dans une circulaire datée du 5 avril, le ministre de la guerre enjoint aux commandants de régions de ne pas hésiter à livrer à la justice ceux qui se livreraient à une campagne de calomnies contre certaines catégories de citoyens.

La Croix relève aussi, en première page, qu’Émile Combes, au conseil général de Charente-Inférieure, s’est exprimé en ces termes : « Est-il téméraire d’espérer qu’il restera, après la guerre, quelque chose de cette union ? » Il s’agit évidemment de l’Union sacrée et ces paroles étaient une bonne surprise pour le quotidien catholique. Mais il y eut plus étrange. Le quotidien catholique du 5 mai publiait, sans le commenter, un échange de lettres entre une religieuse de Gerbeviller et Émile Combes. Le journal avait obtenu ces lettres d’un ami voyageant dans cette région. Soeur Julie – on n’en saura pas plus – avait écrit, le 23 avril 1916, à Émile Combes : « La fervente prière de son humble servante [de Dieu] intercédera pour vous, en souvenir des bonnes paroles que vous lui avez adressées, le jour de Pâques 1916, au milieu des ruines et des tombes de Gerbéviller. »

Dès le 25 avril, Émile Combes lui répondait : « Peut-être vous exposerai-je de la sorte à la réprobation de quelques exaltés, qui ne me pardonneront pas d’avoir eu un moment d’accointance avec celui qu’ils regardent comme le père des sectaires. Vous vous consolerez en pensant que ce sectaire est simplement un libre penseur qui respecte les croyances sincères dans un esprit de sauvegarde pour la liberté individuelle. En tout cas, ce sectaire a été enchanté de rencontrer au milieu des ruines de Gerbéviller une religieuse qui s’est distinguée par son courage et son dévouement patriotique. Il lui a serré la main avec la plus grande cordialité. C’est avec la même cordialité que je vous exprime de nouveau, ma vénérée Soeur Julie, ma sincère et vive sympathie3. »

Cet échange est à rapprocher de l’amitié qu’Émile Combes entretint avec la princesse et carmélite Jeanne Bibesco4.

Une grave question pour les catholiques

Depuis de longs mois, La Croix attirait l’attention de ses lecteurs sur le projet de loi concernant les orphelins de guerre. Selon Maurice Barrès, 1 400 000 orphelins seraient concernés. Le projet initial prévoyait de faire passer les enfants sous le contrôle du ministère de l’Instruction publique, et, concrètement, du délégué préfectoral tant que l’orphelin serait mineur ; cela même s’ils ont leur mère ou une famille. En mai 1916, Jean Guiraud dénonçait la création d’associations intitulées « L’oeuvre des pupilles de l’école publique » pour attirer les orphelins et les pupilles de la nation vers l’école laïque par l’appât d’avantages. Il importait de ne rien voter contre la liberté des mères d’élever leurs enfants dans les convictions qui sont les leurs. Déjà, depuis 22 mois, un Comité de Secours national fonctionnait et une association, l’Adoption Familiale des orphelins de guerre, avait été créée pour apporter, de préférence aux familles de plus de trois enfants, une pension de 200 francs, transmise par l’intermédiaire du curé de la paroisse, à des familles chrétiennes.

Dans toute la France, une pétition, et même plusieurs pétitions, circulent et, au fil des mois, recueillent les signatures des femmes et veuves catholiques ; le sénateur catholique, Gustave de Lamarzelle, sénateur catholique du Morbihan, a déjà déposé à la fin mai, plus de 800 000 pétitions au Sénat. La Croix dénonce un projet de texte qui donne au « tuteur social » un droit de contrôle sur l’éducation des enfants, même pour ceux qui ont une famille ; il dénonce aussi les manœuvres auprès des familles pour leur faire signer des engagements qui conduiraient les enfants dans des établissements où la méthode d’éducation est « détestable »5. Quelques jours plus tard, Henri Joly avançait quelques idées, comme par exemple la réunion immédiate, après le décès du père, du conseil de famille.

Or, le ministre de l’Instruction publique, René Viviani, ravive le débat en déclarant : « Il y aura nécessité pour l’officier d’intervenir afin de lutter contre cet égoïsme [celui de la mère] qui se mêle quelquefois à cette tendresse complexe et indéfinissable que renferme le cœur d’une mère. » Du coup, La Croix publiait la lettre que, quelques jours avant sa mort soudaine, le cardinal Sevin avait adressée, à M. de Lamarzelle. Il y dénonçait la « tyrannie » que l’État voulait exercer sur les familles chrétiennes.

Quelques jours plus tard, c’était le cardinal Luçon qui écrivait : « Qu’on ne prétende pas imposer à tout le pays les utopies philosophiques et sociales de quelques politiciens et sectaires. […] Après Dieu, l’enfant appartient à ses parents. »

Le 23 juin, le projet de loi relatif aux orphelins de guerre était adopté au Sénat à l’unanimité des 254 votants. Un compromis avait été trouvé concernant le tuteur : la surveillance n’était pas totalement supprimée mais M. de Lamarzelle et toute la droite émirent le vœu que le texte adopté ne soit pas définitif et qu’il soit amélioré à la Chambre des députés. La liberté de l’enseignement serait respectée cependant qu’un amendement de la droite permettant aux boursiers d’être envoyés dans des établissements privés fut rejeté. La Croix concluait qu’un « pas énorme » avait été fait6.

Curieuse supplique adressée à Benoît XV

La Croix signale, le 18 avril, que le président du Jewish Committee de New York avait écrit au pape pour le supplier d’intervenir dans les pays belligérants – on ne sait lesquels – où les juifs sont persécutés. Le cardinal Gasparri répondait que le pape ne pouvait se prononcer sur les accusations mais rappelait les principes du droit naturel qui doit être observé « à l’égard des enfants d’Israël comme à l’égard de tous les hommes ». Or, quelques jours plus tard, le quotidien catholique reproduisait des extraits d’un article d’Édouard Drumont, dans la Libre Parole, qui rappelait l’intolérance dont les juifs avaient fait preuve, par exemple en obtenant du gouvernement américain tout un ensemble de « mesures d’ostracisme et d’oppression envers les catholiques ».

(à suivre)

1« Une attaque au Mort-Homme », La Croix, 27 juin 1916, qui reproduit une lettre publiée par la Semaine religieuse d’Angers.

2Général Bourelly, « La guerre se prolongera-t-elle au delà de 1916 ? », La Croix, 30 juin 1916.

3La Croix, 11 mai 1916.

4Jeanne Bibesco, Lettres à Émile Combes, Gallimard, 1994.

5Franc, « Pour les orphelins », La Croix, 10 mai 1916.

6« Séances historiques au Sénat sur les orphelins de guerre », La Croix, 27 juin 1916.

1916 : L’année de Verdun et La Croix

Le 24 novembre 1915, La Croix publie en première page un article du général Bourelly intitulé « Le déclin de la puissance allemande ». Il constate que le blocus anglais est l’élément qui a le plus contribué à ce déclin : l’action de la marine allemande a été paralysée et certaines matières premières manquent. De surcroît, les récoltes de cette année n’ont atteint que 60% de la normale et, à Berlin, le nombre de magasins fermés augmente sans cesse ; la pénurie alimentaire provoque des émeutes et les syndicats ouvriers pétitionnent : « Le peuple allemand demande à manger. » Au Reichstag, Philipp Scheidemann, un de leaders de la social-démocratie, déclare que son parti est favorable à la paix. Un peu plus tard, en décembre, dix mille hommes et femmes réclament du pain, la paix et chantent l’Internationale. Des rumeurs circulent : le gouvernement allemand tenterait, par l’intermédiaire de pays neutres, de sonder les pays de l’Entente. L’Osservatore romano doit opposer un démenti à certains journaux qui évoquent une action du Saint-Siège en vue de pousser l’Entente à accepter une paix allemande.

Au début de 1916, la situation semble en effet s’être aggravée en Allemagne. Les bons de pain ont été réduits et la troupe tire à Berlin et à Dresde sur des femmes qui manifestent ; le Journal des Débats fait état du témoignage d’un professeur hollandais vivant près de la frontière allemande : les désertions de soldats allemands se multiplient.

La France veut la guerre

Dans un discours prononcé, le 29 décembre 1915 devant le Sénat, le général Galliéni, ministre de la guerre, déclarait sous les applaudissement : « La France, il y a seize mois, voulait la paix ; aujourd’hui, elle veut la guerre, elle la veut de toute son énergie, elle y emploiera tous ses enfants. […] Et si, dans la rue ou dans un atelier, quelque individu mal inspiré vient à prononcer le mot « paix », il est aussitôt considéré comme un mauvais citoyen. » Le président Poincaré adressa une lettre du même ton aux officiers et soldats. Quant à Paul Claudel, il donne à La Croix un poème qui se termine par : « Est-ce qu’il y a un moyen de lâcher prise quand c’est Dieu lui-même que nous avons à défendre ?1 »

L’historien Ernest Daudet insistait dans La Croix, cet état d’esprit. Au début, l’Allemagne avait eu la conviction d’une guerre courte ; aujourd’hui, un peuple affamé crie : « La paix ! La paix ! », alors qu’en France, nous avons confiance en la victoire finale. Le commandement français a d’ailleurs renoncé aux attaques d’infanterie sur le front qui n’aboutissent qu’à des pertes en hommes : « Nous avons le temps d’attendre. » On compte sur l’usure des Allemands. Ces derniers ont considérablement ralenti leurs attaques entre décembre 1915 et janvier 1916. Un critique militaire anglais, le colonel Repington, évalue, dans le Times repris par La Croix, les pertes allemandes mensuelles : de 190 000 hommes en novembre, elles sont tombées à 66 000 en décembre et 36 000 en janvier. Au cours de cette période, la guerre se traduit surtout par des canonnades et des tentatives d’atteindre l’ennemi par des mines. Cependant, dans la nuit du 29 au 30 décembre, les zeppelins que l’on n’avait pas vu au-dessus de Paris depuis dix mois sont de retour et provoquent la mort de 25 personnes ; La Croix parle de « massacre des innocents ».

Le sacrifice de la noblesse française

Le quotidien catholique souligne le rôle de plusieurs grandes figures de la noblesse, morts au champ d’honneur. C’est le cas de Jean d’Anglade, issu d’une famille de Guyenne qui avait compté de nombreuses victimes pendant la Révolution française. A 18 ans, il obtient de ses parents l’autorisation de s’engager. C’est un catholique déclaré et intransigeant, fidèle à la communion fréquente. Cet intrépide écrivait : « Je ne connais rien de plus enivrant que ces charges au grand jour, tête haute, poitrine en avant. Voilà qui est bien français. » Blessé le 22 juin, il subit deux amputations et meurt en septembre2.

Avec la mort du duc de Rohan, La Croix se fait dithyrambique. Celui qui a abandonné son féérique château de Rohan, sa couronne ducale3, pour entrer dans l’infanterie et conduire ses paysans, fut d’abord blessé à Verdun ; mais c’est dans la Somme qu’il meurt, le 15 juillet 1916, des suites d’une grave blessure. A 37 ans, beau, élégant, il était, selon La Croix, « le type parfait de l’homme complet, l’athlète harmonieux qu’on peut couler tout vivant dans une statue de marbre4. »

Des Annamites au front ?

Le 6 janvier 1916, le quotidien catholique publiait, dans ses pages intérieures, un article au sujet de la proposition de loi déposée par trois députés visant à recruter une armée d’Annamites. L’auteur, Pierre Ngay se demandait si cette proposition était « ignorante ou criminelle ». On pouvait envoyer des Annamites à Djibouti ou en métropole comme ouvriers mais ils étaient, tranchait-il, inaptes à la grande guerre. Agiles et ingénieux, certes, ils ne pourraient pas porter de lourds sacs à dos ni s’acclimater à notre climat froid. L’article était censuré quasiment pour moitié5 mais sa conclusion était claire : « Votre projet est fou. »

Des prêtres « embusqués » (LHumanité) ?

Dès le début de janvier 1916, des socialistes et des radicaux veulent que soit abolie la loi de juillet 1889 stipulant que les ecclésiastiques seraient mobilisés, en cas de guerre, non comme combattants, mais dans les cadres du service de santé, comme brancardiers ou infirmiers. De fait, grâce à cette loi, 12 580 prêtres remplissaient cette mission. Avec la loi de Séparation de 1905, les plus jeunes prêtres et religieux sont, pour leur part, envoyés dans les unités de combat. La Croix reproduisait un article très complet du Pèlerin qui répondait aux attaques contre les ecclésiastiques soi-disants embusqués6. Au 31 décembre 1915, 1 165 étaient morts au champ d’honneur, 1 161 avaient été décorés (Légion d’honneur, croix de guerre ou citation à l’ordre du jour de l’armée). La moitié des ecclésiastiques sanitaires allaient chercher les blessés dans les tranchées ou étaient dans les ambulances ; l’autre moitié était à l’arrière où ils se dévouaient sans compter et risquaient d’être atteints par des maladies contagieuses. Et il y avait encore 12 000 prêtres et religieux présents sur la ligne de feu : 300 aumôniers, des brancardiers, des officiers qui font campagne comme les autres. S’il y avait plus d’instituteurs que de prêtres, cela tenait à un corps d’instituteurs beaucoup plus nombreux et surtout plus jeune puisqu’ils prenaient leur retraite après 25 ans de service. Enfin, il ne fallait pas oublier que des milliers d’instituteurs étaient – très normalement d’ailleurs – affectés à des tâches administratives.

La Petite Gironde ayant demandé à nouveau que les instituteurs soient renvoyés dans leurs foyers, le quotidien catholique demande qu’il en soit de même pour les curés, aussi indispensables. Et d’interroger sur tous les députés qui pourraient être au front mais préfèrent rester à Paris et harceler le ministre de la guerre. Le quotidien n’hésite pas à traiter de « malfaiteur » le sénateur Debierre, Vénérable des Loges, qui s’attaque aux prêtres des services sanitaires. La Croix reproduit aussi deux articles ; le premier est celui de Maurice Barrès qui, dans l’Écho de Paris, proposait de donner un droit de vote aux veuves, sinon à leurs pères, à défaut à leurs mères, pour que, après la guerre, les morts puissent voter7. Le deuxième provient de Charles Maurras qui, dans l’Action française, rappelait que les fondateurs de l’Humanité étaient douze juifs8. Enfin, après une rumeur infâme, le tribunal correctionnel de Limoges condamnait le Populaire du Centre à insérer dans ses pages l’intégralité d’une lettre de l’évêque.

L’offensive allemande à Verdun

Selon le sénateur Henri Bérenger, après une période d’immobilité, il fallait s’attendre à une ou des « tentatives exceptionnelles » qui, selon les chefs militaires français, pourraient se produire dans la mer du Nord, la vallée du Pô et les Alpes9. Ce fut Verdun et le commandement français ne s’y attendait pas. Le 22 février, La Croix publiait, en page 2, un très court article du Temps intitulé « Une attaque contre Verdun ? » Le Temps estimait d’ailleurs que, dans la ligne de front, Verdun était « un point plus solide encore que les autres par le nombre de soldats, par l’armement, par les hauteurs qui l’entourent. […] Si vraiment les Allemands ont choisi ce point pour frapper leur grand coup, ils peuvent être certains d’être vigoureusement reçus. » Deux jours plus tard, la publication d’une carte en première page soulignait l’importance de l’attaque militaire désormais déclenchée autour de Verdun. Dans les jours qui suivent, les lecteurs pouvaient réaliser l’importance de cette bataille : plus de 2 000 pièces d’artillerie allemandes abattaient un ouragan de feu, du jamais vu, même en Champagne. Les Allemands engageaient sept corps d’armée, soit un demi million d’hommes.

(à suivre)

1Paul Claudel, « Si pourtant… », La Croix, 12 décembre 1915.

2La Croix, 1er octobre 1915.

3Le duc de Rohan fut aussi député du Morbihan à partir de 1914 ; à ce titre, il aurait pu échapper au front comme le firent de nombreux députés.

4« Le duc de Rohan meurt au champ d’honneur », La Croix, 18 juillet 1916.

5A de multiples reprises, des articles de La Croix furent censurés. Franc rapport, après la guerre, que la censure a caviardé près de 20 000 lignes et même saisi plusieurs numéros.

6Le Pèlerin, « Les prêtres sont-ils à l’abri du danger ? », La Croix, 21 janvier 1916.

7Maurice Barrès, « Le suffrage des morts », La Croix, 16 février 1916.

8Ajoutons que La Croix du 28 décembre cite la Libre Parole qui met en cause les Rothschild pour des affaires conclues avec les Allemands. Retour aux vieux réflexes antisémites.

9Henri Berenger, « Jusqu’où ira la guerre ? », dans Paris-Midi, cité par La Croix, 13 février 1916.

Paul VI : bilan d’un pontificat

« Une idée ambiguë s’est frayée un chemin même dans certains milieux catholiques : l’idée de changement qui, pour quelques-uns, s’est substituée à l’idée de mise à jour, d’aggiornamento souhaité par le pape Jean. […] Mais deux choses en particulier ne sauraient être remises en question : les vérités de la foi, définies avec autorité par la tradition et le magistère ecclésiastique et les lois constitutionnelles de l’Église qui imposent naturellement l’obéissance au ministère du gouvernement pastoral que le Christ a établi et que la sagesse de l’Église a développées1 ».

Paul VI ne pouvait être plus clair ; il n’était pas pensable de mettre en cause le gouvernement de l’Église et encore moins de repenser la foi. La « mise à jour » ne pouvait donc aller bien loin.

Certes, Mgr Montini était apparu à Milan comme un des évêques les plus ouverts d’un épiscopat italien dominé par le cardinal Siri ; le pape Jean avait fait de lui, aux yeux de tous, son héritier. Pour autant, son histoire personnelle et peut-être plus encore son tempérament angoissé, sa théologie très classique et sa spiritualité marquée par les années d’avant-guerre, ne le préparaient pas à conduire le Concile sur des chemins hardis ni à affronter avec sérénité la « crise » au sein de l’Église.

Le principal mérite de Paul VI a été de mener à bien la réforme liturgique voulue par le Concile. Répondant aux attentes d’une grande partie du clergé et des fidèles les plus dynamiques, il introduisit la langue vulgaire qui n’avait pas été prévue dans la constitution sur la liturgie. Malgré sa tendance naturelle au consensus, il ne transigea pas avec tous ceux qui restaient attachés à la messe de saint Pie V et encore moins avec Mgr Lefebvre. Le pape estimait, non sans raison, que ces dissidents mettaient en cause toute l’oeuvre du Concile. Quant à la liberté religieuse, qui, en dehors d’un groupuscule d’illuminés, aurait pu la contester ?

Paul VI a-t-il appliqué les autres réformes voulues par le Concile ? Malgré quelques modifications dans le gouvernement central de l’Église, la curie a conservé tout son pouvoir. On peut souligner que Paul VI, si soucieux de préserver la primauté pontificale proclamée à Vatican I, a délibérément torpillé la collégialité affirmée à Vatican II : le pape l’a réduite à des Synodes domestiqués tandis que la promotion du secrétariat d’État a renforcé la centralisation et le pouvoir pontifical. La règle des 75 ans ne s’est appliquée que très imparfaitement ; les évêques mal vus de la curie devant démissionner immédiatement tandis que les plus dociles obtenaient un sursis de plusieurs années. La seule vraie réforme de Paul VI, dans ce domaine, a été le couperet des 80 ans pour les cardinaux destinés à participer au Conclave ; ce fut et cela reste une réforme courageuse mais Paul VI n’a pas osé aller plus loin en introduisant au Conclave les présidents des conférences épiscopales.

Très soucieux de préserver le « dépôt de la foi » dont il était le gardien, Paul VI, malgré quelques gestes spectaculaires, a déçu tous ceux qui travaillaient au rapprochement oecuménique. L’étonnante déclaration Nostra Aetate n’a porté que des fruits limités sous son pontificat. Paul VI restait marqué par les violentes critiques émanant du monde juif à l’égard de Pie XII ; quant au monde musulman, le dialogue avec lui ne semblait pas prioritaire.

Plusieurs théologiens contemporains de Paul VI furent frappés par la contradiction entre ses vœux en faveur d’une « mise à jour » et son attachement à l’héritage qui lui avait été confié. Le chanoine Roger Aubert, théologien et historien, écrivit après la mort du pape : « S’il avait une sensibilité aiguë des problèmes actuels et des évolutions nécessaires, il était dépourvu, par suite de l’insuffisance de sa formation théologique première, des catégories mentales nouvelles indispensables pour aborder […] le tri entre la substance immuable du donné révélé et les revêtements contingents forcément relatifs2 ».

Les deux plus grandes critiques que l’on peut faire à Paul VI portent, d’une part sur ses interventions pour corriger les textes conciliaires dans un sens toujours conservateur et d’autre part sur sa restauration de la morale sexuelle traditionnelle.

Les corrections qu’il a imposées aux documents du Concile sont désormais gravés dans le marbre. Certains textes en sont profondément marqués comme le chapitre sur le mariage de Gaudium et spes. Or, ils ont un poids magistériel majeur dans l’histoire de l’Église.

Alors que les années soixante furent marquées par une recherche théologique passionnante, Paul VI a imposé un retour à la morale sexuelle la plus traditionnelle. Il s’est senti obligé, dans Humanae vitae, de confirmer la condamnation de la contraception de son prédécesseur Pie XI dans Casti connubii (1930), mais rien ne l’obligeait à confirmer l’obligation du célibat sacerdotal qui a toujours été reconnu dans l’Église comme une règle disciplinaire que l’autorité pontificale pouvait modifier. Sur ce point, la conviction personnelle de Paul VI a été déterminante et a eu l’inconvénient de consolider une tradition. On mesure ici le poids du tempérament du pape Montini. Ses dénonciations fréquentes, tout au long de son pontificat, de « l’érotisme » qui porte atteinte à la « dignité humaine et chrétienne3 », sa conception de la pureté et de la vertu de chasteté ont contribué à figer la morale catholique dans un univers dont le Concile avait tenté de le sortir. Jean-Paul II a ensuite illustré par de multiples encycliques, exhortations apostoliques et discours cette morale sexuelle ; l’opinion en a été frappé. Pourtant, c’est bien Paul VI qui a, dans un contexte l’obligeant à choisir nettement, pris l’initiative de ce retour à la tradition et, plus particulièrement, dans Humanae vitae, de restaurer la « loi naturelle » comme fondement de cette morale. Tous les pontifes qui lui ont succédé n’ont fait que l’imiter.

Comment interpréter l’éloge appuyé rendu par le pape François à l’égard de Paul VI ? Annonce-t-il, paradoxalement, son intention d’infléchir le cours de l’histoire récente de l’Église ? Et si tel est son désir, en a-t-il les moyens ?

1Paul VI, audience générale du 25 avril 1968 ; cité dans Face à la contestation…, op. cit., p. 17.

2Roger Aubert, « Paul VI, un pontificat de transition », La Revue nouvelle, 1978, p. 99 ; cité par Jan Grootaers, op. cit., 58.

3Par exemple, Paul VI, audience du 1er octobre 1969 ; Documentation catholique, n° 1549, 19 octobre 1969.

Paul VI : bilan d’un pontificat (1963-1978)

Tel est le titre du petit livre que je viens de publier aux éditions Golias. Deux événements m’ont donné l’idée de l’écrire. D’abord, le cinquantième anniversaire de la fin de Vatican II, en décembre 2015, mais aussi la béatification de Paul VI par le pape François, en octobre 2014 ; ce dernier l’avait qualifié de « grand pape » et « grand timonier du Concile ».

Il est vrai que la canonisation de Pie X en 1951, la béatification de Jean XXIII mais aussi de Pie IX, le pape du Syllabus, en 2000, la canonisation de Jean XXIII et de Jean-Paul II en 2014 et maintenant la béatification de Paul VI témoignent, comme l’écrit l’historien Étienne Fouilloux, d’un phénomène qui est « la fine pointe d’un mouvement d’exaltation de la papauté » ; le retard dont Pie XII est victime montre bien que des motivations très politiques pèsent toujours très fortement sur le destin de nos papes, même si Benoît XVI a tenu à proclamer, le 19 décembre 2010, « l’héroïcité des vertus » du pape Pacelli.

Quant au pape Montini, tourmenté, sans charisme et au physique fragile, sa figure avait été éclipsée par son successeur, Jean-Paul II, épanoui et sûr de lui. Pourtant, n’est-ce pas Paul VI qui a conduit l’Église sur la voie de l’aggiornamento engagé par Jean XXIII et mené le Concile à son terme ? Il est vrai que Paul VI reste dans les mémoires comme le pape de l’encyclique Humanae vitae ; une encyclique qui provoqua à l’époque un choc énorme et des désertions massives et définitives.

Il m’a semblé qu’il était temps, en 2015, de dresser le bilan d’un pontificat de quinze années et d’examiner si et comment ce pape avait appliqué les réformes voulues par le Concile et figurant dans ses textes. Sans passion ni complaisance.

A l’ouverture du Conclave de juin 1963, le cardinal Montini était, aux yeux de tous, le candidat de Jean XXIII pour lui succéder. Pourtant son élection au siège pontifical n’a été aussi facile qu’on pouvait le penser. Il lui fallut attendre le sixième tour de scrutin, le 21 juin 1963, pour être élu par 57 voix sur 80, soit 2 de plus que le nombre nécessaire malgré le soutien des cardinaux Suenens et Spellman. Une opposition conservatrice s’était regroupée sur le nom du très conservateur cardinal Siri, archevêque de Gênes. Déjà, une « majorité » et une « minorité » s’étaient affrontées pendant la première session du Concile et cette minorité n’avait pas l’intention de désarmer. Paul VI allait donc subir une résistance tenace aux réformes.

Dans sa première allocution, au lendemain de son élection, le nouveau pape rendait hommage à Jean XXIII et affirmait que « la partie la plus importante de notre pontificat sera occupée par la continuation du deuxième Concile oecuménique du Vatican ». Pourtant, les premières allocutions de Paul VI témoignent d’une tonalité personnelle qui tranche avec l’attitude du pape Jean. Le 30 juin, jour de son couronnement, il déclarait : « Nous défendrons la Sainte Église contre les erreurs de doctrine et de pratique qui tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Église menacent son intégrité et cachent sa beauté ». Le 6 septembre, il affirmait que la sollicitude pastorale ne signifiait pas « un changement d’attitude à l’égard des erreurs répandues et déjà condamnées par l’Église, le marxisme athée, par exemple. Chercher à appliquer des remèdes salutaires et urgents à une maladie contagieuse et mortelle ne signifie pas changer d’avis à son sujet ».

Le nouveau pape a 66 ans ; sa personnalité est complexe. Intelligent et très cultivé, grand travailleur, il est aussi angoissé et scrupuleux, hésitant et autoritaire. Dès février 1965, dans une audience générale, Paul VI évoquait « ses peines » : « Cela va parfois jusqu’à l’agonie1 ». Humble de caractère, il estime qu’il est de son devoir de conserver intacte la primauté pontificale. Très tôt, il est effrayé par les doutes qui se répandent parmi les fidèles et rappelle « sa divine autorité », « la certitude de la foi, obtenue avec l’aide […] du magistère ecclésiastique2 ».

Ses qualités et ses défauts pesèrent inévitablement durant le Concile et tout son pontificat. Le contraste entre Paul VI et Jean XXIII apparut d’emblée saisissant. Le 10 juillet 1963, un observateur vigilant comme le P. Congar écrivait : « Il sera beaucoup plus romain, du genre Pie XII : il voudra, comme Pie XII, déterminer les choses à partir des idées, et non simplement les laisser devenir elles-mêmes à partir d’ouvertures faites par un mouvement du coeur3 ».  La remarque du dominicain devait, hélas, se vérifier.

Dans ses notes privées, lors de la retraite spirituelle qu’il suivit en août 1963, Paul VI mesurait l’ampleur écrasante de sa tâche : « La position est unique. Je veux dire par là qu’elle me place dans une solitude extrême. Elle était déjà grande auparavant, elle est maintenant totale et terrible. Elle donne le vertige. Comme une statue posée sur une aiguille ; ou plutôt une personne vivante, comme je le suis. Je dois être moi-même, faire par moi-même, converser avec moi-même, délibérer et penser dans le for intérieur de ma conscience4 ». Un seul homme peut-il en effet s’occuper du diocèse de Rome et en même temps, remplir efficacement sa tâche de primat d’Italie, de patriarche d’Occident ainsi que ses fonctions de pontife de toute l’Église ? Question d’autant plus brûlante que, depuis son enfance, le pape Montini était de constitution fragile. De facto, le pouvoir de son entourage allait en être augmenté.

Deux années plus tard, en novembre 1965, Paul VI annonçait à l’assemblée conciliaire qu’il avait décidé d’ouvrir les procès en béatification de Jean XXIII et de Pie XII, ces deux Pontifes « si grands, si pieux et qui nous sont très chers ». Montini n’avait-il pas été, pendant près de quinze ans, le plus proche collaborateur de Pie XII ? Le souci du consensus dans l’Église, véritable obsession de Paul VI, apparaît ici et avait guidé déjà ses interventions durant le Concile, avec des conséquences dont il nous faudra prendre la mesure.

Le pape Montini est le pape qui, à l’ONU, le 4 octobre 1965 , éleva un grand cri : « Jamais plus la guerre ! », un cri qui retentit dans l’univers ; mais il est aussi le pape de l’encyclique Humanae vitae qui, en juillet 1968, scandalisa un grand nombre de catholiques et ébranla leur foi en l’Église.

Je publierai prochainement sur ce blog la conclusion de mon ouvrage.

1Paul VI, audience générale du mercredi 17 février 1965 ; Documentation catholique, n° 1445, 4 avril 1965.

2Paul VI, audience générale du 27 octobre 1965 ; Documentation catholique, n° 1459, 21 novembre 1965.

3« Yves Congar, Mon Journal du Concile, tome 1, Cerf, 2002, p. 385.

4Cité par Philippe Chenaux, Paul VI, Cerf, 2015, p. 176.

Quand l’Église catholique parle des musulmans

Après plus de treize siècles de contacts plus ou moins pacifiques, l’Église catholique publiait, il y a exactement cinquante ans, un premier texte officiel sur l’islam, très court mais très positif. Il s’agit, dans la Déclaration du concile Vatican II sur les religions non-chrétiennes, Nostra Aetate, d’un paragraphe qui affirme que « l’Église regarde aussi avec estime les musulmans qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant ». En ces temps lourds de menaces, il est opportun de rappeler que la plus haute autorité de l’Église catholique exhortait chrétiens et musulmans « à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle ».

Comment en est-il venu là ?

Au début du Concile, en 1962, il n’était nullement question d’évoquer l’islam et les musulmans. Cependant, à l’automne 1963, lorsque fut présenté un texte en faveur des juifs, l’émotion fut immense dans le monde arabe. Le patriarche Maximos IV, « patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem », une des plus éminentes personnalités du Concile, prit la parole, le 18 novembre, pour affirmer que si l’on parlait des juifs, il fallait aussi parler des musulmans qui sont 400 millions et au milieu desquels vivaient les chrétiens. Et il ajoutait : « Si nous voulons désavouer l’antisémitisme – et nous le désavouons tous – une petite note condamnant et l’antisémitisme et la ségrégation raciale aurait suffi. Inutile de créer une agitation nuisible ». Le patriarche était conscient qu’un texte en faveur des juifs ne serait pas perçu comme « purement religieux », comme ses promoteurs l’affirmaient ; il serait interprété au Proche-Orient comme un acte politique en faveur de l’État d’Israël. D’autres évêques venus d’Asie demandèrent à leur tour que l’on évoque les grandes religions orientales.

Dans ce contexte, le pape Paul VI joua un rôle positif. Lors de son voyage en Terre sainte (4-6 janvier 1964), il se garda bien de prononcer le nom « Israël » mais saluait « quiconque professe le monothéisme et avec nous rend un culte religieux à l’unique et vrai Dieu, le dieu vivant et suprême, le Dieu d’Abraham, le Très-Haut ». En août 1964, le pape publiait une encyclique intitulée Ecclesiam suam, dans laquelle il évoquait « les hommes qui adorent le Dieu unique et souverain, celui que nous adorons aussi » ; Paul VI citait alors les juifs et les musulmans. Ainsi, et pour la première fois de l’histoire, un pape affirmait que le Dieu des musulmans était le même que celui des chrétiens. Quelques mois plus tard, il créait un secrétariat pour les non-chrétiens et il lui adjoignait, en mars 1965, un sous-secrétariat pour l’islam.

Il reste que le projet de déclaration était encore largement consacré aux juifs ; c’est pourquoi, en août 1964, le synode des évêques grecs-catholiques avait demandé qu’on insère un paragraphe réprouvant à l’avance toute interprétation lui donnant une signification politique. La sensibilité des musulmans et des États arabes provoquée par « l’invasion juive qui a chassé de la Palestine occupée un million de réfugiés arabes » était en effet à vif. Les évêques melkites eurent cependant bien des difficultés à faire comprendre leurs motivations et certains évêques européens les soupçonnaient d’antisémitisme.

En septembre 1964, le cardinal Bea présentait un projet de « Déclaration sur les juifs et les non-chrétiens » qui suscita bien des critiques : les juifs n’étaient-ils pas des non-chrétiens ? Le cardinal König, archevêque de Vienne et d’autres évêques demandèrent que le passage du texte consacré aux musulmans soit plus substantiel. Hors du Concile, Mgr Edelby, archevêque d’Edesse (Turquie), tint une conférence de presse, le 4 novembre, sur le thème « L’Église et le monde arabe » et plaidait : « Le moment de dialoguer avec l’islam est venu ! Nous avons beaucoup à apprendre ! »

Dans le projet final présenté au Concile, parmi les points qui furent débattus, deux doivent être soulignés. Le passage sur « l’estime pour la vie morale » (des musulmans) suscita des critiques mais fut finalement maintenu ; en revanche, l’expression de « fils d’Ismaël » fut écartée parce qu’elle n’apparut pas suffisamment fondée. Le texte définitif fut voté en octobre 1965 par 1910 voix pour contre 189.

Qu’y a-t-il dans la Déclaration ?

Le texte est très court, cinq pages au total. Deux pages sont consacrées aux diverses religions non-chrétiennes qui « apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes ». Deux autres pages précisent les liens de filiation entre le judaïsme et le christianisme. Le passage concernant les musulmans (le mot islam n’apparaît pas) fait moins d’une page et se divise en deux paragraphes. Le premier décrit la foi des musulmans et retient quelques noms divins qui sont aussi conformes au christianisme : « miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes ». En évoquant le « miséricordieux », la Déclaration reprend ainsi un qualificatif particulièrement cher aux musulmans puisqu’il ouvre chaque sourate, sauf une. Et tous ces qualificatifs rapprochent chrétiens et musulmans à la différence des religions asiatiques et africaines. Le Concile reconnaît l’islam comme troisième religion monothéiste.

La Déclaration relève que les musulmans « cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu ». Le texte évoque ensuite « le Dieu d’Abraham auquel la foi islamique se réfère volontiers » ; sans se prononcer sur la grande idée de Louis Massignon d’un islam faisant partie des trois « religions abrahamiques », le Concile constatait l’attachement des musulmans à Abraham, modèle des croyants pour sa soumission à Dieu. En revanche, le texte souligne que les musulmans vénèrent Jésus comme prophète et honorent Marie. Enfin, ils attendent le jour du jugement.

En écartant les traits qui auraient marqué les différences entre chrétiens et musulmans, le texte conciliaire veut inciter les uns et les autres au dialogue et à la coopération. C’est ce thème qui est développé dans le deuxième paragraphe ; le Concile exhorte à « oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales , la paix et la liberté ».

Les fruits portés par la Déclaration

Autant les deux pages consacrées au judaïsme ont donné un formidable élan au dialogue entre juifs et chrétiens, autant il faut constater que les relations entre musulmans et chrétiens sont à peine amorcées. Pourquoi ? D’abord parce que les juifs convertis au catholicisme ont joué un rôle très actif pour stimuler le dialogue judéo-chrétien non seulement au niveau théologique mais aussi au niveau politique. On évoque souvent le sionisme chrétien de certains protestants mais il existe aussi un courant sioniste au sein du monde catholique, même s’il est plus discret et moins caricatural. Ensuite parce que Jean-Paul II a favorisé le rapprochement avec les juifs qu’il qualifia de « nos frères aînés ». On connaît, en revanche, le fameux discours de Ratisbonne (12 septembre 2006), prononcé par Benoît XVI et très mal reçu dans le monde musulman.

Pourtant, le long paragraphe de la Déclaration sur les religions non-chrétiennes qui est consacré aux musulmans existe bel et bien et attend d’être mis en application ; il offre des perspectives nouvelles aux relations entre chrétiens et musulmans. Il est temps que les chrétiens s’en saisissent.

Martine Sevegrand

(Article paru, il y a dix jours sur le site « contre-attaques)

La France de Hollande : une diplomatie catastrophique

J’interromps cette semaine mon feuilleton pour attirer l’attention sur la diplomatie française dont on parle vraiment trop peu.

Dans son discours du 14 juillet, François Hollande s’est félicité de son rôle dans l’accord conclu entre l’Union européenne et la Grèce. Il s’est réjoui aussi de l’accord sur le nucléaire iranien et n’a pas hésité à déclarer : « Si l’Iran accédait à l’ arme nucléaire, l’Arabie saoudite et Israël, d’autres pays voudraient également accéder à l’arme nucléaire, et ce serait un risque pour la planète toute entière. » Ces déclarations de François Hollande sont un échantillon représentatif de ce qu’est devenue la diplomatie française : une catastrophe.

La France et la Grèce

Le caractère odieux et dramatique pour le peuple grec, et surtout les plus pauvres, de l’accord signé entre l’UE et le gouvernement grec dont se félicite tant notre président se dévoile de jour en jour. Il apparaît, en fait, que François Hollande s’est employé à faire avaler à la Grèce le « diktat » de l’Europe. Certes, le ministre fédéral allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, souhaitait carrément le « Grexit » mais nombre d’économistes prévoient que les conditions imposées à la Grèce sont telles que le chaos conduira la sortie de l’euro d’ici quelques mois.

De surcroît, on sait aujourd’hui que Paris, en 2011, était prêt à accroître l’endettement de la Grèce en lui prêtant 6 nouveaux milliards d’euros pour qu’Athènes achète 6 frégates françaises multimission Fremm et 15 hélicoptères EC 725 d’Erocopter. L’affaire ne fut pas conclue tandis que les Allemands, plus persuasifs, vendirent 3 sous-marins à la Grèce, dont 2 sont toujours en construction ! Bien sûr, Athènes réclame 7 milliards de dédommagement aux constructeurs allemands, avec la chance de les récupérer que l’on devine…

La France et les nucléaire israélien et iranien

Chacun a pu relever le culot de François Hollande affirmant que si l’Iran avait la bombe, Israël serait en droit de l’obtenir. Dès les années cinquante, les socialistes français dirigés alors par Guy Mollet ont aidé Israël à construire la célèbre centrale de Dimona dans le Néguev. Lors de la guerre du Kippour, en octobre 1973, et des premières victoires arabes, le ministre de la Défense, Moshe Dayan, avait envisagé d’utiliser l’arme nucléaire israélienne qui se composait alors d’une vingtaine de missiles équipés de têtes nucléaires. Aujourd’hui, l’État hébreu dispose d’au moins 200 bombes nucléaires. Ce n’est pas pour rien qu’Israël a toujours refusé de signer le traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) que l’Iran du Shah, en revanche, avait signé et qui a légitimé ensuite toutes les pressions internationales sur ce pays. En voulant faire croire qu’Israël n’a pas l’arme nucléaire, François Hollande prend-il les Français pour des c… ?

Les médias français se sont bien gardés de souligner le rôle très négatif de la France dans les négociations entamées par les grandes puissances (5 membres du Conseil de sécurité + l’Allemagne)1 et l’Iran. A l’automne 2013, la France fit échouer un accord avec l’Iran. Laurent Fabius avait multiplié les mises en garde sur le « jeu de dupes » (déclaration au Monde, le 7 novembre) et exigeait que l’Iran renonce à tout enrichissement d’uranium, ce qui était inacceptable pour Téhéran. La diplomatie française s’alignait ainsi sur les positions des néoconservateurs américains et, bien sûr, sur celles d’Israël. On remarquera d’ailleurs que dans tous les articles sur le « danger » d’un Iran doté de l’arme nucléaire, il n’est jamais, mais absolument jamais, rappelé qu’Israël, dans cette même région du monde, dispose d’un très important arsenal nucléaire.

Hollande et Fabius cherchaient-ils ainsi à montrer qu’ils avaient un pouvoir après l’humiliation qu’ils avaient subie lorsque Washington avait renoncé aux bombardements destinés à « punir » le régime syrien, obligeant ainsi la France à reculer à son tour ?

Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran au CNRS, souligne que les diplomates français qui ont suivi le dossier iranien sont ceux-là mêmes qui avaient été mis en place à l’époque de Nicolas Sarkozy !

Dernière information : le directeur de Radio Shalom, la radio communautaire juive parisienne, Bernard Abouaf, affirmait, le 16 juillet, que Laurent Fabius lui avait révélé avoir personnellement soumis au ministre israélien des Affaires Stratégiques, Yval Steinitz, le projet d’accord sur le nucléaire iranien ; il avait acquiescé à ses observations en endossant ses propositions et les demandes du gouvernement israélien et les avaient répercutées. De surcroît, début avril dernier, notre ministre des Affaires étrangères se rendait officiellement à Riyad pour évoquer l’offensive saoudienne contre le Yémen et aussi… la question du nucléaire iranien.

Ajoutons que, depuis quelque temps, d’ailleurs, on évoquait une « taupe » au Quai d’Orsay qui aurait renseigné les Israéliens sur l’avancement des négociations. Laurent Fabius serait-il cette « taupe » ? On remarque, en tout cas, que, pour conclure l’accord avec l’Iran, John Kerry a dû négocier en tête à tête avec les Iraniens.

La diplomatie française au Moyen-Orient

Avec le voyage du président Hollande, en novembre et décembre 2013, en Israël puis en Arabie saoudite, « la France » a affiché publiquement ses alliés privilégiés au Moyen-Orient : l’Arabie saoudite, la monarchie la plus théocratique du monde2, et l’État d’Israël qui n’a jamais appliqué les résolutions de l’ONU et continue de refuser un État palestinien. Dans la configuration actuelle de la région, l’ennemi principal de ces deux puissances est en effet devenu l’Iran.

François Hollande s’était déjà rendu en Arabie saoudite en novembre 2012 ; il s’y précipita, en janvier 2015, pour présenter ses condoléances après la mort du roi Abdallah et eut le privilège d’être le premier dirigeant occidental à être invité, en mai 2015, à un sommet extraordinaire du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), ce club des pétro-monarchies arabes sunnites regroupant autour de l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis et Oman.

« La France », comme l’Arabie saoudite, a adopté une position dure dans le conflit en Syrie. Ainsi, quand en mars dernier, John Kerry a admis que les États-Unis devraient négocier avec Bachar el-Assad pour trouver une solution au conflit, Manuel Valls et Laurent Fabius ont déclaré refuser toute négociation avec le président syrien. Et des sources proches du Quai d’Orsay affirmaient ne pas voir d’objection à ce que l’ASL (Armée syrienne libre) soit remplacée par le « Front islamique », une milice takfirie particulièrement barbare3.

D’autres réceptions à l’Élysée en disent long. En novembre dernier, Hollande recevait le maréchal Sissi, auteur d’un coup d’État dirigé contre les Frères musulmans qui étaient parvenus au pouvoir en Égypte par des élections. La répression orchestrée par le dictateur a déjà fait plus de 1 400 morts et 15 000 prisonniers. Cependant, nos « socialistes » ne semblent pas gênés et Sissi est considéré comme « légitime ». Il est vrai que la France n’est pas le seul pays à fermer les yeux sur les droits de l’homme violés en Égypte ; cependant, remarquons que l’alliance avec Sissi ne signifie pas seulement des contrats d’armement au profit de la France mais aussi un soutien à l’intervention égyptienne en Libye.

On n’oubliera pas enfin que l’Arabie saoudite diffuse partout, à coup de pétro-dollars, sa version religieuse de l’islam, le wahhabisme. Une version singulièrement conservatrice, au point que les spécialistes considèrent qu’il est à l’origine d’Al-Qaïda et de Daesh. Est-il donc raisonnable de s’allier à cette monarchie qui s’est d’ailleurs toujours efforcée d’étouffer tous les mouvements démocratiques au Moyen-Orient ?

Arrêtons-la ce survol de la diplomatie française qui se démarque pour le pire de celle d’Obama. Reste les achats d’armes dont nos alliés nous ont récompensés.

La grande victoire française : nos armes partout dans le monde

Cette forme de diplomatie n’est certes pas nouvelle mais, depuis 2014, les ventes françaises battent des records et c’est évidemment dans la zone « chaude » du Proche-Orient que la France a conquis ses plus gros marchés. Pourtant, entre 2010 et 2014, la France venait encore loin derrière les États-Unis (31 % des ventes mondiales), la Russie (27 %) et se retrouvait en troisième position avec la Chine et l’Allemagne (5 %). Au début de 2015, notre pays qui n’avait pu exporter jusqu’alors le moindre Rafale, ce chasseur ultra-sophistiqué mais très coûteux, a conclu deux contrats, l’un avec l’Égypte, l’autre avec le Qatar et des négociations sont en cours avec l’Inde. Les prévisions de ventes d’armes françaises pour 2015 se montent désormais à 15 milliards d’euros, après les 8,2 milliards de 2014. Il faut dire que le discret ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, épaulé par François Hollande dans tous ses déplacements, prend cette tâche très au sérieux. La France deviendra-t-elle le deuxième vendeur d’armes, reléguant la Russie au troisième rang ?

Les marchés français vont du Brésil à l’Indonésie en passant par le Maroc, la Russie, l’Inde mais le Moyen-Orient est devenu aujourd’hui la région qui importe le plus. En Arabie saoudite devenue en 2014 le premier importateur d’armes, le contexte est d’autant plus favorable à la France que ce pays veut punir les États-Unis de leur rapprochement avec l’Iran et que l’Allemagne a décidé, en janvier dernier, de cesser de lui vendre des armes pour ne pas accroître le déséquilibre régional4. La France n’a pas ces scrupules et la presse salue la signature de chaque contrat comme une victoire, comme si les armes étaient des marchandises comme les autres. On remarquera d’ailleurs que ces contrats d’armement émeut moins l’opinion française que les 50 mètres de plage fermés à Vallauris pour accueillir le roi Salman ! Cependant, il est sûr que ces armes que nous vendons à tant de dirigeants peu recommandables ne contribueront pas à la paix dans une région du monde aussi explosive.

Ce survol de la politique française en dit long sur la tendance « va-t-en-guerre » de nos dirigeants et sur leur cynisme.

1Ajoutons que Catherine Ashton a représenté l’Union européenne dans ces négociations.

2Puisqu’en France, nos médias ne manquent jamais de viser l’Iran, on soulignera qu’il y a dans ce pays des élections libres, ce qui n’est évidemment pas le cas de l’Arabie saoudite, et que les femmes, même si elles doivent être voilées, vont en masse à l’université.

3Ajoutons que la France soutient l’intervention saoudienne au Yémen mais il est vrai que tous les pays occidentaux font de même.

4Du côté de l’Iran, on devine qu’il y aura sans doute peu de contrats juteux pour la France.

14-18 (6) : L’escalade

 « Partout, des fuyards […] sans arme, hagards […], allant au hasard, demandant de l’eau à grands cris, crachant le sang, quelques-uns même se roulant à terre en faisant des efforts désespérés pour respirer1. » Les yeux sont attaqués et certains deviennent aveugles. C’est le 22 avril 1915 que les Allemands font usage, pour la première fois, des gaz asphyxiants, interdits par la convention de La Haye ; une nouvelle preuve de la barbarie des Allemands. Le front n’a quasiment plus bougé depuis la fin de novembre 1914, même si deux offensives furent lancées, la première en Champagne en février 1915 et la deuxième en Artois en mai-juin ; elles coûtent, dès avril, aux Français et aux Britanniques qui les ont rejoints, 250 000 hommes, tués, blessés ou disparus.

Au front comme à l’arrière

La Croix ne cesse de rapporter les actes d’héroïsme de soldats, de prêtres et de séminaristes dont beaucoup meurent au front. Le 28 avril, le quotidien catholique publiait un article intitulé « Tombes de nos soldats. Cimetière (Sud) de Compiègne (à suivre) » : une liste de noms, avec leur origine géographique, épouvantablement longue. Elle n’eut pas de suite, l’autorité militaire ayant demandé au journal de ne point continuer cette publication. Il y avait en effet de quoi impressionner, voire démoraliser, les lecteurs. En revanche, le quotidien catholique annonçait, fin mai, que sa souscription en faveur des petits autels portables avaient permis, à la date du 25 mai, d’en envoyer 1 590 aux prêtres-soldats.

Les Français ne se comportent pas toujours si bien que La Croix voudrait nous le faire croire. Mgr Baudrillart note, dans ses Carnets, le témoignage d’un colonel selon lequel « un de nos régiments près d’Arras a lâché pied » ; il ajoutait : « Il a fallu, comme ont fait les Allemands sur une partie des leurs, tirer sur eux et ensuite en fusiller beaucoup après le combat. On signifie leur mort à leurs parents ou à leur femme en ces termes : « Un tel, votre fils, ou votre mari, est mort honteusement, ou est mort sans honneur, parfois même est mort en lâche ; les Firmin-Didot ont vu cette dernière formule pour un instituteur de l’Eure2. » Il est vrai que certains spectacles sont épouvantables ; un jésuite, le P. Yves-Marie Gauthier, écrit dans une lettre du 2 mars 1915 : « Cadavres et blessés jonchent la plaine des deux côtés des tranchées […] ; cadavres formant des parapets derrière lesquels les vivants s’abritent […]. Je ne parle pas des souffrances des pauvres blessés, restant parfois des jours et des nuits dans la boue, sous la pluie, la neige, le vent qui glace ; perdant leur sang3. »

Un aumônier militaire conseille les « malheureux soldats dont les femmes se conduisent mal et dont beaucoup sont aujourd’hui enceintes. Tout ce qu’on peut leur dire, c’est de ne pas recourir aux extrêmes vengeances, de ne pas divorcer, de faire élever l’enfant hors de la famille ; et aux femmes de ne pas recourir à l’avortement et, s’il est possible, d’accoucher loin de leur domicile. Mais au village, qu’est-ce qui est possible ?4 »

Courts portraits de deux soldats

La Croix présente le général Édouard de Curières de Castelnau5 originaire d’une famille nombreuse, très catholique, de Saint-Affrique. Après des études dans un collège jésuite, la guerre de 1870 survint alors qu’il avait achevé, à 19 ans, sa première année à Saint-Cyr. Il s’illustra à partir de 1914 ; lorsqu’on lui annonça la mort au combat d’un de ses fils, il détourna la tête un instant, et recommença de donner ses ordres. Le général de Castelnau devait perdre encore deux fils au champ d’honneur.

Le lendemain, un court article intitulé « Bamboula » évoque le cas d’un de nos jeunes et braves Sénégalais6 ; amputé des deux pieds, il est actuellement hébergé – et dorloté – dans un couvent du Midi. Celui que ses camarades ont appelé « Bamboula » est un patriote qui ne veut pas être traité d’indigène : « Moi beaucoup français », dit-il. Bamboula est serviable et d’humeur joyeuse ; l’article en conclut que « les êtres dits primitifs » n’en sont pas moins accessibles au sentiment de justice.

De la guerre sous-marine7 à l’entrée en guerre de l’Italie

Le 25 avril, Mgr Baudrillart, en une ligne, note que « les Turcs martyrisent les Arméniens8 ». Le 7 mai, un sous-marin allemand torpille le Lusitania, un navire britannique transportant environ de 1 900 civils ; le naufrage fait près de 1 200 victimes dont 128 Américains. Le scandale est immense, suscite une grande tension entre l’Allemagne et les États-Unis, sans mettre fin à sa neutralité ni à celle du Vatican.

Enfin, 23 mai, l’Italie déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie. Le Saint-Siège est angoissé : le gouvernement italien sera-t-il en mesure de faire respecter la loi des garanties pontificales9 accordée par l’État italien en mai 1871 ? En avril 1915, le cardinal Gasparri déclarait à Gabriel Hanotaux qu’il craignait des troubles à Rome ; quant au pape, il était affolé10. Durant tout l’hiver 1914-1915, le Saint-Siège avait tenté, par nonces interposés, d’obtenir des concessions de l’empereur François-Joseph qui apaisent les revendications italiennes. En vain.

Le 25 mai, La Croix annonce très sobrement l’entrée en guerre de l’Italie : pas question de pavoiser alors que Benoît XV désapprouve. Cependant, le lendemain, dans un article de première page, le rédacteur en chef de La Croix expliquait que l’intervention de l’Italie allait avancer l’heure où l’Allemagne « devra s’humilier et laisser proposer la paix ».

Les socialistes jugés par les catholiques français

Le 3 avril, La Croix signale en quelques lignes une manifestation à Berlin de 700 femmes venues, devant le Parlement, crier « nous ne voulons pas continuer la guerre » et acclamer Karl Liebknecht. Quelques jours plus tard, le quotidien catholique publie un article très hostile à la conférence socialiste de Londres. On lui reproche d’attribuer les causes profondes de la guerre à une « politique de colonialisme et d’impérialisme agressif ». Les gouvernements, la France comme l’Allemagne, sont responsables de la guerre. Dénonçant « l’hypothèse abstraite et étriquée du matérialiste historique », l’auteur estime que les socialistes faussent l’histoire et se scandalise quand ils affirment qu’à la conclusion de la guerre, les ouvriers de tous les pays industriels auront le devoir de s’unir. Il rappelle, non sans raison, l’attitude de la social-démocratie allemande au service de la puissance allemande et que, le 30 juin 1913, les socialistes du Reichstag ont voté une nouvelle loi militaire augmentant formidablement les armement. Conclusion : « Ils ont été les artisans avérés de la folie pangermanique11. »

En juillet, la Section française de l’Internationale ouvrière publiait un manifeste qui faisait porter sur l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie la responsabilité de la guerre. La Croix applaudit mais émet des réserves lorsque la SFIO répudie « toute politique de conquête, au-delà des restitutions légitimes ». Encore faudrait-il, affirme le quotidien catholique, que le Rhin, en aucune partie de son cours, ne soit plus un fleuve allemand.

En septembre, à la suite du congrès socialiste qui s’est tenu à Zimmerwald, les catholiques constatent avec satisfaction que la SFIO a ignoré le congrès et que seuls deux militants français s’y sont rendus à titre personnel. Des « comités socialistes de défense nationale » se sont constitués pour flétrir les pacifistes12 ; ce qui suscite ce commentaire : « La guerre, cause de tant de désastres et de tant de souffrances, aura du moins ce bienfait de guérir d’innombrable humains de l’utopie du collectivisme international. »

(A suivre)

1Mordacq, Le drame de l’Yser. 1915 ; cité par Pierre Miquel, Les poilus, Plon, 2000, p. 214

2Mgr Baudrillart, 25 mai, op. cit, p. 184.

3Cité par Marie-Claude Flageat, op. cit., p. 109.

4Mgr Baudrillart, 1er juin 1915, op. cit., p. 186.

5Émile Martin, « Le général de Castelnau », La Croix, 14 avril 1915.

6Depuis l’été 14, 32 000 Sénégalais sont mobilisés ; 36 000 furent ensuite recrutés.

7Le blocus de l’Allemagne mené par la Royal Navy pour arrêter le ravitaillement de l’Allemagne et de ses alliés déclencha, en riposte, une guerre des sous-marins allemands – la marine allemande étant incapable de rivaliser avec la marine britannique – contre les navires provenant des États-Unis et ravitaillant la Grande-Bretagne. Le droit maritime prévoyait de prévenir les navires marchands de l’imminence d’une attaque pour que l’équipage puisse gagner les canots de sauvetage. Les sous-marins allemands ne respectaient pas cette règle humanitaire. Pour éviter l’entrée en guerre des États-Unis, l’Allemagne suspendit alors sa guerre sous-marine en août 1915 mais la reprit en décembre 1916.

8Si l’on se souvient que les premiers massacres d’intellectuels arméniens ont lieu les 24 et 25 avril à Constantinople, on mesure la qualité et la rapidité de l’information dont dispose le recteur de l’Institut catholique.

9Cette loi permettait au pape de garder une garde militaire, s’engageait à verser au Saint-Siège 3 millions 225 mille lires pour couvrir ses frais ; le pape conservait les palais du Vatican et du Latran, avec les jardins et terrains annexes, ainsi que sa villa de Castel Gandolfo. L’Italie garantissait sa non-ingérence dans les affaires du Saint-Siège et l’immunité des missions accréditées au Vatican.

10Je suis, dans ce paragraphe, Francis Latour, op. cit., p. 55-69.

11J. Cantel, « Les socialistes et la guerre », La Croix, 6 avril 1915.

12Dans La Guerre sociale, Gustave Hervé parle des « nigauds de Zimmerwald ».

14-18 (5) : Premier hiver dans la guerre

« Quel spectacle inouï dans l’histoire que celui de ces deux murailles humaines, hérissées de baïonnettes et fulgurantes de canons, l’une de 500 km, l’autre de plus de 1000 km en arrêt perpétuel l’une contre l’autre. L’équilibre s’établit nettement en notre faveur mais combien cela durera-t-il et de quel prix paierons-nous la défaite des Allemands ?1 »

La détermination des soldats français semble restée entière mais une certaine lassitude se manifeste à mesure que l’on s’éloigne du théâtre des combats. Dans ses Carnets, Mgr Baudrillart note, début janvier : « Dans le peuple, plusieurs reprennent les arguments de Jaurès pour une entente avec l’Allemagne. L’esprit paraît moins bon qu’il y a quelques semaines2. »

C’est sans doute pour « l’arrière » que La Croix publie des pages entières de récits admirables, à la fois de patriotisme et de foi, avec des titres tels que : « Que nous sommes heureux nous, chrétiens », « Je marche sous la protection de Dieu », « Il est tombé face à l’ennemi en faisant le signe de croix » et un directeur de grand séminaire écrit : « La libre pensée diminue en raison directe de la proximité du feu. » Le 9 janvier 1915, le quotidien catholique indique que 282 ecclésiastiques et 80 religieux étaient déjà tombés au front. Cependant, l’abbé Bertoye3 raconte, le 10 janvier, à Mgr Baudrillart « qu’il y a pas mal de reddition volontaires du côté allemand et du nôtre ; pendant près de trois jours, les Bavarois ont fraternisé avec les nôtres, promettant de ne pas tirer et de les avertir quand les Prussiens viendraient prendre la garde ; on est fort las des deux côtés4 ». Mais il ne l’écrit pas, bien sûr, dans La Croix.

Benoît XV et son message de paix

A l’automne 1914, le pape a l’idée d’une trêve pour le jour de Noël. Il charge deux cardinaux, Mgr Amette et l’archevêque de Westminster, Mgr Bourne, d’entrer en contact avec les gouvernements pour obtenir cette trêve. Or, les états-majors des deux camps sont hostiles à cette initiative qui n’aboutit pas, même si des trêves spontanées furent observées au front, les revues bien-pensantes se gardant bien de les évoquer. Les lecteurs de La Croix n’apprirent la tentative du pape que lorsque le quotidien reproduisit, le 30 décembre, son discours plein d’amertume au Sacré Collège.

En revanche, les six cardinaux français ordonnaient, pour le 13 décembre, un jour de prière pour la consécration de la France au Sacré Coeur de Marie qui provoqua une grande affluence dans les églises. A Noël, le cardinal Gasparri, secrétaire d’État, écrit au cardinal-archevêque de Lyon, Mgr Sevin, non seulement que le pape entend maintenir une stricte neutralité entre les belligérants, mais qu’il l’avait « recommandé de manière péremptoire à la presse catholique et à celle de Rome en particulier5 ». Cela n’empêcha pas de nombreux évêques français d’écrire leur soutien aux prêtres et séminaristes aux armées6.

Le cardinal Amette affirme aux soldats, le 6 janvier, que « la cause que vous servez est juste et sainte. ». De son côté, le dominicain. Sertillanges publie une brochure rassemblant ses conférences données à la Madeleine, sous le titre La justice pénitente, dans laquelle il affirme : « Maintenant, Seigneur, nous voici revenus à la France et à vous » ; il fallait donc réciter le Confiteor de la France. Patriotisme et foi catholique étaient étroitement mêlés.

Le 10 janvier 1915, Benoît XV publiait un décret prescrivant une journée de prières pour la paix, le 7 février. Il invitait le clergé et la population à « des oeuvres de mortification pour expier les péchés qui provoquent les justes châtiments de Dieu ». Le pape voulait « unir les hommes en un seul coeur et une seule âme ». Ce message fut très mal reçu, en particulier en France ; La Croix fait état de lettres de « catholiques de bonne volonté » réagissant par patriotisme mais ne comprenant pas la position du pape7. La Croix parle même de « soulèvement contre le pape » dans lequel certains catholiques eurent le tort d’emboiter le pas à nos éternels adversaires8. A Paris, à la fin de janvier, la police saisit le texte de la prière ; le cardinal Amette dut faire une mise au point : « La paix que le Saint-Siège nous invite à implorer est l’oeuvre de la justice et de la paix qui suppose le triomphe et le règne du droit. » Tous les évêques ayant repris cette interprétation apaisante, les saisies cessent. Cependant, le quotidien catholique remarque ironiquement le mouvement de subite dévotion des protestants libres-penseurs et radicaux pour le pape Grégoire VII9.

Les évêques français sont donc amenés à soutenir tout à la fois la cause de la France combattante et celle d’un pape qui maintient sa neutralité et qu’on accuse de soutenir les ennemis. Exercice parfois périlleux. L’évêque de Nancy, dans sa lettre pastorale, de février 1915, affirme que le pape « parlera, mais quand il le faudra et dans la mesure qui conviendra au bien général ». Ce qui n’empêche pas Mgr de Gibergues (Valence), de retour de Rome, d’écrire que la guerre est « par dessus tout une guerre de doctrine et de religion » ; qu’il y a bien deux camps en présence, celui de la force brutale qui veut imposer sa loi et de l’autre, la justice et le droit primant tout. La « coalition des forces chrétiennes », ajoute-t-il, se heurte au matérialisme athée dont le chef qui a déchaîné la guerre est « l’impérial barbare inféodé à Luther et à Mahomet10 ».

Les souffrances des catholiques françaises

Si Henri Massis exalte le sacrifice, la liste des membres de l’ACJF (Action catholique de la Jeunesse française) morts au champ d’honneur que La Croix publie à plusieurs reprises est certes glorieuse mais, au fil du temps, impressionnante et douloureuse. A la veille de Pâques, le 3 avril 1915, Pierre Dupouey, redevenu un fervent catholique grâce à sa femme Mireille, est tué sur l’Yser11. A côté de ces morts édifiantes, les comportements des soldats ne sont pas toujours exemplaires. Le jésuite Joseph Ducuing décrit des mœurs dépravées et l’indifférence religieuse : « Dans ce milieu où nous vivons, l’on ne parle que de coch… ou de femmes […] , comment résister, la nature elle-même se met de la partie, et avec cela pas de sacrement, donc pas de force12 ».

De surcroît, selon René Bazin13, la France catholique est trois fois contribuable : elle paye les impôts dus à l’État, mais aussi les impôts pour ses écoles libres et l’impôt pour le denier du culte. Il semble que certains aient renâclé à verser cette dernière contribution alors qu’ils sont déjà sollicités par de multiples oeuvres liées à l’effort de guerre ; si bien que le cardinal Sevin dut rappeler que le denier du culte était une « dette rigoureuse ».

Nouvelles inquiétantes du front

Le 20 janvier, Mgr Péchenard, évêque de Soissons, raconte à Mgr Baudrillart ce qu’il a vu : « Il n’y a plus de loi morale ; on rentre dans les maisons pour prendre ce qu’on peut. Les soldats français ont beaucoup pillé ; il y avait pas mal d’apaches14 de Paris ; des centaines de femmes françaises, ou belges, se sont précipitées sur Soissons où il y avait dix à quinze mille hommes ; les soldats français ou allemands volaient pour leur donner ; il y en a qui allaient dans les tranchées ; les officiers sont obligés de laisser faire beaucoup15. »

Les prophéties du curé d’Ars

Selon La Croix, le bienheureux curé d’Ars aurait annoncé la guerre de 1870 et celle de 1914. La première devait être « mal conduite du côté français », si bien qu’ils « seraient vaincus » et qu’ils « perdraient deux provinces ». La seconde serait « mieux conduite » et de s’exclamer : « Oh ! Les petits français, comme ils se battent bien ! » ; « on laissera les Allemands pénétrer en France, il en rentrera très peu dans leur pays ». Il ajoutait : « Alors, la France recouvrira ce qu’elle avait perdu et quelque chose en plus16 ». Une prédiction bien consolante.

1Franc, « A nos gouvernants », La Croix, 8 avril 1915.

2Alfred Baudrillart, op. cit., p. 133.

3Georges Bertoye (1857-1929) : rédacteur en chef de La Croix en tandem avec Jules Bouvattier jusqu’en 1917 puis avec Jean Guiraud. Bertoye signe ses papiers de première page dans La Croix sous le pseudonyme de Franc.

4Mgr Baudrillart, 10 janvier 1915, op. cit., p. 134. On remarquera la différence de comportement entre les Bavarois et les Prussiens ; un élément oublié trop souvent. L’unité allemande n’est pas encore entièrement accomplie dans les esprits.

5J. Fontana, op. cit., p. 174.

6 L’historien Francis Latour fait remarquer que l’arrêt de la guerre au début de 1915 aurait été particulièrement avantageux pour les Empires centraux qui occupaient la Belgique, le Luxembourg et une partie du Nord et du Nord-Est de la France.

7Le 21 janvier 1915, La Croix évoque l’article écrit par un catholique dans un « journal très répandu dans le diocèse de Grenoble », intitulé « Dieu n’est pas neutre. La mission du pape » ; l’auteur regrette que Benoît XV ne se soit pas élevé contre les horreurs commises par l’armée allemande. Naturellement, La Croix défend le pape.

8Franc, « Double ignorance. A propos d’un article du Temps », La Croix, 20 février 1915.

9Rappelons que le pape Grégoire VII excommunia l’empereur Henri IV et l’obligea à se présenter en habit de pénitent à Canossa.

10Allusion à la participation de l’empire ottoman à la guerre, à partir de novembre 1914, aux côtés des empires centraux.

11Mireille Dupouey publia après la guerre les lettres qu’elle avait reçu de Pierre.

12Lettre de Joseph Ducuing, 26 avril 1915 ; cité par Marie-Claude Flageat, Les jésuites français dans la Grande Guerre, Cerf, 2008, p. 118.

13René Bazin : écrivain et professeur de droit, membre de l’Académie française, il est un catholique monarchiste.

14Apaches de Paris : gang de jeunes voyous qui, loin de se cacher, s’affichaient en particulier avec leurs chaussures brillantes.

15Mgr Baudrillart, 20 janvier 1915, op. cit., p. 139.

16XXX, « La France de demain », La Croix, 26 mars 1915.

(A suivre)

14-18 (4) : La théologie de la guerre

Dans les deux livraisons successives d’Études en octobre 1914, le P. Yves de La Brière exposait longuement la doctrine catholique de la guerre en général. D’autres s’intéresseront plus particulièrement au conflit en cours.

Le rédacteur des Études affirmait qu’il fallait tout à la fois conjurer la guerre dans toute la mesure moralement possible comme « une coutume inhumaine et barbare » et n’y recourir qu’en raison d’une impérieuse nécessité de justice pour « remédier efficacement à la coupable violation du droit ». Il s’appuyait ensuite sur deux auteurs chrétiens, saint Augustin dans la Cité de Dieu et le grand écrivain contre-révolutionnaire Joseph de Maistre (1753-1821) ; curieux rapprochement. Pour Augustin, toute guerre est un châtiment providentiel et divin pour les péchés des peuples. Yves de La Brière écrit : « C’est au fond des âmes qu’en temps de guerre et à la faveur de la guerre, la grâce divine accomplit son oeuvre la plus puissante de miséricorde, de salut, de sanctification Aux préoccupations frivoles et malsaines, à l’insouciance coupable des jours heureux ont succédé les pensées graves, les anxiétés douloureuses, l’ardeur des nobles sacrifices, voire l’imminence du plus grand des sacrifices. » A la conversion des pécheurs s’ajoute l’immolation des justes. « Ce sont les jours de grâce et de salut. » Et la guerre rend « tangible la nécessité bienfaisante de l’ordre, de l’autorité, de la discipline hiérarchique » pour défendre la grande réalité historique de la patrie.

L’accord de l’esprit religieux et de l’esprit militaire

Le rédacteur d’Études cite et s’appuie alors sur « la juste observation » de Joseph de Maistre soulignant l’harmonie des vocations du soldat et du religieux : obéissance, humilité, renoncement, mortification corporelle, exactitude et fidélité au devoir, charité, oubli de soi, esprit de sacrifice. Il donne en exemple le lieutenant d’artillerie Ernest Psichari1, petit-fils d’Ernest Renan qui, dans son Appel aux armes, s’est fait l’apologiste de l’alliance de l’Église et de l’armée, de la croix et de l’épée. Ce lieutenant qui voulait embrasser la vie religieuse, est tombé au champ d’honneur.

Qu’elle soit défensive ou offensive, la guerre doit toujours avoir pour but de faire échec à une entreprise gravement coupable : « le souverain de la nation qui a subi l’injustice devient le légitime représentant de Dieu pour punir le coupable » ; la guerre est alors qualifiée de « divine » par Yves de La Brière. Ce dernier n’abordait pas la guerre en cours mais tous les lecteurs des Études pouvaient appliquer sa doctrine à la guerre présente.

Une guerre juste

Pour sa part, La Croix se dispense d’analyse. Pour le quotidien catholique, à l’évidence, la France défend non seulement son sol mais la civilisation. Dès le 10 août, la Revue du clergé français écrit : « Nous combattons pour le droit et la civilisation. » Les Allemands n’ont-ils pas violé la neutralité belge et ne se livrent-ils pas sur son sol et les régions françaises occupées à des actes barbares ? Dès le 27 octobre, Jacques Maritain dénonce dans la « science allemande » un « monstre intellectuel » qui, sans le militarisme allemand, n’existerait pas2. Le monde catholique ne se différencie donc pas du reste de la population.

A la fin de novembre, le gouvernement français publie un « Livre jaune » qui établit, avec pièces authentiques à l’appui, la responsabilité de l’Allemagne dans le déclenchement de la guerre. Dans les Études, Paul Dudon s’appuie sur le Livre jaune pour écrire « Qui a voulu la guerre ?3 »

A Noël 1914, le cardinal Mercier, archevêque de Malines et primat de Belgique, rendait public une lettre pastorale, « Patriotisme et endurance », qui rencontra l’approbation unanime des évêques français et eut un grand écho en France. Il écrivait : « Affirmer la nécessité absolue de tout subordonner au Droit, à la Justice, à l’Ordre, à la Vérité, c’est donc implicitement affirmer Dieu. […] Qui ne sent que le patriotisme est « sacré » et qu’une atteint à la dignité nationale est une sorte de profanation sacrilège ? » Or, au début de janvier 1915, le cardinal Mercier fut retenu prisonnier par les Allemands dans son palais épiscopal ; des soldats empêchent la lecture de la lettre pastorale dans les églises belges et d’autres ont dû signer une promesse de ne pas lire la Lettre. Les protestations amenèrent les Allemands à libérer le cardinal au bout de trois jours.

La voix des évêques françaises

Pour le carême 1915, nombreux sont les évêques qui consacrent leur lettre pastorale à la guerre. Mgr Gibier (Versailles) oppose la France, qui a été « la meilleure servante de Dieu, de Jésus-Christ et de l’Église », à l’Allemagne qui ne croit qu’à « la force brutale »4. Le cardinal de Cabrières, évêque de Montpellier, écrit : « La guerre actuelle – que nous n’avons pas provoqué […] montre déjà à tous les regards que la tradition nationale, chrétienne et guerrière, subsistait au fond des âmes. Elle n’avait besoin, pour réapparaître, que de n’être pas contrariée à dessein et comme étouffée sous un athéisme de convention. » Mgr Quillet (Limoges) affirme : « La guerre actuelle rentre dans la catégorie des conflits amenés par la volonté concertée d’une ou de plusieurs nations. Il est clair maintenant que nos ennemis avaient dès longtemps décidé de tenter le coup de force. […] C’est l’Allemagne qui porte, devant la conscience des peuples et la justice de Dieu, la responsabilité de cette lutte gigantesque. » L’archevêque d’Aix confirme : « Voici qu’une nation insolente envers Dieu, étrangère à l’honneur, dédaigneuse de la parole jurée, fière de sa force dont elle fait son droit, a déchaîné l’esprit du mal, souillée le sol sacré de la patrie et jeté sur l’Europe un voile de deuil. » Et d’affirmer que c’est l’individualisme kantien qui a engendré le germanisme actuel.

L’évêque de Bayeux constate avec satisfaction que « l’union sacrée a fait la France vraiment belle ». Le cardinal Amette prend la souffrance comme sujet de sa lettre. L’évêque de Digne souligne que « l’Église a bien mérité de la France ». L’évêque d’Orléans présente Un catéchisme bref sur la guerre, composé de huit propositions fondamentales : 1° Dieu aime les soldats ; 2° Dieu qui aime les soldats n’aime pas cependant la guerre ; 3° Dieu n’aime pas la guerre mais la permet ; 4° Dieu permet la guerre parfois, mais l’interdit parfois ; 5° Dieu ne veut pas que la guerre soit conduite avec barbarie et dans l’oubli des principes de la loi morale ; 6° Aux nations qui violent la loi morale, Dieu inflige dès ici-bas un châtiment ; 7° La guerre doit aboutir à la paix, solide, durable ; 8° Tout le monde doit contribuer à la guerre dans les limites de ses moyens.

La mise en accusation de la philosophie allemande

Dans sa conférence introductive à son cours donné à l’Institut catholique, Jacques Maritain5 aborde le thème « Le rôle de l’Allemagne dans la philosophie moderne »6. Il soulignait combien est fausse l’image d’une France, championne de la démocratie mondiale et de la Révolution face à une Allemagne championne de la réaction européenne. Non, la France est la fille aînée de l’Église tandis que l’Allemagne reste un perpétuel foyer de séditions contre l’ordre européen, qui menace en même temps Rome et la papauté. Quant à la culture allemande, elle est la culture luthérienne liée à un État hérétique. Dans ses cours, Maritain accuse Luther d’avoir séparé l’Allemagne de la chrétienté, engendré l’individualisme, le naturalisme et le subjectivisme. Si Luther est à l’origine de cette philosophie, Kant en est le sommet.

La Croix donne, au fil des mois, des résumés du cours de Jacques Maritain7. Ainsi, le 20 juin, le quotidien catholique publie un résumé des leçons données les 5 et 12 mai en reprenant le titre « Le rôle de l’Allemagne dans la philosophie moderne » et en ajoutant « Le panthéisme officiel allemand. Fichte, Schelling, Hegel ». Rappelant le rôle des discours de Fichte à la nation allemande en 1808, Maritain souligne que ce dernier nous montre « la liaison essentielle du pangermanisme avec la révolution luthérienne et kantienne ». Le philosophe conclut que « le poison panthéiste et hégélien a passé tout entier dans l’organisme intellectuel de l’Allemagne. […] A ce point de vue, on peut dire que c’est Hegel, avec derrière lui Kant et Luther, qui nous fait la guerre aujourd’hui. »

Mais comment convaincre les catholiques étrangers de la juste cause de la France connue pour son gouvernement anticlérical ?

(A suivre)

1Ernest Psichari (1883-1914) : cet officier qui a choisi l’armée par idéal, devient catholique pratiquant sous l’influence de Jacques Maritain ; il publie en 1913 L’Appel aux armes, qui dénonce le pacifisme et le déclin moral de la France ; il est tué au front le 22 août 1914.

2Jacques Maritain, « La science allemande », La Croix, 27 octobre 1914.

3Paul Dudon, « Qui a voulu la guerre ? », Études, 5 janvier 115.

4Je puise largement dans l’ouvrage de l’historien Jacques Fontana, Les catholiques français, 1914-1918, Cerf, 1990, p. 224-227.

5Converti en 1906, Jacques Maritain enseigne depuis 1914 à l’Institut catholique de Paris ; il est alors sous l’influence spirituelle et intellectuelle d’un dominicain, le P. Clérissac, très proche de l’Action française.

6La Croix reproduit cette première conférence le 9 décembre 1914.

7On remarque que Mgr Baudrillart ne fait aucune allusion aux cours de Jacques Maritain.

14-18 (3) : La sauvagerie allemande

14-18 (3) : La sauvagerie allemande

Après avoir repoussé les Allemands à la bataille de la Marne, chaque armée tente de contourner l’autre par l’Ouest : c’est la « course à la mer » et dès octobre-novembre, le front se stabilise de la mer du Nord à Belfort. Le Nord-Est de la France, avec Lille, Maubeuge, Saint-Quentin, Laon, reste occupé par les troupes allemandes mais Reims et Nancy, sans oublier la place forte de Verdun, sont sous le contrôle des Français. Incapables de percer le front adverse, chacun s’enterre pour se protéger. « Les nôtres » tiennent et les actes d’héroïsme, y compris de prêtres-soldats, se multiplient. Cependant, Joseph Bricout, directeur de la Revue du clergé français prévient, dès le mois d’octobre : « Nous savons tous que la guerre sera longue et très dure. »

« Les barbares »

C’est ainsi que, de plus en plus souvent, au début de la guerre, La Croix nomme les Allemands dont elle expose régulièrement les exactions. Il est vrai qu’en Belgique, ces derniers, étonnés et exaspérés par la résistance belge, multiplient les exécutions de civils et incendient Louvain et sa grande bibliothèque1. En France, les barbares fusillent des prêtres et,selon La Croix, pillent systématiquement dans les départements qu’ils occupent ; des trains entiers emmèneraient le butin en Allemagne. Le quotidien catholique parle aussi des « bourreaux en casque à pointe » et de la « sauvagerie allemande » qui rappelle les grandes invasions barbares. Mais ce sont les bombardements de la cathédrale de Reims qui suscitent surtout l’émoi et le scandale : le 19 septembre, la charpente du seizième siècle a brûlé, les vitraux sont brisés et les statues calcinées2. La Croix parle d’ « attentat teuton » et de « défi à Dieu ».

Rarement, le récit est plaisant comme lorsque trois soldats, en pleine nuit, sortent de leur tranchée et gagnent une ferme proche où ils trouvent sept Allemands attablés : ils mangent ensemble puis « nos » soldats font prisonniers les Allemands qui semblent presque consentants3.

La religion triomphe

Du front, provient une multitude de témoignages de ferveur religieuse et de conversions. La Croix en fait état sous la rubrique « Apologétique tirée de la guerre ». Le 2 octobre, premier vendredi du mois, des prêtres portent la communion dans les tranchées. Des soldats ont parfois des médailles au képi ou à la boutonnière ; ils appellent les prêtres pour recevoir l’absolution avant d’aller au combat ; un prêtre constate que l’absolution double leur courage « en rendant la mort moins terrible ». Grièvement blessés, certains veulent se confesser avant de recevoir des soins. Des instituteurs (laïcs sous-entendu) se convertissent ainsi qu’un franc-maçon. A l’automne, les églises de Champagne débordent de soldats. Les prêtres sont ravis, comme s’ils découvraient au front le sens de leur ministère. Au début de décembre, la congrégation des sacrements autorise les prêtres à donner l’Eucharistie aux blessés qui ne sont pas à jeun lorsqu’ils arrivent dans les hôpitaux.

Au début d’octobre, le père Joseph Bricout, se met à espérer et écrit : « La France ne pourra pas, décemment, offrir à l’Alsace-Lorraine si religieuse, comme don de bienvenue, d’odieuses mesures de persécution. Pour régler la situation religieuse de cette province, comme pour maintenir notre influence dans le Levant et ailleurs, pour d’autres motifs encore, le gouvernement français se décidera enfin à renouer avec le Saint-Siège […]. Fût-elle officiellement « laïque », la France est considérée dans tout l’univers comme la grande nation catholique, – et c’est justice. Son triomphe, qu’elle le veuille ou non, profitera donc à l’Église, dont elle est toujours « la fille aînée »4. »

A l’arrière, les dévotions se multiplient ; les pèlerinages attirent de plus en plus. Pour le 2 novembre, le Saint-Office accorde une indulgence plénière pour une âme du Purgatoire ; les conditions sont peu rigoureuses : se confesser, communier et visiter une église.

Le clergé fait d’ailleurs preuve d’un patriotisme admirable : un prêtre s’engage à 54 ans, un autre à 65 ans, à la seule condition d’être dispensé de « sac à dos » ; un abbé s’offre pour partir à la place d’un père de cinq enfants. Un évêque, Mgr Ruch, coadjuteur de Nancy, participe d’ailleurs aux combats. Des prêtres en grand nombre s’exposent à la mort pour aller chercher des blessés. Dans les hôpitaux, une dizaine de milliers de religieuses s’activent.

A l’automne, les récits édifiants tiennent de plus en plus de place dans La Croix. Un prêtre-soldat raconte comment, sous les bombardements ennemis, ses camarades se serrent autour de lui comme s’il pouvait les protéger. Le curé de Senlis explique comment il a sauvé sa ville.

Où l’on réclame des prières officielles

L’Église s’estime donc en droit de demander à la République une prière nationale pour le succès de nos armées. Des pétitions circulent et suscitent une polémique avec le journal Le Temps5 ; puis, début octobre, le président du Conseil, René Viviani, répond : il a reçu les pétitions mais « les lois n’admettent en aucune façon l’intervention des pouvoirs publics dans les manifestations cultuelles. » La Croix rétorque en reproduisant la proclamation du président des États-Unis demandant des prières.

Lors des enterrements de soldats tués au front, les piquets militaires qui rendent les honneurs sont contraints de rester à la porte des églises. Quelques jours plus tard, une circulaire du ministre de la guerre informe le personnel des sociétés d’assistance qu’il doit observer une stricte neutralité religieuse et interdire la distribution de médailles aux blessés, au grand scandale des catholiques. A la fin de novembre, une nouvelle circulaire vient cependant corriger ces consignes, à la plus grande satisfaction des croyants.

Les rumeurs anticléricales

La participation patriotique des catholiques français n’étouffa pourtant pas les vieux réflexes de certains. Des quatre coins de la France, proviennent des rumeurs hostiles à l’Église, souvent reprises de celles de 1870. En Loire inférieure, dans des communes rurales, des personnes insinuent que la guerre a été provoquée par les prêtres et les riches. Ailleurs, c’est le pape qui est accusé d’avoir voulu la guerre. Le journal radical, la Dépêche de Toulouse, se fait une spécialité de ce genre de rumeur. Il se demande si la foi n’a pas fait oublier la Patrie et accuse un curé d’avoir, dans un sermon, souhaité « l’anéantissement » de la France. Le 8 novembre, La Croix rapporte en première page que, dans le diocèse de Saint-Brieuc, un curé a attaqué en justice un maçon qui l’accusait d’avoir porté de l’argent aux Allemands ; devant le tribunal, le maçon se rétracta et présenta ses excuses. Dans le Sud-Est, un instituteur déclare que ce n’est pas Guillaume II qui a voulu la guerre mais « les cléricaux ». Un mois plus tard, la Dépêche de Toulouse – encore elle – insinuait que les curés auraient l’intention de faire sonner les cloches à l’entrée des Allemands dans les villages français ! D’autres rumeurs, aussi ridicules, ont circulé, dès l’automne 1914, en Haute-Savoie et dans la Loire. La Croix dénonce, le 14 novembre, en première page, les blasphèmes d’un journal de syndicalistes révolutionnaires et libertaires à forte diffusion, la Bataille syndicaliste. Cependant, des préfets et des sous-préfets réagissent à ces odieuses calomnies.

La neutralité du Saint-Siège

La neutralité dont fait encore preuve Benoît XV dans sa première encyclique, datée du 1er novembre 1914, suscite bien des exaspérations en France : comment le pape pouvait-il ne pas dénoncer les méthodes barbares des Allemands ? Un catholique comme Léon Bloy laisse exploser sa colère contre ce pape d’une « étonnante médiocrité » : « Ce pape dont la figure est antipathique, je ne sais vraiment ce qu’il faut penser de lui. S’il est, comme on le dit, un politique, et rien que cela, c’est à faire peur6. »

On ne lira, bien sûr, aucune protestation de ce genre dans La Croix mais, dès le 26 septembre, le quotidien catholique avait publié, en première page, la déclaration du supérieur des Pères eudistes, le TRP Le Doré selon lequel Pie X lui aurait longuement parlé de cette guerre affreuse et aurait ajouté qu’il « espérait que la France triompherait, et même assez promptement […] grâce à son obéissance et à sa dévotion à l’Eucharistie et à cause de l’intervention de l’Immaculée conception. » Malgré son impiété officielle, la France était pardonnée et restait chère au divin Maître. S’agissait-il ainsi d’opposer Pie X à un Benoît XV indifférent à la France ?

Après avoir publié le texte intégral de l’encyclique, La Croix commente le lendemain, 24 novembre, la deuxième partie consacrée à « la guerre des âmes ». Le pape dénonçait trois aspects : « le refroidissement de la charité », « le mépris de l’autorité » et « l’antagonisme des classes.» Sur ce dernier point, Benoît XV s’exprimait en ces termes : « Ainsi, les moins fortunés qui luttent contre les riches, comme si ceux-ci détenaient une partie du bien d’autrui, ne pèchent pas seulement contre la justice et la charité, mais ils font violence à la raison elle-même, d’autant plus qu’ils pouvaient, eux aussi, par une honnête concurrence dans le travail, se ménager une condition meilleure s’ils le voulaient. »

(à suivre)

1Les exactions allemandes en Belgique sont décrites avec précision dans l’ouvrage de deux historiens, John Horne et Alan Kramer, 1914. Les atrocités allemandes. La vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique, éditions Tallandier, 2012, 674 pages.

2Heureusement, 42 tapisseries, enlevées de la cathédrale avant l’invasion allemande, ont été sauvées.

3« Dans les tranchées », La Croix, 13 octobre 1914 ; récit provenant de Reims et publié d’abord par le Temps.

4J. Bricout, « Que pouvons-nous espérer ? », Revue du clergé français, 9 octobre 1914.

5Quotidien parisien, perçu comme sérieux, publié de 1861 à 1942.

6Cité par Francis Latour, La papauté et les problèmes de la paix pendant la Première guerre mondiale, L’Harmattan, 1996, p. 39.

14-18 (2) : Des « curés sac à dos »

14-18 (2) : Des « curés sac à dos » et de la ferveur religieuse

La loi du 15 juillet 1889 avait supprimé les exemptions de service militaire pour les ecclésiastiques qui étaient désormais tenus à un an sous les drapeaux. On a alors parlé de « curés sac à dos ». En cas de mobilisation, la loi les affectait aux services de santé. La mobilisation d’août 1914 allait démontrer le patriotisme des ecclésiastiques mais aussi un étonnant retour à la foi ; La Croix parle d’un million le nombre d’hommes revenus à Dieu avant la bataille elle-même, non sans exagération sans doute.

Le 5 août, le cardinal-archevêque de Paris, Mgr Amette ordonne au clergé et aux fidèles de son diocèse des prières pour la France qui, écrit-il, « se voit contrainte à subir la guerre ». Face au danger qui menace le pays, « toute division cesse parmi ses fils ». Dès les 1er et 2 août, à Paris comme en province, on remarque l’afflux des hommes dans les églises pour se confesser et communier avant de rejoindre leur régiment. Les prêtres distribuent des chapelets et des médailles : « on a besoin de Dieu », dit le chanoine Beaupin. Selon certains témoignages, des prêtres confessent même dans la rue, sans surplis ni étole, et l’un d’eux dans le couloir du wagon qui emmène les hommes au front. Mgr Baudrillart1, recteur de l’Institut catholique de Paris, signe, le 19 août dans La Croix, un article intitulé « Pour le Christ et pour la France » et affirme avec satisfaction qu’en « redevenant tout à fait française, l’âme nationale se retrouve catholique ».

Après le départ des hommes, les évêques demandent à la population de se réunir le soir, à l’église, pour réciter le rosaire ; le cardinal-archevêque de Paris invite les fidèles à communier une fois par semaine et à réciter chaque jour une dizaine de chapelet pour les combattants.

Les prêtres et séminaristes qui, en soutane, gagnent les casernes sont accueillis parfois avec méfiance, plus souvent par des applaudissements : on découvre qu’il sont de bons Français, des hommes comme les autres. De l’étranger, affluent des religieux, dominicains, capucins, jésuites, assomptionnistes, oblats, Frères des Écoles chrétiennes2, que la politique anticléricale du gouvernement avait obligés à s’exiler et qui rentrent en France pour accomplir leur devoir patriotique. Au 1er septembre, on estime à 25 000 les prêtres et religieux au front. Ajoutons que de nombreux établissements religieux mettent une partie de leurs locaux à la disposition de l’armée. Certains généraux se permettent des geste impensables quelques semaines plus tôt ; ainsi à Poitiers, lors d’une cérémonie patriotique, le général demande à l’évêque de bénir les canons.

Pourtant, lors du remaniement ministériel de la fin août, alors que deux socialistes, Jules Guesde et Marcel Sembat, entrent au gouvernement, aucun représentant de la droite cléricale n’y participe : Louis Malvy, le ministre de l’Intérieur, s’y est opposé. La Croix proteste, regrette que, dans ses appels, le gouvernement bannisse Dieu et remarque que, parmi les puissances en guerre, la France soit la seule à ne pas l’invoquer. Le journal demande qu’au moins, la fête de Jeanne d’Arc devienne fête nationale. Quant aux catholiques, ils devront faire pénitence pour « apaiser la colère de Dieu ».

La mort de Pie X et l’élection de Benoît XV

Le 20 août, Pie X meurt victime d’une congestion pulmonaire. Il faut donc réunir le conclave en pleine guerre, soit 65 cardinaux dont 33 italiens, 2 allemands, 6 autrichiens, 6 français3 et 1 belge, le cardinal Mercier. 57 parviennent à Rome et élisent, au troisième tour de scrutin, le cardinal Della Chiesa qui prend le nom de Benoît XV. Le nouveau pape nomme comme secrétaire d’État le cardinal Ferrata qui avait été nonce à Paris et faisait figure de francophile. Hélas, il mourut dès le 10 octobre et le nouveau secrétaire d’État, le cardinal Gasparri, maintint avec ténacité la neutralité du Saint-Siège. De surcroît, le 20 août également, le général des Jésuites disparaissait4. Au retour de Rome, le cardinal Luçon confie à Mgr Baudrillart : « Le monde du Vatican craint que notre victoire ne soit celle de la franc-maçonnerie, de la révolution, de l’école sans Dieu. »

Dès le 10 septembre, Benoît XV publie une exhortation aux catholiques du monde entier ; le pape dénonce le « spectacle monstrueux de cette guerre » et s’adresse aux dirigeants pour qu’ils se résolvent à « entrer dans les voies de la paix et à se tendre la main ». En pleine bataille de la Marne, l’appel du pape ne fut guère entendu.

La bataille de la Marne

Dès le 1er septembre, des troupes allemandes occupent le nord de la Somme. La Croix du 3 septembre expose le plan de défense de Paris. Un formidable camp retranché, de 225 km de périphérie, avec des milliers de canons dont les plus avancés sont à 25 ou 30 km de Notre-Dame, a été organisé par le général Galliéni, été nommé gouverneur de Paris. Ce qui n’empêche pas des avions allemands de survoler la capitale et de jeter quelques bombes qui, en général, ne font que peu de dégâts5. Le gouvernement quitte la capitale pour s’installer à Bordeaux ; il a fait enfin un geste en direction des catholiques : le président de la République était représenté lors du service célébré à Notre-Dame en hommage à Pie X.

Le 6 septembre, les troupes allemandes atteignent la Ferté-sous-Jouarre. A Saint-Étienne-du-Mont, le peuple se presse pour invoquer sainte Geneviève qui avait sauvé Paris menacé par les Huns. Le 10 septembre, le nom de « bataille de la Marne » apparaît dans La Croix qui souligne son importance : l’ennemi y a engagé 12 corps d’armée. Dès le lendemain, le quotidien catholique peut annoncer que les Allemands ont reculé de 40 kms.

Dans La Croix, Mgr Baudrillart explique que la crise actuelle est une crise philosophique, morale et religieuse ; l’alcoolisme, la stérilité volontaire, l’amour du plaisir, le matérialisme pratique, l’individualisme sont les causes de nos malheurs. On retrouvera le même discours en 1940. Quelques jours plus tard, le même Baudrillart souligne que l’Allemagne est « la mère du protestantisme et du modernisme » et que « la victoire de la France coïncide avec les intérêts généraux du catholicisme ».

Les prêtres au front

Qu’ils soient infirmiers, brancardiers, aumôniers militaires ou même soldats remplissent pleinement leurs fonctions. Des prêtres donnent leur vie, comme les autres, quelques-uns sont exécutés par les Allemands. Certains sont décorés sur le champ de bataille. Un aumônier écrit : « Comme il est beau le rôle du prêtre dans cette fournaise ! J’ai déjà donné des centaines d’absolution aux gars de France mourant loin des leurs ». Un autre déclare : « Vous savez, quand le danger approche, nous sommes tous religieux ». Un soldat exprime un point de vue répandu : « Si Dieu veut de nous, il peut nous prendre, on sera prêts ». Des abbés témoignent : pas un homme ne refuse les sacrements. Un cantique à Notre-Dame de Lourdes est composé pour le temps de guerre :

« Un peuple en démence

ose te braver

ô Reine de France,

Accours nous sauver. Ave, Ave, Ave Maria ! »

Les messes célébrées en plein air ou dans l’église d’un village ont un grand succès et, plus tard, les anciens combattants diront avec nostalgie : « Ah ! Ces offices religieux au front ! » La Croix commente : « La guerre a ses horreurs mais par certains côtés, elle est divine : elle remue l’âme humaine ». Bien entendu, le quotidien catholique ne décrit pas ses « horreurs » ; il signale seulement l’efficacité de notre canon de 75. C’est Mgr Baudrillart qui, dans son Jo en précise les effets grâce à une lettre qu’il a reçue : « Les Allemands soignés à l’hôpital de Cherbourg ont des parties du corps totalement arrachées ; ils souffrent tellement qu’ils supplient qu’on les achève, ou qu’on leur donne une corde pour se pendre. On se demande comment on a pu les amener jusqu’à Cherbourg6. »

La Croix publie régulièrement une petite rubrique intitulée « Nos Héros » qui ne retient, bien sûr, que « nos amis » ; le premier cité est toujours un prêtre tombé pour la France. Le 5 septembre, Charles Péguy est mort au champ d’honneur mais ce sont les Études qui lui consacrent un long article, rappelant qu’en 1913, il avait écrit que le régime auquel la France était soumise depuis 1905 était « un régime de guerre en temps de paix […]. Ce régime est beaucoup plus intenable que le régime de la guerre même7. » Le 10 septembre, La Croix évoque le rôle de l’évêque de Meaux, Mgr Marbeau, qui n’a pas voulu quitter sa ville alors que toutes les autorités civiles l’avait abandonnée. Il remplit l’office de maire, de préfet, d’intendant ; « il est surtout le bon Pasteur qui ne fuit pas lorsque le loup vient8. »

Après la victoire de la Marne, Claudel évoqua « cette bataille que nous avons livrée avec Geneviève à notre gauche et Jeanne à notre droite9 ». Cependant, cette victoire a coûté cher en hommes et dès le 11 septembre, dans la rubrique « Impressions de guerre » que les Études publient dans chaque numéro, un caporal écrit : « C’est lamentable de voir tous ses camarades tombés tués ou blessés : or du 12 au 20 septembre, notre régiment s’est battu aux avant-postes et a perdu plus de sept cents hommes. Je ne peux vous exprimer l’horreur de ces combats ; on voit des bras et des jambes voler autour de soi. Comment suis-je encore en ce monde ? Je me le demande, c’est au moins providentiel. »

Ce n’était que le début d’une terrible hécatombe.

1Mgr Baudrillart (1859-1942) : agrégé d’histoire, docteur ès lettres et en théologie, il est d’abord professeur au collège Stanislas ; il entre dans la congrégation des Oratoriens et est ordonné prêtre en 1893. En 1907, il devient recteur de l’Institut catholique de Paris. Ses Carnets qui débutent le 1er août 1914, sont une source d’informations précieuses.

2L’historien Jacques Prévotat signale une exception : sur le conseil de l’abbé de Solesmes, ses moines, en exil à l’île de Wight, ne s’engagent pas au service de la République.

3Cardinaux Amette (Paris), Andrieu (Bordeaux), Cabrières (Montpellier), Luçon (Reims), Sevin (Lyon) ainsi que Louis Billot, membre de la commission biblique pontificale.

4Le nouveau général des jésuites, le P. Wladimir Ledochowski, élu en février 1915, apparut comme favorable aux Austro-Allemands.

5La France semble très en retard et ce n’est qu’après plusieurs de ces raids allemands sur Paris qu’une escadrille d’aéroplanes blindés et munis de mitrailleuses est organisée.

6Mgr Baudrillart, 17 septembre 1914, op. cit., p. 73.

7Lucien Roux, « Charles Péguy. In Memoriam », Études, 20 septembre 1914.

8« A Meaux. Le bon pasteur », La Croix, 10 septembre 1914.

9Cité par Cholvy et Hilaire, op. cit., p. 240.

Feuilleton : les catholiques français et la Première Guerre mondiale

Feuilleton sur les catholiques français et la Première guerre mondiale

Les médias ont fort peu évoqué le rôle des catholiques dans cette guerre. Pourtant, les émissions télévisées n’ont pas manqué, l’an dernier, à l’approche de l’été 2014. Nombre d’entre elles étaient de qualité. Or, on a donc oublié que la masse des Français étaient, sinon de pratique catholique, du moins d’éducation. Leurs réactions durant la guerre ne pouvaient être, pour beaucoup, étrangères à ce qui leur avait été inculqué dans leur enfance. Affrontés à la mort au front ou à celle d’un mari ou d’un frère, pouvaient-ils oublier les enseignements reçus dans leurs premières années ? Quant aux anticléricaux virulents, ceux qui « bouffaient du curé » et festoyaient le Vendredi saint, ils ne pouvaient que s’interroger sur le comportement de ces catholiques pour la plupart hostiles à la République. L’énorme conflit suscité par la loi de 1905 condamnée par le pape, les heurts violents des inventaires avaient ouvert des plaies qui n’étaient pas refermées en 1914.

C’est ce qui a donné l’idée, à l’historienne du catholicisme que je suis, de me plonger dans La Croix, de ces quatre grandes années, au jour le jour ; j’ai complété cette source fondamentale avec quelques revues catholiques (Études, la Revue pratique d’apologétique et la Revue du clergé français), ainsi que les précieux Carnets du cardinal Baudrillart1.

Face aux « Boches », les « deux France » se retrouvent unies et le clergé, pourtant massivement hostile à la République, fit preuve d’un patriotisme et même souvent d’un héroïsme aujourd’hui oublié. Au fil de ses numéros, La Croix présente une multitude de figures chrétiennes, laïcs comme ecclésiastiques, remarquables ; certaines d’entre elles proviennent de la vieille noblesse fidèle à l’Église.

Quelle découverte que l’extraordinaire renouveau religieux, au front tout particulièrement, où les poilus réclament des prêtres pour se réconcilier avec Dieu !

Autre surprise, celle de découvrir la virulence de la « rumeur infâme » qui, en pleine guerre, accuse encore le clergé français et le pape de complicité avec l’Allemagne. La guerre intestine continue aussi avec le gouvernement, par exemple autour du sort des orphelins de guerre.

Peu d’allusion antisémites, sauf dans les citations par La Croix d’articles de l’Action française et de la Libre Parole, le journal d’Édouard Drumont. Cette sombre page était-elle en train d’être tournée ? Comme l’écrit à plusieurs reprises La Croix, la guerre n’a pas été qu’un immense malheur, elle a été aussi providentielle.

14-18 (1) : « Un insupportable malaise pèse sur le monde civilisé »

Ainsi commençait le grand article qui, en première page, ouvrait le numéro de La Croix du 4 juin 1914. Son auteur, l’abbé Masquelier, signe de son pseudonyme Cyr2. Il évoquait les crises mexicaine et albanaise, la crise financière mais aussi le rôle de l’Allemagne qui, avec ses « armements monstrueux et injustifiés », entraîne les « répliques inévitables et nécessaires » des puissances qu’elle menace. Cela donnait, disait-il, l’impression que cette situation ne pouvait se résoudre que par « une conflagration générale ». Après quoi, l’auteur appelait au Congrès eucharistique de la paix qui allait, en juillet, se tenir à Lourdes.

L’assassinat par un étudiant serbe, le 28 juin 1914, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie et son épouse, fut l’incident qui mit le feu aux poudres. Le 30 juin, La Croix évoque le « vénéré empereur François-Joseph » tout en dénonçant « l’aveuglement austro-hongrois qui, par sa serbophobie intense, préparait sa perte » ; une analyse singulièrement lucide. Un mois plus tard, constatant la volonté de l’Autriche-Hongrie de saisir l’occasion pour écraser la Serbie, le quotidien catholique prenait le parti du faible que l’on veut égorger et soulignait la « magnifique attitude » des Serbes. Le conflit entre l’Autriche et la Serbie s’étendit aux autres grandes puissances européennes par le jeu des alliances. Le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie puis, le 3 août, à la France.

Les catholiques français : persécutés et pourtant nationalistes

La lecture de La Croix – qui, à la veille de la guerre, diffuse 170 000 exemplaires – révèle un monde catholique sur la défensive face aux expulsions de congrégations et aux fermetures d’écoles que le gouvernement radical poursuit. A la fin de juin 1914, à Paris, 20 écoles catholiques sont fermées et l’archevêque, le cardinal Amette, proteste en vain. Au début de juillet, la fermeture de la maison des Soeurs du Calvaire est décidée à Orléans. Le 19 juillet, le quotidien catholique rapporte que 6 frères des Écoles chrétiennes vont passer devant un tribunal correctionnel pour avoir reconstitué une « maison d’enseignement ». La Croix évoque « la chasse aux religieux », « l’école laïque contre la nation » et dénonce la fête du 14 juillet, avec ses « souvenirs sanglants », qu’il faudrait remplacer par la fête de Jeanne d’Arc.

Cependant, le nationalisme catholique est puissant et puise ses références dans le passé d’avant la Révolution française. La Croix regrette qu’il n’y ait pas de célébrations de nos victoires et de nos grands hommes : saint Louis, Jeanne d’Arc, Louis XIV, Napoléon. Lors de la fête de Jeanne d’Arc, 16 procès-verbaux – qui cependant ne débouchèrent pas sur des condamnations – sont dressés contre des citoyens qui avaient arboré le drapeau du pape. Et c’est l’Église, et non la République qui, en juillet 1914, célèbre la victoire de Bouvines3. En première page du quotidien catholique, un Christ en croix est accompagné de la légende Adveniat regnum tuum et, en dessous : « Dieu sauve la France ! » Le quotidien catholique se félicite d’ailleurs qu’un des sujets à la composition française au baccalauréat porte sur le sentiment national, s’inquiète des « armements monstrueux et injustifiés de l’Allemagne » mais émet des réserves sur l’alliance avec la Russie qui prend des « mesures persécutrices » contre le catholicisme.

Devant la menace de guerre

Devant la menace de guerre, La Croix publie, le 24 juillet, des extraits d’un article de La Libre Parole4 intitulé « Sommes-nous prêts ? Sinon, qui en est responsable ? » L’auteur, le commandant Driant5, dénonce les faiblesses de l’armée française : pas d’artillerie lourde, pas de dirigeables, peu d’avions ni de sections d’automobilistes. Et de dénoncer l’instabilité ministérielle (sept ministres de la guerre en trente mois) mais aussi le rôle de Jean Jaurès. Pour sa part, le quotidien catholique dénonce « l’abaissement déplorable auquel nous a réduit le régime actuel ». La France est « affaiblie par son anticléricalisme » ; ce dernier se manifeste, par exemple, le 30 juillet : un chasseur à pied qui, à Saint-Mihiel, avait joué du clairon durant une cérémonie religieuse est condamné à 15 jours de prison par le général Sarrail6.

En bonne patriote, La Croix ne cesse de mettre en accusation l’Allemagne ; c’est elle qui prépare la guerre tandis qu’en France, nos instituteurs, « imbus de préjugés anticléricaux, [sont] gavés dans les écoles normales d’idées anti-patriotiques ». A la fin de juillet, l’approche de la guerre amène le journal à changer de ton : le quotidien souligne, cette fois, que la France est « admirable » par son sang-froid, son « patriotisme indomptable et accepte la guerre sans la moindre faiblesse ». Le 1er août, La Croix écrit : « Notre unique pensée est pour la France […] C’est sur la France, malgré le gouvernement athée et persécuteur qui la défigure, que nous appelons les bénédictions du Très Haut. » Car le choix sera bientôt entre la « caserne prussienne » et « la belle maison à la française ».

Le 2 août, Franc, pseudonyme de Georges Bertoye7, signe un article qui affirme que les catholiques n’ont pas provoqué la guerre et demande « qu’on cesse enfin cette guerre idiote et criminelle contre Dieu, contre les curés, contre les religieux et les religieuses8 ». Franc condamne aussi l’assassinat de Jean Jaurès comme un « acte abominable », tout en ajoutant que le leader socialiste a « fait

beaucoup de mal » en répandant les idées socialistes et pacifistes.

Pie X, la France et la guerre

L’intransigeant Pie X dirige l’Église romaine depuis 1903 ; il a condamné le « modernisme » et s’est opposé à un compromis entre les évêques français et la République qui a voté, en décembre 1905, la loi de séparation de l’Église et de l’État. Le pape a ainsi placé l’Église de France dans une situation difficile. Cependant, Pie X ressent avec angoisse la montée des tensions qui devaient aboutir à la guerre. En novembre 1906, il s’est adressé au Congrès de la paix en ces termes : « Tous les efforts faits dans le but d’éviter les horreurs de la guerre sont absolument conformes à l’esprit et aux préceptes de l’Évangile. » Le pape a suivi attentivement les guerres balkaniques et s’inquiète des ambitions de la Serbie qui, comme le note La Croix, veut démembrer la très catholique Autriche-Hongrie. Derrière la Serbie, le Saint-Siège voit l’orthodoxie soutenue par la Russie ; une orthodoxie qui représente « le principal adversaire religieux en Europe pour l’Église catholique9 ».

Après l’assassinat perpétré à Sarajevo, Pie X et son secrétaire d’État approuvent la fermeté de l’Autriche. Craignant le prosélytisme des orthodoxes, il aurait même dit devant le ministre de Bavière près le Saint-Siège : « Mieux vaut encore les Turcs que les Russes10 ».

Le 2 août, le pape publie une exhortation dans laquelle il dit se « sentir angoissé de douleur et d’épouvante » devant une guerre « dont personne ne peut envisager les périls, les massacres et les conséquences » ; il demande aux évêques d’organiser dans toutes les paroisses des prières publiques afin que la miséricorde de Dieu « arrête le plus tôt possible les douloureuses pertes de la guerre et qu’il inspire aux chefs des nations de former des pensées de paix et non d’affliction ». C’est trop tard : l’engrenage de la guerre est, le 2 août, enclenché irréversiblement et les catholiques français eux-mêmes aspirent au combat. Il est significatif qu’en première page de La Croix, le message du pape soit suivi immédiatement par un texte belliciste de l’association Notre-Dame du Salut.

L’union sacrée

Le 4 août, le président du Conseil, Viviani, lit devant la Chambre des députés le message du Président de la République, Raymond Poincaré, qui salue l’armée, l’énergie de la nation et « l’union sacrée ». La Croix reproduisit, le 6 août, l’intégralité du message sans souligner alors l’importance de la formule qui allait être reprise tout au long du conflit. Allait-elle interrompre, voire stopper la politique anticléricale du gouvernement ? On pouvait l’espérer puisque le ministre de l’Intérieur, Louis Malvy11, annonçait qu’il suspendait toutes les mesures contre les congrégations. Le lendemain, le Christ en croix qui figure en haut et à gauche de la première page du quotidien catholique est accompagné du drapeau tricolore. Le 10 août, la Revue du clergé français écrit : « Nous combattons pour défendre contre les barbares agresseurs la terre sacrée de nos pères. Nous combattons pour le droit et la civilisation. » Ainsi, les « deux France » s’unissent pour la défense de la patrie.

Martine Sevegrand

1J’ai bien entendu vérifié et complété mon information par quelques ouvrages d’historiens : Jacques Fontana, Les catholiques français, 1914-1918, Cerf, 1990 ; Francis Latour, La papauté et les problèmes de la paix pendant la Première guerre mondiale, L’Harmattan, 1996 ; Xavier Boniface, Histoire religieuse de la Grande Guerre, Fayard, 2014.

2L’abbé Henri Masquelier a été rédacteur en chef de La Croix pendant un an, en 1900.

3Bouvines : victoire des troupes royales, le 20 juillet 1214, conduites par Philippe Auguste sur une coalition soutenue par l’empereur du Saint Empire romain germanique. Les Études consacrent une étude entière à ce « premier événement national de notre histoire ».

4La Libre Parole qui fut le journal de Drumont est, à partir de 1910, dirigé par des catholiques ultra-conservateurs.

5Ce brillant officier que ses prises de position politiques amène à démissionner de l’armée. En 1914, à 59 ans, il reprend du service et obtient le commandement de deux bataillons de chasseurs.

6Le général Sarrail, engagé dans les réseaux maçonniques, est très hostile au catholicisme. A l’inverse, le général Édouard de Curières de Castelnau, brillant officier, voit sa carrière militaire freinée par ses convictions catholiques qu’il ne cache pas.

7Georges Bertoye (1857-1929) : partage la fonction de rédacteur en chef de La Croix, jusqu’en 1917, avec Jules Bouvattier.

8Franc, « La guerre. L’assassinat », La Croix, 2 août 1914.

9Francis Latour, op. cit., p. 21.

10Cité par Francis Latour, op. cit., p. 22.

11Louis Malvy (1875-1949) : ce radical et ministre de l’Intérieur de mars 1914 au 21 août 1917 ; il est la bête noire des catholiques.

Après les 7 et 11 janvier

L’euphorie du 11 janvier étant retombée, il est peut-être temps de s’interroger sur le présent et l’avenir. En quelques semaines, on a vu un cimetière juif profané, deux nouveaux attentats antisémites au Danemark cette fois, une multiplication d’actes islamophobes, dont trois étudiants américains musulmans assassinés par un « athée » (!), des enfants musulmans dénoncés par leurs enseignants français pour ne pas avoir respecté la « minute de silence ». Depuis des mois et même quelques années, des drones américains tuent au Yémen et au Pakistan, des centaines de djihadistes mais aussi, inévitablement, des civils.

Qu’on ne me dise pas que je mélange tout. Le propre de notre époque est cette mondialisation qui a commencé par le commerce mais qui aujourd’hui atteint tous les domaines. L’immigration en Europe nous a apporté une force de travail dont nous avions besoin et, avec la misère et les troubles grandissants dans le « Sud », des millions de réfugiés qui tentent d’échapper au pire. Comme le disait justement – pour une fois – Laurent Fabius, ce sont les musulmans qui sont les principales victimes de l’état actuel du monde et il serait important que nous ne l’oubliions pas.

Si l’on écarte le nouveau et dangereux champ d’affrontement qu’est l’Ukraine entre la Russie et l’OTAN – qui, rappelons, aurait dû disparaître en même temps que l’URSS -, il faut, certainement, pour comprendre nos malheurs, se demander comment le Proche-Orient a pu en arriver au degré de chaos que nous connaissons. Souvenons-nous.

Le découpage du Proche-Orient par les Européens (1916-1923)

Par les accords secrets Sykes-Picot, en 1916, Anglais et Français se partagèrent la région. La France obtenait le contrôle de la Syrie et du Liban. Les Anglais obtiennent la Mésopotamie, la Jordanie-Palestine ; mais ils ont séparé le Koweit de ce qui va devenir l’Irak et la Palestine de la Jordanie pour tenir la promesse qu’ils ont faite au mouvement sioniste : favoriser l’immigration juive en Palestine. Ajoutons deux points : la SDN entérine ce partage en 1920, mais les Kurdes n’obtiennent pas le territoire autonome promis au traité de Sèvres (1920 : ils se répartissent entre l’Irak, la Turquie et la Syrie. On mesure les conséquences immenses jusqu’à aujourd’hui de ce qu’il faut bien appeler un partage colonial. On ne pourra pas dire que « nous » n’y sommes pour rien !

Le sort des chrétiens d’Orient

Il faut aussi souligner que, dès le XIXe siècle, les puissances européennes se sont présentées, en face de l’empire ottoman, comme les protecteurs des minorités chrétiennes. Les conséquences ont été catastrophiques : ces chrétiens qui habitaient ces régions depuis plus de 19 siècles au moins, ont été considérés comme des agents de l’Europe, donc suspects. Les Arméniens ont été les premiers à en payer le prix ; aujourd’hui, tous les autres sont menacés, obligés de fuir, au point qu’on peut se demander s’il restera des chrétiens au Proche-Orient dans une dizaine d’années. Les déclarations grandiloquentes ou larmoyantes des Occidentaux n’y changent rien. Ce qu’il faudrait, c’est changer de politique à l’égard de ces pays.

Israël et les pays arabes

Créé avec le soutien autant de l’URSS que des États-Unis, Israël, qu’on le veuille ou non, apparaît comme le pion de l’Occident au Proche-Orient. Or, la passivité totale de la communauté internationale et en particulier des États-Unis et de l’UE devant la politique expansionniste d’Israël, devant toutes ses violations des droits les plus élémentaires, dresse les populations arabes – ce qu’on appelle « la rue » – contre nous. L’indifférence ou la complicité des États arabes n’y change rien. Les experts du Proche-Orient sont unanimes à souligner à quel point ce fait massif, incontestable, depuis près de 70 ans, a des conséquences sur les mentalités, y compris pour les jeunes d’origine arabe qui sont, par ailleurs, des citoyens de nos pays européens. Il en résulte une haine dont on a tort de s’étonner ; des intellectuels la domineront mieux que d’autres, surtout s’ils subissent par ailleurs des discriminations. Mais ces faits, si simples à expliquer, ne le seront jamais dans nos médias qui n’ont pas le droit de mettre en cause la politique israélienne.

Pourquoi s’étonne-t-on d’ailleurs de la « barbarie » de certains islamistes ? Près de 400 enfants gazaouis ont été tués pendant l’opération israélienne de l’été dernier. Qu’a fait notre gouvernement, sinon s’efforcer d’empêcher des manifestations de soutien à Gaza ? Sait-on que le premier ministre canadien a refusé qu’un médecin canadien d’origine palestinienne fasse venir, pour les soigner une centaine d’enfants de Gaza grièvement blessés ?

On n’oubliera pas non plus les conséquences des défaites de l’Égypte et de la Syrie en 1967 et 1973 face à Israël. Ces défaites ont signé la disparition d’une forme, certes non démocratique, mais au moins de progressisme laïcisant dans la région. Désormais, pour les populations, l’espoir est du côté d’un islam politique.

Les interventions occidentales au Proche-Orient

Naturellement, il serait trop facile d’accabler le seul État d’Israël. L’invasion américaine en Irak a été justifiée grâce à un énorme bluff : les fioles présentées par Colin Powell et censées contenir des « preuves » des armes chimiques de Saddam Hussein. On sait que, malgré les recherches assidues de l’armée américaine, on ne les trouva pas ! Après avoir affamé l’Irak, ce pays a subi une invasion américaine suivie d’un démantèlement non seulement de son armée mais aussi de son État. L’exclusion des sunnites du pouvoir a fait d’eux une proie facile pour Daesh. Toutes les recherches actuelles sur les origines de ce mouvement le soulignent. Quant au journaliste américain, Chris Hedges, qui a « couvert » bien des guerres pendant vingt ans, il vient d’écrire : «Nous produisons des films à gros budget tels que American Sniper pour glorifier nos crimes de guerre. Ils produisent des vidéos inspirantes pour glorifier leur version tordue du djihad. » En tant qu’Américain, il trouve la nuance bien mince entre ces deux catégories de crimes : «La ligne qui nous sépare de l’Etat islamique d’Irak et la Syrie (ISIS) est technologique, pas morale», au point que, ajoute-t-il, «nous sommes ceux que nous combattons. »

Enfin, on n’oubliera non plus l’intervention franco-britannique en Libye en 2011 qui a plongé ce pays dans le chaos et disséminé les armes en Afrique. Va-t-on, comme le demande le dictateur Sissi, se lancer dans une nouvelle expédition militaire ?

L’aventure coloniale

Plus loin dans le temps, il faut rappeler la grande aventure coloniale des Français, Anglais en Afrique1. Là-bas, nous avons, nous aussi, coupé des têtes et, sur internet, en cherchant un peu, vous trouverez des photos de militaires posant fièrement avec des têtes d’« indigènes ». A-t-on oublié les oreilles des « fellaghas » que certains officiers conservaient dans le formol pendant la guerre d’Algérie ?2 Si l’on veut savoir ce qu’a été la conquête de l’Algérie par la France, lisez l’ouvrage de l’historien Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer3. Il exhume des textes inouïs révélant des horreurs qui équivalent à celles de Daesh en Irak. Il est vrai qu’en France, contrairement aux États-Unis, nous sommes incapables de regarder sans tabou notre passé et plus particulièrement la guerre d’Algérie.

L’article 1 de la Constitution de la Ve République affirme : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Qui osera dire que, dans la France d’aujourd’hui, cette égalité entre les citoyens est respectée ? Qui ne comprendra qu’hélas, nous subirons d’autres attentats en France… pendant que nous bombarderons en Irak, en Syrie et en Afrique noire ? C’est aussi cela la mondialisation.

Extraits de la lettre d’un urologue, Abdel-Rahmène Azzouzi, 12 février 2015 :

Chef de service au CHU d’Angers, l’auteur était aussi conseiller municipal de cette ville. Il a décidé de démissionner du conseil municipal et en explique les raisons :

« Il faudrait peut-être que je continue à faire semblant de partager un chemin commun avec vous dans une France qui chaque jour renie un peu plus ses valeurs républicaines. Je ne le ferai pas car beaucoup trop nous sépare. Devrais-je faire semblant d’accepter votre absence de réaction, alors que toute une partie de nos concitoyens vit déjà dans une situation d’exception et que des lois visant implicitement les Français musulmans se succèdent ? Devrais-je faire semblant d’accepter votre adhésion religieuse à une laïcité qui est devenue en réalité l’arme ultime et exclusive contre les musulmans de France ? Devrais-je faire semblant d’accepter votre mutisme lorsque l’école de la République s’attaque avec violence à des enfants de 8 et 10 ans parce que musulmans ?

(…)

Devrais-je faire semblant d’ignorer cette lecture de la laïcité à géométrie variable par le gouvernement français qui demande aux musulmans d’être invisibles dans l’espace sociétal français, mais qui termine ce merveilleux élan républicain du 11 janvier dans la synagogue de la Victoire, en présence des Premier ministre et ministre des Affaires Étrangères du gouvernement israélien sous les cris de « Bibi » et de nombreux drapeaux israéliens agités dans un lieu de culte par des citoyens français de confession juive ? »

1Sans évoquer le Congo belge, propriété personnelle du roi Léopold, où la domination coloniale dépassa tout ce qui fut fait ailleurs.

2Naturellement, je sais bien que le FLN a commis aussi des atrocités mais cela ne nous rend pas plus innocents.

3Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser. Exterminer, Fayard, 2005.

Israël vu par les catholiques français (1945-1994

Tel est le titre du livre que je viens de faire paraître en novembre aux éditions Karthala.

Je voudrais donc aujourd’hui présenter ce livre. Le premier mot, « Israël », ne doit pas être interprété dans un sens seulement politique. « Israël » a, dans ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, une signification essentiellement religieuse : c’est l’histoire – plus ou moins mythique – du peuple juif qui prépare la venue du Christ. Mon livre traite donc d’« Israël » dans ses deux significations, religieuse et politique, et, surtout, j’ai voulu montrer l’imbrication des deux dimensions.

Il fallait d’abord montrer comment l’Église catholique avait abandonné son antijudaïsme millénaire. Les trois premiers chapitres du livre s’y consacrent. Sur cette question, d’ailleurs essentielle, mon ouvrage puise largement dans les recherches déjà publiées. Deux points méritent n’ont cependant pas été assez soulignés jusqu’ici. D’une part, le nombre de juifs convertis au catholicisme, la plupart dans l’entre-deux-guerres, souvent sionistes, introduisirent dans le monde catholique une idéologie qui lui était étrangère. On pourrait citer au moins une dizaine de cas qui jouèrent un rôle important après la guerre : le juif d’origine égyptienne, Jean de Menasce qui devint dominicain, l’abbé Jean-Pierre Altermann, le dominicain Jean-Pierre Lichtenberg, Paul Démann, directeur des Cahiers sioniens, l’abbé Kurt Hruby ; sans oublier les religieux français qui fondèrent en Israël, dès les années cinquante, une Église hébréophone : les dominicains Bruno Hussar et Gabriel Grosman, le carme Daniel Rufeisen et quelques autres. Deuxième aspect jamais abordé : la division des catholiques français face à la création de l’État d’Israël. Citons seulement l’opposition entre Jacques Maritain, sioniste convaincu, et le grand orientaliste Louis Massignon qui, en mission pour l’Église de France, évalue déjà le nombre des arabes expulsés de chez eux à 700 000. Le Saint-Siège est d’ailleurs informé des exactions des groupes sionistes et se tient dans une prudente réserve.

La surprise de Vatican II

Si la portée des Dix Points adoptés à la conférence de Seelisberg, en août 1947, a été souvent soulignée puisqu’ils visaient à corriger l’enseignement chrétien sur les juifs, c’est pourtant la petite Déclaration sur les religions non-chrétiennes, Nostra aetate, adoptée à la fin du Concile, en octobre 1965, qui marque le grand tournant dans l’attitude des catholiques à l’égard des juifs.

Jean XXIII voulait que le Concile adopte une déclaration en faveur des juifs alors même que ce sujet n’apparaissait pas dans les préoccupations de la quasi totalité des évêques. Il y eut bien des péripéties car le texte envisagé se heurta à une double opposition. D’une part, les plus réactionnaires des évêques ; d’autre part, les évêques venus du Proche-Orient qui avaient très peur d’un texte qui, même exclusivement religieux, serait reçu chez eux comme un soutien à l’État d’Israël. Le débat aboutit à une Déclaration, Nostra Aetate, qui élargissait singulièrement l’horizon. Ce texte très court, de 128 lignes, consacrait, certes, 65 lignes aux juifs mais aussi 19 aux musulmans. Nostra aetate soulignait les liens entre l’antique Alliance et les fidèles du Christ « qui a réconcilié les juifs et les gentils par sa croix » et rendait hommage aux musulmans qui vénèrent Jésus comme prophète et honorent Marie. Les autres religions, comme le bouddhisme et l’hindouisme, étaient également saluées pour « un rayon de la Vérité » qu’elles apportent aux hommes. Pourtant, l’attitude des catholiques n’a changé qu’à l’égard des juifs et il faudrait se demander pourquoi mais ce n’était pas l’objet de ma recherche.

Le tournant de la guerre des Six-Jours

Cette guerre, pourtant si courte, a radicalisé les positions des catholiques français. Sous les injonctions des juifs, l’Amitié judéo-chrétienne de France (AJCF) oublie l’objectif purement religieux de sa création : susciter la correction de l’enseignement chrétien sur les juifs pour défendre de plus en plus inconditionnellement la politique de l’État d’Israël. Des membres chrétiens de l’AJCF quittent alors ses instances dirigeantes et contribuent à la formation d’un courant antisioniste chrétien. Ce dernier se réunit spectaculaire à Beyrouth, au printemps 1970, en une Première conférence internationale des chrétiens pour la Palestine, organisée par le directeur de Témoignage chrétien, Georges Montaron. Catholiques et protestants français sont plus divisés que jamais.

Les évêques français entre Israël et la Palestine

A partir de sources inédites, les trois derniers chapitres éclairent singulièrement la « politique » de certains évêques français, en faveur d’« Israël ». Mgr Elchinger, archevêque de Strasbourg, devenait, en juin 1968, président du comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme. A Paris, le tout petit secrétariat qui préparait concrètement les textes était composé de pro-israéliens déclarés. La confusion du religieux et du politique est totale. Au printemps 1973, le comité publiait des « Orientales pastorales françaises » qui comblèrent de satisfaction les juifs sionistes, au point qu’un journal israélien francophone parla de « déclaration Balfour catholique » ! Le texte – qui n’avait été présenté qu’à quelques évêques – suscita de nombreuses protestations, en particulier de la part du cardinal Daniélou.

Au cours des deux décennies 80 et 90, les cardinaux Lustiger et Decourtray s’entendirent pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, ils dénouèrent la crise provoquée par le carmel d’Auschwitz, et, pour le pire, ils n’eurent pas un mot devant la répression israélienne contre les Palestiniens, en particulier durant la première Intifada. De surcroît, le cardinal Lustiger témoigna d’une réelle hostilité au patriarche Michel Sabbah qui, selon lui, ne représentait pas la véritable « Église de Jérusalem », laquelle ne pouvait être que juive ! Les arabes chrétiens qui, tout au long des siècles, ont maintenu la présence chrétienne, là même où Jésus a vécu, ne semblaient pas compter pour lui. Le cardinal Lustiger – auquel un chapitre est consacré – expose longuement dans son livre La Promesse, publié seulement en 2002, des idées qu’il n’avait pas osé présenter plus tôt. Il rêve de la renaissance d’une Église de Jérusalem, une « Église de la circoncision » (Ecclesia ex circumcisione) en opposition à l’Église venue des gentils. Pour lui, les communautés chrétiennes arabes qui existent en Israël-Palestine feraient-elles partie de ces « pagano-chrétiens » qui le hantaient ?

Le dernier chapitre est consacré aux théologiens français face à Israël. Et, une fois de plus, on découvre à quel point le politique fraie avec le religieux. Deux points sont à souligner. D’une part, l’utilisation inlassable par certains théologiens d’un seul texte du Nouveau Testament, les chapitres IX à XI de l’épître aux Romains qui annoncent, après bien des contradictions, que « Tout Israël sera sauvé ». En oubliant, ce que d’autres n’ont cessé de rappeler, une multitude de textes autrement moins favorables aux juifs non convertis, depuis Matthieu 21, 43 (« Bref, le royaume est enlevé aux juifs et il est donné à une nation qui en produira les fruits »), jusqu’à l’épître aux Hébreux 8, 13 (« En parlant d’une alliance nouvelle, il a rendu ancienne la première ; or ce qui devient ancien et qui vieillit doit disparaître »), en passant par la célèbre affirmation de Paul : « Il n’y a plus i juif ni grec » (Galates, 3, 28).

La question de la « terre d’Israël » est l’objet d’un dernier débat théologique. Tandis que Jacques Maritain n’hésitait pas à confondre propagande antisémite et propagande antisioniste, des théologiens, comme le dominicain Tournay, directeur de l’École biblique de Jérusalem dénonçaient l’identification de l’Israël moderne avec celui des temps bibliques.

Dialogue avec le judaïsme ou dialogue avec les hommes de la modernité appartenant à d’autres cultures ?

Pour les catholiques, l’ouverture au judaïsme a été une priorité après la tragédie de la Seconde guerre mondiale. Pourtant, nombreux furent leurs interlocuteurs juifs qui subordonnaient le dialogue à la reconnaissance de l’État d’Israël, mélangeant ainsi, une fois de plus, religieux et politique. En 2005 encore, un jeune dominicain de l’École biblique s’interrogeait sur les possibilités d’un dialogue proprement théologique : les juifs les plus authentiquement religieux sont aussi traditionnellement les moins intéressés par l’étude biblique.

Depuis quelques années, la figure du monde a changé et le P. Claude Geffré a mis en garde les catholiques : le face à face des juifs et des chrétiens pourrait devenir stérile s’il ne prenait pas en compte « un tiers absent » qui est peut-être cet homme « qui appartient à d’autres cultures, d’autres traditions religieuses, en particulier aux cultures et religions de l’Asie. » Plus proches, les musulmans – auxquels Vatican II avait rendu un vibrant hommage – attendent toujours, depuis bientôt soixante ans, un authentique dialogue. Les chrétiens du Moyen-Orient en seraient les premiers bénéficiaires.

Grèce : avant le vote du 25 janvier 2015

La campagne électorale bat son plein. Syriza est en tête des sondages mais Antonis Samaras, le chef de la coalition sortante droite-Pasok, s’appuie sur son bilan et ses engagements. Faisons le point.

Après deux ans et demi la tête du gouvernement, Samaras argumente : réduction du nombre des fonctionnaires, libéralisation de certains secteurs, politique d’austérité qui-commence-à porter-ses- fruits, et propose la poursuite des réformes pour relancer la compétitivité et l’investissement. (Une petite musique bien connue !) Il promet aussi la création de 700 000 emplois d’ici 2020 et une baisse graduelle des impôts sur les revenus et l’immobilier.

Plus encore, Samaras s’efforce de rallier à lui les électeurs de l’extrême droite et d’effrayer les honnêtes gens. Le 7 janvier, en meeting, il déclare : « Certains (Syriza, évidemment) invitent les migrants clandestins à venir encore plus nombreux et distribuent déjà des documents de naturalisation. Ce qui signifie faillite et sortie de l’euro. » Selon lui, les banques feraient faillite, les distributeurs de billets seraient fermés, la police désarmée et les frontières réouvertes ! Bref, c’est moi ou le chaos apporté par Syriza. Dès l’automne dernier, les ministres avaient accumulé les prédictions catastrophiques. Un ex-vice-président du gouvernement et membre du Pasok, Théodoros Pangalos, affirmait : « Ils mettront tout à feu et tueront » et aussi : le pays sera dissous en 24 heures » ; le ministre du Travail, Gianis Vroutsis : « Les retraites, il n’y en aura plus » ; et le porte-parole du parti de droite, Néa Democratia : « On retournera à la drachme en une semaine. »

Sortir de l’euro ?

Le programme de Syriza ne propose pas une telle mesure. En revanche, c’est Angela Merkel qui juge « quasiment inévitable une sortie (de la Grèce) de la zone euro » si Syriza parvient au pouvoir. Or, aucun mécanisme institutionnel ne prévoit la sortie d’un pays de l’euro !

Syriza réclame depuis deux ans l’application de la solution qui, en 1953, avait permis à la RFA de redémarrer économiquement. A l’époque, 21 pays s’étaient réunis à Londres en un sommet exceptionnel. La dette nominale accumulée par l’Allemagne était alors amputée de 60 % et on lui accordait un moratoire de cinq ans ainsi qu’un délai de trente ans (!) pour rembourser. De plus, une clause de développement » autorisait le pays à ne pas consacrer au service de la dette plus d’un vingtième de ses revenus d’exportation. Loin de tout « miracle allemand », les bases du développement étaient ainsi posées.

Dans le même esprit, Syriza avance l’idée d’une conférence européenne sur la dette visant à apporter une réponse globale après l’échec, reconnu par le FMI, des politiques menées en Europe. Les deux points principaux seraient une réduction significative de la dette publique grecque et un moratoire sur le service de cette dette. Un tel projet suppose de rompre la collusion entre milieux politiques et économiques, avec le gaspillage de l’argent public et le clientélisme qui favorise les exemptions fiscales ; il faudrait s’attaquer à la corruption qui a atteint en Grèce, selon l’Ong Transparency international, un niveau inégalé en Europe. Syriza a d’ailleurs publié dans un Livre noir des documents témoignant de la collusion des milieux politico-financiers.

On n’oubliera pas non plus que l’Église grecque est exonérée d’impôts. Quant au Mont Athos, véritable petite république monastique, il dispose d’une vingtaine de monastères, pas tous grecs, mais aussi russe, roumain, bulgare, ils ont accumulé des trésors et gèrent leurs patrimoines en toute opacité.

Syriza peut-il gagner ?

A la fin de décembre, il semblait évident que Syriza ne parviendrait pas à obtenir une majorité absolue au Parlement, soit 151 sièges sur les 300. Il lui faudrait donc trouver des alliés pour gouverner. Première certitude : le parti communiste grec, le KKE, qui se déclare hostile à l’Europe, n’envisage aucune alliance avec les « petits bourgeois » de Syriza ; il aurait pu pourtant apporter la quinzaine de sièges manquants ! Le parti démocratique Dimar qui avait obtenu 12 députés aux élections législatives de 2012 est en négociation avec Syriza mais ce parti est en perte de vitesse et n’a pu faire élire aucun député européen en 2014. Retenons aussi, en mars 2014, la création du parti de centre gauche TO Potami (La Rivière) dont le président s’est déclaré prêt à collaborer avec un gouvernement dirigé par Syriza. Du côté social-démocrate, le Pasok, qui disposait de 160 sièges en 2009 et de 41 après les élections de 2012, n’en aurait plus qu’entre 10 et 17. Enfin, le 2 janvier, l’ex-premier ministre, Georges Papandréou, a annoncé qu’il rompait avec ce parti pour créer un « nouveau mouvement progressiste » ; il scelle ainsi la quasi disparition du Pasok de la scène politique. Quant au parti néo-nazi, Aube dorée, il conserverait entre 15 et 21 sièges.

Les sondages de janvier

Le 7 janvier, un sondage donnait 142 sièges à Syriza ; un autre sondage, le 9, lui accordait 146 sièges et enfin, le 12 janvier, 3 sondages lui donnaient 150 ou 151 sièges ! Cependant, même dans l’hypothèse d’une majorité accordée à Syriza, ce parti entend construire un large rassemblement politique et social pour faire face aux puissantes et prévisibles réactions internes et externes. L’objectif de Syriza est en effet ambitieux et repose sur trois piliers : faire face à la crise humanitaire, restructurer la production, réformer l’État. Ce dernier point est une condition prioritaire. De France, on imagine mal les faiblesses et les dysfonctionnements de l’État grec, déjà flagrants avant la crise et encore aggravés depuis lors. Syriza veut utiliser l’État comme un moyen de régulation sociale et environnementale, protéger les PME pour développer la croissance et l’emploi, faire participer la population par des consultations publiques et des référendums, bref cultiver le sens de la collectivité et de la solidarité par opposition au néolibéralisme débridé. Un programme ambitieux.

Martine Sevegrand

Législatives en Grèce : 100 000 jeunes électeurs privés du droit de voter

Les Grecs qui fêteront leur 18ème anniversaire cette année ne pourront pas voter aux élections du 25 janvier comme la loi leur en donne le droit. La faute en revient au ministère de l’Intérieur qui n’a pas constitué les listes électorales avant la fin de l’année. Par peur de ces jeunes ? De même, les électeurs qui résident sur une commune autre que celle où ils sont inscrits sur les listes électorales ne pourront pas voter. Certes, le délai entre l’annonce des élections et leur tenue a été très court mais une procédure simple n’a pas été cherchée. Il aurait fallu que le ministre de l’Intérieur s’en préoccupe.

Bernard Maris et la « fureur du capitalisme »

Dans l’hommage rendu aux victimes de Charlie-Hebdo, Bernard Maris n’a certes pas été oublié complètement. La radio France-Inter, sur laquelle il intervenait chaque vendredi, a souligné qu’il était un « brillant économiste », un peu original, fort gentil et doux. On a oublié de dire que, dès la fin 2011, il affirmait que « tous les pays européens devront, tôt ou tard, se résigner à effacer une partie de leur dette. »

On a oublié de dire aussi qu’en avril dernier, il déclarait : « A cause de la monnaie unique, les États allaient se lancer dans une concurrence fiscale et budgétaire : ils allaient organiser leur budget à leur manière, sous le parapluie de l’euro. Les Grecs, par exemple, empruntaient en euros grecs mais remboursaient en « économie grecque », c’est-à-dire en féta et en fromage de chèvre. Les Allemands empruntaient en euros et remboursaient en Porsche et en Mercedes. » Mais, ajoutait-il, « l’industrie alimentaire allemande finit par récupérer la fabrication de fromages grecs. » Bernard Maris faisait ainsi allusion à une décision du Parlement grec qui, sur proposition ou injonction de la Troïka, avait allongé le délai accordé à l’appellation « lait frais » de 5 à 11 jours. Du coup, le marché du lait en Grèce s’ouvrait au lait provenant d’Allemagne…

On a oublié de dire enfin que, depuis octobre dernier, lui qui avait voté pour Maastricht et le traité constitutionnel, estimait désormais qu’il fallait quitter la zone euro. En taisant les thèses de Bernard Maris, on l’a tué une seconde fois.

Le diagnostic de l’économiste américain Joseph Stiglitz : « Le problème n’est pas la Grèce, c’est l’Europe »1

« Dans la plupart des pays de l’Union européenne, le PIB par habitant est inférieur à ce qu’il était avant la crise. Une demi décennie perdue se transforme rapidement en une décennie entière. Derrière les froides statistiques, des vies sont brisées, et des familles se disloquent (ou ne se constituent pas) à mesure que la stagnation – la dépression dans certains endroits – suit son cours année après année…

L’Europe n’est pas une victime. Oui, l’Amérique a mal géré son économie ; mais non, les États-Unis n’ont pas, en quelque sorte, réussi à transférer le poids de la crise sur l’Europe. Le malaise de l’Europe est auto-flagellé. Il est la conséquence d’une succession sans précédent de mauvaises décisions économiques, à commencer par la création de l’euro. Bien que destiné à unir l’Europe, l’euro l’a en définitive divisé ; et en l’absence de la volonté politique de créer des institutions qui permettraient à une monnaie unique de fonctionner, les dommages ne cessent pas.

Renverser les politiques d’austérité

Le désordre actuel découle en partie de l’adhésion à la croyance, depuis longtemps discréditée, que les marchés fonctionnent bien, sans imperfections concernant l’information et la concurrence. L’hybris a également joué un rôle. Comment expliquer autrement le fait que, année après année, les prévisions des fonctionnaires européens en ce qui concerne les effets de leurs politiques ont toutes été fausses ?

Ces prévisions ont été erronées non parce que les pays de l’UE n’ont pas réussi mettre en œuvre les politiques prescrites, mais parce que les modèles sur lesquels ces politiques reposaient étaient totalement viciés. (…)

La Grèce, un nouveau test pour l’Europe

Le drame en Europe est loin d’être terminé. Une des forces de l’UE est la vitalité de ses démocraties. Mais l’euro a enlevé aux citoyens – en particulier dans les pays en crise – leur voix au chapitre sur leur destin économique. A plusieurs reprises, les électeurs mécontents de la direction de l’économie ont rejeté leurs gouvernements, obtenant seulement que le nouveau gouvernement continue sur la même voie dictée par Bruxelles, Francfort et Berlin. (…)

la Grèce va maintenant constituer un nouveau test pour l’Europe. La baisse du PIB grec depuis 2010 est bien pire que celle à laquelle l’Amérique a été confrontée pendant la Grande dépression des années 1930. Le chômage des jeunes est supérieur à 50 %. (…) Si Syriza gagne mais ne prend pas le pouvoir, le motif principal en sera la peur de la façon dont l’UE va répondre. La peur n’est pas la plus noble des émotions, et elle ne saurait constituer le type de consensus national dont la Grèce a besoin pour aller de l’avant.

Le problème n’est pas la Grèce. C’est l’Europe. Si l’Europe ne change pas sa façon de faire – si elle ne réforme pas la zone euro et si elle n’abroge pas l’austérité – une réaction populaire deviendra inévitable. Peut-être la Grèce va-t-elle maintenir le cap cette fois-ci encore . Une telle folie économique ne peut continuer éternellement. La démocratie ne le permettra pas. Mais combien de souffrances supplémentaires l’Europe devra-t-elle endurer avant qu’elle revienne à la raison ? »

1Extrait du texte de Joseph Stiglitz, publié le 12 janvier, sur le site de « Regards ».

La Grèce va-t-elle changer l’Europe ?

La Grèce va-t-elle changer l’Europe ?

Je voudrais d’abord m’excuser auprès de ceux qui veulent bien me lire de mon long silence. Je reprends aujourd’hui mon blog et je promets prochainement une surprise. Cependant, aujourd’hui, il m ‘a semblé que la situation grecque méritait d’être présentée car elle est pleine d’espérance.

En échouant, le 29 décembre, à faire élire un nouveau président de la République, la coalition de la droite (Néa Démocratia) et du parti socialiste (Pasok) ouvre des perspectives nouvelles à une Grèce plongée, par une politique d’austérité sans équivalent en Europe, dans le chômage et la misère d’une partie croissante de sa population. Les Grecs sont donc appelés à élire, le 25 janvier, de nouveaux députés et pourront donc décider s’ils acceptent la poursuite de la politique imposée par la Troïka (Union Européenne, BCE et le FMI) ou s’ils donnent mandat à une coalition dirigée par Syriza pour mener une autre politique.

Rappelons d’abord la situation politique en Grèce. Longtemps, deux partis ont monopolisé le pouvoir ; la droite dominée par le parti Néa Democratia dont le dirigeant est le Premier ministre sortant, Antonis Samaras, qui disposait au Parlement de 128 députés (sur 300) et la gauche socialiste du Pasok qui, ces dernières années, s’est littéralement effondrée et ne comptait plus que 28 députés. Son association avec la droite pour mener la politique d’austérité n’a sans doute pas contribué à redorer son blason. Aux élections européennes de mai dernier, le Pasok n’a obtenu que 8,02 % des voix tandis que le nouveau parti Syriza, considéré d’extrême-gauche, arrivait en tête avec 26,58 %, devançant ainsi la Néa Democratia qui capitalisait 22,71. En troisième position, le parti néo-nazi Aube Dorée obtenait 9,4 %. Ce dernier parti, déconsidéré par ses violences et ses provocations – un de ses députés aurait crié trois fois « Heil Hitler » dans l’enceinte du Parlement -, semble heureusement en perte de vitesse. Tout laisse donc à penser que Syriza devrait remporter les prochaines élections législatives et bénéficier, selon la loi électorale, des 50 sièges accordés au parti arrivé en tête, sur les 300 sièges du Parlement.

Pour comprendre la Grèce d’aujourd’hui, il faut présenter ou rappeler les conséquences sociales dramatiques de la politique d’austérité menée par la coalition dirigée par Antonis Samaras.

D’abord, quelques chiffres :

Depuis 2009, les salaires ont baissé en moyenne de près d’un tiers mais certains de 40 %.

Le salaire minimum pour les moins de 25 ans était, en 2013, de 450 euros par mois.

30% des entreprises ont fermé entre 210 et 2013.

Le taux de chômage qui était de 9,5 % en 2009 a atteint plus de 26 % en 2014 mais celui des jeunes est proche de 60 %. L’allocation de chômage qui est de 360 euros par mois n’est versée que pendant un an au maximum. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui 90 % des chômeurs ne touchent aucune indemnité et sont exclus du système de santé.

Après des baisses successives, un peu plus d’un million de retraités, soit 36,4 % d’entre eux, perçoivent moins de 500 euros par mois, 40 % entre 500 et 1 000 euros et moins de 3 % ont une retraite supérieure à 1 500 euros.

En 6 ans, l’électricité domestique a augmenté de 60 %.

En 2013, 2,5 millions de personnes, soit 23,1 % de la population, était au-dessous du seuil de pauvreté fixé à 60 % du revenu moyen des ménages (soit 432 euros pour une personne seule et 908 euros pour une famille de 4 personnes). Mais 3,8 millions sont également exposés au risque de pauvreté et, parmi eux, de nombreux enfants. En revanche, la situation des professions libérales n’a sans doute pas beaucoup changé puisque l’habitude en Grèce est de payer en liquide.

Les dépenses de l’État pour la santé sont passées de 7,5 milliards d’euros en 2009 à 4,4 milliards en 2014. Les hôpitaux doivent désormais ne plus être en déficit sous peine de fermer.

Ajoutons qu’un projet de loi prévoit qu’en cas de vente d’un immeuble par une entreprise endettée, les salariés n’auront droit qu’à 25 % de la somme obtenue tandis que les banques auront droit à 65 %.

Un rapport d’une fondation allemande, publié en septembre dernier, concernant la justice sociale dans les 28 pays de l’Union européenne, classe la Grèce au dernier rang, derrière la Bulgarie et la Roumanie.

L’Allemagne, grande bénéficiaire

Sur les 300 000 Grecs, surtout des jeunes, qui ont quitté la Grèce, beaucoup s’orientent vers l’Allemagne. Ainsi, par exemple, on comptabilise, jusqu’à la fin de 2012 seulement, 6 000 médecins grecs partis s’installer en Allemagne. Dans des villes allemandes qui ont besoin de main d’oeuvre, il existe des écoles d’apprentissage offrant aux jeunes grecs la spécialisation leur permettant de trouver un emploi avec un salaire très inférieur au salaire minimum qui vient d’être instauré. L’homme politique Hans Joachim Fuchtel a contribué aussi à l’essor d’une coopération entre le ministère des Finances allemand et l’Union centrale des municipalités grecques dans le but d’adapter les municipalités grecques au modèle allemand.

Payer ses impôts en Grèce :

Jamais, dans les articles que vous pouvez lire sur la Grèce, vous ne trouverez ces précisions pourtant très instructives qui proviennent de l’excellent site d’information sur la Grèce, « Okeanews ». L’impôt sur le revenu est calculé, non pas seulement sur les salaires, mais à partir de la valeur des biens détenus comme une automobile qui représente une petite valeur et les propriétés immobilières : ça tombe bien puisque plus de la moitié des Grecs sont propriétaires de leur logement, ce qui ne les empêche pas de payer la nouvelle taxe foncière !

Or, en Grèce, l’imposition sur le revenu commence avec 5 000 euros de revenus annuels alors que le taux de pauvreté est établi à 6 000 euros. Chaque citoyen doit pouvoir prouver des dépenses de 25 % de ses revenus pour éviter de payer une amende de 10 % de ces 25 %. Il lui faut donc accumuler des preuves d’achat avec des tickets de caisse qui seront envoyés au service fiscal lors de la déclaration des revenus. Quelle bureaucratie !

De surcroît, l’État considère qu’un célibataire a besoin pour vivre de 3 000 euros minimum par an ; l’État en déduit que chaque citoyen, quelle que soit sa situation, a au moins ces 3 000 euros et il lui demande de produire des preuves d’achat de 25 %, soit 750 euros. Sinon, le voilà condamner à payer 75 euros d’amende ! Un sdf peut donc être condamné à des amendes sur des revenus qu’il n’a pas.

L’État vend ses biens…

Sous la pression de la Troïka, l’État a décidé en février 2011, de réaliser des privatisations qui atteindraient 50 milliards d’euros d’ici 2016. Il avait déjà vendu deux des trois embarcadères du port de marchandises du Pirée à une entreprise chinoise. Une Agence, le Taiped, est chargée de ces privatisations ; elle est conseillée par les banques suisses et les plus grandes investissement du monde ( Crédit suisse, Deutsche Bank, BNP Paribas, HSBC, Rothschild) ainsi que des cabinets juridiques internationaux.

Cependant, les ventes ont commencé timidement. En 2012, elles ont rapporté seulement 3 milliards ; en 2013, 6 transactions n’ont rapporté que 912 millions d’euros avec, pourtant, la cession de la très lucrative société de paris sportifs, une grande plage touristique en Chalcidique et des 28 propriétés immobilières, parmi lesquelles des bâtiments ministériels pour lesquels le gouvernement devra désormais payer un loyer. Au total, les ventes depuis 2011 n’ont rapporté que 5 milliards d’euros.

Sont en vente la compagnie publique qui distribue l’eau à Athènes et Thessalonique, les chemins de fer, l’aéroport international d’Athènes et une dizaine de ports.

et la nature

Une loi de 2013 a prévu d’implanter des « complexes d’hébergement touristique », sous prétexte de relancer le tourisme. Pourtant, la Grèce en compte déjà 351 de cinq étoiles. Sur les 12 complexes prévus pour 2016, plusieurs sont seront implantés dans des régions Natura 2000, c’est-à-dire dans des zones uniques protégées par une loi européenne qui y interdit toute construction. Qu’à cela ne tienne : le Taiped a lancé des procédures pour obtenir la déclassification des zones protégées. Le gouvernement prévoit aussi de réaménager le littoral ; plus question de laisser un libre accès aux plages. Les hôtels pourraient même construire jusqu’à 10 m du littoral. Ajoutons qu’en cas de vente aux enchères, le prix de départ sera fixé au tiers de la valeur cadastrale. Il y aura de bonnes affaires à réaliser, mais pour qui ?

Corruption et privilèges

Elle a pris depuis longtemps en Grèce des proportions sans aucun rapport avec ce que nous connaissons. Le journal Der Spiegel a révélé une évasion fiscale de grande ampleur, avec des indices sérieux de marché noir par l’industrie automobile allemande : importations clandestines de BMW, corruption de hauts fonctionnaires grecs par DAIMLER-BENZ. La fraude atteindrait 600 millions d’euros et un représentant parlementaire de la Néa Démocratia a reconnu les faits. Un juge d’Athènes poursuit les représentants de quatre sociétés grecques et des employés de la commission européenne pour fraude concernant des programmes de financement de l’Union Européenne.

Citons enfin l’immense centre commercial de 100 000 m2, le plus grand d’Europe, construit en toute illégalité dans la banlieue nord d’Athènes, il y a douze ans, par Spiros Latsis, un milliardaire grec qui réside sur les bords du Lac Léman. En juin dernier, le gouvernement a décidé de légaliser le centre commercial par un décret présidentiel, sans que le propriétaire ait à payer la moindre amende. De même, une série d’amendements ont annulé les amendes infligées après contrôle fiscal à de grands groupes pétroliers et financiers grecs.

On comprend que les Grecs reprochent à leur gouvernement non seulement à cette politique d’austérité mais aussi les privilèges offerts aux multinationales et aux plus riches.

Rebellions

Depuis 2011, le gouvernement cherche à vendre l’entreprise étatique qui distribue l’eau à Athènes et Thessalonique. Deux entreprises étaient engagées dans le processus d’appel d’offre : d’une part, Suez et l’entreprise israélienne Mekrot. Lors de sa visite à Athènes, en février 2013, François Hollande avait d’ailleurs encouragé les entreprises françaises à investir dans la terre et l’eau. Or, le 18 mai dernier, un référendum a été organisé à Thessalonique, malgré les menaces des autorités d’Athènes, au sujet de l’eau. Sous la surveillance d’observateurs étrangers, 35 % des citoyens inscrits sur les listes électorales ont participé au vote qui a donné 98 % de « non ». Une grande réussite qui a amené le gouvernement à repousser le projet.

Ce printemps encore, une loi a interdit la vente directe des agriculteurs alors qu’en court-circuitant les supermarchés, ils faisaient s’effondrer les prix et permettaient à des milliers de foyers d’acheter des pommes de terre, du riz, des olives, des oignons et d’autres aliments de base. Et pourtant, le « mouvement des pommes de terre », aidé par certaines municipalités, a poursuivi ses activités.

Et quels résultats pour la dette publique ?

En 2013, elle atteignait 321 milliards d’euros alors qu’en 2009 elle était de 200 milliards ! Entre ces deux dates, il y a eu pourtant un énorme effacement de la dette publique, plus qu’en Argentine. La politique imposée à la Grèce par la Troïka se révèle donc totalement inefficace. Mais pourquoi reconnaître son échec et changer de politique ? Le projet de budget présenté en octobre dernier pour l’année 2015 prévoyait 1 milliard de nouveaux impôts par rapport à 2014 et 1,7 milliards de suppressions supplémentaires dans les dépenses publiques.

Ce que propose Syriza 

En cas de victoire de Syriza, l’Union Européenne prévoit des conséquences apocalyptiques pour la Grèce et l’Europe. On a déjà assisté à une intrusion assez scandaleuse de certains dirigeants pendant la période de tentative d’élection présidentielle, en décembre dernier. Jean-Claude Junker avait déjà affirmé sa préférence pour voir en Grèce, « des visages familiers en janvier » ; quant à Pierre Moscovici, devenu commissaire européen à l’économie, il est venu en Grèce afficher son soutien à l’actuel gouvernement de droite. Évidemment, la propagande et les pressions vont se poursuivre de plus bel pendant la campagne électorale pour les législatives prévues le 25 janvier.

Pourtant, le principal parti d’opposition, Syriza, n’envisage même pas de sortir de l’euro, comme certains économistes (tels Frédéric Lordon et Bernard Maris) le lui conseillent. Dans son programme, Syriza veut une renégociation pour l’annulation de la dette, un changement radical du rôle de la Banque centrale européenne et l’interdiction des produits bancaires spéculatifs. Bien entendu, il prévoit aussi des mesures sociales. Est-ce du « populisme » comme on l’en accuse ?

Enfin, ce dont on ne parle jamais ici, Syriza insiste depuis deux ans sur la dette de l’Allemagne à l’égard de la Grèce qui a subi une terrible occupation pendant la Seconde guerre mondiale. En avril 2013, Syriza a amené l’Assemblée nationale à débattre de cette dette énorme. En effet, lors de la conférence internationale de Paris, en 1946, une indemnisation de 7,1 milliards de dollars avait été décidée pour compenser les dégâts causés par cette occupation. Or l’Allemagne n’a versé que le 60e de cette somme ! Avec l’inflation, l’indemnisation qui reste à payer s’élève aujourd’hui à 108 milliards de dollars. S’y ajoute le prêt forcé de 3,5 milliards de dollars que la Grèce avait dû consentir à l’Allemagne nazie ; ce qui représente 54 autres milliards !

Manolis Glezos, grande figure de la résistance grecque, aujourd’hui député de Syriza, affirme donc : « Ce n’est pas nous qui devons de l’argent aux Allemands, c’est eux qui nous en doivent. » A quoi le ministre allemand des Finances, M. Schaube, répondit : « En ce qui concerne les demandes d’indemnisation, je ne vois aucun espoir parce que cette question a été clarifiée avec le temps », ajoutant que ces déclarations étaient irresponsables et qu’il vaudrait mieux que la Grèce progresse sur la voie des réformes ! Après l’invasion nazie, il y a quelques 70 ans, voici l’arrogance d’un pays qui domine l’Union Européenne et impose sa politique financière.

Le PMC : vous connaissez ?

 

Dans les années 1948-1957, un prêtre du diocèse d’Arras, l’abbé Albert Chanson, publia un ouvrage Pour mieux confesser, qui eut un tel succès dans le nord de la France, que les prêtres parlait familièrement du PMC. Le livre connut sept éditions, s’enrichit au fur et à mesure à partir des remarques des confesseurs, au point que la dernière édition datée de 1958, comprenait 492 pages et 1092 articles.

J’ai la chance de détenir la dernière édition et je voudrais vous présenter quelques fruits – toujours utiles – de ma lecture.

Le drame de la confession

 

C’est en ces termes que l’auteur présente l’administration du sacrement de Pénitence ; un drame qui se joue entre le pauvre pécheur et le ministre du pardon divin. Ce dernier, le confesseur, est tout à la fois un juge d’instruction qui doit « compléter son dossier en interrogeant l’accusé » et un médecin qui « doit établir un diagnostic » pour appliquer au malade une thérapeutique appropriée. Pas question, donc, d’être un confesseur qui entend passivement les aveux du pénitent et termine par un petit sermon passe-partout. « Au moment de l’accusation, le confesseur doit interroger le pénitent, écouter activement ses réponses et l’interroger à nouveau. » Et l’abbé Chanson consacre cinq pages à cette obligation grave d’interroger. Il faut faire préciser l’objet des péchés (pas question d’en rester à des accusations vagues), l’intention, le degré de consentement (plein ou imparfait) ; le confesseur doit faire préciser aussi le nombre de fois où le péché a été commis, s’il s’agit d’un péché mortel. Exemple : « combien de fois avez-vous manqué la messe ? »

De multiples cas compliquent la tâche du confesseur : 1° le pénitent s’accuse de péchés qui n’en sont pas ou croit mortel ce qui n’est que véniel. Exemple : exagérer la culpabilité de certains comportements conjugaux ; 2° le pénitent croit permis ce qui est péché. Il faut alors discerner si l’ignorance est « vincible » ou « invincible ». Dans ce dernier cas, l’avertissement du confesseur « aggraverait considérablement la situation du pénitent ; car désormais il va pécher formellement au lieu de pécher matériellement ». Dans le langage ecclésiastique, cela veut dire qu’informé, ayant perdu son innocence, le pénitent commettrait désormais un péché au regard de Dieu. C’est pourquoi, l’abbé Chanson conseille : « Gardez le silence. »

 

Classer les pécheurs

 

Pour mieux confesser, il importe de savoir quel type de pénitent se présente à vous. Il y a les « occasionnaires », c’est-à-dire ceux qui ne pèchent pas fréquemment et les « non-occasionnaires », qui pèchent souvent. Mais ce n’est là qu’une première distinction très élémentaire qui ne se fonde pas sur la fréquence du péché mais sur la ou les circonstances qui provoquent le péché. Par exemple, la lecture d’un « mauvais livre » fait du pénitent un occasionnaire dont on exigera qu’il détruise le livre en question. En revanche, « si les péchés ne sont pas commis à cause de circonstances bien caractérisées, s’ils résultent plutôt du tempérament, d’une mauvaise habitude », le pénitent est un « non-occasionnaire ».

La fréquence du péché est aussi, évidemment, un point que le confesseur doit éclaircir par ses questions. En cas de répétition du péché, le pénitent est un « habitudinaire » ; mais s’est-il déjà confessé de ces péchés-là ? Si oui, c’est un habitudinaire récidiviste, sinon, un habitudinaire simple.

Reste la grande question : le confesseur doit-il absoudre ou non ? Face à un occasionnaire, qu’il soit ou non récidiviste, il doit exiger une rupture immédiate (par exemple avec l’alcool ou une concubine) ; il différera donc l’absolution jusqu’à ce qu’il soit sûr que le pénitent ait rompu avec « l’occasion » de pécher.

Soucieux qu’aucun cas n’échappe à son examen, l’auteur envisage même celui du pénitent qui n’a rien à dire ! Ce peut être un ignare ou un chrétien instruit à conscience peu délicate. Il suggère diverses questions : « Allez-vous à la messe le dimanche ? Dites-vous bien vos prières ? », « Il vous suffit d’accuser d’une façon générale que vous avez péché contre tel commandement, telle vertu (charité, piété) », « Voyons, vous n’avez jamais offensé vos parents…, mal assisté à la messe…, même pas le moindre petit péché de colère… »

Des conditions sociales et des femmes

 

Au sujet des divers milieux, l’abbé Chanson précise que, pour le milieu populaire, « le confesseur doit faire de grands efforts pour comprendre la psychologie ouvrière : l’ouvrier, habitué à manier des outils, part toujours du CONCRET ». Précision inutile, par contre, pour les autres milieux… Mais je remarque à son honneur qu’il ajoute : « Le prêtre doit savoir en quoi consiste le mouvement ouvrier, l’aspiration vers la promotion ouvrière, individuelle et collective. » Et plus loin : : Leur programme de spiritualité doit être centré sur la lutte pour la justice sociale et une vie de totale charité.

Notre abbé est évidemment moins ouvert à l’égard des femmes. La jeune fille est « avant tout un être de sensibilité », faisant souvent preuve d’instabilité ; le confesseur ne doit pas s’étonner de ses « inconstances invraisemblables ». La jeune étudiante qui va à l’Université avec l’espoir, plus ou moins conscient, d’y trouver un mari, ne doit pas « se laisser gagner par un intellectualisme desséchant qui n’est pas dans la ligne de sa vocation ». Une fois mariée, l’épouse doit bien tenir son foyer : « si parquets et meubles sont reluisants ; si la cuisine est soignée (…) et si l’épouse est connue comme chrétienne, l’honneur remonte jusqu’au Seigneur Lui-même. »

Notre abbé insiste longuement sur la réserve et la vigilance à observer vis-à-vis des femmes. Pas de confiance excessive : « Ce qu’elles disent d’elles-mêmes, ne le prenez pas pour argent comptant : leur imagination et leur sensibilité grossit tout. Leurs larmes : qu’elles ne vous émeuvent pas. Leurs histoires : ne les prenez pas au tragique. Elles font du moindre incident un véritable drame où elles se donnent souvent le beau rôle. Leurs racontars au sujet du prochain, ne les acceptez que sous bénéfice d’inventaire. Certaines sont si curieuses, si bavardes ! » Elles ont besoin d’affection et « sont généralement attirées par le prêtre : c’est un homme, et qui n’est pas marié. Il représente une valeur intellectuelle et sociale qui flatte leur vanité ».

Mais quels sont les péchés à accuser ?

 

D’abord, les manquements aux vertus théologales (foi, espérance et charité). L’article concernant l’aumône – donc la charité ? – mérite attention. Il commence ainsi : « Étant donné les controverses des moralistes, il est IMPOSSIBLE de déterminer d’une façon MATHÉMATIQUE le devoir de l’aumône. » L’abbé s’inspire alors des conseils d’un grand moraliste, le jésuite Jean-Benoît Vittrant : 1° « Il est rare qu’il y ait directement une obligation quelconque de faire l’aumône à des individus qui personnellement ne nous sont pas connus ou recommandés. » 2° Toute personne qui n’est pas dans la misère ne peut être en règle avec sa conscience si elle n’est pas disposée à faire au moins parfois l’aumône aux oeuvres charitables. 3° Pour les personnes qui ont une grosse fortune, c’est une GRAVE OBLIGATION, à la fois de justice et de charité à s’intéresser activement aux oeuvres et institutions sociales.

Suivent la vertu de religion puis la vertu de justice. Cette dernière se résume à restituer les possessions illégitimes et le dommage injuste. L’impôt est enfin abordé et présenté comme un devoir « grave de sa nature ». Mais notre abbé s’interroge : pour les impôts directs, est-on tenu de faire une déclaration conforme à la réalité ? Et de répondre : « Là où la coutume le tolère, il semble que l’on puisse sans injustice ni mensonge, réduire les déclarations d’impôts et attendre, sans cependant corrompre les fonctionnaires, que le fisc fasse la preuve que la déclaration est insuffisante. Le fait de l’exagération presque évident de certaines taxes fiscales, joint à la coutume générale peut au moins excuser de toute faute grave.» Et de faire référence à un autre grand moraliste, le P. Salmans, dans Droit et Morale. Voilà à quoi se résume la « justice » dans le PMC, si pointilleux par ailleurs sur les péchés capitaux et les commandements de l’Église !

Un abbé rétrograde ?

 

Par ailleurs, l’abbé Chanson n’apparaît pas si rétrograde : il consacre un article aux devoirs du citoyen vis-à-vis de son pays, et conseille de ne pas négliger « l’action de base (comité de quartier, syndicats de locataires, de propriétaires) », un autre article à l’automobiliste qui doit s’interroger sur sa conduite ; enfin quatre pages portent sur la psychanalyse qu’il présente sans trop la caricaturer. Si Freud s’en tient à un « grossier matérialisme », il souligne que ce n’est pas le cas de Jung. Les références multiples, et pas seulement aux textes romains, tout au long de l’ouvrage, montrent que l’auteur dispose d’une documentation assez complète.

Le plus remarquable est cependant la place tenue par la chasteté, la vie conjugale et les multiples questions liées à « l’usage du mariage » (De usu matrimonii) qui occupent 138 pages sur un total de 486 dans le manuel de l’abbé Chanson, soit près de 30 % ! Faut-il y voir le reflet des préoccupations des pénitents ou des confesseurs ? En tout cas, notre abbé rappelle qu’en ce qui concerne la chasteté, il n’y a pas de « légèreté de matière ». C’est pourquoi nous étudierons ces questions si importantes dans l’article suivant de ce blog.

(à suivre)